Entretiens spirituels · Saint François de Sales
Entretien II : De la confiance en Dieu et du parfaict abandonnement de soy-mesme
Auquel on demande si l’on peut aller à Dieu avec une grande confiance, mesme ayant le sentiment de nostre misere, et comment; et du parfaict abandonnement de soy-mesme.
Vous me demandez, mes tres-cheres filles, si une ame ayant le sentiment de sa misere, peut aller à Dieu avec une grande confiance. Or je respons, que non-seulement l’ame qui a la cognoissance de sa misere peut avoir une grande confiance en Dieu; mais qu’elle ne peut avoir une vraye confiance, qu’elle n’ayt la cognoissance de sa misere ; car cette cognoissance et confession de nostre misere nous introduict devant Dieu : ainsi tous les grands Saincts, comme Job, David, et les autres, commençoient toutes leurs prieres par la confession de leur misere et indignité; de sorte que c’est une tres-bonne chose de se recognoistre pauvre, vil, abject, et indigne de comparoistre en la presence de Dieu. Ce mot tant célébré entre les anciens : Cognois-toy ioy-mesme, encore qu’il s’entende de la cognoissance de la grandeur et excellence de l’ame, pour ne la point avilir et prophaner en des choses indignes de sa noblesse, il s’entend aussi de la cognoissance de nostre indignité, imperfection et misere : d’autant que, tant plus que nous nous cognoistrons miserables, tant plus nous nous confierons en la bonté et misericorde de Dieu : car, entre la misericorde et la misere, il y a une certaine lyaison si grande, que l’une ne se peut exercer sans l’autre. Si Dieu n’eust point créé l’homme, il eust esté vrayement tout bon; mais il n'eust point esté actuellement miséricordieux, d’autant que la misericorde ne s’exerce qu’envers les miserables. Vous voyez donc que tant plus nous nous cognoissons miserables, tant plus nous avons occasion de nous confier en Dieu, puisque nous n’avons rien de quoy nous confier en nous-mesmes. La deffiance de nous-mesmes provient de la cognoissance de nos imperfections. Il est bien bon de se deffier de nous-mesmes, mais de quoy nous serviroit-il de le faire, sinon pour jetter toute nostre confiance en Dieu, et nous attendre à sa misericorde? Les fautes et les infidellitez que nous commettons tous les jours nous doivent bien apporter de la honte et confusion, lorsque nous voulons approcher de Nostre-Seigneur; et ainsi lisons-nous qu’il y a des grandes ames, comme St0 Catherine de Sienne, et la Mere Therese, qui, lorsqu’elles estoient tombées en quelque deffaut, avoient de ces grandes confusions : aussi est-il bien raysonnable qu’ayant offensé Dieu, nous nous retirions un peu par humilité, et demeurions confus; car, si seulement nous avons offensé un amy, nous avons bien honte de l’aborder; mais il n’en faut pas demeurer là : ces vertus d’humilité, d’abjection et de confusion sont des vertus mitoyennes, par lesquelles nous devons monter à l’unyon de nostre ame avec son Dieu. Ce ne seroit pas grande chose de s’estre aneanty et despoüillé de soy-mesme (ce qui se fait par des actes de confusion), si ce n’estoit pour se donner tout à Dieu, ainsi que S. Paul nous l’enseigne, quand il dit : Despouillez-vous du vieil homme, et vous revelez du nouveau; car il ne faut pas demeurer nud, ains se revestir de Dieu. Ce petit reculement ne se fait que pour mieux s’eslancer à Dieu par un acte d’amour et de confiance; car il ne faut pas se confondre tristement et avec inquiétude : c’est l’amour-propre qui donne ces confusions-là, parce que nous sommes marrys de n’eslre pas parfaicts, non tant pour l’amour de Dieu que pour l’amour de nous-mesmes. Et si bien vous ne sentez pas line telle confiance, si ne faut-il pas laisser d’en faire les actes, et dire à Nostre-Seigneur : Encore, mon Seigneur, que je n’aye aucun sentiment de confiance en vous, je sçay pourtant que vous estes mon Dieu, que je suis toute vostre, et n’ay esperance qu’en vostre bonté; ainsi je m’abandonne toute entre vos mains. Et il est tousjours en vostre pouvoir de faire de ces actes, et quoyque nous ayons de Ja difficulté, il n’y a