Des quatre oppositions · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre I : La contradiction est la plus forte opposition
Puisqu’il y a quatre espèces d’oppositions, comme Aristote le dit dans ses Catégories, nous nous proposons d’en dire quelques mots. Il faut d’abord considérer que l’opposition contradictoire est la plus forte de toutes; et la raison qu’en donne le Philosophe dans le livre des Postérieurs, c’est que la contradiction est une espèce d’opposition qui ne souffre pas de milieu en soi; car le milieu fait voir les rapports des différences et par là même diminue la raison d’opposition. Comme il faut trouver un milieu dans toutes les autres, elles affoiblissent la raison de l’opposition contradictoire. Car les autres ont un milieu
OPUSCULUM XXXVI.
quelconque, plus ou moins sensible, et par conséquent participent plus ou moins sous ce rapport de la raison de l’opposition contradictoire et sont plus ou moins fortes. En effet, le premier d’un genre est la cause de tout ce qui y est contenu, ainsi qu’on le voit au X. livre du traité de Métaphysique : aussi toutes celles qui participent le plus de la raison du premier de l’espèce de l’opposition, s’accordent le moins dans le milieu. Or, il y a deux manières dont s’opère cette réunion dans un milieu. Il y a des choses qui s’accordent entre elles dans un milieu de même espèce et de plus dans celui de la matière, comme le blanc et le noir s’accordent'dansune couleur intermédiaire et aussi dans le sujet. D’autres seulement dans le milieu de la matière, tels que les contraires immédiats, la possession et la privation. En effet, les contraires immédiats, de même que l’affirmation et la négation, ont un sujet commun. Mais il y a cette différence entre eux, que dans quelques opposés négatifs, on observe la différence du sujet qui ne passe point de la privation à la possession. Il en est de quelques contraires immédiats, comme de certaines maladies qui sont incurables, lesquelles, ainsi que les privations, ne laissent subsister dans le sujet aucune aptitude à la possession. Il y a encore d’autres contraires immédiats, tels que la santé et la maladie qui s’appliquent indifféremment à leur sujet, quoique dans un certain ordre, et cependant l’un n’empêche pas l’aptitude pour les autres. Mais les contraires relatifs ne s’accordent d’aucune de ces deux manières, parce qu’ils ne se réunissent pas dans le même sujet. Par exemple, le père n’est pas le même que le fils, en tant que l’on rapporte le père au fils. Ils ne se réunissent pas dans le milieu de leur espèce, puisque les relatifs n’ont pas de plus et de moins; ils ont cependant un point particulier de convenance, parce que l’un d’eux en sa qualité de père ou de fils, dédictoriæ. Aliæ enim oppositiones medium in his differentia est, quia in quibusdam habent, quædam tamen plus, quædam mi privative oppositis, servatur ordo respectu nus ; et secundum hoc magis et minus par subjecti, et ideo non fit reditus a privaticipant de ratione oppositionis contradic- tione ad habitum. Similiter est de quibustoriæ, et consequenter magis et minus dam contrariis im m ediatis, sicut est de opponuntur. Primum enim in quolibet quibusdam infirmitatibus quæ sunt incugenere, est causa omnium quæ sunt in illo rabiles, et tam in his quam in privationigenere, ut patet X. M etaphys.; et ideo bus non relinquitur aliqua virtus in subquanto magis aliquæ participant de ratione jecto ad habitum. Alia autem sunt contraria primi in genere oppositionum, tanto minus immediata, sicut est sanitas et ægritudo, conveniunt in medio. Gonvenire autem in quæ indifferenter, licet ordine quodam, medio est dupliciter. Aliqua enim conve respiciunt suum subjectum, et tamen per niunt in medio ejusdem cum eis generis, unum eorum non aufertur potentia ad reet iterum in medio m ateriæ, sicut album liquum. In relativis vero neutro modo est et nigrum conveniunt in medio colore, et convenientia, non enim conveniunt in iterum in subjecto. Aliqua vero conveniunt subjecto. Idem enim non est pater et filius, in medio materiæ tantum > sicut contraria secundum pater refertur ad filium. Nec iminediata, et habitus et privatio. Contra conveniunt in medio sui generis, cum non ria namque immediata subjectum commune sit in relativis magis et minus ; habent tahabent, et similiter habitus et privatio. Sed men qnemdam specialem modum ccnvepend de l’autre. En effet, les relatifs se renferment mutuellement, s’admettent ou s’excluent selon le Philosophe. Bien de semblable dans les contraires ; car ils n’ont point de milieu de leur espèce, puisque l’autre extrême est un pur néant hors de son espèce ; ils ne s’accordent point non plus dans le sujet, puisque le non-être ne peut pas en avoir ni dans ce qui appartient à la parfaite raison de l’être qui est la substance : il en est encore ainsi, quant à la dépendance de leurs intellects, puisqu’ils sont relatifs. Car l’être n’admet pas son Contraire, c’est-à-dire