Des instants · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre II : De quelle manière l'instant est toujours le même en fait, dans tout temps, et différent en raison
De quelle manière l’instant est toujours le même en fait, dans tout temps,
et différent en raison.
Maintenant il nous reste à parler des instants. Il faut donc savoir que l’instant est au temps, ce que le point est à la ligne. Les géomètres disent que le point est le producteur de la ligne par son mouvement. La raison qu’ils en donnent, est que la ligne n’ayant qu’une dimension, ce qui la rend indivisible en largeur et profondeur, il n’y a point de ligne dont le point excède la largeur. Mais comme la ligne excède le point en longueur, si nous donnons un point d’arrét à ce dernier, nous ne pourrons soutenir qu’il est la cause de la ligne. Que si nous lui supposons un mouvement, bien qu’il n’ait aucune dimension, et que, par conséquent, il ne soit pas susceptible de division, il donne cependant lieu à la division par la nature de son mouvement. Et puisque le point n’est le producteur de la ligne qu'en tant que la ligne n’a ni largeur, ni profondeur, mais non entant qu’ayant des dimensions de longueur, il sera sujet à dimension, d’une manière, par la nature de son mouvement; et comme tel il sera nécessairement une ligne. Il n’est rien cependant de l’essence de la ligne, parce que ce qui est réellement un et indivisible en tous sens, ne peut être en même temps dans toutes les parties du même continu permanent. Néanmoins, s’il étoit de l’essence de la ligne formée par son mouvement, il seroit nécessairement de l’essence de chacune de ses parties, parce que la raison qui l’assigneroit à une partie du même objet le feroit appartenir à toutes, puisqu’il appartient également au tout. Il ne peut pas être sa fin ou sa continuation, puisque ce point est un en fait; tellement qu’il ne peut y avoir plusieurs points en fait. La ligne a cependant plusieurs points, réellement distincts entre eux, comme ses deux termes et de même dans son prolongement. Car la ligne est une quantité ayant une position déterminée et permanente et qui ne cesse pas par le mouvement du point. Donc le point pris dans le sens mathématique, qui produit la ligne par son mouvement, ne sera nécessairement rien de la ligne; mais, il sera un en fait, et multiple en raison : et cette multiplicité qui consiste dans son mouvement, est réellement une ligne, mais non son identité en fait. Il y aura donc dans cette ligne formée d’une continuité de points, deux points en acte, qui sont ses deux termes, par lesquels on la définit, et une quantité d’autres en puissance, en tant qu’elle est potentiellement divisible à l’infini. C’est sous ce rapport que nous allons examiner l’instant du temps, en observant seulement cette différence, que l’instant est de la substance du temps.
Nous devons donc savoir que ce qui est mobile est la cause matérielle, mais non efficiente du mouvement. Car celui-ci est dans un objet mobile, comme dans un sujet, ainsi qu’il est écrit au troisième livre du traité de Métaphysique d’Aristote. Mais la mesure de ce mobile est un instant, parce qu'il suit ce qui est mû, comme il est dit dans le quatrième livre du même ouvrage. Il y a des savants qui appliquent cette observation à l’instant de l’éve, parce que, dans le fait, il n’est qu’un instant de temps, quoique différent en raison. La preuve. Cette expression est consacrée par l'usage, et notamment dans les œuvres philosophiques qu’ils en donnent, c’est que le premier mobile, qui est mesuré par l’instant, a son essence dans un tout simultané et non successif, et Comme il en est-ainsi de l’essence de l’instant, il n’est en réalité qu’une seule et même chose dans tout son mouvement, mais différent en raison. Et c’est précisément cette différence qui fait tout son mouvement, dont le mobile n’est rien en essence, et n’existe qu’en dehors d’elle, puisqu’il est lui-même une substance, et que son mouvement n’est qu’un accident. C’est ainsi que l’instant, qui est la mesure de ce qui est mobile, puisqu’il le suit, est un en fait, puisqu’il ne perd rien de la substance du premier mobile, dont l’instant est la mesure inséparable; mais il est tout autre et différent en raison. Cette différence est le temps en essence, dont l’instant qui est la mesure du premier mobile n’est rien, d’après ces savants : c’est pourquoi l’instant est tout autre en essence qu’en unité, dans tout le temps de chaque instant, qui est la continuité ou le terme du temps. Car cet instant, en tant que permanent, est la mesure essentielle du premier mobile. Mais aucun de ces instants n’est la mesure d’un autre, parce que le temps, dans lequel ils sont contenus, est la mesure de tous les inférieurs, non-seulement par rapport à leurs mouvements, mais encore quant à leur être, parce qu’ils sont susceptibles de modification, non-seulement quant au lieu, mais encore quant à leur être, puisqu’ils sont corruptibles. C’est ce qui fait dire que beaucoup de personnes se trompent sur la signification du terme instant, qui renferme plusieurs sens, d’après Aristote. Car aucun instant, qui est la mesure d’un objet inférieur, n’est le même dans tout le temps de son mouvement, puisqu’aucun temps n’est l’accident du mouvement d’un objet inférieur, mais seulement du premier mobile. Tellement que lorsdicentes quod primum mobile cujus men stant!, quod est in toto tem pore, vel ut sura est instans, quia essentia sua est tota continuans vel ut terminus. Illud enim simul et non in aliqua successione, sicut instans est mensura essentia primi mobilis, et essentia instantis est tota simul, ideo secundum quod est permanens; nuLlum est unum et idem realiter in toto motu autem istorum instantium est mensura suo, sed diversum et diversum ratione, et alicujus, quia ipsum tempus in quo repehæc ejus diversitas est totus motus ejus, riuntur prædicta instantia, est mensura cujus ipsum mobile secundum essentiam omnium inferiorum non solum sesecundum nihil est, sed est penitus extra genus ejus, suos m o tu s,, sed etiam sesecundum suum cum ipsum sit substautia, motus vero ac esse, quia inferiora sunt transmutabiUa, cidens ; eodem vefro modo iustans, quod non solum sesecundum locum, sed etiam seest mensura ipsius mobilis, sequens ipsum, secundum suum esse, cum sint corruptibilia, est unum secundum rem, cum nihil per- unde dicunt quod multos decipit æquivodat de substantia ipsius mobilis ; cujus in- catio instantis, quæ multipliciter latet in fitans est mensura inseparabilis; sed diver genere, sesecundum Pnilosophum. Non enim sum et diversum secundum rationem, et est aliquod instans quod mensuret aliquam hæc ejus diversitas est tempus essentialiter, rem inferius, quod idem sit in toto temcujus ipsum iustans, quod est mensura pore ipsius motus, cum nullum tempus sit primi mobilis, nihil est secundum eos, et accidens immotus rei inferioris, sed pri ideo aliud in essentia sua est instans, quod mobilis tantum, unde cum res inferior moest unum in toto tempore a quolibet in vetur, motus ejus est accidens ejus, sed qu’un objet inférieur est déplacé, son mouvement est bien son accident, mais son temps n’est pas l’accident de son mouvement, il n’en est que'la mesure. En effet, la mesure est l’accident du premier objet mesuré, seulement dans l’espèce; il n’est que la mesure et non l’accident des autres. C’est pourquoi le temps n’est point dans un mouvement d’objet corruptible, comme dans un sujet, mais seulement dans celui du premier mobile. On peut néanmoins laisser quelque chose de ce temps à toute espèce de mouvement particulier et marquer son principe et sa fin, en le comparant au principe et au terme d’un mouvement particulier, comme on fait du jour, en prenant pour le commencement et la fin du temps, le lever et le coucher du soleil.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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