Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Dialogues · Saint Grégoire le Grand

    Introduction du traducteur

    En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et en fera de plus grandes. JEAN, 14-12.

    Les Dialogues de saint Grégoire le Grand entrent naturellement dans notre Bibliothèque catholique ; sauf l'exécution, au sujet de laquelle il ne nous est point permis d'essayer de parallèle, c'est absolument la même méthode ; et c'est parce que nous sommes heureux de nous trouver ainsi sur les traces et sous les auspices d'un des plus beaux génies du catholicisme, que nous avons hâte d'offrir cet ouvrage au public parmi nos premières publications.

    L'auteur de ces Dialogues est saint Grégoire le Grand, c'est-à-dire un des plus grands pontifes qui aient illustré le siège de saint Pierre. Issu d'une famille romaine non moins distinguée par l'éminence de la vertu que par la noblesse du sang et l'éclat de la fortune, il eut pour père un sénateur nommé Gordien, et pour mère Silvie, une de ces femmes fortes qui ont laissé une mémoire en honneur dans l'Église. Le monde, qui sembla d'abord sourire à Grégoire, lui ouvrit de bonne heure la carrière des dignités, et lui confia, lorsqu'il comptait trente ans à peine, les importantes et délicates fonctions de la préture de Rome. Mais bientôt, plein de mépris pour les grandeurs de la terre, et maître de ses richesses aussi bien que de sa personne, il fonda six monastères en Sicile, puis un autre à Rome, sous le vocable de Saint-André, dans lequel il se retira, comme dans un port assuré, pour se mettre à l'abri des orages du siècle. Le pape Pelage II, l'en ayant tiré, l'établit un des sept diacres de Rome, et l'envoya, quelque temps après, implorer contre les Lombards le secours de Tibère II, empereur de Constantinople. C'est là que, sur le conseil de saint Léandre1, alors en cette ville, il commença son Explication morale du livre de Job. De retour à Rome, il servit le pape Pelage en qualité de secrétaire. A la mort du pontife, le clergé et le peuple l'élevèrent sur le siège de saint Pierre, malgré une opiniâtre résistance dont il crut devoir rendre compte dans un traité intitulé le Pastoral. La peste apaisée, un schisme éteint, la Sardaigne évangélisée, l'Angleterre convertie, l'office divin réformé, le chant grégorien établi, tels sont les principaux titres de gloire d'un pontificat d'ailleurs rempli de travaux. Outre les ouvrages que nous venons d'indiquer, ce grand pape nous a encore laissé des Homélies, des Dialogues et douze livres de Lettres.

    Dans ses Homélies, ou instructions familières, il avait pour principe de citer fréquemment des traits de la sainte Écriture, ou même des miracles arrivés de son temps. L'expérience lui avait appris que sur tous les hommes, mais particulièrement sur le peuple, les exemples sont plus efficaces que les discours. C'était là pour lui comme un axiome incontestable, qu'il aime à répéter plus d'une fois dans ses ouvrages. Témoins, sans doute, des fruits que produisait ce genre d'instruction, les ecclésiastiques de sa maison le prièrent d'écrire les Vertus et les miracles des Pères d'Italie2. Grégoire, dont le zèle infatigable ne reculait devant aucun labeur, souscrivit à leurs vœux, et, après avoir recueilli de divers endroits les renseignements les plus authentiques, il s'enfonça dans la solitude3, pour s'y consacrer exclusivement à la composition de ses Dialogues.

