Déclaration mystique sur le Cantique des Cantiques · Saint François de Sales
Discours I : Premier empeschement : La souvenance des playsirs sensibles
Qdi délibéré de ne plus offenser Dieu, rencontre plusieurs occasions suggerées par le diable pour pecher. Qui se résout de ne plus vouloir de consolation qu’en Dieu, rencontre le monde qui luy presenie de nouveaux playsirs temporels ; ce luy est un grand erapeschement pour apprehender les consolations divines, de ne se pouvoir separer ny deffaire des anciennes compaignies, conversations et récréations.
Doncques l’Espouse, c’est-à-dire l’ame desjà en grâce, voulant entrer on la vie spirituelle par les baysers de son divin espoux, qui sont les consolations spirituelles, a une grande peine à se deprendro du chœur des dames, conversations anciennes qui luy offrent des vins et parfums, qui sont les playsirs temporels : donc, l’ame languissante pour l’absence de son espoux, désirant s’unir à luy par l’orayson, le chœur des dames la veut conforter avec vins et parfums, lui remettant en memoire les playsirs passez, nonobstant lesquels elle demande :
Osculetur me osculo oris sui ;
Qu’il me bayse d’un bayser de sa bouche.
II. — Remerle au premier empescliement : L’ame desire et demande les biens spirituels.
Premièrement, elle considéré que les biens et playsirs mondains, auprès des divins, ne sont que vanité. Secondement, que Dieu est doux et souhaittable en luy-mesme. Troisiesmement, que plusieurs ames saine,les ont frayé le chemin, n’ayant treuvé aucun playsir qu’en Dieu. Elle demande à Die a qu’il luy oste toutes ses affections terrestres.
Et quant au premier elle dit :
Quia meliora sunt ubera tua vin o} fragrantia unguentis optimis;
Tes amours sont meilleurs que le vin, et plus odorans que les parfums.
Quant au second :
Oleum effusum nomen tuum ;
Ton nom est le parfum mesme respandu.
Pour le troisiesme :
Jdeo adolescentulæ düexenint te;
Les jeunes filles t’ont aymé.
Et pour le quatriesme :
Trahe me post te; curremus in odorem unguentorum tuorum ;
Tire-moy après toy; nous te suivrons et courrons à l'odeur de tes parfums.
Et tout incontinent, portée par une grande confiance d’obtenir ce qu’elle demande, comme si desjà c’estoit fait, elle adjouste :
Introduxit me rex in celiana tua : exuUabimus et lætabimur in te, memorcs uherum tuorum super vinum : recti diligunt te;
Mon roy m’a menée en tes cabinets ; nous sauterons de jo ve, et nous nous resjouirons en luy et avec luy de la souvenance de tes amours, qui sont meilleurs que le vin : les bons t’ayment et te prisent.
Les scrupules neantmoins surviennent par la memoire des pechez passez, dont elle dit :
Nigra sum, sed formosa, filiæ Jérusalem, sicut tabernacula Cedar, sicut pelles Salomonis ;
Je suis noire (mais l’intégrité de sa conscience présente, fait qu'elle adjouste) : mais je suis belle, ô filles de Hierusalem, comme les tabernacles de Cedar et comme les peaux de Salomon.
Le foyer de la concupiscence y apporte du dechet, mais sans qu’il luy puisse estre reproché ny imputé à péché.
N olim e considerare quod fusca sim, quia decnloravü me sol ;
Ne prenez donc pas garde à ce que je suis brune, car mon soleil m'a voulu ainsi laisser en cette guerre; le soleil m'a donné Jeteint que j'ay ; et ce n’est pas advenu par ma faute, mais par celle des premiers enfans de la nature humaine ma mere :
Filii matris meæ pugnaverunt contra me;
Les fils de ma mere ont combattu contre moy.
Ce fut par leur péché que je fus mise en nécessité de prendre tant de soins et garde à moy-mesme, comme si j’estois à garder une vigne.
Posuerunt me custodem in vineis;
Ils m’ont mise à garder les vignes, contre les assauts de la concupiscence; et tout cela, helas! non par ma faute propre et actuelle, mais par celle d’autruy, dont je puis dire :
Vineam meam non custodivi ;
La vigne que j’ay gardée n ’estoit pas à moy.
