Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Des instants · Saint Thomas d'Aquin

    Chapitre I : Qu'est-ce que le temps ?

    CHAPITRE PREMIER.

    Qu'est-ce que le temps ? De quelle manière les êtres inférieurs y participent-ils; et comment les anges, dans leur être et leurs actions, se mesurent-ils le temps f

    Toute durée étant composée d’instants, afin de bien saisir sa nature, il faut d’abord discourir un peu sur la nature de l’instant; car la connoissance de l’un sert beaucoup à la connoissance de l’autre. Et puisqu’il nous est plus facile de connottre les êtres composés par les êtres simples, ceux qui sont sujets à division par les indivisibles, nous allons commencer par l’étude du temps, afin de savoir ce qu’est l’instant, et de là, arriver plus facilement à la connoissance des différentes durées. D’abord, il faut savoir qu’Aristote, dans le IV" chapitre de son traité de Physique, définit le temps, un nombre mis en mouvement. En effet, malgré que les sens n’aient aucune perception sans un mouvement produit sur le corps, l’ame peut cependant par la * Explications tirées du traité de la Consolation (Prosâ VI) : a L'éternité est la durée » d'un être essentiellement invariable.

    » L'éviternité est la durée simultanée, permanente et sans succession d’un être qui a eu » un commencement et qui ne doit pas avoir de fin.

    » La sempiternilé est une durée existant simultanément, sans commencement et sans fin » L'éve ou évité est la durée d'un être invariable par sa substance, mais qui peut changer » Le temps est la durée d'un objet, variable substantiellement et accidentellement. »

    OPUSCULUM XXXV.

    simple succession de ses idées, en saisir le commencement et la suite, et nécessairement en compter deux, trois, ou davantage : et ce nombre compté suite à suite, est ce qu’on appelle le temps. Cela peut cependant faire une question.

    En effet, comme le temps suit le mouvement du premier objet mis en mouvement comme sa mesure propre, l’action de l’ame ne lui est point soumise, puisqu’elle ne s’accomplit pas au moyen des organes du corps, puisque les corps seuls sont.soumis au premier corps et à son mouvement, il semble qu’On ne puisse saisir la nature du temps d’après l’action de l’ame, à moins qu’il ne s’opère quelque modification dans le corps. Or pour comprendre notre idée, il faut faire attention qu’il y a un premier mouvement qui est la cause de tous 'mouvements secondaires : tellement que toutes les modifications qui surviennent dans les corps inférieurs, viennent de cette première. Dans les actions de l’ame, il est vrai, quoiqu’il n’y ait point de modification de l’ame, il y en a cependant du côté des idées dont la nature fait qu’il y a temps et continuité dans les pensées de l’ame, comme il est écrit au 10* livre du traité de l’Ame. C’est ce qui fait que l’ame saisit la succession continue de ses idées, distingue ce qui est avant et après, ce en quoi consiste la raison du temps. Car le temps n’est autre chose que le nombre du premier et du second, mis en mouvement; et le temps tient son unité de l’unité du premier mouvement. En effet le temps est au premier mouvement, non-seulement ce que la mesure est à l’objet mesuré, mais ce que l’accident est au sujet. Or, il est impossible qu’il y ait plusieurs accidents de la même espèce, dans le même sujet, de même qu’il ne peut y avoir deux couleurs sur la même partie d’une surface. Le premier mouvement est un et uniforme, ce qui fait que le temps est un. Quant aux autres modifications, le temps est seulement pris comme mesure : car un seul peut servir à plusieurs; par exemple, un mètre peut servir à mesurer plusieurs étoffes voilà pourquoi le temps ne se multiplie point selon le nombre des modifications inférieures, mais il est toujours le même pour toutes, si nombreuses qu’elles soient.