    Aucun ouvrage ne pouvait mieux répondre aux besoins de l'époque. Au commencement du v e siècle, les barbares, et avec eux l'arianisme que leur avait inoculé l'évêque Ulphilas, avaient envahi l'empire d'Occident. Alaric avait dévasté Rome ; les Suèves, les Visigoths, les Vandales s'étaient disputé l'Espagne avec le midi de la France ; le farouche Genséric avait établi sa domination en Afrique, et légué à son fils Hunéric son atroce haine contre le catholicisme. L'Italie, plus que tout autre pays, fut le théâtre de révolutions nombreuses et sanglantes. Vers la fin du v e siècle, le roi des Ostrogoths avait immolé à son ambition Odoacre dans un festin, et, du même coup, renversé l'empire des Hérules. Mais Théodoric, c'était le nom de ce roi perfidement habile, eut beau déployer toutes les ressources de sa politique, il vint se briser, comme tant d'autres, contre l'Église, qu'il osa persécuter. Après quelques années d'un règne plus heureux sous Athalaric, son petit-fils, une lutte acharnée s'engagea entre les Ostrogoths et les armées de Justinien, et promena pendant vingt ans le fléau de la guerre sur l'Italie, versant partout des flots de sang et entassant des monceaux de ruines. Affranchi du joug des barbares, cet infortuné pays allait respirer, lorsque une horrible contagion déchaîna sur lui ses ravages. Pour comble de malheur, Alboin, à la tête de ses Lombards mêlés de Saxons, la plupart païens, entra en Italie, et cette nouvelle invasion, pire que toutes les autres, la replongea dans un abîme de maux. Après le règne rapide d'Alboin et de son successeur, trente-cinq ducs, durant un interrègne de dix ans, exercèrent d'affreux brigandages et des persécutions cruelles.

    Sensible aux gémissements et aux larmes de son Église, le Seigneur lui donna des enfants dont les rares vertus consolèrent le cœur affligé de leur mère, tandis que de nombreux et d'étonnants prodiges, fruits éclatants de leur sainteté, opposaient une digue aux fureurs de l'hérésie4. Le Ciel ne pouvait tenir un langage mieux approprié à ces peuples barbares. Les miracles des apôtres avaient converti le monde; de nouveaux apôtres, armés de nouveaux miracles, devaient convertir ces hordes égarées par l'arianisme. Saint Grégoire, l'homme providentiel de ces temps difficiles, le comprit. « Saint Grégoire, dit Fleury, n'avait point à combattre des philosophes qui attaquassent la religion par raisonnement. Il ne restait guère d'autres païens que des paysans et des serfs rustiques, ou des soldats barbares, que les faits merveilleux persuadaient mieux que les syllogismes les plus concluants5. » Aussi, non content de faire ressortir dans ses Homélies ces preuves surnaturelles, saisissantes et sans réplique de la divinité du catholicisme, il se décida sans peine à les présenter dans un corps d'ouvrage simple et populaire, auquel il donna la forme piquante du dialogue et l'intérêt d'un récit toujours attrayant, en prenant soin de rattacher à chaque chapitre, à chaque trait, j'ai presque dit à chaque alinéa, une instruction fondée sur l'Écriture sainte et suggérée par le sujet. Tantôt c'est une vertu mise en relief, tantôt un riche aliment qu'il offre avec complaisance à la piété chrétienne, tantôt enfin la puissance de la grâce et les miraculeuses faveurs du Seigneur sur ceux qui se dévouent à son service. Ici il fait toucher du doigt la divinité d'une religion qui compte parmi ses enfants tant de héros intrépides, de thaumaturges admirables et d'heureux favoris du Ciel; là il stigmatise l'erreur, flétrie par d'horribles cruautés et confondue par des miracles, déposant manifestement contre elle ; presque partout vous respirez un parfum de sainteté, une odeur de vie qui s'exhale du cœur de ce pieux auteur, aussi bien que de celui des vénérables personnages dont il se plaît à nous faire admirer la puissance et les vertus.

