Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Entretiens spirituels · Saint François de Sales

    Entretien I : De l’obligation des Constitutions et de la dévotion des religieuses

    Auquel est declarée Vobligation des Constitutions de la Visitation de Saincte-Marie, et les qualitez de la dévotion que les religieuses dudit ordre doivent avoir.

    C es Constitutions n’obligent aucunement d’elles-mesmes à aucun péché, ny mortel ny veniel, ains seulement sont données pour la direction et conduitte des personnes de la Congrégation ; mais pourtant, si quelqu’une les violoit volontairement, à dessein, avec mespris, ou bien avec scandale tant des sœurs que des estrangers, elle commettroit sans doute1 une grande offense; car on ne sçauroit exempter de coulpe celle qui avilit et deshonnore les choses de Dieu, desment sa profession, renverse la congrégation, et dissipe les fruicts de bon exemple et de bonne odeur qu’elle doit produire envers le prochain. Si bien qu’un tel mespris volontaire seroit enfin suivy de quelque grand chastiment du ciel, et spécialement de la privation des grâces et dons du Sainct-Esprit, qui sont ordinairement ostez à ceux qui abandonnent leurs bons desseins, et quittent le chemin auquel Dieu les a mis.

    Or, le mespris des Constitutions, comme aussi de toutes bonnes oeuvres, se cognoist par les considérations suivantes.

    Celuy-là y tombe, qui par mespris viole ou laisse à faire quelque ordonnance, non-seulement volontairement, mais de propos délibéré : car, s’il la viole par inadvertance, oubly, ou surprinse de quelque passion, c’est autre chose; car le mespris enclost2 en soy une volonté deliberée, et qui se determine destinement à faire ce qu’elle fait. De là il s’ensuit que celuy qui viole l’ordonnance, ou desobeyt par mespris, non-seulement il desobeyt, mais il veut -desobeyr; non-seulement il fait la desobeyssance, mais il la fait avec intention de desobeyr. Il est deffendu de manger hors du repas ; une fille mange des prunes, des abricots, ou autres fruicts, elle viole la réglé," et fait une desobeyssance : or, si elle mange attirée de la delectation qu’elle en pense recevoir, alors elle desobeyt, non pas par desobeyssance, mais par friandise; ou bien elle mange, parce qu’elle n’estime point la Réglé, et n’en veut tenir compte, ny se sousmettre à icelle3, et alors elle desobeyt par mespris et desobeyssance.

    Il s’ensuit encore, que celuy qui desobeyt par quelque allechement, ou surprinse de passion, voudroit bien pouvoir contenter sa passion sans desobeyr, et à mesme tems qu'il prend playsir, par exemple, à manger, il est marry que ce soit avec desobeyssance : auquel cas la désobeyssance suit ou accompaigne l’œuvre; mais en l’autre, la desobeyssance précédé l’œuvre et luy sert de cause et de motif, quoyque par friandise; car, qui mange contre le commandement, consequemment ou ensemblement, il commet desobeyssance, quoyque, s ’il la pouvoit esviter en mangeant, il ne la voudroit pas commettre; comme celuy qui en beuvant trop, voudroit bien ne s’enyvrer pas; quoyque neantmoins en beuvant il s ’enyvre; mais celuy qui mange par mespris de la Réglé et par desobeyssance, veut la desobeyssance mesme, en sorte qu’il ne feroit pas l’œuvre, ny ne le voudroit pas, s’il n’estoit esmeu à ce faire par la volonté qu’il a de desobeyr. L’un donc desobeyt, voulant une chose à laquelle la desobeyssance est attachée, et l’autre desobeyt, voulant la mesme chose parce que la desobeyssance y est attachée. L’un rencontre la desobeyssance en la chose qu’il veut, et voudroit bien ne la rencontrer pas; et l’autre l’y recherche, et ne veut la chose qu’avec intention de l’y treuver. L’un dit : Je desobeys, parce que je veux manger cet abricot que je ne puis manger sans desobeyr; et l’autre dit : Je le mange, parce que je veux desobeyr, ce que je feray en mangeant : la desobeyssance et mespris suit l’un, et elle conduict l’autre.

