De la vie bienheureuse · Augustin d'Hippone
Chapitre II
Premier entretien. Nous sommes composés dame et de corps. Les aliments sont nécessaires à l’âme comme au corps ; car l’âme a aussi ses aliments. On n’est pas heureux, quand on n’a pas ce que l’on veut ; mais il ne suffit pas de posséder ce que l’on veut, pour posséder le bonheur. Que doit-on acquérir pour être heureux ? Quand peut-on dire que l’on possède Dieu ? Les sages de l’Académie ne sont ni heureux ni sages.
Est-il évident pour vous que nous sommes composés d’âme et de corps ? Tous répondirent affirmativement. Navigius répondit qu’il l’ignorait. Alors prenant la parole : Ignores-tu, ignores-tu complètement, lui dis-je, s’il ne faut pas aussi compter cela parmi quelques autres choses que tu ne connais point ? — Je ne crois pas, reprit-il, que je sois dans une ignorance absolue de toutes choses. — Eh bien ! peux-tu nous indiquer quelque chose que tu saches ? — Je le puis. — Fais-nous en donc part, s’il te plaît. — Comme il hésitait : sais-tu au moins que tu vis ? lui dis-je. — Je le sais. — Tu sais donc que tu as la vie, puisqu’il est impossible de vivre sans la vie ? — Cela, dit-il, je le sais. — Sais-tu aussi que tu as un corps ? — Oui. — Tu sais donc que tu es composé de corps et de vie ? — Je le sais bien ; mais j’ignore si ce sont là les seuls éléments de mon être. C’est une question pour moi. — Ainsi voici deux choses dont tu ne doutes pas : l’âme et le corps. Seulement tu ne sais pas s’il n’y a pas encore autre chose qui serve à compléter et à former l’homme. — C’est cela même. — Quel est cet autre élément ? Une autre fois, si nous pouvons, nous le chercherons. Maintenant voici une question que je vous pose à tous. Puisque nous avouons unanimement que l’homme ne peut exister sans avoir un corps et une âme, pour laquelle de ces deux parties de nous-mêmes recherchons-nous la nourriture ? — Pour le corps, dit Licentius. Les autres hésitaient et se demandaient entre eux comment il se faisait que ce fût pour le corps qu’on réclamât la nourriture comme une nécessité, puisque la nourriture a pour but de soutenir la vie et que la vie appartient à l’âme. Alors prenant la parole : Pensez-vous, dis-je, que la nourriture intéresse cette partie de nous-mêmes à laquelle elle donne le développement et la force ? Tous répondirent affirmativement, à l’exception de Trygétius qui fit cette question : Pourquoi mon développement n’a-t-il pas été proportionné à mon appétit ? — C’est que, lui répondis-je, la nature a fixé pour tous les corps une limite de développement. Cette limite, ils ne l’atteindront pas si les aliments leur manquent. Ce fait est facile à vérifier dans les animaux, et l’on ne doute pas que faute d’aliments, tous les êtres animés ne — maigrissent. — Ne maigrissent, répondit Licentius, et non pas ne décroissent. — C’est assez, répondis-je, pour prouver ce que je veux. La question est en effet de savoir si c’est le corps que la nourriture intéresse. Or, elle l’intéresse puisque, si on la lui ôte, le corps maigrit. Tous furent de cet avis.
