Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Des instants · Saint Thomas d'Aquin

    Chapitre III : Que mesurent l'instant de temps et l'évité

    Nous nous élèverons ici contre l’assertion du Philosophe, dans son traité de Physique, livre IV, où il soutient que l’instant suit l’objet mû, comme le temps suit le mouvement, en ce sens que nous arrivons à la connoissance de priorité et de postériorité dans le mouvement, par le mobile même. En effet, lorsqu’il se présente dans une partie d’un espace qu’il parcourt, nous disons aussitôt que le mouvement qui l’y a fait arriver, a cessé, et que celui qui lui en fera parcourir un autre, doit venir. C’est ainsi que l’altération du mobile nous fait connoître la quantité du mouvement. Il est également dans le temps, parce que ce qui distingue les différentes parties du temps entre elles est le présent, lequel est le commencement d’un temps et * Il est bon de faire observer que Véve et l'évité ont la même signification.

    la fin de l’autre : donc, toute proportion gardée, ce que le temps est au mouvement, le présent l'est au mobile ; c’est pourquoi l’on dit que le Philosophe soutient que le temps présent suit le mobile, de façon qu’il en est la mesure et qu’il contient les parties du temps qui lui est ajouté. Il dit encore qu’il est la mesure du temps lui-même, parce qu’une chose se mesure par ce qui convient le mieux à son espèce; en sorte que ce qui est de l’espèce du temps s’unit au présent, qui n’est que le temps lui-même, c’est-à-dire le temps présent. D’où il résulte que l’instant qui suit le mouvement est de la substance du temps, quoiqu’on ait dit le contraire.

    Pour résoudre cette difficulté, il faut observer que l’instant de l’évité n’est pas l’accident du premier mobile, mais simplement sa mesure, relativement à ce qu’il y a en lui d’inaltérable, c’est-à-dire quant à son essence; mais il est l’accident de la première éternité, et il la suit, ainsi que l’accident accompagne son sujet, mais non différemment. D’où il est évident que le présent de l’eve et le présent du temps, qui suit le mobile, ne sont pas la même chose. Car celui-ci est la mesure du mobile, en tant qu’il est toujours le même dans tout son mouvement et son accident. C’est pour cela qu’Aristote, en recherchant quelle est la nature de l’instant, dans le quatrième livre de son traité de Physique, nous apprend que le temps n’est que l’instant, et il en tire la preuve des rapports du mouvement avec le mobile, en disant que le déplacement, ou changement de lieu et le mobile sont semblables; ainsi le chiffre du mobile est identique à celui du mouvement local. Mais le temps et le nombre du déplacement, par conséquent celui du mobile suivra le temps. Et cela n’étant que le présent, le temps et le présent sont donc ensemble à la fois. Il ajoute encore que le présent est comparé à ce qui passe, non comme et finis alterins ; ergo a commutata pro- dens vero est primi æviterni, et sequitur portione, sicut se habet tempus ad motum, illud sicut accidens subjectum suum, alia ita se habet nunc temporis ad mobile, unde autem non : unde manifestum est quod dicitur Philosophum veile nunc temporis non est idem nunc ævi et nunc temporis, sequi ipsum mobile', ita quod idem nunc quod sequitur mobile. Hoc enim est mensit mensura mobilis et contînuans partes sura m obilis, secundum quod est idem in temporis adjuncti. Idem etiam nunc dicit loto m o tu, et accidens ejus. Unde Pliiloprimo mensurare tempus ipsum, quia sophus quærens naturam instantis in IV. umnnquodque mensuratur per id quod est Phys., docet quod, nihil temporis est nisi notins in suo genere, unde illud de genere instans, et ad hoc accepit rationem ex h atemporis est, vde eodem etiam nunc sub- bitudine motus ad mobile, dicens quod sijungitur, quod nihil temporis est nisi ip­ cut loci mutatio, et ipsum mobile sunt sisum, scilicet n unc, ex quibus patet quod milia ; sic numerus mobilis simul est cum instans quod sequitur m o b ile, sit de sub- numéro motus localis ; sed tempus est nustantiatemporis, cujus oppositum dicebatur. merus loci mutationis. Ergo numerus ip-Ad hujus ergo diffîcultatis solutionem sins mobilis semper erit cum tempore; notandum est, quod instans ævi non est hoc autem nihil alind est quam nunc. accidens primi m o b ilis, sed mensura tan­ Ergo nunc et tempus sunt simul. Addit tum secundum illud ejus quod est inalte- autem quod ipsum comparatur ad id quod rabile, scilicet secundum essentiam ; acci­ fertur non sicut numerus, sed sicut unitas, nombre, mais comme unité, puisqu’il est indivisible. Ce qui nous prouve que la nature de l’instant qui mesure le mobile, en tant que tel, et en tant que toujours le même dans tout son mouvement, est toute différente de celle de l’instant comme continuant le temps. En effet, il est évident qu’une partie du mouvement et le mobile ne font qu’un en réalité, dans tout le mouvement, quoiqu’ils soient différents en raison. Cette différence provient de quelques mouvements indivisibles, que l’on prétend être changés, sans qu’il y ait eu cependant interruption et continuant ainsi le mouvement, quand aucun d’eux ne s’est arrêté. Mais le mobile n’est rien de semblable, puisque chacun de ces mouvements s’unit à lui, et ils semblent être confondus avec lui, parce qu’ils sont comme ses sujets. Ainsi pour le mobile comme pour l’instant, la conséquence du mobile est de s’unir diversement et d’être divers. Cette différence consiste dans les indivisibles du temps, que l’on dit être mesurés, et qui l’étant sans interruption, composent les instants qui continuent le temps : tout ceci n’est autre chose qu’une raison différente du même instant, qui est réellement le même dans tout le temps, attaché au mobile en tant qu’il est de fait toujours le même, dans tout le mouvement.