    Or, cette desobeyssance formelle, et ce mespris des choses bonnes et sainctes, n’est jamais sans quelque péché, pour le moins veniel, non pas mesme és choses qui ne sont que conseillées; car, bien qu’on puisse ne point suivre les conseils des choses sainctes par l’eslection d’autres choses, sans aucunement offenser, si est-ce4 qu’on ne peut pourtant les laisser par mespris et contemnement, sans offense : d’autant que tout bien ne nous oblige pas à le suyvre, mais ouy bien à l’honnorer et estimer, et par conséquent, à plus forte raison, à ne le point mespriser et vilipender.

    Davantage il s’ensuit que celuy qui viole la Regle et Constitutions, par raespris, il l’estime vile et inutile, qui est une tresgrande présomption et outrecuidance ; ou bien s’il l’estime utile et ne veut pas pourtant se sousmetlre à icelle, alors il rompt son dessein, avec grand interest5 du prochain, auquel il donne scandale et mauvais exemple : il contrevient à la société et promesse faite à la compaignie, et met en desordre une tnayson devote, qui sont de tres-grandes fautes.

    Mais, à fin que l'on puisse aucunement discerner quand une personne viole les Regles ou l’obeyssance par mespris, en voicy quelques signes :

    Io Quant estant corrigée, elle se mocque et n’a aucun repentir;

    2° Quand elle persevere, sans tesmoigner aucune envie ny volonté de s’amender;

    3° Quand elle conteste que la regle ou commandement n’est pas à propos ;

    4° Quand elle tasche de tirer les autres au mesme violement, et leur oster la crainte d’iceluy, leur disant que ce n’est rien, qu’il n’y a point de danger.

    Ces signes pourtant ne sont pas si certains, que quelquesfois ils n’arrivent pour d’autres causes que pour celle du mespris; car il peut arriver qu’une personne se mocque de celuy qui la reprend, pour le peu d’estime qu’elle fait de luy, et qu’elle persevere par infirmité, et qu’elle conteste par despit et cholere, et qu’elle desbauche les autres pour avoir des compaignes et excuser son mal ; neantmoins, il est aysé à juger par les circonstances quand tout cela se fait par mespris, car enfin l’effronterie et manifeste libertinage suit ordinairement le mespris, et ceux qui l’ont au coeur, enfin le poussent jusques à ia bouche, et ils disent (comme David le remarque) : Qui est nostre maistre?

    Si6 faut-il que j’adjouste un mot d’une tentation qui peut arriver sur ce poinct : c’est que quelquesfois une personne n’estime pas d’estre desobeyssante et libertine, quand elle ne mesprise qu’une ou deux regles, lesquelles luy semblent de peu d’importance, pourveu qu’elle observe toutes les autres. Mais mon Dieu ! qui ne void la tromperie? car, ce que l’un estimera peu, l’autre l’estimera beaucoup, et réciproquement; de mesme,- quand, en une compaignie, l’un ne tiendra compte d’une regle, et le second mesprisera une autre, le troisiesme une autre, ainsi tout sera en desordre; car, lors que l’esprit de l’homme ne se conduict que selon ses inclinations et aversions, qu’arrive-t-il, qu’une perpetuelle inconstance et variété de fautes? Hier j ’estois joyeux, le silence me desaggreoit, et la tentation me suggeroit que j ’estois oyseux; aujourd’huy que je seray malancholique, elle me dira que la récréation et entretien est encore plus inutile : hier, que j ’estois en consolation, le chanter me playsoit; aujourd’huy, que je suis en seicheresse, il me desplayra; et ainsi des autres.

    De sorte que, qui veut vivre heureusement et parfaictement, il faut qu’il s’accoustume à vivre selon la rayson, les réglés et l’obeyssance, et non selon ses inclinations ou aversions; qu’il estime toutes les réglés, qu’il les honnore, et qu’il les cherisse, au moins par la volonté supérieure : car, s’il en mesprise une maintenant, demain il en mesprisera une autre, et l’autre jour encore une autre, et dés qu’une fois le lien du devoir est rompu, tout ce qui estoit lyé, petit à petit s’esparpille et dissipe.

