Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Déclaration mystique sur le Cantique des Cantiques · Saint François de Sales

    Discours II : Second empeschement : La distraction de l’imagination

    Plus un chemin nous est cognu, plus nous le hantons; plus nous ycognoissons de gens, et plus volontiers aussi nous y cheminons, et plus facilement : mais aussi, par tels chemins, nous arrivons plus tard au giste, parce qu’ayant beaucoup de cognoissances, icy nous parlons à l’un, là à l’aulre ; icy nous entrons en la boutique de l’un, là nous nous arrestons avec un amy. Pour la considération de Dieu, nul chemin ne nous est plus battu, cognu et familier que celuy des choses corporelles, entre lesquelles nous vivons; nul n’a en soy plus de facilité, mais nul aussi n’a plus de distractions. Quand je médité Dieu en l’anget qui est une chose invisible, et qui ne m’est nullement familiere, il n’engendre en moy que peu de phantasmes et distractions ; mais si je considéré Dieu en l’homme, mon imagination descend de l’universel au particulier, et sous le nom d’homme me represente Pierre, Paul, ou chacun d’eux, lorsque nous faysons telle ou telle chose. Si bien que, tandis qu’en ce chemin, qui nous est familier, nous nous arrestons à toutes les boutiques de nostre cognoissance, nous arrivons tard à nostre but, ou jamais.

    De mesme que la multitude des songes ne laisse dormir paysiblement, mais fait presque veiller en dormant, ainsi l’orayson arrivée au sommeil de l’extase, qui est comme son giste, elle peut estre appelée elle-mesme sommeil; mais quand elle est interrompue de distractions phantastiques, c’est un sommeil plein de songes : et lors nostre Espoux nous parle, et vient à nous, mais non pas pour y demeurer et reposer, mais il vient par sauts et eslancemens.

    Vox dilecti mei : ecce iste venit saliens in montibus, transiliens colles ; C’est la voix de mon bien-aymé; le voilà qui vient aux montagnes, sailla it et traversant les collines.

    Il semble que tantost il vienne, que tantost il fuye.

    Similis est dilectus meus capreæ hinnuloque cervorum;

    Mon bien-aymé est semblable à un chevreuil et à un faon de cerf.

    Maintenant il se monstre, maintenant il se cache :

    En ipse stat post parietem nostrum,

    Le voilà qui se tient debout derriere nos murs, et qu’il semble qu’il se fasse voir, respiciens per fenestras, regardant par les fenestres; neantmoins, la vision n’estant ny bien claire ny bien arrestée, on peut dire que les fenestres ont des barreaux, et que prospiciens per cancellos, il regarde par le treillis.

    n. — Heraede au second empeschement : Attention à l’inspiration.

    Or, il ne faut pas s’ennuyer demesurement en ces distractions; car elles sont conjoinctes à nostre nature, et nous n’en pouvons estre repris, si elles ne viennent de nostre faute; neantmoins il faut user de remede, qui est de se recueillir souvent, et prester l’oreille pour escouter les inspirations.

    En dileclus meus loquitur mihi : Su rge, prop era, arnica me a, fovm osa, et ven i;

    Voilà mon bien-aymô qui m’appelle et me dît : Leve-toy, ma bienaym ée, ma colombe, ma belle, et t’en viens.

    La faysant outre cela ressouvenir de l'innocence en laquelle elle peut pieusement croyre estre arrivée, ne se sentant chargée d’aucun péché mortel. O combien estoit triste l’hyver du péché!

    Jam enim hiems tran siü, imber abiit et recessit;

    Car desjà l’hyver est passé, la pluye s'en est allée.

    Il se resjouit de ce que les fleurs de dévotion commencent à sortir et pousser :

    Flores apparuerunt in terrâ nostrâ,

    Desjà les fleurs paroissent en nostre terre; de ce qu’elle a commencé à retrancher les superfluitez vicieuses :

    Tempus amputationis advenit,

    Le tems d’emonder et nettoyer les arbres est venu; de ce qu’ainsi qu’une tourterelle elle fait oüyr sa plainte et son gemissement avec l’orayson :

    Vox turturis audita est in terrâ nostrâ,

    On a oüy la voix de la tourterelle en nostre contrée.

    Mais de plus il se resjouyt de ce que desjà elle a produict des fleurs de bonnes œuvres et des odeurs de bon exemple :

    Ficus protulit grossos suos : vineæ florentes dederunt odorem suum;

    Desjà le figuier produict son fruict : les vignes sont fleuries et jettent leur bonne odeur.

    Il admoneste outre ce, de passer plus advant; et de commençante, qu’elle se fasse profitante, luy disant :

    Su rge, arnica m ea, speciosa m ea, et veni ;

    Leve-lov, ma bien-aymée, ma belle, et t'en viens.

    Parce qu’és commencemens il semble à l’ame qu’elle soit entre plusieurs difficultez, comme entre des pierres ou des espines.