Et partant, que la confiance revienne en moy, et que je commence à chercher mon e&poux, où il est plus aysement treuvé par l’orayson.
Indien mihi, quem diligit anima mea, ubi pascas, ubi cubes in meridie, ne va ya ri incipiam post greges sodalium tuorum ;
O vous que mon ame ayme, enseignez-moy où vous paissez et où vous couchez à l’ombre du midy; affin que je ne coure çà et là esgarement aux trouppeauz de vos cotnpaignons ; c’est-à-dire après les creatures. Enseignez-moy où je pourray vous treuver en l’orayson avec vos lumieres et consolations, sans m’arrester à la creature.
III, — Premier degré d’orayson : Considération de Dieu dans les choses corporelles.
Vois-tu bien ce soleil, ô mon espouse, ces estoiles, ces cieux, cette terre, ces rochers? Ce sont autant de voyes et chemins pour me treuver : elles ne se sont pas faites d’elles-mesmes, elles ne sont pas sans quelque principe qui les a faites, et qui est leur fin derniere, qui les conserve, qui les garde. Mais qui est ce principe et cette ûn? C’est Dieu : les meres de toutes choses sont les idées qui en sont en moy, en ma puissance et bonté. Mais les agneaux, aussitost que l’huis1 de la bergerie est ouvert, courent droict à leurs meres : ainsi l’homme, voyant les creatures, monte petit à petit à Dieu, c’est un moyen de me treuver.
Si ignoras te, o pulcherrima inter mulieres, egredere et abi post vestigia gregum ;
Si tu n’as pas encore une entiere cognoissance, ô la plus belle des femmes, parce que tu es encore commençante, sors de la souvenance des playsirs passez, et va suivant le pas de ces trouppeaux.
Cherche mes sentiers en toutes creatures, laisse-toy guider et mener là par où elles-mesmes retournent, et tu treuveras qu’elles iront reposer aux pasturages de leur premier berger.
Et pasce hœdos tuos juxta tabernacula pastorum ;
Fais paistre tes chevreaux près les loges des pasteurs.
Tu seras conduitte à trois paissants et un pasteur, à trois creans et un createur. Toutes les creatures sensibles te mèneront là et les plus nobles encore mieux.
Surtout la nature humaine, en tes premieres méditations, t’y sera profitable. Tu verras les biens surnaturels qui sont en elle, comme, qu’elle estrhabitation de Dieu, son throsne, et quasi son chariot, dont il luy peut dire :
Equitatui meo in cum bu s Pharaonis assimilavi te, arnica mea ;
O ma bieri-aymée, je t’ay faite semblable à ma genisse attelée au chariot de Pharaon.
Tu y verras les biens naturels ; car elle est aussi belle en ellemesme, comme si elle avoit tous les ornemens du monde.
Pulckræ sunt genæ tuæ sicut turturis ; collum tuum sicut monilia;
Tes joues sont belles comme si elles esLoient parées de quelques beaux ornemens; ton cou est beau comme s’il estoit paré de quelque beau carcan.
Ta verras ces biens accidentels, comme quoy tout le monde a esté fait pour ton usage, ornement et service.
Murenulas aureas faciemus tibi vermiculatas argento ;
Nous te ferons des bagues d’or qui seront esmaillées d’argent, qui sont des bien-faicts si grands, que l’ame les méditant s'enflamme d’amour, et est contrainte de s ’escrier : Puisque je ne puis autre chose, au moins t’aymeray-je, ô mon espoux ! et seray moy-mesme ta salle royale, laquelle je parfumeray de nard; c'est-à-dire je m’empliray d’amour.
Dura esset rex in accubitu suo, nardus mea dédit odorem suum ;
Tandis que mon roy sera en sa salle, mon parfum, qui est composé de nard, embausmera tout ce lieu de la suavilé de son odeur ; et de plus, je m’uniray tellement avec luy, que je le porteray comme un boucquet dedans mon sein.
Fasciculus myrrhæ dilectus meus mihi : inter ubera mea commorabitur; Mon bien-aymé est le boucquet de myrrhe que je porteray tousjours entre mes mammelles.