    On lui ajoute encore l'instant de l’évité, qui mesure le mobile en soi, de même qu’un autre présent est sa mesure, en tant que son essence est unie au mouvement. Aussi a-t-on raison de dire qu’il n’y a pas de mouvement qui ne soit mobile, quoique cependant il ne soit rien de la substance ou de l’essence du mouvement; à moins peut-être qu’on ne veuille dire qu’en qualité de sujet, il n’appartienne à son accident, puisqu’il sert à le définir. Mais ceci n’est point une preuve, parce que ces accidents sont mis à la place des sujets, qui sont tout-à-fait en-dehors de leurs essences. Aussi c’est avec une grande cum nunc sit indivisibile. Ex quibus m a- poris, quæ et dicuntur mensurala esse, et nifestum est aliam esse naturam instantis ista mensurata esse sine interpoiatione quod mensurat mobile secundum illud sunt instantia, quæ continuant tempus, et quod est et secundum id quod est idem hæc nihil sunt nisi diversa, et diversa in toto motu, aliud autem est quod conti­ tio ejusdem instantis, quod idem est reanuât tempus. Patet enim ex parte motus et liter in toto tempore sequens mobile in mobile esse idem in toto motu realiter, quantum est idem re in toto motu.

    sed alterum et alterum ratione. Sed hæc Huic autem adjungitur instans ævi, quod ejus alteritas consistit in quibusdam indi- mensurat mobile secundum se, sicut aliud visibilibus m otibus, quæ dicuntur mutata nunc est mensura ejus in quantum essentia esse sine tamen interpoiatione, et hujusmodi ejus conjuncta est motui : unde sicut bene continuant motum, quando quies in aliquo arguitur quod nihil motus est nisi mobile illorum non accidit. Mobile autem nihil sit, et tamen mobile non est aliquod de est horum, cum quodlibet horum accidat substantia seu de essentia motus, nisi forte sibi, simul tamen sunt hæc mutata esse sicut subjectum dicitur pertiuere ad accicum mobili, quia ejus sunt ut subjecti; dens suum cum cadat ‘in ejus diffinitione, sicut a parte mobilis, ita et a parte in— sed hoc est quia accidentia diffiniuntur per stantis quod sequitur mobile est accipere suppletionem subjectorum quæ peuitus diversa et diversa esse. Et hæc ejus diver­ sunt extra essentias eorum. Ita bene arsitas consistit in ipsis indivisibilibus tem­ guitur, quod nihil temporis sit, nisi instans justesse de raisonnement que l’on dit qu’il n’y a point de temps sans instant, sans qu’il s’ensuive cependant que cet instant soit quelque chose du temps. C’est pourquoi le Philosophe, subtilisant sur les mots, en voulant démontrer que le temps n’est rien que le moment présent, ne va pas directement à la conclusion qu’il avoit en vue : ce qu’il prouve directement, c’est que le temps et le présent sont unis, de môme que le mobile et le mouvement sont ensemble; et il prouve encore que l’être du mobile lui-même mis en mouvement est la continuation du mouvement lui-même et non le mobile même. Mais de même que le mobile ne se sépare point de l’être mis en mouvement ni du mouvement lui-même, puisqu’ils sont inséparablement unis ; ainsi du présent, parce que différents êtres sont inhérents à sa substance. Je'ne dis point des êtres différents de sa substance, parce que l’essence de l’éve n’admet point de diversité, quoiqu’il y en ait qui lui soit unie, car cela ne s’applique qu’au temps présent. En sorte que ces différents êtres unis à elle, seront quelque chose du temps, mais non le temps présent même, en dehors duquel, cependant, il n’y a point de temps. Et l’instant lui-même, qui se modifie en elle, de mille et mille manières, n’est point le temps, quoiqu’il appartienne au temps, quant à ses différents êtres. Aussi le Philosophe, après avoir appelé le présent, le nombre du mobile, car c’étoit sur cela que s’appuyoit tout son raisonnement, ajoute, au même endroit, qu’il ne faut pas comparer le présent au mobile, comme un nombre, mais comme une unité de nombre, qui n’est point assurément un nombre, mais sa répétition, laquelle en répétant son être plusieurs fois, formele nombre. Cependant cette répétition de l’unité n’est pas l’unité elle-même, mais son accident, quoique elle-même soit un accident. Ainsi donc, l’instant qui est comme l’unité du premier mobile, draprès le Philosophe, n’est pas l'instant de l’évité, parce que l’essence de ce dernier est bien différente de celle de ces instants, par lesquels le temps est continué. C’est d’elle cependant qu’ils sortent comme de leur principe; et son essence, qui n’est sujette à aucune altération, est comme l’essence du premier mobile. Par conséquent, elle ne souffrira point d’altération des différentes modifications du premier mobile, qui est altéré à un certain point, c’est-à-dire pour l’instant que nous appelons évité ou évité, qui est le commencement du temps. C’est pourquoi Boëce a dit dans son livre de la Consolation : «Vous qui tirez le temps de l’évité, » parce que le temps procède de cet instant, comme le mouvement du mobile, mais non comme d’un générateur de son espèce, mais par induction, comme nous disons que les inférieurs procèdent des supérieurs. Aussi faut-il bien faire attention qu’il se trouve là deux présents, dont l’un est seulement la mesure et l’autre l’accident et doit être rangé dans l’espèce du temps ; c’est pour cette raison qu’on dit qu’il est la mesure du temps. Et le Philosophe, au quatrième livre de son traité de Physique, nous montre comment l’instant est la mesure du temps, en le comparant au mobile par rapport au mouvement, c’est-à-dire que chaque chose est mesurée par ce qui est le plus rapproché de son espèce. Or, de tout ce qui tient autemps, rien ne lui est plus intime que l’instant, comme l’est au mouvement le mobile, qui fait connoître le mouvement.