le non-être, comme le père suppose le fils; c’est pourquoi il y a une simple contradiction en soi n’ayant pas de milieu, d’où les opposés contradictoires sont inconciliables et se repoussent mutuellement. Il y a d’autres oppositions qui dérivent, dans un certain ordre, de l’oppositiou de contradiction ; aussi renferment-elles l’opposition du plus et du moins. Par conséquent les opposés privatifs n’ayant point de terme moyen de leur espèce, ainsi qu’il appartient à quelques contraires, ni de dépendance mutuelle, comme les relatifs entre eux, puisqu’ils n’ont point de sujet commun, ils viennent immédiatement après la contradiction. Et leur second extrême, c’est-à-dire la privation ne produit rien d’où dérive la négation, l’être et le non-être. D’après Aristote, les privations sont de l’espèce des non-être. Et comme il n’y a point là de négation absolue, mais une aptitude qui demande un sujet, la privation n’est autre chose qu’une négation dans le sujet. En effet, la privation de sa nature est comme un autre extrême de la contradiction, mais à cause de l’aptitude qui en est la conséquence, elle est destinée à un sujet et au genre d’habileté qui lui est propre ; c’est pourquoi la privation est une négation dans le genre et le sujet, ainsi que nous l’avons dit. Cependant il faut faire observer niendi, quia unum illorum secundum illud minus reperitur in eis oppositio. Privative quod est, dependet ad alterum. Rclativa ergo opposita cum non habeant medium enim se mutuo includunt, et ponunt, et sui generis, sicut aliqua contraria habent, perimunt, secundum Philosophum. In con- nec dependentiam ad invicem, sicut relatradictoriis vero nihil horum reperitur. tiva, cum non habent subjectum commune, Non enim habeut medium sui gen eris, primum locum tenentpostcontradictionem. cum alterum exlremum sit non eus sim In his autem alterum extrem um, privatio pliciter extra omne genus, nec in subjecto scilicet nihil ponit, unde de se negatio est convenire possunt, cum non ens subjectum et non ens. Privationes en im, secundum habere non possit, nec etiam illud in quo Philosophum, sunt de genere non entium. salvatur perfecta ratio entis quod est sub- Sed quia non est negatio absoluta, sed talis stantia, nec conveniunt secundum depen- habitus qui requirit subjectum, ideo pridentiam suorum intellectuum, sicut rela- vatio est negatio in subjecto. Privatio enim tiva. Ens enim non ponit suum oppositum, de se est tanquam alterum extremum conscilicet non ens, sicut pater ponit filium ■ tradictionis, sed ratione habitus quem seet ideo contradictio simpliciter est secun quitur, determinatur ad subjectum et ad dum se non habens medium, unde minime genus sui habitus ; et ideo privatio est neconveniunt contradictorie opposita, et ma gatio in genere, et etiam in subjecto, ut xime opponuutur. Post oppositionem autem dictum est. Sed considerandum est quod contradictionis sequuntur aliae oppositiones non conveniunt omnino in subjecto, quia ordine quodam, et ideo secundum magis et ! privatio cum inest, aufert a subjecto ratioqu’elles ne s’accordent pas parfaitement en sujet, parce que l’existence de la privation ôte au sujet la raison de contrariété qu’il avoit d’abord, puisqu’il ne peut en prendre les attributs. Cependant toute la contrariété rie consiste pas seulement en ce point : ce qui démontre que la plus grande opposition est entre les opposés privatifs et s'élève au plus haut point d’opposition contradictoire, d’où il est facile de voir à quoi et comment la privation est en opposition. Car ce que la privation contient d’opposition lui vient des contradictoires où l’on trouve la négation absolue, c’est-à-dire le non-étre..En sorte que la privation étant de l’espèce des non-être autant qu’il est en elle, touche au dernier extrême de la contradiction ; que s’il n’y en a pas, puisque tout ce qui est postérieur n’ existe pas dans le premier, l’autre extrême de contradiction a pour terme le sujet et le genre privatif anquel il est opposé; la privation sera donc en elle-même une espèce d’être dans le sujet, comme l’être absolu auquel s’oppose le non-étre premier et en soi dans la contradiction. Ainsi donc, de même que le non-étre qui est un autre extrême de contradiction est en opposition à l’étre absolu et premier en soi, il ne s’opposera seulement qu’à ce qui tient à l’être simple comme à la forme substantielle ou même à sa matière, parce qu’elle est nécessaire à l’existence de tout l’être. Ainsi le non-être dans le sujet qui est la privation, s’oppose au premier et à tout être en soi qui doit être dans un tel sujet ; par conséquent, il est en opposition à ce qui en est la conséquence, c’est-à-dire à l’aptitude. Car dans l’ordre des principes formels, le premier est l’être, parce que l’être est le premier acte, et rien ne se manifeste dans l’être que par l’être. Par exemple, nous n’avons point en nous la santé en acte, si nous ne l’y supposons en être.
