Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Déclaration mystique sur le Cantique des Cantiques · Saint François de Sales

    Discours III : Troisiesme empeschement : Les louanges humaines

    L’ame s’acheminant de degré en degré en la saincte orayson, se rend si resplendissante, qu’il est impossible qu’elle ne soit admirée, et que le monde mesme la voyant au milieu du desert, empestrée de tant de pechez, cheminer droict, ainsi qu’une colomne de parfum odoriférant qui s’eleve vers le ciel, ne s'escrie :

    Quæ est ista quæ ascendit per desertum, sicut virgula fumi ex aromatibus myrrhæ et thuris, et universi pulveris jngm entarii?

    Qui est celle-cy qui marche par le desert ainsi qu’un rayon de parfums, de compositions aromatiques, de myrrhe, d’encens, et de toutes sortes de poudre à embellir.

    Or cet applaudissement est un venin caché et doucereux, qui fait bien souvent que les plus saincts et dévots perdent leur justice et leur dévotion.

    II. — Remède au troisiesme empeschement : Rapporter toutes les louauges h Dieu.

    Quiconque entend ses propres louanges, qu’il se tourne vers celles de Dieu : qu’il persuade à celui qui le lotie de ne vouloir loüer une chose de si petit mérite; mais qu’il esleve les loüanges.de Dieu-en nostre bassesse et petitesse. Que s’il ne peut si tost arrester ses yeux sur la Divinité, qu’au moins il loiie Jesus-Christ homme, nostre vray Salomon; et ce principalement en trois choses : la chair, la croix, la gloire, disant : Voyez combien est digne sa chair, lict de sa divinité et de son ame, entourée de plus de soixante vaillants soldats qui la deffendent contre quiconque, de nuict, pourroit luy faire peur; cette chair qui n’est point inclinée au péché comme la nostre, mais, par l’unyon hvpostalique, et par l’empire qu’elle tient sur les anges, est du tout asseurée et impeccable.

    En lectulum Salomonis sexaginta fortes ambiunt de fortissimis Israël, omnes tenentes gladios, et ad bella doctissimi : uniuscujusque ensis super femur suum, propter timorés nocturnos;

    Voicy que soixante hommes des plus forts d’Israël entourent le lict de Salomon, tous tenant des glaives, et bien duits1 à la guerre; chascun desquels tient son espée droite sur sa cuisse, pour les craintes de la nuict.

    Quant à la croix, ô qu’elle est saincte! Elle est de bois, mais de bois du Liban, c'est-à-dire incorruptible.

    Fermium fecit s ib ir ex Salomon de lignis Libani;

    Le roi Salomon s ’est fait une litiere du bois du Liban.

    La justice et la misericorde sont les deux colomnes qui soutiennent cette croix.

    Columnas ejùs fecit argenteass reclinatorium aureum,

    I] a fait des colomnes d’argent; l’appui ou reposoir en est d’or :

    d’autant que tout s’est fait pour conduire les ames à la gloire :

    Ascensum purpureum,

    La montée est de pourpre.

    Car il ne nous conduit à la gloire que par son sang, et tout cela pour les ames de l’Eglise, dont il est dit :

    Medid charitate constm vit propter filias Hierusalem,

    Orné de charité au milieu pour les Siles de Hierusalem.

    De là s ’ensuit pour ce Seigneur la couronne de la gloire de sa résurrection et ascension, laquelle doit ravir tout le monde à sa louange.

    Bgredimini et videte, filiæ Sion, regem Salomonem in diademate quo coronavit eum mater sua, in die desponsationis illius, et in die lætitiæ cordis ejus;

    Sortez, filles de Sion, et voyez le roy Salomon avec le diademe duquel sa mere l’a couronné le jour de ses espousailles, et le jour de la joie de son cœur.

    III. — Troteiesme degré : L’ame considere Dieu en elle-mesme.

    Donc l’ame remettant ses loüanges en celles de Dieu, prend soin de se parer en toutes ses parties, pour playre à celuy que seul elle estime digne de toutes loüanges. Or ces parties mystiques sont les yeux, c’est-à-dire, les intentions qui les meuvent; les cheveux, c’est-à-dire les affections, amour, hayne, désir, et autres, qui, comme les cheveux, ne sont ny bonnes ny mauvaises, sinon en tant qu’elles sont employées au bien ou au mal ; les dents, c’est-à-dire les sens qui maschent toutes les viandes qui doivent entrer en l’estomach de l’entendement; les levres et le parler, c’est-à-dire les pensées, qui, en façon de parolles intérieures, produisent des discours insensibles; les joues sont les deux puissances raisonnables, qui sont l’entendement et la volonté; -le cou, la force irascible qui rechasse et repousse les empeschemens; les mammelles sont les deux actions de la concupiscible, suivre le bien, fuyr le mal.