    D’où il est évident que pour les substances séparées qui ne reçoivent pas leurs idées par déduction et par images, il n’y a point de temps que le mouvement puisse définir, lequel est le sujet du temps et duquel celui-ci tient sa continuité. Le nombre est pris comme forme et comme genre dans la définition du temps ; et indirectement comme son sujet et comme différence : car quand les accidents sont pris dans un sens abstrait, Le sujet est mis à la place de la différence, comme le retroussis du nez est pris pour la courbe du nez. En effet, la différence doit tenir la seconde place dans toute définition; d’où il suit que le temps n’est pas un nombre en sens absolu comme deux ou trois, mais un nombre appliqué aux objets, par exemple, deux mètres de drap et autres choses semblables. Mais on ne rencontre point de sujet du temps ainsi conçu dans les substances séparées : en sorte que la mesure de leur action ne tire point sa continuité de la matière ou de tout autre objet extérieur. Et comme on ne peut rien en saisir qui ne soit un, il faut que dans leur conception multiple, on conçoive l’avant et l’après, et dans tout cela, il y a solution de continuité; et aussi le temps est-il dans leurs actions, en tant qu’il a de la ressemblance avec la forme qui est en lui et non avec sa matière, d’où il tire sa continuité. C'est pourquoi le temps qui sert à mesurer la succession des actions des anges, vient de choses indivisibles, de même que le nombre se compose d’une suite d’unités qui sont quelque chose d’indivisible. Il est vrai que ces choses ne peuvent être rangées dans l’espèce de la quantité, comme les unités; et on le comprend aisément si on fait attention à la nature de notre temps. On doit donc savoir que, puisqu’on trouve d’abord la raison de la mesure dans une quantité séparée, et par sa nature dans une quantité continue, rien ne pourra avoir la raison de la mesure dans une quantité continue, sinon par l’adjonction d'une quantité séparée. Et c’est pour cette raison que le temps qui est la mesure du mouvement, d’où lui vient sa continuité, est formellement un nombre, et par là même une mesure, quoiqu’il reçoive l’être du mouvement, comme l’accident du sujet. Ainsi donc, notre temps formellement pris est un nombre ou'même une quantité séparée ; mais il est une quantité continue à raison de son sujet, ce qui fait que le temps n’est point un nombre abstrait, mais appliqué à des ■objets. Or, une quantité séparée tire son origine d’une quantité séparée, comme il est dit au IIIe livre du traité de Physique. L’addition s’opère en effet par la division du nombre continu ; et deux unités ne formoroient point un nombre si elles n’étoient séparées entre elles, quoique formant toujours une unité entre elles. Mais la division des choses distinctes, de la même espèce, se fait par la matière et non par la forme, puisque l’espèce est une conséquence de la forme : or, l’espèce est une. Les anges n’ont point de matière; ce qui leur a fait donner le nom de substances séparées par les philosophes; d’où il est clair que la mesure de leurs actions étant en eux comme dans un sujet, ne peut appartenir à la quantité séparée. Car la division et le nombre qui sont en eux, font une solution formelle et non matérielle en aucun sens, puisqu’il y a autant d’espèces que d’individus, et le nombre qu’il renferme est de ceux qu’on appelle transcendants. Car il est certain que l’unité elle nombre sont diviseurs de l’être, et il est clair qu’ils ne sont point dans un genre déterminé, par exemple, dans la quantité, et que l’unité et le nombre peuvent exister là où il n’y a point de quantité, comme dans les anges. Mais le temps qui mesure leurs actions n’est pas continu, pas plus que le nombre, lequel est une quantité séparée, puisqu’elle dérive de la quantité continue; il y a nombre dès qu’il y a répétition ou multiplicité, laquelle appartient aux incommensurables et dont le propre est de se composer de ces nombres indivisibles. C’est pourquoi il ne faut point de milieu entre ses deux -actions dans les différents indivisibles de ce temps. Car deux actions peuvent se suivre immédiatement, aussi bien que deux unités. Car il y a un milieu entre deux indivisibles de notre temps, dont il ne peut se composer, puisqu’il est continu : que s’il pouvoit en être composé, il n’y auroit pas de milieu, parce que les différentes parties se trouveroient réunies; et aussi les instants de notre temps ne sont point des parties, puisqu’elles ne peuvent pas se succéder immédiatement.

    D’après ce que nous venons de dire, il est clair qu’il n’y a point d’intervalle entre la pensée même de. l’ange, comme quand il a deux pensées successives. Il y a succession chez nous, quand nous concevons une idée continue, comme quand nous en avons plusieurs successivement; nous en avons donné la raison : parce que le temps qui mesure nos actions, n’est point en elles comme dans un sujet, il n’est simplement que leur mesure. Il est dans le premier mouvement comme dans un sujet, il a son cours en lui naturellement, parce que son sujet est dans l’essence du mouvement, comme dans une espèce d’intervalle : aussi quand nous avons l’idée d’un indivisible, soit A, il faut que nous n’ayons que cette idée, puisqu’il n’implique aucune idée ni d’antériorité, ni de postériorité. Il est indivisible s’il est conçu successivement, et que l’intellect fasse un temps d’arrêt sur une chose et non sur nato, puta in quantitate, et cum unitas non sunt partes, cum sibi invicem immétalis et multitude» possit reperiri ubi nulla diate succedere non possint.