    Aussi rien n'égale l'enthousiasme avec lequel cet ouvrage fut universellement accueilli. « Les Dialogues, nous dit Fleury, furent reçus d'abord avec un merveilleux applaudissement, et ont continué d'être estimés pendant huit ou neuf cents ans. Saint Grégoire les envoya à la reine Théodelinde, et l'on croit qu'elle s'en servit pour la conversion des Lombards6. » A cette appréciation déjà fort significative, ajoutons un aperçu rapide sur le sort qui fut fait à cette production de l'illustre pontife. Patérius, disciple et abréviateur de saint Grégoire7, contribua puissamment à la répandre, en citant dans son Extrait douze passages de cet ouvrage. De la Lombardie les Dialogues passèrent en Espagne, où l'on fit profession d'y attacher le plus grand prix, ainsi qu'aux autres œuvres du grand pontife. Bientôt traduits en grec par le saint pape Zacharie, jaloux de doter sa langue naturelle d'un si beau trésor, ce livre fut accueilli par ceux de sa nation avec de tels transports, que, pour exprimer la vive admiration qu'il leur inspirait, ils appelèrent son auteur Grégoire le Dialogue. Photius, témoin non suspect de l'estime qu'ils en faisaient, nous en rend compte en ces termes : « Les Vies des Pères d'Italie, composées par saint Grégoire, renferment de bonnes instructions; pendant cent quarante-cinq ans, ceux qui n'entendent point la langue latine furent privés du fruit qu'aurait pu leur procurer une telle lecture ; mais, grâce à la traduction de Zacharie, successeur de ce saint, tout le monde aujourd'hui est à même d'en profiter8. » Vingt ans après Zacharie, le pape Adrien, dans la défense du septième concile général, cite avec éloge divers passages des Dialogues. Les Grecs catholiques en invoquèrent l'autorité contre leurs compatriotes réfractaires, sur plusieurs points en litige. Les deux historiens de saint Grégoire, Paul Diacre, d'abord secrétaire d'État à la cour du roi des Lombards, puis religieux du Mont-Cassin en 786, et Jean Diacre, qui entreprit son travail sur l'ordre du pape Jean VIII, rendent hommage au mérite de cet ouvrage. Une foule d'auteurs distingués en ont parlé avec admiration : c'est Alcuin, Hincmar de Reims, Paschase Ratbert, Anastase le Bibliothécaire, Réginon, saint Odon de Cluny, Burchard, Lanfranc, Durand, Sigebert, Yves de Chartres, Pierre le Vénérable, le Maître des Sentences, saint Thomas, saint Bonaventure, saint Antonin, Pétrarque, etc. D'autres, prenant pour modèle un ouvrage dont la vogue était grande, mirent également en dialogues les faits mémorables de leur époque. Ce sont le pape Victor III, un religieux de Cîteaux, nommé Césarius, et le chartreux Pierre Dordang. Les Bollandistes rapportent textuellement les passages des Dialogues relatifs aux divers saints dont ils donnent l'histoire ; les martyrologes d'Usuard, d'Adon, de Baronius, invoquent leur autorité; le bréviaire romain y puise des légendes entières, telles que celles de saint Benoît, de sainte Scolastique, de saint Herménégilde, etc. Déjà traduits en grec par le pape Zacharie, les Dialogues le furent encore en arabe vers la fin du X e siècle, par un religieux nommé Antoine, désireux d'en procurer la lecture aux chrétiens et aux moines de l'Arabie. Par Tordre d'Alfred le Grand, Verfroi, évêque de Worchester, publia en anglo-saxon la traduction de cet ouvrage. Plus tard il parut en allemand et en français. La première édition que nous connaissions en cette dernière langue date du xv e siècle, et fut trouvée dans la bibliothèque de Jean de France, duc de Berri, troisième fils du roi Jean : il avait acheté ce petit livre écrit en français quinze écus d'or; la seconde est de 1601, et porte le chiffre de T. B. D.; enfin la dernière et la meilleure est celle du savant bénédictin dom Bulteau : son style est diffus et suranné. Toutefois c'est avec bonheur que nous lui payons, à lui et à d'autres écrivains de la même congrégation, notre tribut de reconnaissance : son excellent travail au point de vue de l'érudition, les notes de Mabillon et celles de ses confrères les Bénédictins de Saint-Maur, éditeurs des œuvres de saint Grégoire le Grand, ont été pour nous d'une grande utilité.