    Ne playse pas à Dieu que jamais aucune des filles de la Visitation s’esgare si fort du chemin de l’amour de Dieu, qu’elle s’aille perdre dedans ce mespris des Réglés par desobeyssance, dureté et obstination du cœur; car, que luy pourroit-il arriver de pis, ny de plus malheureux? attendu mesme qu’il y a si peu de Réglés particulières et propres de la Congrégation, la pluspart et quasi toutes estant, ou bien des règles generales qu'il faudroit qu’elles observassent en leurs maysons du monde, si elles vouloient vivre tant soit peu avec honneur, resputation, et crainte de Dieu, ou bien qui regardent Ta manifeste bien-seance d’une mayson devote, ou les officiers en particulier.

    Que si quelquesfois il leur arrive quelque desgoust ou aversion des constitutions et reglemens de la Congrégation, elles se comporteront en mesme sorte qu’il se faut comporter envers les autres tentations, corrigeant l’adversion qu’elles ont par la rayson, et par bonne et forte resolution de la partie supérieure de l’ame, attendant que Dieu leur envoye de la consolation en leur chemin, et leur fasse voir (comme à Jacob, lorsqu’il estoit las et recreu7 en son voyage), que les réglés et rnethodes de vie qu’elles ont embrassées sont la vraye eschelle par laquelle elles doivent, à guise d’anges, monter à Dieu par charité, et descendre en elles-mesmes par humilité.

    Mais si, sans ad version, il leur arrivoit de violer la Réglé par infirmité, alors elles s’humilieront soudain devant Nostre-Seigneur, luy demanderont pardon, renouvelleront leur resolution d’observer cette mesme réglé, et prendront garde surtout de ne point entrer en descouragement d’esprit et inquiétude ; ains, avec nouvelle confiance en Dieu, recourront à son sainct amour.

    Et quant aux violemens de la Réglé qui ne se font point par pure desobeyssance, ny par mespris, s’ils se font par nonchalance, infirmité, tentation ou négligence, on s’en pourra et devra confesser, comme de péché veniel, ou bien comme de chose où il y peut avoir péché veniel ; car, bien qu’il n’y ayt aucune sorte de péché en vertu de l’obligation de la Réglé, il y en peut neantmoins avoir à rayson de la négligence, nonchalance, précipitation, ou autres tels deffauts, puisqu’il arrive rarement que, voyant un bien propre à nostre advancement, et notamment estant invitées et appellées à le faire, nous le laissions volontairement, sans offenser ; car, tel délaissement ne procédé que de négligence, affection despravée, ou manquement de ferveur, et, s’il nous faut rendre compte des parolles qui sont vrayement oyseuses, combien plus d’avoir rendu oyseuse et inutile la semonce8 que la Réglé nous fait à son exercice ! J’ay dit qu’il arrive rarement de n’offenser pas Dieu, quand nous laissons de faire un bien propre à nostre advancement, parce qu’il se peut faire qu’on ne le laisse pas volontairement, ains par oubly, inadvertance, surreption; et lors il n’y a aucun péché, petit ny grand, sinon que la chose que nous oublions fust de si grande importance, que nous fussions obligez de nous tenir attentifs, pour ne point tomber en oubly, inadvertance et surreption : comme, par exemple, si une fille rompt le silence, parce qu’elle n'est pas attentive qu’elle soit en silence, et partant elle ne s’en ressouvenait pas, d’autant qu’elle pensoit à d’autres choses, ou bien elle est surprinse de quelque esmotion de parler, laquelle devant qu’elle ayt bien pensé de resprimer, elle aura dit quelque chose : sans doubte elle ne peche point ; car l’observation du silence n’est pas de si grande importance, qu’on soit obligé d’avoir une telle attention qu’on ne puisse pas l’oublier, ains au contraire estant chose tres-bonne pendant le silence de s’occuper en d’autres sainctes et pieuses pensées, si estant attentive à icelles, on s’oublie d’estre en silence, cet oubly provenant d’une si bonne cause ne peut estre mauvais, ny par conséquent le manquement de silence qui provient d’iceluy.

