Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Entretiens intérieurs de l'âme chrétienne avec son Dieu · Saint Jean Eudes

    Second entretien : Des faveurs reçues de Dieu par notre création et conservation

    Des faveurs que nous avons reçues de Dieu par notre création et

    conservation, et des obligations que nous lui avons comme hommes.

    Je considérerai qui est celui qui m'a créé et qui m'a donné l'être et la vie. Ce n'a pas été le monde, ni l'esprit malin, ni moi-même; mais Dieu, par une puissance, sagesse et bonté infinie: Ipse fecit nos et non ipsi nos 8. Sa puissance infinie m'a tiré du néant, duquel je ne pouvais sortir que par la vertu d'une main toute-puissante. Sa sagesse immense paraît en l'ordre et en la disposition admirable de toutes les parties de mon corps et de mon âme. Sa bonté ineffable se manifeste en ce qu'il ne m'a pas tiré du néant pour me donner l'être d'une pierre, ou la vie végétative d'une plante ou d'un arbre, ou la vie sensitive d'un cheval ou d'un crapaud; ce qu'il pouvait faire sans me faire tort et sans que j'eusse eu aucun sujet de me plaindre; mais pour me former à son image et semblance, et pour me faire naître avec plusieurs avantages du lieu et du temps de ma naissance, des parents dont je suis né, et des perfections du corps et de l'esprit qu'il m'a données, et d'autres circonstances favorables qui ont accompagné ma naissance, que je dois peser et considérer avec soin.

    Quid retribuam Domino pro omnibus quae retribuit mihi 9 ? Je l'en remercierai, bénirai et aimerai de tout mon coeur. Je penserai que Dieu étant l'auteur et le principe éternel de mon être et de ma vie, et non pas le monde, ni Satan, ni moi, je dois l'employer entièrement,

    Ps. XCIX. 3. Ps. CXV. 12.

    non pour le monde, ni pour le prince du monde, ni pour mes intérêts et inclinations, mais pour Dieu, pour sa gloire et pour l'accomplissement de ses saintes volontés; et que Dieu étant non seulement le principe dont je suis sorti, mais aussi le prototype dont je suis l'image vivante, je suis obligé de l'imiter en sa sainteté, en sa charité, en sa patience, en sa mansuétude, en sa vigilance, en sa justice et en sa miséricorde. Je m'examinerai pour voir si j'ai employé ma vie passée pour celui qui me l'a donnée. ou pour d'autres; et si je me suis étudié à l'imiter et à exprimer en moi sa ressemblance, ou celle de son ennemi. Me trouvant coupable, j'entrerai dans une grande confusion de moi-même, je demanderai pardon à mon Dieu de mes infidélités passées. Je prendrai résolution pour l'avenir de ne vivre plus que pour l'auteur de ma vie; de me référer tout à lui comme à mon principe; et d'étudier la vie, les moeurs et les perfections de mon divin exemplaire, afin de les imiter et de porter en moi son image vivante, moyennant sa grâce que je lui demanderai instamment à cette intention, le suppliant très humblement qu'il détruise en moi tout ce qui pourrait s'y opposer, et qu'il imprime une parfaite ressemblance de soi-même.

    II

    Pourquoi est-ce que Dieu m'a créé? Pour lui, pour penser à lui, pour l'aimer, pour parler de lui, agir pour lui, et pour me sacrifier à sa gloire. Car il est non seulement mon principe et mon prototype, mais aussi ma fin. Et partant, Dieu ne m'ayant fait que pour lui, je dois considérer attentivement, peser soigneusement et graver profondément dans mon esprit cette vérité, que je ne suis au monde que pour le servir et honorer; que c'est ici mon unum necessarium; que c'est mon unique affaire; que ce doit être mon unique soin et affection, que c'est là que doivent tendre toutes mes pensées, paroles et actions, tout mon temps, tout ce que j'ai, tout ce que je sais, tout ce que je puis; que c'est là ma fin dernière, et par conséquent que c'est là que je trouverai mon souverain bien, mon centre et mon élément, mon trésor, ma gloire, ma félicité, le parfait repos de mon esprit et de mon coeur, et mon vrai paradis; et que hors de là je ne rencontrerai que trouble, inquiétude, amertume, angoisse, malédiction et enfer.

    Je regarderai quel soin j'ai eu, par le passé, de cette affaire si grande et si importante, et si je n'ai point été du nombre de ceux contre lesquels saint Bernard crie, quand il dit: Stulti aestimatores, qui de minimis maximam, et de maximis minimam curam habent. Si cela est, j'en demanderai pardon à Dieu, et me donnerai à lui de tout mon coeur pour m'appliquer désormais entièrement à cette même affaire, qui est de telle conséquence qu'il n'y va de rien moins que d'une éternité de bonheur ou de malheur.

    III

    Je considérerai que Dieu ne m'a pas créé une fois seulement, mais autant de fois qu'il y a de moments que je suis au monde. Car, depuis l'heure de ma création jusques à maintenant, il m'a toujours porté entre ses bras, voire dans son sein et dans son coeur, avec plus de soin et d'amour que la mère ne porte son enfant; et il n'a pas laissé écouler un seul moment sans penser à moi, sans m'aimer et sans me conserver. Et ce qui est admirable, il m'a conservé lors même que je l'offensais, et qu'il pouvait très justement m'écraser et me jeter dans l'enfer. Or la conservation est une création continuelle, d'autant que si Dieu venait à retirer sa main toute-puissante, par laquelle il me porte et me soutient, et qu'il cessât pour un moment seulement de me conserver, je retournerais au même instant dans le néant duquel il m'a tiré. C'est pourquoi en chaque moment il me donne le même être qu'il m'a donné au premier instant de ma vie, et avec la même puissance et la même bonté avec laquelle il me l'a donné pour lors. À raison de quoi je lui appartiens par autant de titres qu'il y a de moments que je suis au monde, et je lui suis autant obligé pour chaque instant de ma vie comme pour le premier.

    O mon Dieu, puisque je suis à vous par tant de titres, et que j'ai tant d'obligations de vous servir, ne permettez plus que le péché, ni le diable, ni le monde aient aucune part en ce qui est vôtre; mais prenez, s'il vous plaît, une pleine et entière possession de mon être et de ma vie. O monde, ô prince du monde, ô péché détestable, je te renonce pour jamais. O mon Dieu, je me donne tout à vous, et je vous proteste que je ne veux plus être, ni vivre, ni faire, ni dire, ni penser, ni souffrir rien que pour l'amour de vous.

    ORAISON JACULATOIRE: Fecisti me, Domine, ad te, et inquietun est cor meum, donec revertatur in te 10 : « Seigneur vous m'avez fait pour vous, et mon coeur ne peut trouver aucun repos qu'en vous. »

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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