De la vie bienheureuse · Augustin d'Hippone
Chapitre I
Le souffle du malheur pousse la plupart des hommes vers le port de la vie bienheureuse. Trois espèces de navigateurs sur la mer de ce monde. La montagne de l’orgueil. Saint Augustin, longtemps égaré, s’est enfin dirigé vers le port. À quelle occasion eut lieu la discussion qui fait l’objet de ce livre ?
Si, pour arriver à ce port de la philosophie qui mène l’homme au séjour et sur le sol de la vie bienheureuse, nous n’avions pour guides que notre raison et notre volonté, peut-être ne m’avancerais-je pas trop en te disant, ô noble cœur et grand esprit, Théodore, que bien moins d’hommes encore qu’à présent y parviendraient. Et pourtant aujourd’hui même, nous le voyons, qu’ils sont rares et peu nombreux ceux qui y parviennent. Puisque c’est Dieu, ou la nature, ou la nécessité, ou notre volonté, ou la réunion de quelques-unes de ces causes, ou le concours de toutes ces causes à la fois (grand mystère que tu as déjà entrepris de creuser), qui nous a jetés pour ainsi dire au hasard et çà et là sur la mer orageuse de ce monde, combien peu d’hommes pourraient savoir par eux-mêmes où il faut tendre, où il faut retourner sur ses pas, si parfois, malgré leurs désirs et leurs efforts, quelqu’une de ces tempêtes, que l’irréflexion appelle des malheurs, ne les poussait, dans leur course aveugle et vagabonde, vers ces bords tant désirés.
Les navigateurs, capables d’aborder au port de la philosophie, peuvent, selon moi, se diviser en trois classes. Ce sont d’abord ces hommes, qui, dès l’âge de raison, prennent un léger essor, donnent quelques coups de rames et vont s’abriter dans ce port tranquille où ils dressent quelque fanal étincelant pour rappeler leur course facile, pour avertir, autant que possible, leurs concitoyens, pour guider leurs efforts, pour les amener auprès d’eux. Dans la seconde classe de navigateurs, toute différente de la première, il faut ranger ces hommes qui, déçus par le calme apparent de l’élément perfide, se sont décidés à s’avancer au milieu des flots, qui s’aventurent loin de leur patrie et qui souvent en perdent le souvenir. Ce vent perfide, qu’ils croient favorable, continue-t-il par nasard à pousser leur navire, ils descendent au fond du gouffre des misères humaines, ivres d’orgueil et de joie, parce que les voluptés et les honneurs les caressent de leurs fallacieux sourires. À ces hommes que faut-il souhaiter sinon quelques revers, au milieu de cette fortune qui les berce, et, dans le cas où ces revers ne suffiraient pas, quelque bonne tempête et un vent contraire qui les poussent vers les joies certaines et solides, même en leur arrachant des larmes et des gémissements ? Pourtant la plupart de ces navigateurs, ne s’étant pas aventurés trop loin, ne sont pas ramenés au port par d’aussi graves tempêtes. Je parle ici de ces hommes que des événements déplorables et tragiques, que les difficultés pleines d’angoisses d’une position infructueuse, poussent, comme s’ils étaient désœuvrés, vers les ouvrages des savants et des sages, qui finissent, en quelque sorte, par s’éveiller dans ce port, d’où la mer, avec toutes ses promesses, avec ses sourires par trop perfides, ne peut plus les éloigner. Il est une troisième classe de navigateurs. C’est celle des hommes, qui, sur le seuil même de l’adolescence, ou, après avoir été longtemps ballottés, ne perdent point de vue certains signaux, et se souviennent, au milieu des flots, de leur douce patrie, ou bien ils y retournent tout droit sans se tromper et sans tarder ; ou bien, et c’est le cas le plus fréquent, s’écartant de leur route sous un ciel nuageux, cherchant des yeux les astres, dont les vagues leur dérobent la vue, captivés par je ne sais quels attraits, reculant le moment où ils pourraient faire une bonne traversée, ils errent longtemps et souvent même sont en péril ; mais souvent aussi ces hommes voient la fortune leur échapper, et quelque calamité, pareille à une tempête qui vient s’opposer à leurs efforts, les pousse vers cette patrie si désirée et si tranquille.