    Mais, si elle oublioit de servir une malade, qui, faute de service, fust en danger, et qu’on luy eust enjoinct ce service pour lequel on se reposeroit sur elle, l’excuse ne seroit pas bonne de dire : Je n’y ay pas pensé, je ne m’en suis pas ressouvenue; non, car la chose estoit de si grande importance, qu’il falloit se tenir en attention pour ne point y manquer, et le manquement de cette attention ne peut estre excusable, eu esgard à la qualité de la chose, qui meritoit qu’on fust attentive.

    Il faut croire qu’à mesure que le divin amour fera progrez és ames des filles de la Congrégation, il les rendra tousjours plus exactes et soigneuses à l’observation de leurs Constitutions, quoyqu’elles d’elles-mesmes n’obligent point sous peine de péché mortel ny veniel; car, si elles obligeoient sous peine de la mort, combien estroitement les observeroit-on ?

    Or, l’amour est fort comme la mort ; doncques les attraicts de l’amour sont aussi puissans à faire executer une resolution, comme les menaces de la mort. Le zele, dit le sacré Cantique, est dw- et ferm e comme l’enfer; les ames doncques qui ont le zele feront autant et plus en vertu d’iceluy, qu’elles ne feroient pour la crainte de l’enfer; si bien que les filles de la Congrégation, par la suave violence de l’amour, observeront autant exactement leurs Réglés, Dieu aydant, que si elles y estoient obligées sous peine de damnation elernelle.

    En somme, elles auront perpetuelle memoire de ce que dit Salomon aux Proverbes 19 : Qui garde le commandement, garde son ame, et gui négligé sa voi/e, il mourra. Or, vostre voye, c’est la sorte de vie en laquelle Dieu vous a mises. Je ne dy rien icy de l’obligation que nous avons à l’observance des vœux; car il est tout evident, que qui transgresse absolument la Réglé, et vœux essentiels de pauvreté, chasteté, et obeyssance, peche mortellement, et feroit-on le mesme, contrevenant à la closture.

    Que les sœurs fassent profession particulière de nourrir leurs cœurs en une dévotion intime, forte et genereuse. Je dy intime, en sorte qu’elles ayent la volonté comforme aux bonnes actions extérieures quelles feront, soyt petites ou grandes ; que rien ne se fasse par coustume, mais par eslection et application de volonté; et si quelquesl’ois l’action exterieure prévient l’affection intérieure, à cause de l’accoustumance, qu'au moins l’affection la suive de près. Si, avant que m’incliner corporellement à mon supérieur, je n’ay pas fait l’inclination intérieure, par une humble eslection de luy estre sousmis, qu’au moins cette eslection accompaigne ou suive de près l’inclination exterieure.

    Les filles de la Congrégation ont fort peu de réglés pour l’exterieur, peu d’austeritez, peu de ceremonies, peu d’offices; que doncques elles y accommodent volontiers et amoureusement leurs cœurs, faysant naistre l’exterieur de l’interieur, et nourrissant l'interieur par l’exterieur : car ainsi le feu produict la cendre, et la cendre nourrit le feu.

    Il faut encore que cette dévotion soit forte : 1° à supporter les tentations, qui ne manquent jamais à ceux qui veulent tout de bon servir Dieu;

    2° Forte à supporter la variété des esprits qui se treuveront en la Congrégation, qui est un essay aussi grand, pour les esprits foibles, qu’on en puisse rencontrer;

    3° Forte à supporter une chacune ses imperfections, pour ne se point inquietter de s’y voir subjette. Car, comme il faut avoir une humilité forte, pour ne point perdre courage, ains relever nostre confiance en Dieu, parmy nos imbecillitez9, aussi faut-il avoir le courage puissant, pour entreprendre la correction et amendement parfaict;

    4° Forte à combattre ses imperfections;

    5° Forte à mespriser les parolles et jugemens du monde, qui ne manque jamais de contreroller les instituts pieux, surtout au commencement;

    6° Forte à se tenir indépendante des affections, amitiez ou inclinations particulières, affin de ne point vivre selon icelles, ains selon la lumiere de la vraye pieté ;

    7° Forte à se tenir indépendante des tendretez, douceurs et consolations qui nous proviennent tant de Dieu que des créatures, pour ne point nous laisser engager par icelles;

    8° Forte pour entreprendre une guerre, continuelle contre nos mauvaises inclinations, humeurs, habitudes et propensions.