Et l’âme, repris-je, n’a-t-elle pas aussi ses aliments ? Sa nourriture, à elle, est-elle la science ? — Oui, dit ma mère, les seuls aliments de l’âme, selon moi, sont l’intelligence des choses et la science. Comme Trygétius ne semblait pas convaincu de cette vérité : aujourd’hui, dit-elle, ne nous as-tu pas montré toi-même où l’âme prend ses aliments ? car à un certain moment du repas, tu as dit que tu n’avais pas remarqué les vases dont nous nous servions, parce que je ne sais quelles autres pensées t’occupaient, et pourtant tu avais touché et goûté à une partie des mets. Où était donc ton âme, quand tu mangeais et qu’elle ne faisait pas attention au festin ? Ah ! crois-moi, les aliments de l’âme, ce sont les pensées et la contemplation, si tant est qu’elle puisse en recueillir quelque chose. Comme mes interlocuteurs manifestaient bruyamment leurs doutes : Ne m’accordez-vous pas, leur dis-je, que les âmes des hommes éclairés sont bien plus pleines et plus grandes d’une certaine façon, que celles des ignorants ? — Ils répondirent que c’était évident. Nous avons donc raison de dire, continuai-je, que ceux que la science et l’enseignement n’ont pas nourris, sont à jeun et pour ainsi dire affamés. — Ils ont aussi l’âme pleine, dit Trygétius, mais c’est de vices et de corruption. Et voilà, repris-je, ce qui fait dans ces âmes une sorte de stérilité et pour ainsi dire d’inanition. Car, si le corps privé de nourriture est la plupart du temps en proie à des maladies et à des affections indices de la faim, ces âmes de leur côté sont pleines de maux qui révèlent de longs jeûnes. Car le mot de nequitia, qui désigne la corruption, mère de tous les vices, vient, selon les anciens, de ce qu’elle est sans aucun bon effet, nequidquam, de ce qu’elle est le néant, nihil. La vertu opposée à ce vice s’appelle frugalité. De même donc que frugalité vient de frux, c’est-à-dire de fructus, fruits, parce qu’elle rend, pour ainsi dire, les âmes fécondes ; ainsi c’est la stérilité, c’est-à-dire le rien ( nihilum ), qui a donné son nom à la corruption ( nequitia ). Ce qui découle en effet, ce qui se dissout, ce qui tombe en liquéfaction, ce qui pour ainsi dire meurt sans cesse, n’est rien ; et voilà pourquoi nous appelons les gens frappés du vice dont nous parlons des hommes perdus de débauches. Ce qui est quelque chose, c’est ce qui demeure, ce qui reste, ce qui demeure toujours le même, comme la vertu, dont l’élément le plus important et le plus beau est la tempérance ou la frugalité. Mais, si c’est là une vérité trop obscure, pour que vous puissiez la saisir dès à présent, vous m’accorderez du moins, puisque les âmes ignorantes sont pleines aussi, qu’il y a, pour les âmes comme pour les corps, deux sortes d’aliments, les uns salubres et utiles, les autres malsains et empoisonnés.
Cela étant et puisque, comme nous en sommes convenus, l’homme est composé de deux parties, c’est-à-dire d’âme et de corps, je crois devoir, le jour de ma naissance, offrir un repas tant soit peu splendide non-seulement à vos corps, mais aussi à vos âmes. Ce repas, quel qu’il soit, je vous le servirai, si vous avez faim, car si j’entreprends de vous nourrir, en dépit de vous-mêmes et malgré votre répugnance, j’y perdrai ma peine, et on doit vous souhaiter plus de goût pour ces mets de l’âme que pour ceux du corps. Et cela aura lieu, si vos âmes sont saines. Car les malades, nous le voyons dans les maladies du corps, refusent ou rejettent la nourriture. — Tous, de la physionomie et de la voix, se déclarèrent prêts à prendre et à dévorer tout ce que j’aurais préparé.