pourtant pas de l’impossibilité, et c’est en ces occasions-là, et parmy ces difficultez, que nous devons tesmoigner de la fidellité à Nostre-Seigneur ; car, bien que nous fassions ces actes sans goust, et sans aucune satisfaction, il ne s’en faut pas mettre en peine, puisque Nostre-Seigneur les ayme mieux ainsi ; et ne dites pas, que vous le dites voirement, mais que ce n’est que de bouche, car, si le cœur ne le vouloit, la bouche n’en diroit pas un mot. Ayant fait cela, demeurez en paix, et sans faire attention sur vostre trouble, parlez à Nostre-Seigneur d’autre chose. Voilà donc pour la conclusion de ce premier poinct, qu’il est tres-bon d’avoir de la confusion, quand nous avons la cognoissance et sentiment de nostre misere et imperfection; mais qu’il ne faut pas s’arrester là, ny pour cela tomber en descouragement, ains relever son cœur en Dieu par une saincte confiance, le fondement de laquelle doit estre en luy, et non pas en nous; d’autant que nous changeons, et il ne change jamais, et demeure tousjours aussi bon et miséricordieux, quand nous sommes foibles et imparfaicts, que quand nous sommes forts et parfaicts. J’ay accoustumé de dire, que le throsne de la miséricorde de Dieu c’est nostre misere : il faut donc, d’autant que nostre misere sera plus grande, avoir aussi une plus grande confiance.
Passons maintenant à l’autre question, qui est de l’abandon de soy-mesme, et quel doit estre l’exercice de l’ame abandonnée. Il faut doncques sçavoir qu’abandonner nostre ame, et nous laisser nous-mesmes, n’est autre chose que quitter et nous deffaire de nostre propre volonté, pour la donner à Dieu : car il ne nous serviroit de guere (comme j ’ay desjà dit) de nous renoncer et deslaisser nous-mesmes, si ce n’estoit pour nous unir parfaictement à la divine bonté. Ce n’est donc que pour cela qu’il faut faire cet abandonneront, lequel autrement seroit inutile, et ressembleroit ceux des anciens philosophes, qui ont fait des admirables abandonnemens de toutes choses et d’eux-mesmes, pour une vaine prétention et s’adonner à la philosophie : comme Epictete, tres-renommé philosophe, lequel estant esclave de condilion, à cause de sa grande sagesse on le vouloit affranchir; mais luy, par un renoncement le plus extreme de tous, ne voulut point sa liberté, et demeura ainsi volontairement en un esclavage, avec une telle pauvreté, qu'après sa mort on ne luy treuva rien qu’une lampe, qui fut vendue bien cher, à cause qu’elle avoit esté à un si grand homme; mais nous autres, nous ne voulons pas nous abandonner, sinon pour nous laisser à la mercy de la volonté de Dieu. Il y a beaucoup de gens qui disent à Nostre-Seigneur : Je me donne tout à vous sans aucune reserve; mais il y en a fort peu qui embrassent la prattique de cet abandonnement, lequel n’est autre chose qu’une parfaicte indifférence à recevoir toutes sortes d’evenemens, selon qu’ils arrivent par l’ordre de la Providence de Dieu ; aussi bien affliction comme la consolation, la maladie comme la santé, la pauvreté comme les richesses, le mespris comme l’honneur, et l’opprobre comme la gloire. Ce que j ’entens selon la partie supérieure de nostre ame ; car il n’y a point de doubte que l’inferieure et l’inclination naturelle tendra tousjours plutost du costé de l’honneur que du mespris, des richesses que de la pauvreté, quoyqu’aucun ne puisse ignorer que le mespris, l’abjection et la pauvreté ne soyent plus aggreables à Dieu que l’honneur et l’abondance de beaucoup de richesses. Or, pour faire cet abandonnement, il faut obeyr à la volonté de Dieu signifiée, et à celle de son bon playsir : l’un se fait par maniéré de résignation, et l’autre par manière d’indifference. La volonté de Dieu signifiée comprend ses commandemens, ses conseils, se3 inspirations, nos Réglés, et les ordonnances de nos supérieurs. La volonté de son bon playsir regarde les esvenemens des choses que nous ne pouvons pas prévoir : comme, par exemple, je ne sçay pas si je mourray demain ; je voy que c’est le bon playsir de Dieu, et partant, je m’abandonne à son bon playsir, et