De la vie bienheureuse · Augustin d'Hippone

    Chapitre III

    Deuxième entretien. Quel est l’homme qui possède Dieu, de manière à posséder le bonheur ? Trois avis : selon les uns, c’est celui qui fait la volonté de Dieu ; selon les autres, c’est celui qui mène une vie vertueuse ; selon d’autres enfin, c’est celui qui n’est pas possédé de l’esprit impur. Le mot esprit impur a deux sens : on entend par là soit l’esprit malin qui agite les démoniaques, soit l’Ame impure, c’est-à-dire l’âme que les vices et les erreurs souillent.

    Le lendemain, toujours après dîner, les mêmes convives se trouvaient réunis dans le même lieu ; mais ils étaient arrivés un peu plus tard que la veille. — Vous êtes venus tard au festin, leur dis-je. Ce n’est pas, je pense, que le repas d’hier vous ait donné une indigestion ; mais à vos yeux, sans doute mes festins sont bien modestes, et vous n’avez pas cru devoir vous hâter, pour attaquer des mets qui sont bientôt mangés. Il n’est pas probable, en effet, qu’il soit resté grand’chose d’un repas dont le menu ne répondait pas à la solennité du jour. Peut-être avez-vous eu raison, mais j’ignore comme vous ce qu’il peut y avoir de prêt. Il y a un autre amphitryon en effet, qui ne cesse de fournir à tout le monde toutes sortes de mets, et surtout les mets dont il s’agit en ce moment. Mais c’est la faiblesse ou la satiété ou la préoccupation qui nous empêche d’y toucher. Cet amphitryon quand il demeure avec nous, fait notre bonheur : c’est là, si je ne me trompe, une vérité dont nous étions convenus hier avec ferveur et avec fermeté. La raison en effet nous avait démontré qu’on est heureux quand on possède Dieu. Aucun d’entre vous n’avait répugné à admettre cette maxime. Toute la question était donc alors de savoir quel est celui qui vous semble posséder Dieu. Là-dessus, si j’ai bonne mémoire, trois sentiments ont été exprimés. Les uns ont été d’avis qu’on possède Dieu quand on fait la volonté de Dieu. D’autres ont dit qu’on possède Dieu, quand on mène une vie vertueuse. Les autres ont pensé que les âmes où Dieu habite, sont celles où n’habite pas cet esprit que l’on appelle impur.

    Mais peut-être n’avez-vous exprimé tous qu’un seul et même avis en des termes différents. À considérer en effet les deux premières propositions, tout homme qui mène une vie vertueuse fait la volonté de Dieu ; réciproquement celui qui fait la volonté de Dieu mène une vie vertueuse, et vivre selon la vertu n’est autre chose que de faire ce que Dieu aime. N’êtes-vous pas de cet avis ? tous en convinrent. La troisième proposition demande un examen un peu plus approfondi. Dans les formules de nos cérémonies les plus saintes, le mot esprit impur, à mon sens, a deux acceptions. Quelquefois il désigne cet esprit qui, venant du dehors, envahit notre âme, trouble nos sens et excite en nous comme des transports de fureur. Ceux qui sont chargés de le chasser imposent, comme on dit, les mains aux possédés, ou prononcent un exorcisme, c’est-à-dire chassent l’esprit du mal, en l’adjurant au nom de Dieu. Le mot esprit impur a un autre sens ; il désigne toute âme impure, c’est-à-dire toute âme souillée de vices et d’erreurs. C’est donc toi que j’interroge, mon enfant, toi qui as peut-être ouvert cet avis, dans toute la sérénité et dans toute la pureté de ton âme : Quel est l’homme qui, selon toi, est affranchi de l’esprit impur ? est-ce celui qui n’a pas en lui-même le mauvais génie qui égare les hommes ? est-ce celui qui a purgé son âme de tout vice et de tout péché ? — Selon moi, dit-il, on est affranchi de l’esprit impur quand on vit chastement. — Mais à quel homme donnes-tu le nom de chaste ? est-ce à l’homme exempt du péché ? est-ce à l’homme qui se borne à s’abstenir de tout commerce illicite ? — Eh ! comment pourrait-on être chaste, répondit l’enfant, si l’on se bornait à s’abstenir de tout commerce illicite, sans cesser d’imprimer à son âme la souillure de tous les autres péchés ? L’homme vraiment chaste est celui qui a les yeux tournés vers Dieu, et qui tient ses regards fixés sur Dieu seul. Je fis mettre par écrit les paroles textuelles de l’enfant. — Cet homme-là, dis-je, mène donc nécessairement une vie vertueuse, et l’homme vertueux est donc nécessairement cet homme-là. N’es-tu pas de cet avis ? Il en tomba d’accord avec les autres. Ainsi, repris-je, vous n’avez tous exprimé qu’un seul et même sentiment.