Il sera tousjours mon cher bausme, et mon plus grand thresor.
Botrus Cypri dilectus meus mihi in vineis E ngaddi ;
Mon bien-aymé m’est une grappe de bausme cueillie aux vignes d’Ën^ gaddi.
Ces affections font que l’espoux ayme l’ame et la loue, disant :
Ecce tu pulchra es, amica mea, ecce tu pulchra es : oculi tui columbarum ;
O que tu es belle, ma bîen-aymée ! Voicy que tu es belle : tes yeux sont comme ceux de la colombe.
L’ame, de son costé, recognoissant que toute sa lumiere despend de son soleil, qui est Dieu, confesse que luy seul est beau par essence :
Ecce tu pulcher es, dilecte mi, et decorus : kctulus noster floridus.
O mon bien-aymé, tu es beau et de bonne grâce, et tu embellis tellement nostre essence quand il te plaist, que raesme nostre lict, qui est nostre corps, en est beau.
Voilà nostre lict florissant, et mesme ce monde nostre habitation.
Tigna domorum nostrarwn cedrina, laqueario, nostra cypressina;
Les chevrons de nos mavsons sont des cedres, et nos solives sont de cyprez.
Doncques quelle merveille !
Ego flos campi, et lilium convallium.
Je suis la fleur du champ, et le lys des vallées.
Ce qu’advouant l’espoux, il monstre que plusieurs ames sont bien de contraire condition, par la malice de leurs volontez; car elles sont comme des espines.
Sicut lilium inter spinas, sic amica mea inter filias ;
Comme un lys entre les espines, ainsi est ma bien-aymée entre les filles.
Chères louanges que Tame n’accepte ny ne refuse ; mais esprise de son espoux, retourne à le considérer és mesmes choses sensibles, non plus en méditant pour Taymer, mais en contemplant pour se resjouyr, le confessant tres-haut entre toutes les choses creées.
Sicut malus inter ligna sylvarum, dilectus meus inter filios ;
Comme est ua pommier entre les arbres des forests, ainsi est mon bienaymé entre les enFans des hommes.
Dont ayant treuvé un bien si eminent au-dessus de tout autre, elle s’y repose sans en plus rechercher.
Sub umbrâ illius quem desideraveram, sedi ;
Je me suis reposée à l’ombre de celuy que je desirois.
Et en ce repos spirituel se fait le goust de la dévotion.
Et fructus ejus dulcis gutturi meo ;
El son fruict est doulx à mon goust.
Et si doulx, qu’il engendre de sainctes manies et fureurs en mon ame, comme si elle estoit enyvrée d’amour, dont elle s’escrie:
Introduxit me in cellam vinariam, ordinavit in me charitatem ;
Il m'a menée au cellier de son vin, il a desployé sur moy l’estendart de son charitable amour.
Mais particulièrement avec leur frequente communication, ils engendrent l’habitude de l’allegresse spirituelle, en laquelle languissant doucement, elle se sent défaillir et esvanouyr; et pour ce dit-elle :
Fulcite me floribus,, stipate me malis, quia amore langueo;
Hé, reconfortez-moy avec des fleurs, mettez des pommes autour de moy ; car c’est d'amour que je languis.
Quoi plus? le ravissement mystiquement signifié par le sommeil : Tarne le sentant survenir, et ne voulant dormir ailleurs qu’entre les bras de son espoux, dit :
Læva ejus sub capite meo, et dextera illius amplexabitur me;
Que sa main gauche soit sous mon chef, et que de sa main droite il m'embrasse estroitement.
Lors Dieu a soin que les choses basses ne nous empeschent cette divine consolation, dont il dit au chœur des dames :
Ad juro vos, filiæ Hierusalem, per eapreas cervosque camporum, ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam, quoadusque ipsa velit;
Je vous adjure, ô filles de Hierusalem, par les chevres et par les cerfs des champs, que vous n’esveilliez et ne fassiez esveiller ma bien-aymée, jusqu'à ce qu'elle le veuille.
Lors l’ame commence à esprouver et cognoistre qu’il n’y a douceur qui esgale celle qui se treuve en l’orayson mentale.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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