meurs de bon cœur. De mesme, je ne sçay pas si l’année qui vient tous les fruicts de la terre seront empestez; s’il arrive qu’ils le Soyent, ou qu’il y ayt de la peste, ou tels autres esvenemens, il est tout evident que c’est le bon playsir de Dieu, et partant je m’y conforme. Il arrivera que vous n’aurez pas de la consolation en vos exercices; il est certain que c’est le bon playsir de Dieu, c’est pourquoy il faut demeurer avec une extreme indifférence entre la désolation et la consolation : de mesme en faut-il faire en toutes les choses qui nous arrivent, és habits qui nous sont donnez, és viandes qui nous sont présentées. Il faut de plus remarquer qu’il y a des choses esquelles il faut joindre la volonté de Dieu signifiée à celle de son bon playsir : comme, si je tombe malade d’une grosse flevre, je voy en cet esvenemenl que le bon playsir de Dieu est que je demeure en indifférence de la santé ou de la maladie ; mais la volonté de Dieu signifiée est, que moy qui ne suis pas sous l’obeyssance, j ’appelle le medecin, et que j’applique tous les remedes que je puis, je ne dy pas les plus exquis, mais les communs et extraordinaires; et que les religieux qui sont sous un supérieur, reçoivent les remedes et Iraittement qui leur sont présentez, en simplicité et sousmission : car Dieu le nous a signifié, en ce qu’il donne la vertu aux remedes; la saincte Escriture le nous enseigne en plusieurs endroicts, et l’Eglise l’ordonne. Or, cela fait, que la maladie surmonte le remede, ou le remede surmonte le mal, il en faut estre en parfaicte indifférence ; en telle sorte que, si la maladie et la santé estoient là devant nous, et que Nostre-Seigneur nous dit : Si tu choysis la santé, je ne t’en osteray pas un grain de ma grâce, si tu choysis la maladie, je ne l’augmenteray pas aussi de rien ; mais au choix de la maladie, il y a un peu plus de mon bon playsir : alors l’ame qui s’est entièrement deslaissée et abandonnée entre les mains de Nostre-Seigneur, choysira sans doubte la maladie, pour cela seulement qu’il y a un peu plus du bon playsir de Dieu; oüy mesme, quand ce seroit pour demeurer toute sa vie dans un lict, sans faire autre chose que souffrir, elle ne voudrait pour rien du monde desirer un autre estât que celuy-là : ainsi les saincts qui sont au ciel ont une telle unyon avec la volonté de Dieu, que s’il y avoit un peu plus de son bon playsir en enfer, ils quitteroient le paradis pour y aller. Cet estât du délaissement de soy-mesme comprend aussi l’abandonnement au bon playsir de Dieu, en toutes ces tentations, ariditez, seicheresses, aversions et respugnances qui arrivent en la vie spirituelle; car, en toutes ces choses, l’on void le bon playsir de Dieu, quand elles n’arrivent pas par noslre deffaut, et qu'il n’y a pas du péché. Enfin, l’abandonnement est la vertu des vertus; c’est la cresme de la Gharité, l’odeur de l'humilité, le mérité, ce semble, de la patience, et le fruict de la perseverance : grande est cette vertu, et seule digne d’estre prattiquée des plus chers enfans de Dieu. Mon Pere, dit nostre doux Sauveur sur la croix, je remets mon esprit entre vos mains : il est vray, vouloit-il dire, que tout est consommé, et que j ’ay tout accomply ce que vous m’avez commandé; mais pourtant, si telle est vostre volonté que je demeure encore sur cette croix pour souffrir davantage, j ’en suis content, je remets mon esprit entre vos mains, vous en pouvez faire tout ainsi qu’il vous plavra. Nous en devons faire de mesme, mes tres-cheres filles, en toute occasion, soyt que nous souffrions, ou que nous jouyssions de quelque contentement, nous laissant ainsi conduire à la volonté divine, selon son bon playsir, sans jamais nous laisser préoccuper de nostre volonté particulière. Nostre-Seigneur ayme d’un amour extrêmement tendre ceux qui sont si heureux que de s’abandonner ainsi totalement à son soing paternel, se laissant gouverner par sa divine Providence, sans s’amuser à considérer si les effects de cette providence leur seront utiles, profittables, ou dommageables; estant tout