    Mais est-il rien de plus imposant que cet unanime concert de la tradition catholique, rendant hommage, par ses organes les plus augustes, au mérite de l'ouvrage dont nous offrons aujourd'hui au public une nouvelle traduction? Papes, docteurs, Pères de l'Église, historiens, conciles, liturgie, critiques célèbres, etc., tout dépose en faveur des Dialogues de saint Grégoire. Et ils sont presque entièrement inconnus à notre siècle! A quoi faut-il en attribuer la cause? Sans doute à ces voix discordantes et téméraires qui ont osé, avec ces hypocrites protestations de zèle que nous leur savons, s'élever contre l'admiration universelle. C'est après une prescription de neuf siècles, établie sur les titres les plus authentiques et les plus justement vénérés, qu'elles n'ont pas craint de disputer à saint Grégoire un des plus beaux fleurons de sa couronne! Nous n'entrerons point en lice avec ces champions de l'erreur : ces débats scientifiques ne sont pas de notre ressort; et d'ailleurs il y a longtemps déjà que d'immortels critiques, dont l'érudition égale le zèle, ont fait justice de ces nouveautés audacieuses et pulvérisé ces misérables arguties, en leur opposant des caractères d'authenticité trop incontestables pour que la cause ne soit pas définitivement jugée aux yeux de tous les savants. L'inscription des manuscrits, une tradition riche et non interrompue, une analogie frappante de méthode, de pensées et de style, entre cet ouvrage et les autres productions de saint Grégoire9, sont les principales preuves sur lesquelles ils s'appuient. Si on les rejette, il n'est plus au monde d'authenticité qui reste debout.

    Mais si nous glissons rapidement sur cette question, parce qu'elle est suffisamment tranchée, il est une chose sur laquelle nous ne pouvons nous montrer aussi gracieux, parce qu'elle touche essentiellement à notre sujet; c'est l'esprit qui a inspiré cette manifestation hostile à l'endroit des Dialogues. Il est de tous les temps, mais particulièrement de ceux où nous vivons, malgré un retour palpable vers des idées meilleures. Parce que les miracles choquent l'orgueil et gênent les passions, le sensualisme païen, l'hérésie raisonneuse, le rationalisme superbe, tous ennemis de la foi catholique, contestent effrontément les phénomènes de l'ordre surnaturel. La nature est tout pour eux ; le reste n'est que chimère. Le matérialisme pratique de notre époque ne pouvait manquer de faire écho à ces perverses doctrines qui, en le débarrassant de Dieu, de son action mystérieuse dans les âmes et des obligations crucifiantes qu'elle impose, le livrent tout entier et sans remords aux voluptés de la terre. Les ravages de la contagion sont d'autant plus terribles, que les défenseurs-nés de l'ordre divin, soit faiblesse, soit fausse prudence, sont entrés dans une déplorable voie de concessions à l'endroit de l'incrédulité. Sous prétexte de la ramener insensiblement au vrai, on s'en est écarté rapidement soi-même. On a laissé l'esprit d'incrédulité sur ce point s'inoculer partout parmi les peuples, le rire voltairien se mettre à l'ordre du jour, et la sagesse selon le monde traiter de contes puérils les faits surnaturels les plus incontestables, aussi bien que les croyances les plus augustes. C'est à tel point qu'aujourd'hui il n'est point rare de voir de jeunes intelligences, sincèrement chrétiennes d'ailleurs, nous en avons fait personnellement l'expérience, sourire de pitié aux récits hagiographiques les plus touchants que nous ont légués nos pères et nos modèles dans la foi. Tant le rationalisme impie de notre siècle a jeté de scepticisme et d'incrédulité dans les âmes! Tant le genre des Baillet, des Godescard, etc., qui semblent lui donner droit, au lieu de le combattre, a profondément desséché les cœurs !

    « L'historien a donc, dans ce siècle, dit le moderne biographe de saint François d'Assise, une importante tâche : c'est de rendre aux événements leur véritable couleur ; il doit faire table rase de tous les hagiographes en sous-œuvre des deux derniers siècles, de tous ces Velly, ces Mézerai, ces Anquetil de l'histoire chrétienne, dont le seul amour était la négation froide et haineuse, et remonter aux sources, aux monuments originaux. Sans doute tous les hagiographes modernes ne sont point partis des mêmes principes que Baillet et le docteur Launoy, et n'avaient pas leurs désastreuses intentions; mais la plupart sont d'une sécheresse, d'une froideur, d'une nullité extrême; ils ont eu le talent de dénaturer leur caractère pieux et leur esprit plein de savoir. Le mal a été universel : l'Espagne a oublié les délicieux récits de Ribadeneyra; l'Italie, la noble et douce Italie, où tout chrétien aime à aller effeuiller le plus frais rameau de ses jours, cette nation qui, suivant l'expression grave et forte de Machiavel, paraît née pour ressusciter les choses mortes, a été envahie et tuée par le criticisme... La France, dépeuplée de ses monastères, où avaient vécu tant de saints, a été par là privée de guides et de modèles, et dans le clergé, qui en général est d'une grande vertu et d'une grande distinction d'esprit, règnent encore ces malheureuses hagiographies écrites sous l'influence glaciale de l'Angleterre10. »