    Columba mea in foraminibus petræ, in cavernâ maceriæ ;

    Ma colombe qui est dans les trous de la pierre, et au creux de la muraille.

    Pour cette cause, il asseure qu’elle ne laisse pourtant de luy estre bien aggreable :

    Ostende mihi faciem tuam ; sonet vox tua in auribus meis : vox enim tua dulcis, et fades tua dccora;

    Hé! monstre-moy ta face; que le son de ta voix vienne à mes oreilles : car ta voix est douce, et ta face tres-belle.

    Ce discours est si doux, qu’il devroit chasser toutes autres pensées; toutesfois, si ces pensées reviennent, elle dira comme en songeant :

    Capite nobis vulpes parvulas quæ demoliuntur vineas; nam vinea nostra floruit,

    Prenez ces petits renardeaux qui fouillent et gastent les vignes; car nostre vigne est en fleur.

    Et se réunissant avec son object, elle dira :

    Dilectus meus mihi, et ego illi, qui pascitur inter lilia, donec aspiret die$9 et indinentur umbræ. Revertere : similis esto, dilecte m î9 capreæ hinnuloque ceroorum super montes Bether.

    Mon bien-aymé est à moy, et moy à luy; il se nourrit parmy les lys tant que le jour dure, et jusqu'à ce que les ombres s’abaissent. Reviens, mon bienaym é, et sois semblable à un chevreuil ou à un faon de cerf sur les montagnes de Bether.

    Et ainsi elle surmontera ce second empeschement.

    III. — Second degré : L’ame considéré Dieu dans les choses spirituelles hors d’elle-meüme.

    Cette voie des considérations est moins cognue, mais aussi moins subjette aux distractions. Au precedent degré, il semble qu’on ne treuve pas Dieu, encore qu’on l’ayt treuvé.

    In lectulo meo per noctes quæsivi quem diligit anima mea : quæsivi illum, et non invenù

    Surgam, et drcuibo d vita tem.

    La nuict en mon lict (c'est-à-dire és corps humains qui sont les licts des ames), j’ay cherché celuy que mon ame ayme, et je ne l’ay point treuvé.

    Je me leveray, et tourneray la cité de ce monde.

    Et courant tantost par les corps terrestres, tantost par les celestes, je l’ay cherché, et ne l’ay point treuvé; au moins les distractions ont esté si grandes, qu’à peine me semble-t-il de l’avoir rencontré.

    Fer vicos et plateas quæram quem diligit anima mea : qnæsivi iliu m, et non inveni;

    Je chercheray par les rues et par les places celuy que mon ame ayrae : je l'ay cherché, et ne l’ay point treuvé.

    Mon bonheur a voulu que je me sois souvenue des anges, qui sont comme des sentinelles du monde.

    Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem,

    Les sentinelles qui gardent la cité m’ont treuvée.

    Et je me suis resolue de voir si en eux je treuverois la considération de Dieu plus formée :

    Num quem diligit anima mea, vidistis ?

    N’avez-vous point veu le bien-aymé de mon ame?

    Au dessus de la nature angelique j ’ay treuvé immédiatement la divine :

    Paululùm cùm pertransissem eos, inveni quem diligit anima mea.

    Un peu après les avoir passez, j’ay treuvé celuy que mon ame ayme. Et ce sans distractions sensibles, si bien qu’il semble que je ne le dois jamais perdre :

    Tenui eum, nec dim ü tam,

    Je le tiens, et ne le laisseray point, jusqu’à ce que j’entre en la gloire celeste, vraye maison de la nature humaine ma mere, et en sa chambre, c’est-à-dire, au siege des anges qui m’est préparé : lors, à cette vision enigmatique succedera une vision claire :

    Donec introducam ilium in domum matris meæ, et in cubiculum genitricis meæ ;

    Quand je l’inlroduiray (mais plutost quand il m’introduira) en la maison de ma mere, en la chambre de celle qui m’a engendrée.

    Saincte considération de Dieu és choses spirituelles, laquelle, comme de sa nature elle n’engendre point des phantosmes, aussi n’engendre-t-elle point des songes. La considération du premier degré est plus interrompue; celle-cy plus stable et plus haute. Donc elle produit tous ses effects avec plus d’excellence, à sçavoir, l’amour plus vif, et l’allegresse spirituelle. À quoy Dieu adjoustant sa grâce, deffend avec un soin plus particulier qu’on ne l’eveille, disant :

    Adjuro vos, filiæ Hierusalem, per capreas cervosque camporum,. ne suscitetis, neque evigilare fa d a tis d ilectam, donec ipsa velit.

    Je vous adjure, ô filles de Hierusalem, par les chevres et par les cerfs des champs, que vous n’eveilliez ny ne fassiez esveiller ma bien-aymée, jusqu’à ce qu’elle le veuille.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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