C’est ainsi que toutes les formes suivent l’être lui-même dans l’ordre des actes ou des principes formels, comme il a été dit, mais elles s’y appliquent en sens inverse. Car la forme s’applique d’abord, et par elle l’être est complet : aussi dans ce sens, l’être suit-il la forme, comme on peut facilement le voir dans un objet matériel, par exemple, une pierre dans laquelle l’être n’est pas d’abord celui de la forme, mais de la pierre même, c’est-à-dire de la matière, puis ensuite, il se compose de la matière et de la forme. Car on voit que l’être est dans cet objet comme à l’aide d’un milieu et se tient à distance de la forme. En effet, l’être de la pierre est l’acte immédiat et primitif de l’objet, et par son moyen, l’être est l’acte de la forme d’un objet, non en tant qu’être, mais comme forme de l’objet, ce qui fait qu’une chose est; d’où l’on peut apercevoir que l'être dans l’ordre des actes est antérieur à la forme. Mais comme il est de la nature de la matière de s’unir immédiatement à la forme pour laquelle elle est disposée, il résulte de cette union, un composé dont l’acte est l’être lui-méme. La forme est donc le milieu par lequel l’être est donné à la matière et au composé lui-même, parce qu’il n’y a pas d’union si la forme n’étoit appliquée à la matière : ainsi donc, d’après cette application, la forme est la première et l’être lui est postérieur, comme il a été dit. Donc la privation en tant qu’impliquant l’opposition de contradiction, c’est-à-dire le non-être, ce qui est nier directement le premier acte, est opposée à un être quelconque, et par là même à tout ce qui en est la conséquence. Mais en tant qu’elle n’implique pas contradiction, parce qu’elle est reçue comme dans un sujet et par forme d’application, elle répugne à l’aptitude, parce que, comme nous l’avons déjà dit, celle-ci est antérieure à l’application. Il est évident qu’on doit l’attribuer à la privation, en tant qu’elle est dépourvue de la parfaite raison de l’opposition.
D’après ce que nous venons de dire, il est clair que l’opposition privative exige plus de conditions que la contradictoire: cependant ce que la première ajoute à l’autre ne l’augmente pas, mais au contraire ne fait que la diminuer. On demande comment l’opposition contradictoire est plus grande que la privative? L’opposition n’étant que la distance de la puissance à l’acte, comme par exemple, la chaleur éloigne la puissance de son sujet du froid, la privation éloigne tout-à-fait son sujet de la puissance à l’aptitude, puisqu’il est impossible qu’il y ait aptitude après la privation; tellement que la nature ne peut pas plus rendre la vue à un aveugle, que donner l’être au néant : car la vue n’est pas plus opposée à la cécité que l’être au néant.
Il faut encore savoir, que la puissance peut être éloignée de l’acte de deux manières. D’abord par la soustraction de la puissance elle-même, de façon qu’il n’en reste rien ; c’est ainsi que la puissance est éloignée de l’acte dans l’opposition contradictoire, parce que le pur néant n’a aucune puissance à l’être. Secondement, pour un temps seulement et d'une manière passagère, comme la blancheur éloigne son sujet dû noir. En outre, invariablement, et dans ce cas la privation éloigne la puissance de son sujet de l’aptitude, sans détruire tout-à-fait la puissance, mais parce qu’il y a un obstacle insurmontable dans le sujet même, ce qui fait dire que la privation détruit toute puissance à l’acte; tellement que la création des hommes qui naissent chaque jour est un plus grand miracle, quoi qu’on en soit moins frappé, que la guérison d’un aveugle-né qui étonne davantage, parce que le fait est plus rare.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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