    Sans doute, il ne faut point s'écarter des règles d'une saine critique; mais réellement est-ce obéir à ces règles que de réduire aux mesquines proportions des faits de l'ordre naturel les hautes manifestations d'un ordre plus élevé? Aux yeux, ou du moins d'après le récit de ces critiques, un saint est un sage extraordinaire selon le monde ; voilà tout. Ils ne sont pas initiés et ne vous initient point à ces ineffables communications du ciel avec la terre, à ces prodiges de l'amour divin, à ces dévouements sublimes, à cette douce et pénétrante onction de la grâce qui vous révèlent les extraordinaires et miraculeuses opérations de l'Esprit saint. Dans ces hagiographes l'arbre divin du catholicisme n'offre à vos regards attristés que des rameaux effeuillés, des fleurs flétries, des fruits décolorés et sans saveur. Quel triste livre que les Confessions de saint Augustin! s'écriait un de ces admirateurs passionnés de l'antiquité profane11, blasphémant, à la gloire de Cicéron, un des chefs-d'œuvre du plus beau génie de l'Église catholique !

    C'est donc une hardiesse, au dire des prudents du siècle, que de reproduire les Dialogues de saint Grégoire le Grand; aussi avons-nous d'abord hésité ; mais bientôt nous sommes entré dans les sentiments qu'exprime si bien l'illustre auteur de l'Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, dans la magnifique introduction qui précède cet ouvrage. « Nous n'ignorons pas, dit-il, que, pour reproduire une vie pareille dans son intégrité, il faut aborder de front tout un ordre de faits et d'idées qui est depuis longtemps frappé de réprobation par la vague religiosité des derniers temps, et qu'une piété sincère, mais craintive, a trop souvent écarté de l'histoire religieuse : nous voulons parler des phénomènes surnaturels qui sont si abondants dans la vie des saints, qui ont été consacrés par la foi, sous le nom de miracles, et flétris par la sagesse mondaine sous le nom de légendes, de superstitions populaires, de traditions fabuleuses. Il s'en trouve un grand nombre dans l'histoire d'Elisabeth. Nous avons cherché à les reproduire avec la même scrupuleuse exactitude que nous avons mise dans le récit de tout le reste de sa vie. La seule pensée de les omettre, ou même de les pallier, de les interpréter avec une adroite modération, nous eût révolté. C'eût été à nos yeux un sacrilège que de voiler ce que nous croyons la vérité, pour complaire à l'orgueilleuse raison de notre siècle; c'eût été une inexactitude coupable, car ces miracles sont racontés par les mêmes auteurs, constatés par la même autorité que tous les autres événements de notre récit; et nous n'aurions vraiment pas su quelle règle suivre pour admettre leur véracité dans certains cas et la rejeter dans d'autres; c'eût été enfin une hypocrisie, car nous avouons sans détour que nous croyons de la meilleure foi du monde à tout ce qui a jamais été raconté de plus miraculeux sur les saints de Dieu en général, et sur sainte Elisabeth en particulier. Ce n'est pas même une victoire sur notre faible raison qu'il nous a fallu remporter pour cela ; car rien ne nous parait plus raisonnable, plus simple pour un chrétien, que de s'incliner avec reconnaissance devant la miséricorde du Seigneur, quand il la voit suspendre ou modifier les lois naturelles dont elle a été seule créatrice, pour assurer et glorifier le triomphe des lois bien autrement hautes de l'ordre moral et religieux12. »