    Il faut enfin qu’elle soit genereuse, pou ’ ne point s’estonner des difficultez, ains au contraire aggrandir son courage par icelles ; car (comme dit S. Bernard), celuy-là n’est pas bien vaillant, auquel le cœur ne croist pas entre les peines et contradictions. Genereuse pour pretendre au plus haut poinct de la perfection chrestienne, nonobstant toutes imperfections et foiblesses présentes, en s’appuyant par une parfaicte confiance sur la miséricorde divine, à l’exemple de celle qui disoit à son bien-aymé : Tires-moy, nous courrons après vous en l’odeur de vos unguents; comme si elle eust voulu dire : De mov-mesme, je suis immobile; mais quand vous me tirerez, je courray. Le divin amant de nos ames nous laisse souvent comme engluez dans nos miseres, affin que nous sçachions que nostre deslivrance vient de luy, et que, quand nous l’aurons, nous la tenions chere, comme un don precieux de sa bonté. C’est pourquoy, comme la dévotion genereuse ne cesse jamais de crier à Dieu : Tirez-moy; aussi ne cesse-t-elle jamais d’aspirer, d’esperer, de se promettre courageusement de courir, et de dire : Nous courrons après vous; et ne faut jamais se fascher si d’abord on ne court pas après le Sauveur, pourveu que l’on die tousjours : Tirez-moy, et que l’on ayt le courage bon pour dire : Nous courrons ; car, encore que nous ne courrions pas, il suffit que, Dieu aydant, nous courrons.

    Cette Congrégation, non plus que les autres Religions, n’est pas une assemblée de personnes parfaictes, mais de personnes qui prétendent de se perfectionner ; non de personnes courantes, mais de personnes qui prétendent courir, et lesquelles pour cela apprennent premièrement à marcher le petit pas, puis à se haster, puis à cheminer à demy course, puis enfin à courir.

    Cette dévotion genereuse ne mesprise rien, et fait que sans trouble, ny inquiétude, nous voyons un chascun cheminer, courir, et voler diversement selon la diversité des inspirations, et variété des mesures de la grâce divine, qu’un chascun reçoit. C’est un advertissement que le grand apostre S. Paul fait aux Romains, 14 : L’un, dit-il, croid de pouvoir manger de tout; l’autre, qui est infirme, mange des herbes : que celui qui mange, ne mesprise point celuy qui ne mange pas ; et que celuy qui ne mange pas, ne juge point celuy qui mange ; que chascun abonde en son sens : celuy qui m ange, mange en Nostre-Seigneur, et celuy qui ne mange pas, ne mange pas en Nostre-Seigneur; et tant l’un que l’autre rendent grâces à Dieu. Les Règles ne commandent pas beaucoup de jeusnes, neantmoins il se pourra faire que quelques-unes, pour des nécessitez particulières, obtiendront l’obedience d’en faire davantage. Celles qui jeusneront ne mesprisent point celles qui mangent, ny celles qui mangent, celles qui jeusneront ; et ainsi en toutes autres choses qui ne sont ny commandées, ny deffendues. Qu’une chascune abonde en son sens, c’est-à-dire qu’une chascune jouysse et use de sa liberté, sans juger ny contreroller les autres qui ne feront point comme elle, voulant faire treuver sa façon meilleure, puisque mesme il se peut faire qu’une personne mange avec tel renoncement de sa propre volonté, qu’une autre jeusneroit, et qu’une personne ne die pas ses coulpes, par le mesme renoncement par lequel l’autre les dira. La genereuse dévotion ne veut pas avoir des compaignons en tout ce qu’elle fait, ains seulement en sa prétention, qui est la gloire de Dieu, et radvancement du prochain en l’amour divin ; et pourveu qu’on s’achemine droictement à ce but-là, elle ne se met pas en peine par quel chemin c’est, pourveu que celuy qui jeusne, jeusne pour Dieu, et que celuy qui ne jeusne pas, ne jeusne pas aussi pour Dieu : elle est toute satisfaite, tant de l’un que de l’autre.

