Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Des sophismes · Saint Thomas d'Aquin

    Chapitre II : De quatre espèces d'argumentation

    Il y a quatre espèces d’argumentation, savoir : la doctrinale, la dialectique, l’expérimentale et la sophistique, qui est encore appelée contentieuse. La doctrinale ou démonstrative est celle qui tend à acquérir la connoissance d’une chose en procédant par les premiers principes vrais, connus par eux-mêmes, et propres de la chose en question. C’est celle dont se sert le maître avec ses disciples. La dialectique conclut à une opinion ou à une proposition de preuves probables. On appelle probabilités ce qui apparoît à tout le monde ou à la majeure partie, ou aux savants en général, ou à la plupart, ou aux plus distingués. L’expérimentale consiste à prendre un exemple d’une chose dans un ordre de faits connus à celui qui soutient la discussion. La sophistique a pour but la gloire, et tend à faire paroître savant. On l’appelle sophistique, parce qu’elle a l’apparence du savoir ; elle procède de principes qui semblent vrais ou probables, et qui né' le sont pas ; où simplement, en avançant des propositions fàusses, qui ont l’apparence de la vérité; ou bien en argumentant d’après de fausses propositions. Car les arguments spécieux se font en vertu de propositions vraies, d’où ils tirent toute leur force d’argumentation, comme par exemple celui-ci : Sortès est homme, donc il est un animal, tire toute sa force de cette proposition, qui est vraie de quoi que ce soit dont on affirïne le genre et l’espèce. De là on argumente ainsi, d’une manière sophistique : Sortès est un animal, donc il est homme ; cette proposition est fausse en vertu de celle-ci, de tout ce dont on affirme le genre et l’espèce.

    Mais sans avoir égard aux autres genres de discussion, nous n’avons en vue ici que la sophistique. Et comme elle n’a d’autre but que de s’acquérir une vaine gloire, en voulant paroître savant, celui qui eu fait usage tâche d’y arriver, en remportant sur son adversaire un triomphe apparent, ce qui se fait quand il amène son contendant dans quelque piège ; aussi le but de l’argumentation sophistique est un piège dans lequel celui qui attaque cherche à faire tomber son adversaire. C’est ce qu’on appelle, en métaphysique, fin première ou terme. C’est pourquoi nous allons traiter de ces deux manières d’argumenter ; d’abord de ces fins premières, secondement des modes d’argumenter qu’emploient les sophistes pour battre leur adversaire.

    Or il y a cinq manières de mettre à néant les objections de celui avec lequel ou discute, savoir : la réfutation, la fausseté des propositions, l’invraisemblable, le solécisme et la négation. La réfutation consiste à réfuter ce qui a été nié précédemment, ou la négation de ce qui a été accordé dans la même discussion en vertu d’un argument.

    Par exemple, si celui qui réfute son adversaire nie qu’il a mangé de la viande crue, fait contre lui ce sophisme : Vous avez mangé tout ce que vous avez acheté ; or, vous avez acheté de la viande crue, donc vous avez mangé de la viande crue. Si, par le fait de ce raisonnement, l’adversaire accorde ce qu’il avoit nié d’abord, il est réfuté. Cette manière d’argumenter s’appelle elenchus (sophisme), si le syllogisme est en forme. On l’appelle un elenchus apparent, s’il n’y a seulement que l’apparence, et qu’il n’y ait ni syllogisme ni contradiction. L'elenchus est un syllogisme contradictoire. Mais si ce n’est pas dans la même discussion ou par la force des arguments, mais par un- acte de sa volonté que l’on nie ce que l’on avoit accordé, ou que l’on accorde ce que l’on avoit nié, il n’y a pas réfutation. La seconde manière, prise dans le sens que nous avons dit, est une chose manifestement fausse que l’adversaire est contraint d’accorder, en vertu d’un argument sophistique. Par exemple, le chien aboie; or la constellation du chien est un chien, donc elle aboie. L’invraisemblable est ce qui est contraire à l’opinion générale ou du plus grand nombre, sans être faux cependant. Il y a entre eux cette différence, que tout ce qui est faux est inconcevable, mais que l’invraisemblable n’est pas toujours faux, parce qu’il y a des choses qui sont contraires à l’opinion générale, qui, néanmoins, ne sont pas fausses, bien qu’elles soient inconcevables; comme par exemple qu’une étoile est plus grosse que la terre, -et qu'un roi riche et heureux soit'malheureux, à plaindre et infortuné, s’il est un pécheur. On peut être amené à cette conclusion par ce sophisme : Quiconque est vaincu par son ennemi est malheureux, parce que le vaincu, est malheureux ; or un roi peut être vaincu par un ennemi, donc il est malheureux. Le solécisme est un défaut de construction des parties d’une phrase, faite contre les règles de la grammaire; par exemple, un homme blanche, les hommes qui court. Un peut encore faire un sophisme de cette manière : Vous connoissez cela, or ceci est une pierre, donc vous connoissez pierre, ce qui est une faute de grammaire. L’abus de mots est une répétition inutile de la même chose, dans le même membre de phrase ; par exemple, un homme,'homme court. Je dis dans le même membre de phrase, parce que si on met le même terme dans le sujet et l’attribut, il n’y aura point abus de termes, comme, cet homme est un homme. Je dis une répétition inutile, parce que si le mot est répété pour donner plus de force à la pensée, il n’y aura point abus ; par exemple, quand on dit : Mon Dieu, mon Dieu, daignez jeter les yeux sur moi. On peut encore tomber de cette façon dans ce sophisme : Ce nez est camus; mais camus est la même chose que nez camus, donc ce nez est un nez camus.