    Mais, dites-moi un peu, Dieu veut-il que l’homme cherche Dieu ? Ils m’accordèrent ce point. — Pouvons-nous dire qu’un homme cherchant Dieu mène une vie contraire à la vertu ? — Nullement, dirent-ils. — Une troisième question : L’esprit impur peut-il chercher Dieu ? — Non, dirent-ils. — Navigius avait quelques doutes ; mais il finit par se réunir aux autres. Si donc, repris-je, l’homme cherchant Dieu fait la volonté de Dieu, vit selon la vertu et est [177] affranchi de l’esprit impur, si d’un autre côté l’homme cherchant Dieu ne possède pas encore ce Dieu, il s’ensuit que l’homme vertueux, l’homme faisant la volonté de Dieu, l’homme affranchi de l’esprit impur ne doit pas, selon nous, posséder Dieu pour cela. Mes auditeurs riaient de se voir pris au piège de leurs concessions. Ma mère, longtemps interdite, me demanda enfin de détendre et de délier par une explication les nœuds de cette proposition entortillée que la nécessité de conclure m’avait fait jeter au milieu de l’assemblée. Cela fait, on ne peut cependant, dit-elle, parvenir à Dieu sans avoir cherché Dieu. — Très-bien, lui dis-je ; mais celui qui cherche encore Dieu, n’est pas encore arrivé à Dieu, quand même il vivrait selon la vertu. Il n’est donc pas vrai de dire que l’homme vertueux possède Dieu. — Selon moi, dit ma mère, il n’est personne qui ne possède Dieu. Mais l’homme vertueux a Dieu pour lui ; le méchant a Dieu contre lui. — Partant, repris-je, nous avons eu tort hier d’accorder le bonheur à celui qui possède Dieu, puisque tout homme possède Dieu et que tout homme n’est pas heureux. — Ajoute donc, dit ma mère, qu’il faut, tout en possédant Dieu, avoir Dieu pour soi.

    Au moins, dis-je, voici qui est bien convenu. L’homme heureux est celui qui a Dieu pour lui. — Je voudrais bien, dit Navigius, t’accorder ce point, mais je crains celui qui adresse encore cette question ; je crains surtout que tu ne finisses par accorder le bonheur à cet académicien, auquel dans un langage vulgaire et peu élégant, mais très juste selon moi, on a appliqué hier le nom de tombeur ( caducarius ). Je ne puis dire en effet que Dieu soit contraire à l’homme qui le cherche. Si je ne puis le dire, c’est que Dieu lui est propice, et celui qui possède un Dieu propice, est heureux. Il sera donc heureux celui qui cherche Dieu. Mais quand on cherche, c’est qu’un n’a pas ce que l’on veut. On sera donc heureux, tout en n’ayant pas ce que l’on veut ; conclusion que nous trouvions absurde hier, en croyant que nous venions de dissiper les ténèbres de l’académie. Licentius triomphera donc de nous et m’avertira, en sage médecin, que je suis puni d’avoir pris (les douceurs contraires à ma santé.