    Tout cela doit estre orné et embelly, affin que Dieu ayme l'ame, et qu’il paisse dire :

    Quàm pulchra es, arnica mea, quàm pülchra es!

    Que tu es belle, ma bieo-aymèe, que tu es belle I

    Les intentions doivent estre simples, pures et intérieures, sans qu'on puisse dire que l’une soit au dehors, et l’autre au dedans, et qu’elles soient louches et diverses.

    Oculi tui columbarum, absque eo quod intrinsecùs latet;

    Tes yeux sont de colombe, sans ce qui est caché au dedans.

    Les affections ne doivent estre esparses, mais serrées et unyes comme un trouppeau sous la houlette du souverain pasteur.

    Capilli tui sicut greges caprarum, quæ ascenderunt de monte Galaad; Tes cheveux sont comme des trouppeaux de chevres qui viennent du mont Galaad.

    Les sens doivent estre gardez comme en prison, ainsi que les dents sous les levres, ou comme brebis nouvellement lavées, et leurs jumeaux; c’est-à-dire l’apprehensive et l’appetitive se doivent tenir rangées et reglées.

    Dentes tui sicut greges ton sarum, quæ ascenderunt de ¡avacro : omnes gemellis fœtibus, et sterilis non est inter eas;

    Tes dents sont comme trouppeaux de brebis fraischement tondues qui retourneot du lavoir : cbascune avec deux jumeaux, et pas une d’elles n’est sterile.

    Les pensées doivent estre si bien accommodées, que toutes les conceptions soient teintes au sang du Sauveur, et les parolles et discours pleins de douceur et profit pour le prochain.

    Sicut vitta coccinea labia tu a, et eloquium tuum dulce;

    Tes levres sont comme une bande de couleur pourprine, et ton parler est bien doux.

    L’entendement et la volonté monstreront d’entendre le bien, et le vouloir faire; et comme en une grande ouverture, tout y sera descouvert, rien n’y paroistra laid et desaggreable ; et ces deux puissances seront tousjours humbles et assujetties.

    Sicut fragmen mali punici, ita genæ lu x, absque eo quod intrinsecùs latet.

    Tes joues sont comme une grenade entamée, sans ce qui est caché au dedans.

    L’irascible sera -si vaillant contre les tentations, qu’on pourra dire :

    Sicut turris David collum tuum, quæ ædiflcata est cum propugnaculi : mille clypei pendent ex eâ; omnis armatura fortium.

    Ton col est comme la tour de David, bastie avec des boulevards : mille boucliers sont pendus en icelle, et toutes sortes d’armes pour les hommes forts.

    Et quant à la concupiscale, elle aura son désir du bien, et sa fuitte du mal, si simples, qu’on pourra dire :

    Duo ubera tua, sicut duo hinnuli caprese gemelli, quipàscuntur in liliis.

    Tes deux mammelles sont comme deux faons de chevres que Ton fait paistre entre les lys.

    Enfin TEspoux qui, dés son ascension, est allé à la montagne de la myrrhe et à la colline de l’encens, au ciel à la dextre (1) du Pere, comme il l’avoit prédit :

    Donec aspiret dies, et inclinentur vum bræ, vadam ad montem myrrhæ et ad collem thuris;

    Devant que le jour desoline, et que les ombres s’abayssent, j’iray à la montagne de la myrrhe et à la colline de l'encens; il louera l’ame, disant :

    Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est in te ;

    Tu es toute belle, Ô bien-aymée, et il n'y a pas une petite tache en toy; et l’invitera de passer de la Hierusalem militante à la triomphante, disant :

    Veni de Libano, sponsa mea; veni de Libano, veni;

    Viens du Liban, mon espouse; viens du Liban, viens; et promettra les couronnes et sieges dont furent chassez les démons.

    Coronaberis de capite À m an a, de vertice Sanir et Hermon, de cubilibus leonum, de montibus pardorum ;

    Tu seras couronnée du haut du mont Amana, du coupeau (2) de Sanir et d’Hermon, des sieges des lyons, des montagnes des léopards.

    Tous ces ornemens sont aggreables à Dieu; mais surtout la netteté et la pureté d’intention, qui doit estre si grande, que toutes nos fins se reduisent à une fin, toutes nos intentions à une intention, tous nos désirs à un désir, d'aymer et servir Dieu, en sorte qu’il n’y ayt plus qu’un œil.

