Entretiens intérieurs de l'âme chrétienne avec son Dieu · Saint Jean Eudes
Premier entretien : Des faveurs que Dieu nous a faites avant notre création
Des faveurs que Dieu nous a faites avant notre création, et de toute
éternité, et de ce que nous lui devons rendre pour ce sujet.
Je considérerai que, comme toutes choses ont toujours été devant Dieu, n'y ayant rien de passé ni d'avenir, mais tout étant présent et visible à sa lumière éternelle, il a jeté ses yeux divins sur moi de toute éternité; il m'a regardé d'un oeil de miséricorde; il a pensé à moi sérieusement et attentivement; il m'a aimé tendrement et ardemment; il a disposé et ordonné, par une merveilleuse bonté, toutes les choses qui me devaient arriver, au corps et en l'âme, et toutes les circonstances, dépendances et appartenances de mon être et de ma vie, jusqu'à un cheveu de ma tête; et il a formé de grands desseins sur moi. Car il a eu dessein de me créer avec tous les avantages et toutes les perfections naturelles qu'il m'a données. Il a eu dessein de me conserver, comme il fait en tous les moments de ma vie. Il a eu dessein de créer le monde et de le conserver pour l'amour de moi.
Le Père éternel a eu dessein d'envoyer son Fils ici-bas, et de le livrer à la croix et à la mort pour me racheter.
Le Fils a eu dessein de s'incarner, et de faire et souffrir tout ce qu'il a fait et souffert en ce monde pour mon sujet.
Le Saint-Esprit a eu dessein de le former dans les sacrées entrailles de la Vierge pour l'amour de moi, et de venir lui-même en ce monde pour être ma lumière, ma sanctification, l'esprit de mon esprit et le coeur de mon coeur.
Enfin la très sainte Trinité a eu dessein de me faire toutes les grâces corporelles et spirituelles, temporelles et éternelles, qu'elle m'a faites depuis et qu'elle me fera jamais. Et ainsi Dieu a eu de grands desseins sur moi de toute éternité. C'est ainsi, mon Dieu, que vous m'avez porté dans votre esprit et dans votre coeur de toute éternité. C'est ainsi que vous avez pensé à moi, et que vous m'avez aimé une éternité avant que je fusse capable de penser à vous et de vous aimer. Vous n'avez jamais été, ô Dieu d'amour, sans avoir eu l'esprit et le coeur appliqué à moi. Quid est homo quia magnificas eum ? aut quid apponis erga eum cor tuum 6 ? De sorte que, ô bonté éternelle, on peut dire en quelque façon, que vous n'avez pas plus tôt pensé à vous qu'à moi, et que vous ne vous êtes pas plus tôt aimé vous-même que moi, puisque vous avez pensé à moi et que vous m'avez aimé de toute éternité.
Que ferai-je, mon Dieu, que vous rendrai-je pour votre amour éternel au regard de moi ? Certainement si j'avais été de toute éternité, j'aurais dû vous donner et vous consacrer tout mon esprit, tout mon coeur, toutes mes pensées, tous mes desseins et toutes mes affections. Et n'ayant pas été de toute éternité, pour le moins j'aurais dû me tourner et me convertir vers vous de toute l'étendue de mon entendement et de ma volonté, sitôt que j'ai été capable de le faire. Mais, hélas ! je puis bien dire avec saint Augustin: Sero te amavi, bonitas antiqua 7 : « O bonté éternelle, j'ai commencé bien tard à vous aimer. » Pardon, mon Dieu, pardon s'il vous plaît. Je veux commencer maintenant à vous aimer, servir et honorer de tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes forces; je vous supplie, par cet amour infini que vous m'avez porté de toute éternité, de m'en donner la grâce.
II
Je considérerai que l'amour duquel Dieu m'a aimé avant que je fusse, non seulement est éternel, m'ayant aimé de toute éternité, mais qu'il est continuel, immuable et très constant. Car, depuis qu'il a commencé à penser à moi et à m'aimer, sans commencement toutefois, il n'a point discontinué; il n'y a eu aucune interruption en sa pensée et en son amour vers moi; il a toujours eu l'esprit et le coeur appliqué à moi; et nonobstant qu'il ait prévu toutes mes offenses et ingratitudes, cela n'a apporté aucun changement ni altération en sa dilection invariable et permanente vers moi; il n'a point cessé de me vouloir une infinité de biens. De sorte qu'il est vrai de dire que, durant tous les espaces de sa durée éternelle, il n'a point passé un moment (s'il faut ainsi dire, et s'il y avait des moments dans l'éternité), sans penser à moi et sans m'aimer.
O excès de bonté ! ô amour éternel et immuable ! Grâces éternelles vous soient rendues par toutes vos créatures ! Hé ! mon Dieu, j'ai commencé bien tard à vous connaître et à vous aimer, et Job. VII, 17.
« Sero te amavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova, sero te amavi. » Conf. X. 27.
peut-être n'ai-je pas encore commencé à le faire comme il faut; mais si j'ai commencé, combien d'interruptions depuis ce temps-là ? combien d'inconstances et d'infidélités? combien de froideurs et de lâchetés ? combien d'ingratitudes et d'offenses ? Miséricorde, mon Dieu, miséricorde à ce pécheur ingrat et perfide ! Ah ! je veux désormais employer, moyennant votre grâce, tous les moments de ma vie en votre service et en votre amour. Pour cet effet, je veux disposer et régler mon temps et mes occupations de telle sorte que tout soit employé et consacré à votre gloire.
III
Je considérerai que non seulement Dieu m'aime de toute éternité, et d'un amour continuel et invariable; mais encore qu'il m'aime de tout ce qu'il est, c'est-à-dire qu'il est tout amour vers moi, et qu'il m'aime d'un amour très pur, n'y ayant rien qui l'ait obligé à m'aimer avant que je fusse, que sa pure bonté. De sorte que l'amour que Dieu a pour moi, avant ma création, a quatre qualités: car il est éternel, immuable, infini, et très pur. Je lui rendrai grâces pour toutes ces choses; je m'humilierai devant lui et lui demanderai pardon de mon ingratitude. J'entrerai dans un grand désir de commencer à bon escient, et d'employer désormais toute ma vie, tout mon temps, toutes mes forces à l'aimer et honorer, et à le faire aimer et honorer par les autres, autant qu'il me sera possible; et tout cela pour l'amour de lui-même et pour sa pure gloire. Je le prierai de détruire en moi tout ce qui pourrait mettre empêchement à ces résolutions, et de me donner toutes les grâces requises afin de les accomplir. Je supplierai la très sainte Vierge, tous les Anges et tous les Saints de me les obtenir.
POUR ORAISON JACULATOIRE, je dirai aujourd'hui le plus souvent que je pourrai ces paroles: Tibi laus, tibi gloria, tibi amor, o beata Trinitas, pour remercier la très sainte Trinité de toutes les faveurs susdites, et pour me consacrer tout à sa louange, à sa gloire et à son amour.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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