Cependant, devant les yeux de tous ces hommes, qui se portent, de quelque manière que ce soit, vers le séjour de la vie bienheureuse, se dresse une montagne gigantesque située devant le port même. À ceux qui entrent dans ce port, elle ne laisse qu’un passage très étroit ; elle doit leur inspirer la plus vive terreur et il faut qu’ils l’évitent avec la plus grande précaution. Car cette montagne est si brillante, elle est revêtue d’un éclat si mensonger que ce n’est pas seulement à ceux qui arrivent, à ceux qui ne sont pas encore entrés dans le port qu’elle s’offre pour demeure, en leur promettant de satisfaire leurs vœux et de remplacer pour eux la terre bienheureuse. Mais le plus souvent au port même, les hommes sont l’objet de ses séductions et quelquefois elle les retient par l’attrait de ce sommet élevé, d’où ils pourront voir à leurs pieds les autres hommes. Pourtant ils avertissent plus d’une fois les nouveaux arrivants de se défier des écueils cachés au pied de ce mont, et de ne pas croire qu’il soit facile de s’élever jusqu’à eux. Ils leur montrent, avec une bienveillance extrême, le lieu où ils peuvent aborder sans péril ; car la terre bienheureuse est proche. Ainsi, tout en leur refusant une gloire des plus vaines, dont ils sont eux-mêmes jaloux, ils leur indiquent l’asile de la sécurité. En effet, si l’on consulte la raison, qu’est-ce que ce mont si redoutable à ceux qui approchent de la philosophie, ou qui y abordent, si ce n’est l’amour orgueilleux d’une vaine gloire ? Loin d’offrir rien de substantiel ou de solide, il s’écroule sous les pas de ces hommes superbes qui en ont atteint le sommet, pour les laisser tomber dans un gouffre dévorant et pour leur dérober au milieu des ténèbres dans lesquelles ils retombent, cette demeure éclatante qu’ils avaient été sur le point d’apercevoir.
Cela étant, apprends, mon cher Théodore (car, pour obtenir ce que je désire, c’est sur toi seul que j’ai les yeux fixés, c’est toi que je considère toujours comme l’homme le plus propre à mes desseins), apprends, te dis-je, quelle est celle de ces trois classes de navigateurs à laquelle j’appartenais avant de m’attacher à toi, quelle est la situation dans laquelle je me trouve, et quel genre de secours j’attends de toi avec confiance. Dès l’âge de dix-neuf ans, depuis qu’à l’école d’un rhéteur j’ai étudié l’ouvrage de Cicéron, intitulé Hortensius je me suis senti enflammé d’un tel amour pour la philosophie que j’ai songé aussitôt à m’y livrer tout entier. Mais j’ai trouvé des brouillards qui ont égaré mes pas, et longtemps, je l’avoue, mes regards ont consulté des astres sur leur déclin, qui m’ont induit en erreur. Une superstition puérile me détournait de la recherche de la vérité, et lorsque prenant le dessus, j’eus dissipé ces ténèbres, lorsque je me fus persuadé que je devais m’en rapporter à la science plutôt qu’à l’autorité, je rencontrai des hommes qui regardaient comme une puissance supérieure, et comme une divinité digne de leur culte, cette lumière que l’on aperçoit avec les yeux du corps2 ; je ne leur accordais pas mon assentiment, mais je pensais qu’ils cachaient quelque grande vérité sous des voiles qu’ils devaient un jour écarter. Quand je me fus débarrassé d’eux, quand je leur eus échappé, quand j’eus enfin cessé de voguer avec eux, mon gouvernail lutta longtemps, contre tous les vents, au milieu des flots ; les académiciens étaient mes pilotes. Je vins ensuite dans ces parages ; c’est là que j’appris à connaître l’étoile polaire qui devait me guider. Je me suis dit souvent en écoutant les entretiens de notre saint Pontife3, et quelquefois en écoutant les tiens, que l’idée de Dieu exclut toute pensée matérielle, et qu’il en est de même de l’idée de l’âme ; car l’âme est sans contredit ce qui se rapproche le plus de Dieu. Mais ce qui m’empêchait, je l’avoue, de m’envoler bien vite dans le sein de la philosophie, c’était l’attrait du mariage et des honneurs. Ce double but une fois atteint, je me proposais ce qui n’a été donné qu’à un petit nombre de privilégiés, de m’élancer à pleines voiles et en taisant force de rames, vers cet asile du bonheur et d’y goûter le repos. Mais après avoir lu quelques ouvrages de ce Platon, pour lequel je connais ton amour, après leur avoir comparé autant que possible, ces ouvrages tout pleins d’autorité qui nous ont transmis les divins mystères, je fus transporté d’ardeur. Je voulais briser toutes les ancres qui retenaient mon navire ; mais la considération que j’ai pour l’opinion de certains hommes4 touchait encore mon âme. Quelle ressource me restait-il donc, quand je m’arrêtais à ces vanités ? Il me fallait le secours de quelqu’une de ces tempêtes qui passent pour des malheurs. J’éprouvai alors un tel déchirement de cœur, qu’incapable de soutenir le fardeau d’une profession qui poussait peut-être mes voiles vers les Sirènes, je renonçais à tout pour conduire vers le port, tranquille objet de tous mes vœux, mon navire battu par la tempête et fort endommagé.