    est quantitas, ut in angelis. Tempus autem Ex dictis ergo manifestum est non esse quod mensurat eorum actiones, non est iransitum, cum angelus aliquid morose incontinuum, nec numerus qui est quantitas intelligit, sicut quando intelligit duo succesdiscreta, cum ista oriatura continua, sed sive. Apud nos autem successio quædam est numerus qui est multitude, quæ est de est, quando intelligimus unum continue, transcendentibus, et ex talibus indivisibiii- sicut quando intelligimus plura successive. buc componi habet : et ideo non oportet Et hujus ratio dicta est, quia tempus quod inter duas ejus actiones, quæ]perficiuntur mensurat actiones nostras, non est in eis in diversis indm sibilibus illius temporis, sicut in subjecto, sed est menspra earum aliquod medium eadem. Possunt enim duæ tantum. In motu vero primo est sicut in actiones immédiate sibi succedere, sicut subjecto, et ab illo habet transitum per et duæ unitates. Solum enim inter duo naturam, qua subjectum ejus est cum esindivisibilia temporis nostri, quod ex tali­ sentia motus, sicut in quodam transitu : bus componi non potest, cum sit conti- et ideo quando intelligimus aliquod indinnum, cadit medinm ; sed si ex eis corn- visibile, puta A, oportet quod ipsum solum poneretur tempus nostrum, nil caderct simul m telligam tis, cum non habeat quid medinm, quia partes rei immédiate coi- prius et quid posterius intelliga'tur. Est rent, et ideo instantia in tempore nostro, enim indivisibile si morose intelligatur, l’autre, la mesure de notre action n’aura point d’intervalle, puisqu’elle est tout entière du premier jet. Car la nature d’une mesure intrinsèque est de ne rien recevoir de ce qu’elle mesure. Le temps est la mesure extrinsèque de tout, lui seul excepté, dans lequel il est comme dans un sujet; il en est ainsi du premier mouvement. Il y aura donc un intervalle toutes les fois que nous concevons quelque chose d’indivisible, non occasionné dans le temps lui-même du côté de notre action, puisque rien n’est produit en lui, si ce n’est par son sujet propre, mais du côté du temps lui-méme appliqué à nos actions, comme la mesure à l’objet mesuré et non comme l’accident au sujet. Ainsi, lorsqu’un ange conçoit une idée successivement, il n’y a point d’intervalle, mais seulement une petite partie du temps indivisible, qui sert de mesure à son action, quel que soit le temps qu’il ait mis à concevoir son idée. Car aucune unité continue uniforme n’a d’intervalle, dont ce temps ne soit la mesure et l’accident, comme dans les hommes ; voilà pourquoi les petites parties de ce temps n’admettent point d’interruption, ni du côté des intelligibles qui se succèdent, puisqu’on a l’idée de quelque chose qui est un et indivisible, ni d’un côté d’un sujet quelconque dont l’existence est dans une interruption et un mouvement continuel. Or cela surpasse notre imagination, parce qu’elle ne va pas au delà du continu et du temps. Donc une petite partie indivisible de ce temps peut subsister avec un long espace de notre temps, dont les parties ne peuvent néanmoins séjourner avec lui. Il n’y a point cependant de succession en lui, ni aucune continuité, puisque ce temps n’est l’accident de rien qui soit dans la succession et la continuité, comme nous l’avons dit. Il est donc évident que, généralement, tout ce temps consiste essentiellement dans une certaine succession d’in et quiescat intellectus illud intelligendo, est transitum habens, cujus tempus illud et aliud non- transeundo, mensura actionis sit mensura et accidens, ut apud nos; et nostræ nullum transitum habebit, cum ipse ideo partàculæ illins temporis non habent sit tota simul. Natura enim mensuræ in - transitum, nec a parte intelligibilinrn sibi trinsecæ est nihil accipere a mensurato. succedentinm, cum unum aliquid indivisi-Tempus autem est mensura extrinseca om­ bile intelligatur ; nec a parte alicujus subninm præter quam ipsins tantum, in quo jecti, cujus existentia est in continuo motu est sicut in subjecto, et idem est motus et transitu. Hoc autem imagina tionem primus. Erit ergo transitus, quando intel- nostram transcendit, quiaimaginatio nostra ligimus aliquod indivisibile non a parte non transcendit continuum et tempus. actionis nostræ causatus in ipso tempore, Una ergo particula indivisibilis illins temcum in eo nihil causetur nisi a subjecto poris manere potest cum multo tempore proprio, sed a parte ipsins temporis applicati nostro, cujus tamen partes illi particulæ actionibus nostris tanquam mensura men­ commanere non possunt ; nec tamen propsurato, et non tanquam accidens subjecto. ter hoc est in ilia particula successio vel Cum autem angelus aliquod unum intelli- continuatio aliqua, cum tempus illud non git m orose, nullus transitus est, sed est sit accidens alicujus in successione et conuna particnla ipsins temporis indivisibilis, tinuitate existentis, ut dictum est. Maniquo mensuratur actio ejus quæcumque festant est ergo quod universaliter omne mota fuerit in illud intelligendo. Non tempus cônsistit essentialiter in quadam enim aliquid continuum unum uniforme morosa successione. Accidit autem ei quod tervaUes. Mais il arrive que cette succession est, en lui, continue ou séparée, à raison des sujets auxquels il s’applique. Car cette distance *de temps, chez le3 anges, n’est pas dans le temps comme un nombre qui le mesure, parce que ceci est étranger au temps, mais il la tient des actions qui se succèdent sans intervalle.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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