    On doit observer que ces inconvénients ont lieu dans diverses branches de nos connoissances. Car la défense est opposée à la métaphysique, à laquelle tient ce principe ; les contradictoires ne sont pas vrais en même temps. Le faux est opposé à la connoissance naturelle, qui renferme les choses sensibles, dont la fausseté et la vérité sont évidentes ; et aussi aux mathématiques, dont la certitude est la plus parfaite. L’improbable est opposé à la dialectique, qui procède des probabilités, qui sont telles, d’après l'opinion générale ou de la pluralité des savants. Le solécisme est contre la grammaire, l’abus des mots contre la rhétorique, qui consiste à parler régulièrement. Et ainsi, pendant que le sophiste s’efforce d’amener à ces erreurs, dans chacune des connoissances humaines, l’adversaire qui lui répond semble tout savoir.

    Il nous reste à examiner maintenant les manières d’argumenter, par lesquelles le sophiste tâche de faire tomber son adversaire dans les erreurs dont nous venons de parler. Or, il faut savoir que, de même que l’argumentation logique tire sa force d’une source vraie, la sophistique tire la sienne d’une source spécieuse. Le lien philosophique vrai qui donne sa force à l’argumentation dialectique, consiste dans la justesse de l’application des preuves à leur objet, que l’on dit la plus forte ou la différence de la plus forte, comme le genre, l’espèce, le tout, la partie, de l’application desquels se tire la vérité de la plus juste proportion, sur laquelle se fonde la vérité de l’argumentation dialectique; comme on tire des rapports de l’espèce au genre, cette excellente argumentation; de tout ce dont on affirme le genre et l’espèce, de laquelle on tire ce raisonnement : Sortès est un homme, donc Sortès est un animal. Et de même le lien sophistique consiste dans les rapports de l’objet à celui auquel on l’applique, d’où l’on tire une proposition fausse, mais qui paroît vraie, en tant qu’on en tire un raisonnement sophistique, comme lorsqu’on dit : Je commis la personne qui vient, c’est Coriscus qui vient, donc je connois Coriscus. Car il procède de l’accident au sujet, c’est-à-dire de la personne qui vient à Coriscus, en vertu de. cette argumentation supérieure : Tout ce qui est vrai de l ’accident l’est également du sujet, laquelle est pourtant fausse, à cause de la différence de l’accident et du sujet. Elle est cependant vraie à cause des rapports de convenance de l’un à l’autre. En sorte que deux choses concourent à faire ce lieu sophistique; l’une qui est la cause de l’apparence, qui fait que cet argument paroît juste; on l’appelle aussi le principe mobile des motifs, parce qu’il porte à donner son assentiment à l’argument sophistique ; ce qui en est la cause, dans ce cas, c’est l’union de l’accident avec le sujet. L’autre est le principe de défection, parce qu’il manque des conditions nécessaires à l’argument ; il est encore appelé cause de non-existence, qui est, dans cet argument, la diversité de l’accident et du sujet. Or, ces deux choses contribuent à nous induire en erreur, parce qu’on croit voir ce qui n’est pas; c’est ce qui fait que le lieu sophistique est nommé encore fallacieux, parce qu’il est la cause de l’erreur, en tant qu’il est en lui, quoiqu’on ne soit pas induit par lui en erreur en acte, à moins que ce soit le fait de l’ignorance. Or, comme les lieux dialectiques se distinguent au moyen des différentes propriétés qui donnent le plus de force à l’argument, et d’où ils sont tirés eux-mêmes, de même les lieux sophistiques ou fallacieux se font reconnoltre à l’aide des principes-motifs, qui donnent aux arguments sophistiques l’apparence d’un bon raisonnement. Cela se fait de deux manières : d’abord par les mots, lorsque, par l’unité du nom, on fait supposer l’unité de l’objet qu’il désigne ; par exemple, les objets qui sont désignés par le mot chien semblent n’être qu’une même chose, parce que ce mot chien est un. Ensuite, par l’objet, parce que les choses qui s’accordent d’une certaine façon paroissent ne faire qu’une même chose, comme nous l’avons dit du sujet et de l’accident.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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