Alors, reprenant la parole : Voulons-nous être heureux, leur demandai-je ? À peine avais-je laissé échapper ces mots, qu’ils répondirent affirmativement tous d’une voix. Trouvez-vous, leur dis-je, qu’on soit heureux, quand on n’a pas ce que l’on veut ? Ils répondirent négativement. D’un autre côté, est-on toujours heureux, quand on a ce que l’on veut ? Alors ma mère : Quand on veut le bien et qu’on le possède, on est heureux ; mais quand on veut ce qui est mauvais et quoiqu’on le possède, on est malheureux. Alors souriant et plein de joie je lui dis : te voilà, ma mère, au sommet de la philosophie. Sans aucun doute, il ne t’a manqué que le style pour t’exprimer comme Cicéron, qui a parlé dans ce sens. Dans son Hortensius, en effet, qui est l’éloge et la défense de la philosophie, on trouve ce passage : « Voici venir des hommes qui, sans être des philosophes, sont toujours prêts à discuter. Ils déclarent qu’on est toujours heureux quand on vit comme on veut. Erreur profonde ! Car vouloir ce qui ne convient pas est le comble de l’infortune, et l’on est moins malheureux de ne pas obtenir ce « que l’on veut que de rechercher ce qu’il ne faut pas. La dépravation de la volonté fait « plus de mal que le succès ne fait de bien. » À ces mots, ma mère poussa de telles exclamations qu’oubliant totalement son sexe, nous nous imaginâmes voir siéger au milieu de nous quelque grand homme. Moi cependant je considérais, autant que je le pouvais, de quelle source divine découlaient ses paroles. Alors Licentius : Mais dis-nous donc ce qu’il faut vouloir pour être heureux et quels doivent être les objets de nos désirs ? Invite-moi, lui dis-je, le jour de ta naissance ; quand tu daigneras me faire cet honneur, je prendrai volontiers de tout ce que tu me serviras. À cette condition je t’invite à souper chez moi aujourd’hui, et à ne pas me demander des mets qui peut-être ne sont pas préparés. Comme il paraissait se repentir de son observation modeste et réservée : Ainsi, repris-je, voilà qui est convenu entre nous : on ne peut être heureux, si l’on n’a pas ce que l’on veut, et, quand on a ce que l’on veut, on n’est pas toujours heureux ? Ils m’accordèrent ce point.
Et maintenant, continuai-je, m’accordez-vous que, lorsqu’on n’est pas heureux, on est malheureux ? — Ils n’hésitèrent pas. — Lorsqu’on n’a pas ce que l’on veut, on est donc malheureux ? Chacun fut de cet avis. — Qu’est-ce donc que l’homme doit acquérir pour être heureux, dis-je ? Peut-être, en effet, pouvons-nous ajouter à notre festin ce supplément, pour tenir compte de l’appétit de Licentius : Selon moi, ce que l’homme doit acquérir c’est ce qu’il peut posséder quand il le veut. — C’est évident, dirent-ils. — Ainsi, continuai-je, ce doit être un bien permanent, indépendant de la fortune, au-dessus de tous les hasards ; car ce qui est fragile et mortel, nous ne pouvons le posséder quand nous voulons ni autant que nous voulons. — Tous en tombèrent d’accord. — Mais Trygétius : Il y a, dit-il, beaucoup d’heureux mortels qui possèdent en abondance et largement des biens fragiles, soumis au hasard, et qui font pourtant le charme de cette vie. Rien ne leur manque de ce qu’ils désirent. Je lui répondis par cette question : Quand on craint, est-on heureux, selon toi ? — Non, dit-il. — Et, quand on peut perdre ce que l’on aime, peut-on s’empêcher de craindre ? — C’est impossible. — Mais on peut les perdre, ces dons exposés au hasard. Donc, quand on aime et qu’on possède de tels biens, il est impossible d’être heureux. Il ne répliqua point. — Ici ma mère prit la parole. De tels biens, dit-elle, quand même nous serions sûrs de ne pas les perdre, ne peuvent nous rassasier. On est donc encore malheureux alors, parce qu’on est toujours indigént. — Eh quoi ! lui dis-je, quand on nage dans l’abondance de toutes ces choses, si l’on sait mettre des bornes à ses désirs, se contenter de ce que l’on a, en jouir avec sagesse, n’est-on pas heureux, selon toi ? — Donc, reprit-elle, ce ne sont pas ces biens qui rendent heureux, c’est la modération. — Fort bien, lui dis-je, on ne pouvait répondre autrement ; et toi, en particulier, tu ne pouvais faire me autre réponse. Ainsi il est indubitable pour nous que, lorsqu’on est décidé à être heureux, il faut se procurer un bien permanent et à l’abri des rigueurs de la fortune. — Depuis longtemps, dit Trygétius, nous sommes d’accord sur ce point. — Dieu, lui dis-je, est-il, à vos yeux, éternel et permanent. — C’est tellement certain, dit Licentius, que cela ne se demande pas. Tous s’inclinèrent pieusement et dévotement. — Par conséquent, leur dis-je, posséder Dieu c’est être heureux.