    Il faut considérer ici qu’une chose peut être la mesure d’une autre de deux manières. Premièrement, quand une mesure prise une ou plusieurs fois égale le terme de comparaison; par exemple, quand un nombre ternaire mesure un autre ternaire, ou le nombre neuf. Secondement, quand l’un est la raison cognoscitive de l’autre; il n’en est pas la mesure absolue, mais il l’est à l’aide de la science. C’est pourquoi le Philosophe dit au Xe livre de son traité de Métaphysique, que la science est une. mesure cognoscitive; cela se fait par le moyen de ce gui amène l’intellect à la connoissance d’un tel objet. On peut dire, en ce sens, que le mobile est la mesure du mouvement, de même qu’on dit que le mobile est permanent et le mouvement transitoire; le mobile est plus facilement l’objet de nos connoissances que le mouvement. De même, l’instant est plus facile à saisir que le temps simple, parce qu'étant permanent, il est le même, en fait, et le temps transitoire, malgré quelquefois que le temps nous soit plus connu, parce qu’il est en quelque sorte le sujet de nos sens, étant ordinairement sensible, puisqu’il est un nombre en mouvement. Mais lorsqu’on dit qu’il n’y a rien de présent dans le temps que le moment actuel, on ne veut point, entendre par là un instant qui en unit les parties entre elles par continuité, n’ayant point de fixité, mais passant avec le temps, de manière à pouvoir être remarqué une seconde fois, comme on peut prendre un seul et même point d’une ligne, en tant que principe et fin de diverses parties de cette ligne ; cependant le même moment présent est le commencement de l’une et la fin de l’autre partie de temps, comme le point dans la ligne. Mais on dit du présent, qu’il suit ce qui passe. En effet, il est permanent en essence dans tout le temps, quoique variable en raison ; cette variation offre plusieurs instants, mais toujours passagers avec le temps.