asseurez, que rien ne leur sçauroit estre envoyé de ce cœur paternel et tres-aymable, ny qu’il ne permettra que rien ne leur arrive, de quoy il ne leur fasse tirer du bien et de l’utilité, pourveu que nous ayons rais toute nostre confiance en luy, et que de bon cœur nous disions : Je remets mon esprit, mon ame, mon corps, et tout ce que j ’ay entre vos benistes mains, pour en faire selon qu’il vous playra. Car jamais nous ne sommes reduicts à telle extremité, que nous ne puissions tousjours respandre devant la divine Majesté des parfums d’une saincte sousmission à sa tres-saincte volonté, et d’une continuelle promesse de ne le vouloir point offenser. Quelquefois Nostre-Seigneur veut que les ames choysies pour le service de sa divine Majesté se nourrissent d’une resolution ferme et invariable de perseverer à le suivre parmy les desgoust, seicheresses, respugnances et aspretez de la vie spirituelle, sans consolation, saveurs, tendretez, et sans goust, et qu’elles croyent de n'estre dignes d'autre chose, suivant ainsi le divin Sauveur avec la fine poincte de l’esprit, sans autre appuy que celuy de sa divine volonté qui le veut ainsi. Et voilà comme je desire que nous cheminions, mes cheres filles.
Or maintenant vous me demandez à quoy se doit occuper intérieurement cette ame, qui est toute abandonnée entre les mains de Dieu. Elle ne fait rien, sinon demeurer auprès de Nostre-Seigneur, sans avoir soucy d’aucune chose, non pas mesme de son corps ny de son ame; car. puisqu’elle s’est embarquée sous la providence de Dieu, qu’a-t-elle affaire de penser ce qu’elle deviendra? Nostre-Seigneur, auquel elle s’est toute délaissée, y pensera assez pour elle. Je n’entends pas pourtant de dire qu’il ne faille pas penser és choses esquelles nous sommes obligez, chacun selon sa charge ; car il ne faut pas qu’un supérieur, sous ombre de s’estre abandonné à Dieu et se reposer en son soing, nesglige de lire et d’apprendre les enseignemens qui sont propres pour l’exercice de sa charge. Il est bien vray qu’il faut avoir une grande confiance pour s’abandonner ainsi, sans aucune reserve, à la Providence divine; mais aussi, quand nous abandonnons tout, Nostre-Seigneur prend soing de tout et conduict tout : que si nous reservons quelque chose, de laquelle nous ne nous confions pas en luy, il nous la laisse; comme s’il disoit : Vous pensez estre assez sage pour faire cette chose-là sans moy, je vous laisse gouverner, vous verrez comme vous vous en treuverez. Celles qui sont dediées à Dieu en la religion doivent tout abandonner, •sans aucune reserve. St0 Magdelene, qui s'estoit tout abandonnée à la volonté de Nostre-Seigneur, demeuroit à ses pieds, et l’escoutoit tandis qu’il parloit, et lorsqu’il cessoit de parler, elle cessoit aussi d’escouter; mais elle ne bougeoit pourtant d’aupres de luy : ainsi, cette ame qui s’est délaissée, n’a autre chose à faire qu’à demeurer entre les bras de Nostre-Seigneur, comme un enfant dans le sein de sa mere, lequel, quand elle le met en bas pour cheminer, il chemine jusques à tant que sa mere le reprenne; et quand elle veut le porter, il luy laisse faire : il ne sçayt point et ne pense point où il va, mais il se laisse porter ou mener où il plaist à sa mere : tout de mesme cette ame, aymant la volonté du bon playsir de Dieu en tout ce qui luy arrive, se laisse porter, et chemine neantmoins, faysant avec grand soing tout ce qui est de la volonté de Dieu signifiée. Vous dites maintenant, s’il est bien possible que nostre volonté soit tellement morte en Nostre-Seigneur, que nous ne sçaehions plus ce que nous voulons ou ce que nous ne voulons pas. Or, je dy en premier lieu, qu’il n’arrive jamais, pour abandonnez que nous soyons, que nostre franchise et la liberté de nostre arbitre ne nous demeurent, de sorte qu’il nous vient tousjours quelque désir et quelque volonté, mais ce ne sont pas des volontez absolues et des désirs formez, car, sitost qu’une ame qui s’est délaissée au bon playsir de Dieu apperçoit en soy quelque volonté, elle la fait incontinent mourir à la volonté de Dieu.