Ils admirent avec joie et de tout leur cœur cette vérité. Il ne nous reste donc plus, leur dis-je, qu’à chercher quel est l’homme qui possède Dieu. Car un tel homme sera heureux assurément. Répondez : que vous en semble ? — Ici, Licentius : Celui-là possède Dieu, qui vit selon la vertu. Trygétius à son tour : Celui-là possède Dieu, qui fait ce que Dieu veut. Lastidianus fut de cet avis. Mon fils, le plus jeune de mes interlocuteurs, dit alors Celui-là possède Dieu, dont l’âme est exempte de souillures. Ma mère approuva toutes ces réponses, mais surtout la dernière. Navigius se taisait. Je lui demandai son opinion. Je me range à l’avis de celui qui a parlé le dernier, répondit-il. Je ne crus pas devoir m’abstenir d’interroger Rusticus sur ses sentiments, dans une si haute question. Car il me semblait que la réserve avait autant de part a son silence que la réflexion. Il adopta l’avis de Trygétius.
Ainsi, leur dis-je, je connais le sentiment de chacun sur cette grande question, au-dessus de laquelle nous ne devons rien chercher, nous ne pouvons rien trouver, pourvu toutefois que nous continuions à approfondir ce sujet dans tout le calme de notre âme et dans toute la sincérité de notre cœur. Mais aujourd’hui cela nous mènerait trop loin ; il y a aussi dans les festins de l’âme des débauches de table. Si l’on se jette trop avidement sur les mets spirituels, on les digère mal, et la santé de l’âme en souffre, comme elle souffrirait de l’inanition. Nous entamerons donc, si bon vous semble, cette question demain, quand nous aurons bon appétit. Contentez-vous aujourd’hui de savourer ce mets que tout à coup votre amphitryon a l’idée de vous servir. C’est, si je ne me trompe, un plat de douceurs, un de ces mets qui figurent au dessert, tout confit du miel de l’école. À ces mots, tous étendirent les mains, comme vers un plat que l’on apporte et me forcèrent à leur expliquer en toute hâte ce que j’allais leur servir. Eh quoi ! leur dis-je, ne voyez-vous pas que nous venons de terminer le débat que nous avions abordé avec les académiciens ? A ce mot d’académiciens, les trois interlocuteurs qui étaient au courant — de ce que je voulais dire, se levèrent avec ardeur et, les bras tendus, pour ainsi dire, encouragèrent de leur mieux celui qui les servait, en témoignant que nul autre mets n’était plus de leur goût.
Voici le raisonnement que je leur exposai alors. S’il est manifeste, nous l’avons vu tout à l’heure, que l’on n’est pas heureux quand on n’a pas ce que l’on veut ; si l’on ne cherche que ce que l’on veut trouver, et si les académiciens cherchent toujours la vérité, c’est qu’ils veulent trouver la vérité, c’est qu’ils veulent avoir un moyen pour la trouver. Or, ils ne la trouvent pas. Partant ils ne possèdent pas ce qu’ils veulent ; partant ils ne sont pas heureux. Or, il n’y a de sage que celui qui est heureux. Donc un académicien n’est pas un sage. Tous alors s’écrièrent, comme s’ils s’emparaient de toutes mes paroles. Mais Licentius, qui se tenait sur ses gardes, craignit de s’avancer et ajouta : Comme vous, je me suis jeté sur ce raisonnement et je me suis écrié à cette conclusion qui faisait impression sur moi. Mais je ne l’avalerai pas et je garderai ma part, pour la donner à Alype. Il la savourera avec moi ou il me dira pourquoi il ne faut pas y goûter. C’est Navigius, lui dis-je, qui devrait plus que toi craindre les douceurs, puisqu’il a la rate en mauvais état. Alors Navigius souriant : Ces douceurs-là me guériront ; sans aucun doute. Car je ne sais comment cela se fait ; mais ce raisonnement hérissé et piquant que tu nous as présenté, ressemble à ce miel de l’Hymette, dont on a dit qu’il a une saveur aigre-douce et ne gonfle point les entrailles. C’est pourquoi, bien qu’il me pique tant soit peu le palais, je l’absorbe tout entier de mon mieux et de fort bon cœur. Je ne vois pas, en effet, comment on pourrait attaquer ta conclusion. — C’est impossible, dit Trygétius ; et je ne suis pas fâché de m’être brouillé depuis longtemps avec les académiciens. Car je ne sais quel instinct ou plutôt quelle impulsion divine me poussant, j’étais devenu leur ardent ennemi, même sans savoir comment m’y prendre pour les réfuter.