    Elle ne veut doncques pas tirer les autres à son train; ains suit simplement, humblement, et tranquillement son chemin. Que si mesme il arrivoit qu’une personne mangeast, non pas pour Dieu, mais par inclination, ou qu’elle ne flst pas la discipline, non pas pour Dieu, mais par naturelle adversion, encore faudroit-il que celles qui font les exercices contraires ne la jugeassent point, ains que, sans la censeurer, elles suivissent leur chemin doucement et suavement, sans mespriser, ny juger au prejudice des infirmes, se ressouvenant que si, en ces occasions, les unes secondent peut estre trop mollement leurs inclinations et adversions, en des autres occurrences, les autres en font bien de mesme : mais aussi, celles qui ont de telles inclinations et adversions, se doivent bien garder de dire des parolles ny donner aucune sorte de signe d’avoir à desgoust que les autres fassent mieux, car elles feroient une grande impertinence; ains consi-, derant leur foiblesse, elles doivent regarder les mieux faysantes avec une saincte, douce, et cordiale reverence : car ainsi elles pourront tirer autant de profict de leur imbécillité, par l’humilité qui en naistra, que les autres en tirent par leurs exercices. Que si ce poinct est bien entendu, et bien observé, il conservera une merveilleuse tranquillité et suavité en la Congrégation. Que Marthe soit active, mais qu’elle ne contrerolle point Magdelene; que Magdelene contemple, mais qu’elle ne mesprise point Marthe : car Nostre-Seigneur prendra la cause de celle qui sera censeurée.

    Mais neantmoins, si quelques sœurs avoient des adversions aux choses pieuses, bonnes et appreuvées, ou bien des inclinations aux choses moins pieuses, si elles me croyent, elles useront de violence, et con¡reviendront le plus qu’elles pourront à leurs adversions et inclinations, pour se rendre vrayement maistresses d’elles-mesmes, et servir Dieu, par une excellente mortification, respugnant ainsi à leur respugnance, contre-disant à leur contradiction, desclinant de leurs inclinations, divertissant de leurs adversions, et en tout et partout faysant regner l’authorits de la rayson, principalement és choses esquelles on a du loysir pour prendre resolution. Et pour conclusion, elles essayeront d’avoir un cœur souple et manyable, sousmis, et aysé à condescendre en toutes choses loysibles, et à monstrer en toute entreprinse l’obeyssance et la charité, pour ressembler à la colombe, qui reçoit toutes les lueurs que le soleil lui donne : Bien-heureux sont les cœurs plyables, car ils ne rompront jamais.

    Les filles de la Visitation parleront tousjours tres-humblement de leur petite Congrégation, et prefereront toutes les autres à icelle (quant à l’honneur et estime), et neantmoins la prefereront aussi à toute antre, quant à l’amour, tesmoignant volontiers, quand jl se présentera l’occasion, combien aggreablement elles vivent en cette vocation. Ainsi les femmes doivent preferer leurs marys à tout autre, non en honneur, mais en affection ; ainsi chacun préféré son pays aux autres en amour, non en estime, et chaque nocher chérit plus le vaisseau dans lequel il vogue, que les autres, quoyque plus riches et mieux fournis. Advoilons franchement que les autres Congrégations sont meilleures, plus riches, et plus excellantes ; meus non pas pourtant plus aymables, ny desirables pour nous, puisque Nostre-Seigneur a voulu que ce fust nostre patrie, et nostre barque, et que nostre cœur fust maryé à cet institut, suivant le dire de celuy auquel, quand on demanda qui estoit le plus aggreable séjour, et le meilleur aliment pour l'enfant : Le sein (dit-il) et le laict de sa mere ; car, bien qu’il y ayt de plus beaux seins et de meilleur laict, si est-ce que, pour luy, il n’y en a point de plus propre, ny de plus ayroable.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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