    Notre intime conviction est donc qu'il est temps, l'intérêt de la religion le proclame, de revenir à la foi simple et naïve de nos pères, et rien n'y peut contribuer plus efficacement que la lecture de ces sortes d'ouvrages. Les âmes chrétiennes en éprouvent le besoin, et voilà pourquoi elles ont salué avec amour les précieux essais, dans ce genre, des Lacordaire, des Montalembert, des dom Guéranger, des Emile Chavin, etc., qui ont paru sur l'horizon de notre siècle comme l'aurore d'une ère nouvelle. Pour notre part, nous désirons vivement que les Dialogues de saint Grégoire soient pour quelque chose dans cette renaissance de l'hagiographie chrétienne. Ils en sont d'autant plus dignes que, faits et réflexions, tout y est solidement établi. Leur pieux et savant auteur marche constamment appuyé sur les données les plus positives et sur les garants les plus sûrs, dont plusieurs vivaient encore de son temps. Il entre dans des détails circonstanciés sur des événements de date récente, précise les temps, les lieux et les personnes, et livre son ouvrage à un public tout à la fois témoin et acteur dans ce qu'il lui raconte, à un public, par conséquent, intéressé à s'inscrire en faux contre lui s'il s'écarte un instant de la vérité, et en état de donner à ses récits un démenti solennel. Peut-on souhaiter de meilleures garanties? « Il ne rapporte dans ses Dialogues que des faits qui avaient pour eux des témoignages certains et respectables. Il en avait vu quelques-uns lui-même; il avait appris les autres, ou de saints évêques, ou de saints religieux, ou de supérieurs de monastères, ou de gens de condition: il n'en raconte point sur des bruits populaires. La plupart des miracles qu'il rapporte avaient été opérés, ou sur des Lombards, ou en leur présence. Comme cette nation n'était entrée en Italie que depuis vingt-cinq à trente ans, il leur était facile de savoir si ces faits étaient véritables. Certes, il fallait que Grégoire en fût bien sûr13 pour les leur rapporter ainsi publiquement14. » C'est aussi le jugement de Fleury. Après s'être plaint de la censure et même du mépris des critiques modernes, il ajoute : « Ce que j'ai rapporté, ce que je rapporterai encore des actions et des sentiments de ce saint pape, ne permet pas, ce me semble, de le soupçonner ni de faiblesse d'esprit, ni d'artifice. On voit partout l'humilité, la candeur, la bonne foi, avec une grande fermeté et une prudence consommée. Après avoir dit, par une sorte de condescendance pour les critiques qu'il combat plus haut, que saint Grégoire « a suivi le goût de son siècle, de raconter et de recueillir des faits merveilleux, » il ajoute, comme en se réfutant lui-même: « Tout ce que saint Grégoire a cru devoir faire, est de ne rapporter que ceux qu'il croyait le mieux prouvés, après avoir pris, pour s'en assurer, toutes les précautions possibles15. »

    D'ailleurs, condamner cet ouvrage, ce serait condamner un auteur, un pape, un père, un docteur, un grand homme dont la science et le génie égalaient la sainteté ; ce serait condamner les Athanase, les Jérôme, les Grégoire de Nysse, les Théodoret, etc., qui ont enrichi l'Église d'histoires et d'écrits absolument analogues16, ainsi que mille autres saints et savants personnages qui nous ont transmis ou les actes des martyrs, ou les vies des Pères du désert, ou celles des autres saints ; ce serait condamner l'Écriture sainte, remplie de prodiges plus étonnants que ceux des Dialogues; ce serait condamner l'Église, qui les autorise dans son martyrologe et dans son bréviaire; ce serait condamner Dieu lui-même, qui ne cesse de siècle en siècle, et pour ainsi dire d'année en année, d'opérer de pareils prodiges dans les héros du catholicisme ; témoin les saint François d'Assise et les saint Dominique, les saint Thomas et les saint Bonaventure, et plus tard, les saint Ignace et les saint François Xavier, les saint Charles Borromée et les saint François de Sales, les saint Vincent de Paul, les saint François Régis, le B. Pierre Fourrier, etc. Eh quoi! le bras de Dieu est-il donc raccourci ? qui peut prescrire des bornes à l'infinie puissance? qui ose démentir l'infaillible vérité promettant à ses saints la puissance des miracles? qui ose dénier le droit à la Sagesse incréée de renouveler, lorsqu'il le faut pour le bien de l'Église, les prodiges des premiers siècles ?