    Or, il est certain que nul de ces instants fugitifs n’est la cause du temps, puisqu’ils n’ont point de permanence, mais s’évanouissent avec chaque partie du temps. En effet, ils sont les raisons diverses de l’instant lui-même, qui est le même dans tout le temps, ce qui lui fait donner le nom d’instant. La cause qui fait que l’instant permanent est susceptible de supporter une modification, c’est que le présent, comme on l’a dit, a plusieurs essences, parce qu’une et même chose erit per modum illius per quod intellectus nihilominus idem nunc est principium dpcitur in cognitionem talis rei, Isto modo unius partis et finis alterius in tempore, mobile potest dici mensura motus, quia sicut in linea punctus ; sed hoc dicitur de per ejus notitiam devenitur in notitiam nunc, quod sequitur id quod fertur. Ici motus, ut ibidem dicitur, quia mobile est enim manet idem secundum essentiam in permanens, motus vero transiens, ideo toto tempore, variatum tamen per rationemobile notins est ipso motu. Similiter in - nem et in ista diversitate ejus inveninntur stans taie notins est tempore simpliciter, multa instantia, semper tamen labentia quia permanens est et idem re, tempus cum tempore.

    vero transiens, licet quandoque tempus sit Constat autem nullum taliura iratannobis notius, quia est aliquo modo sub­ tium labentium esse causam temporis, jectum sensu!, quia est sensibile commune, cum nullum ipsorum maneat in toto tem ­ cum sit numerus motus. Cum autem dici­ pore, sed traraeat cum qualibet parte tur quod nihil est præsens de tempore nisi temporis. Ipsa enim sunt diversæ rationes nunc, non significatur aliquod instans quod ipsius instantis, quod est idem in toto temest continuais partes temporis ad invicein, pore, et ideo vocatur instantia. Quod auquod cum tempore labitur nec permanet, tem instans permanens patitur aliquam alut iterum signari p ossit, sicut potest terationem sibi adjungi, quia dictum est punctus in Iinea unus et idem existera bis ipsum nunc habere diversum esse, hoc ocsumi in quantum, scilicet est principium cid it, quia unum et idem natum est haet finis respectu diversarum partium lineæ, bere diversas mensuras, sicut patet de corp peut avoir différentes mesures; par exemple, un corps céleste, lequel peut, quant à son être qui est immuable, être compris dans une durée qui est un instant permanent. Mais comme ce même corps à une mobilité comme conséquence du mouvement (il est eu effet soumis au déplacement et le temps est la mesure du mouvement, ainsi que nous l’avons dit ), par conséquent cet instant, quoiqu’immuable, est cependant assujetti au changement, à raison de son sujet qui est déplacé, ainsi que nous l’avons fait observer ; et de cette façon, un changement ou une altération lui est ajoutée accidentellement. On trouve également, dans les substances séparées, une espèce de mouvement d'affections et de pensées, indépendant de leur être. En sorte que, dès que l’on découvre la nature du présent, on est sûr d’y apercevoir quelque mouvement qui y est attaché. D’où il est clairement démontré, que l’évité n’est pas dans le premier mobile comme dans un sujet; il en est seulement la mesure et elle est dans l’éviternité comme dans un sujet. Car de même que le temps est mesure, et accident par rapport au premier mobile, il n’est plus que mesure par rapport aux mouvements des autres êtres inférieurs. Ainsi, l’éve par rapport au premier de ce qui est mesuré par la durée, est accident et mesure, et par rapport aux autres, ils n’est que mesure. Et comme le premier, en toute espèce de choses, n’est qu’un, il est impossible qu’il y ait plusieurs accidents d’une même nature dans un seul sujet. Par suite, cette unité fera qu’il n’y aura qu’une évité pour tout ce qui est mesuré par l’éve, comme le.temps est un pour toutes sortes de choses, parce que le premier mobile n’a qu’un seul mouvement.

    pore cœ lesti, quod secundum suum esse nifestum est quod ævum non est ut in quod est intransmutabile, mensuralur ævo subjecto in primo mobili ; sed est mensura quod est instans permanens ; sed quia idem ejus tantum, ut in subjecto autem est in corpus habet transmutationem adjunctam primo æviterno. Sicut enim «tempus res motui, movetur enim secundum locum, respectu primi mobilis est accidens et mentempus autem est mensura motus, ut dic- tum, respectu autem motuum aliorum tum est, ideo hoc instans licet sit intrans- inferiorum.mensura tantum ; ita ævum mutabile, est tamen niutationi adjunctum respectu primi in genere eorum quæ ævo ratione sui subjecti, quod movetur secun­ mensurantur, est accidens et m ensura, dum locum, ut dictum est, et sic acciden- respectu autem aliorum est mensura tantaliter habet mutationem adjunctam sive tum. Et quia primum in quolibet genere alterationem. Similiter in substantiis se- est unum tantum ; in une autem subjecto paratis reperitur quidam motus affectio- impossibile est piura esse accidentia unius nurn et inteUecUonum, non autem secun-' naturæ, ab illius unitate erit tantum unum dum suum esse ; unde ubicuinque repe­ ævum omnium, quæ ævo mensurantur, ritur natura nunc semper est reperire sicut tempus est unum omnium, quia momotum aliquem adjunctum. Ex quo m a- tus primi mobilis est unus.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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