    Ici ma mère ayant encore souri : Je n’accorde pas, dit Trygétius, que Dieu nous soit contraire, parce qu’il ne nous est pas propice. Mais il y a pour l’homme une situation intermédiaire. — Eh bien ! lui dis-je, cet homme placé dans une situation intermédiaire, cet homme auquel Dieu n’est ni propice ni contraire, crois-tu qu’il possède Dieu d’une manière quelconque ? Trygétius hésitait. Autre chose est, dit ma mère, de posséder Dieu, autre chose de n’être pas abandonné de Dieu. — Eh bien ! lui dis-je, qu’est-ce qui vaut le mieux, de posséder Dieu ou de n’être pas abandonné de Dieu ? — Autant que je puis voir clair en mon âme, dit-elle, voici ma pensée : Être vertueux c’est avoir Dieu pour soi. Être vicieux, c’est avoir Dieu contre soi. Mais quand on cherche Dieu, quand on ne l’a pas encore trouvé, on ne l’a ni pour soi, ni contre soi ; mais on n’est pas abandonné de Dieu. Est-ce votre avis, dis-je aux auditeurs ? Ils répondirent affirmativement. — Répondez alors à cette question, repris-je N’a-t-on pas, selon vous, Dieu pour soi, quand on est favorisé de Dieu ? — Sans doute, dirent-ils. — Eh bien ! Dieu ne favorise-t-il pas celui qui le cherche ? — Oui, il le favorise. — Celui qui cherche Dieu a donc Dieu pour lui, et tout homme qui a Dieu pour lui est heureux. Il est donc heureux aussi l’homme, qui cherche Dieu. Or, quand on cherche, c’est que l’on n’a pas encore ce que l’on veut. On sera donc heureux tout en n’ayant pas ce que l’on veut. — Non, dit ma mère, je ne crois pas que l’on puisse être heureux, quand on n’a pas ce que l’on veut. — Donc, repris je, quand on a Dieu pour soi, on n’est pas toujours heureux. — Si la raison exige cette conséquence, dit-elle, je ne puis la nier. — Ainsi, continuai-je, nous établirons la distinction suivante : Tout homme qui a trouvé Dieu a Dieu pour lui et il est heureux ; mais tout homme qui cherche Dieu a Dieu pour lui, sans être encore heureux ; et tout homme qui, par ses vices et par ses péchés s’éloigne de Dieu, non-seulement n’est pas heureux, mais n’a pas Dieu pour lui.

    Tout le monde étant de cet avis, voilà qui va bien, dis-je, mais j’ai encore une crainte. Peut-être pensez-vous à cette proposition déjà accordée par nous, qu’on est malheureux quand on n’est pas heureux, et, pour être conséquents, nous devons trouver malheureux l’homme qui a Dieu peur lui, mais qui cherche encore Dieu et qui par cela même n’est ils encore heureux selon nous. Eh quoi ! nous donnons avec Cicéron le nom de riches aux grands propriétaires fonciers, et ceux (lui possèdent toutes les vertus, nous les appellerons pauvres ! mais prenez garde. Si l’on a raison de dire que tout homme qui est dans le besoin est Malheureux, peut-être aura-t-on raison de dire que tout malheureux est dans le besoin. Et alors, il sera vrai de dire que malheur et besoin sont une seule et même chose, proposition qui a déjà été avancée et à laquelle, vous l’avez vu, j’ai donné mon assentiment. Mais aujourd’hui cela nous entraînerait trop loin le vous prie donc de vouloir bien, demain encore, vous réunir à cette table. — Très-volontiers, répondirent-ils tous à la fois, et nous nous levâmes.

    Source du texte : Wikisource

    Lire la suite de De la vie bienheureuse

    5 chapitres dans l'app Lectio, avec plus de 500 œuvres des Pères de l'Église et des saints. 3 chapitres par mois sans compte, 15 avec un compte gratuit.