    « Jésus-Christ a dit : « En vérité, en vérité je vous l'affirme, celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais à mon Père, et tout ce que vous lui demanderez en mon nom, je le ferai. Ceux qui croiront, voici les miracles qu'ils feront ensuite : ils chasseront les démons en mon nom, ils parleront de nouvelles langues; s'ils prennent quelque breuvage mortel, ils n'en ressentiront aucun mal ; ils mettront les mains sur les malades, et les malades seront guéris17. » Et n'allez pas croire que cette promesse ne regardait que le temps des apôtres, et que les miracles n'ont été nécessaires que pour l'établissement de la foi. Quel droit avez-vous de restreindre la parole du Fils de Dieu? Croyez-vous entendre l'Écriture mieux que les docteurs de l'Église? comment prouverez-vous que depuis le temps des apôtres il ne se soit jamais trouvé de conjonctures où le bien de la religion ait demandé qu'il se fit des miracles? Ils étaient nécessaires pour les infidèles, chez qui l'Évangile a été prêché en différents siècles, comme pour les idolâtres grecs et romains, à qui il fut d'abord annoncé. L'Église en a eu besoin pour confondre les hérétiques successivement soulevés contre ses dogmes, et pour affermir la foi de ses enfants ; toujours ils ont été nécessaires pour manifester l'éminence de la vertu, pour faire glorifier Dieu, convertir les pécheurs, ranimer la piété, nourrir et fortifier l'espérance des biens éternels18.

    Que si, cependant, on était tenté de s'effaroucher le moins du monde au sujet de cette publication, nous dirions tout de suite que nous avons retranché de l'ouvrage des passages, des chapitres et un livre entier, parce qu'ils ont paru moins convenir à l'objet que nous nous proposons. Nous les avons omis, les uns, parce qu'ils renferment des détails de mœurs que nous avons cru prudent d'écarter; les autres, parce qu'ils offrent des sujets arides ou abstraits qui ne seraient pas assez du goût de nos lecteurs : tel le chapitre où il est traité de la componction, etc. Nous avons dû aussi retrancher le chapitre où saint Grégoire annonce la fin du monde comme imminente : c'est une erreur sans portée dogmatique et qu'il a partagée avec plusieurs Pères. Quant au livre 4, il a pour but d'établir les dogmes de l'immortalité de l'âme et de la résurrection des corps, contestées alors par un mélange de populations barbares, hérétiques et païennes: il n'aurait donc que fort peu d'à-propos de nos jours. Mais de plus il y est question de nombreuses apparitions capables de produire une trop vive impression sur l'imagination ardente de la jeunesse, et de devenir pour cet âge une source de frayeurs souvent nuisibles. Or, c'est dans ce livre, objet spécial de la censure des modernes critiques, que se trouvent les cinq ou six endroits incriminés19. Pour ce qui concerne le trait relatif à saint Paulin20, nous avons placé une note qui, croyons-nous, lève suffisamment la difficulté.

    Enfin, à l'aide de nombreuses notes qui nous ont coûté de longues et laborieuses recherches, nous nous sommes appliqué à ménager un continuel rapprochement entre les faits miraculeux des Dialogues et ceux de la sainte Écriture ou des saints les plus connus, lorsqu'ils nous ont offert une analogie assez frappante, afin de convaincre les esprits les plus prévenus qu'il n'y a rien là d'extraordinaire, que c'est partout le même plan divin, le même esprit, les mêmes œuvres; si bien que, pour rejeter nos récits, il faut préliminairement rejeter ce qu'il y a de plus auguste et de mieux établi dans le catholicisme.

    De cette sorte, nous en avons la confiance, les Dialogues seront bien venus de tous, parce qu'ils offriront à tous une lecture pleine de charme et d'édification, grâce aux piquants récits et aux attrayantes leçons qui respirent partout la foi élevée, la piété fervente, le génie et la sainteté d'un des plus grands docteurs dont s'honore, à bon droit, l'Église catholique21.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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