Tu vois maintenant quelle est la philosophie dans les eaux de laquelle je vogue, comme dans un port. Mais ce port aussi est vaste, et dans ce grand espace on peut encore s’égarer, quoique avec moins de péril. Car vers quelle région de cette contrée, unique séjour de la béatitude, dois-je me diriger pour prendre terre ? Voilà ce que j’ignore complètement. Sur quelle terre solide en effet ai-je mis le pied jusqu’ici, moi pour qui la nature de l’âme est encore une question sur laquelle je chancelle, sur laquelle je flotte ? Je t’en conjure donc, au nom de ta vertu, au nom de ton humanité, au nom des liens et du commerce intime qui unissent nos âmes, tends-moi la main, c’est-à-dire, aime-moi et crois bien que je t’aime et que je te chéris à mon tour. Si tu fais droit à ma demande, cette vie bienheureuse où te voilà fixé, je le présume, un faible effort me donnera le moyen d’en approcher. Or, pour te faire connaître ma ligne de conduite et la manière dont je m’y prends afin de conduire mes amis au port, pour te faire lire plus couramment dans mon âme, car je n’ai pas de meilleur moyen pour te donner mon signalement ; j’ai cru devoir t’adresser et te dédier celle de mes premières dissertations qui porte un caractère plus religieux et plus digne de renfermer ton nom. Et c’est fort convenable sans doute ; car la vie bienheureuse a été le sujet de nos entretiens, et rien à mes yeux ne mérite davantage le nom de présent divin. Ton éloquence ne m’a pas imposé ; ce que j’aime en effet peut se trouver hors de ma portée, mais ne peut m’effrayer. Ta haute fortune m’effraye bien moins encore ; quelque grande qu’elle soit en effet, elle est à tes ordres, au lieu qu’elle fait des esclaves de ceux qu’elle domine. Mais voici ce que j’ai à t’offrir. Attention ! je te prie.
Les ides de Novembre avaient ramené l’anniversaire de ma naissance. Après un léger repas qui ne pouvait appesantir nos esprits, tous mes commensaux de ce jour, qui l’étaient aussi de chaque jour, furent invités par moi à se rendre à la salle des bains ; ce lieu me semblait propice, il était de saison et solitaire. Il y avait là (ta bienveillance singulière m’autorise à les nommer) ma mère d’abord, à laquelle je suis redevable de tout ce qui vit en moi ; mon frère Navigius ; Trygétius et Licentius, mes concitoyens et mes disciples ; il y avait aussi Lastidianus et Rusticus, mes cousins, qui n’ont pâli sous aucun maître, mais dont je n’ai pas voulu me priver dans cet entretien, parce que leur bon sens naturel semblait nécessaire à mon entreprise. Il y avait aussi le plus jeune de nous tous. Mais son esprit, si ma tendresse ne me trompe pas, promet beaucoup. C’était Adéodat mon fils. Devant cet auditoire attentif, je commençai en ces termes.
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