Vous voudriez aussi sçavoir, si une ame encore bien imparfaicte pourroit demeurer utilement devant Dieu avec cette simple attention à sa saincte presence en l’orayson ; et je vous dy, que si Dieu vous y met, vous y pouvez bien demeurer : car il arrive assez souvent que Nostre-Seigneur donne ces quietudes et tranquillitez à des âmes qui ne sont pas bien purgées ; mais tandis qu’elles ont encore besoin de se purger, elles doivent, hors l’orayson, faire des remarques et des considérations nécessaires à leur amendement; car, quand bien Dieu les tiendroit tousjours fort recueillies, il leur reste encore assez de liberté pour discourir avec l’entendement sur plusieurs choses indifférentes : pourquoy donc ne pourront-elles pas considérer et faire des resolutions pour leur amendement et pour la prattique des vertus? Il y a des personnes fort parfaictes, auxquelles Nostre-Seigneur ne donna jamais de telles douceurs ny de ces quietudes, qui font tout avec la partie supérieure de leur ame, et font mourir leur volonté dans la volonté de Dieu, à vive force et avec la poincte de la rayson ; et cette mort icy est la mort de la croix, laquelle est beaucoup plus excellente et plus genereuse que l’autre, que l’on doit plutost appeller un endormissement qu’une mort; car cette ame, qui s’est embarquée dans la nef de la providence de Dieu, se laisse aller et vogue doucement comme une personne qui, dormant dans un vaisseau sur une mer tranquille, ne laisse pas d’advancer. Cette maniéré de mort ainsi douce se donne par maniéré de grâce, et l’autre se donne par maniéré de mérité.
Vous voulez encore sçavoir quel fondement doit avoir nostre confiance. Il faut qu’elle soit fondée sur l’infinie bonté de Dieu, et sur les mérités de la mort et passion de Nostre-Seigneur Jesus-Christ, avec cette condition de nostre part, que nous ayons et cognoissions en nous une entiere et ferme resolution d’estre tout à Dieu, et de nous abandonner du tout, et sans aucune reserve, à sa providence. Je desire toutesfois que vous remarquiez que je ne dy pas qu’il faille sentir cette resolution, d’estre ainsi tout à Dieu, mais seulement, qu’il la faut avoir et cognoistre en nous, parce qu’il ne faut pas s’amuser à ce que nous sentons ou que nous ne sentons pas, d’autant que la pluspart de nos sentimens et satisfactions ne sont que des amusenoens de nostre amour-propre. Il ne faut pas aussi entendre, qu’en toutes ces choses icy de l’abandonnement et de l’indifference nous n’ayons jamais de désirs contraires à la volonté de Dieu, et que nostre nature ne respugne aux evenemens de son bon playsir; car cela peut souvent arriver. Ce sont des vertus qui font leur residence en la partie supérieure de l’ame : l’inferieure pour l’ordinaire n’y entend rien, il n’en faut faire aucun estât; mais, sans regarder ce qu’elle veut, il faut embrasser cette volonté divine, et nous y unir malgré qu’elle en ayt. Il y a peu de personnes qui arrivent à ce degré du parfaict délaissement d’elles-mesmes ; mais nous y devons neantmoins tous pretendre, chacun selon sa portée et petite capacité.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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