    Vulnerasti cor meum, soror mea, sponsa, vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum ;

    Vous avez navré mon cœur, ma sœur, mon espouse, vous avez navré mon cœur avec un de vos yeux; et qu’il n’y ayt plus qu’un cheveu; dont il s’ensuit :

    Et in uno crine colli tui,

    De Pun des cheveux de votre cou.

    (1) Droite. — (2) Sommet.

    L’intention estant bien dressée avec le désir, les mammelles de la concupiscence seront bien ordonnées :

    Quàm pulchræ sunt mammæ tuæ, soror mea, sponsal pulchriora sunt ubera tua vino ;

    Que tes mammelles sont belles, ma sœur, mon espouse! tes mammelles sont plus belles que le vin.

    Les exemples en seront de bonne odeur :

    Et odor unguentorum tuom m super omnia aromata,

    L'odeur de tes parfums est par-dessus toute composition aromatique ; les pensées et parolles tres-devotes et douces :

    Favus distillans labia tua, sponsa : mel et lac sub linguâ tuâ ;

    Tes levres sont un rayon de miel qui distille, ce qui est dessous ta langue est laict et miel ; les actions seront tres-exemplaires :

    Et odor vestimentorum tuorum sicut odor thuris,

    L’odeur de tes vestemens est comme l’odeur de l'encens.

    Disons ainsi : Les actions appartenantes à une ame sont intérieures ou extérieures ; les extérieures se font par le commandement des intérieures; et quant aux intérieures, il faut qu’elles soient serrées en Dieu, sans que le monde les voye. C’est pourquoi il dit :

    Horlus conclusus, soror mea sponsa; hortus conelusus, fons signât us ; Un jardin clos est ma sœur, mon espouse; elle est un jardin clos et fermé, elle est une fontaine scellée.

    Et quant aux extérieures, il faut qu’elles soient comme un beau paradis :

    Emissiones tuæ paradisus malorum punicorum cum pomorum fru ctibu sf Cypri cum nardo ;

    Ce que tu envoyes et mets dehors est comme un paradis auquel on void toutes vertus de grenades, de fruicts, des pommiers, de bausme;

    Nardus et crocus, fistula et cinnamomum cum universis lignis Libani, myrrha et aloe cum omnibus pr¿mis unguentis;

    Du nard et safran, sucre et canelle, de toutes sortes de fruicts des arbres du Liban, myrrhe et aloës, avec toutes sortes des plus excellens parfums.

    En somme, Tarne est une fontaine de bonnes œuvres qui saillent jusqu’au ciel avec impétuosité, pareille à celle des eaux qui viennent du Liban.

    Fons hortorum, puteus aquarum viventium, quæ fluunt impetu de Libanoj La fontaine des jardins, le puits des eaux vives qui fluent impétueusement du Liban.

    Mais en tout cecy deux choses sont requises : de la part de Dieu, qu’il chasse la bise des tentations, et qu’il envoye le vent du midy de sa grâce prévenante, disant :

    Surge, aquilo, et veni, auster : perfla hortum meum, et fluant aromcita illius;

    Fuy, aquilon; et viens, ô midyî souffle en mon jardin, et les odeurs d’iceluy s'espandront.

    De la part de Famé, qu’elle accepte cette grâce, et coopéré, disant :

    Veniat dilectus meus in hortum suum, et comedat fructum pomorum suorum;

    Que mon bien-aymê vienne en son jardin, et qu’il mange du fruict de ses pommiers.

    Ainsi, après la myrrhe de penitence, Dieu tirera l’ame, par le moyen des saincts exercices, aux odeurs aromatiques de l’orayson, avec du miel, du laict', et du vin de méditation, d’amour et de contemplation; mais contemplation telle qu'elle produira des gousts, allegresses et extases, qui non-seulement estancheront la soif, mais enyvreront; et Nostre-Seigneur pourra dire :

    Veni in hortum meum, soror mea, sponsa. Messui myrrham meam cum aromatibus meis ; comedi favum cum me lie meo, bibi vinum meum cum lacté meo. Comedite, am ici9 et bibite; et inebriamini, charissimi.

    Voici que je t'attends. Viens en mon jardin, ma sœur, mon espouse. J'ay cueilly et moissonné ma myrrhe avec mes fleurs et odeurs tres-suaves; j’ay mangé un rayon de miel avec du miel mesme, et beu mon vin avec mon laict. Mangez, mes am ys, buvez; enyvrez-vous, mes tres-chers.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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