Alors Licentius : Pour moi, je ne déserte pas encore leur drapeau. Ainsi, dit Trygétius, tu es en désaccord avec nous. — Êtes-vous, dit Licentius, en désaccord avec Alype ? — Je ne doute pas, lui répondis-je, que si Alype était ici, il ne s’inclinât devant une argumentation si simple. Il ne serait pas en effet assez déraisonnable pour regarder comme heureux des hommes privés d’un bien immense qu’ils désirent de toutes leurs forces, pour croire que les académiciens ne veulent pas trouver la vérité ou que lorsqu’on n’est pas heureux on peut être sage. Car voilà pour ainsi dire, les trois ingrédients ; voilà le miel, la farine et les amandes qui composent ce gâteau dont tu ne veux pas goûter. — Se laisserait-il séduire, dit Licentius, par cette légère friandise bonne pour les enfants ? Abandonnerait-il, pour elle, cette source féconde de la philosophie académicienne, don les flots auront bientôt englouti ou entraîné ce je ne sais quel petit morceau de pâte ? — Comme si nous avions besoin, repris-je, de discuter longtemps là-dessus, particulièrement avec Alype ! Mais il soutiendrait lui-même à son corps défendant que mon petit raisonnement ne manque ni de force ni d’utilité. Quant à toi, qui as pris le parti de t’accrocher à l’avis d’un absent, quelle est celle de mes propositions que tu n’approuves pas ? Refuses-tu de m’accorder qu’on n’est pas heureux, quand on n’a pas ce que l’on veut ? Prétends-tu que les académiciens ne voudraient pas trouver et posséder cette vérité qu’ils cherchent avec tant d’ardeur ? Connais-tu un sage qui ne soit pas heureux ? — C’est être complètement heureux, dit-il avec un sourire amer, que de ne pas avoir ce que l’on veut. Comme j’exigeais que cette assertion fût consignée par écrit : je n’ai pas dit cela, répondit-il, en se récriant. Comme je faisais signe à mes auditeurs de prendre note encore de cette déclaration. Eh bien ! je l’ai dit, répondit-il. Or j’avais recommandé une fois pour toutes que toute parole fût écrite. Je tenais donc mon jeune adversaire flottant entre son obstination et la honte de se dédire.
Tandis que nous l’engagions en badinant ainsi à prendre sa part du festin, je remarquai que les autres convives, ignorant tout ce qui se passait et curieux de savoir ce que nous pouvions dire entre nous avec une physionomie si enjouée, me regardaient sans rire. Ils me firent l’effet de ces convives que l’on rencontre bien souvent au milieu de commensaux avides et rapaces et qui s’abstiennent de toucher aux mets, par un sentiment de dignité et de retenue. Comme je les avais invités, comme je jouais en cette occasion le rôle d’un grand personnage, et, pour tout dire, le rôle de celui qui invite au nom d’un homme vraiment digne de ce nom, je ne pus me contenir, et je fus choqué de cette différence d’attitude entre mes convives, qui rompait l’harmonie de notre festin. Je souris à ma mère. Usant d’une entière franchise, et m’ordonnant de tirer, pour ainsi dire, de son buffet particulier un supplément pour des convives trop discrets : Dis-nous donc, s’écria-t-elle, et explique-nous quels sont ces académiciens et ce qu’ils veulent. Je le lui expliquai en quelques termes bien clairs et de façon à renseigner tout le monde sur leur compte. Ces gens-là, dit-elle alors, sont des tombeurs ( caducarii ). C’est le nom qu’on donne chez nous dans le peuple à ceux qui tombent du haut-mal, et aussitôt elle se lève pour s’en aller. Le repas était fini. Nous nous retirâmes tous de fort bonne-humeur et en riant5.
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