De l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ · Saint Thomas d'Aquin
Article premier (1/2)
Dû MÊME DOCTEUR, DE L’HUMANITÉ DE N o TRE-S b IGNEUR JÉSUS-CHRIST.
ARTICLE PREMIER.
« Jésus-Christ est venu en ce monde pour sauver les pécheurs, » I Tim., chap. I. L’Apôtre, dans ces paroles, décrit le sacrement de l’incarnation divine et de la rédemption humaine. U dit d’abord Jésus-Christ. Saint Jean Damascène dit que Jésus signifie Dieu humanisé ou fait homme, et Christ veut dire au contraire homme déifié ; parce que les deux natures se sont réunies dans la seule personne du Fils ; parce que la divinité exerce sa puissance sur les actes humains, lorsque le lépreux est guéri par l’attouchement de l’humanité, pendant que celui qui est mort recouvre la vie par l’attouchement, pendant que l’aveugle recouvre la vue de la même manière ; il en est de même pour les autres actes de celle-ci ; la nature humaine conserve aussi ce qui lui est propre, et elle montre la puissance divine qui réside en elle ; car lorsqu’elle meurt, cette puissance couvre d’un voile le soleil ; pendant qu’elle est attachée à la croix, elle fait que les rochers se fendent; lorsqu’on l’ensevelit, cette puissance quitte d’elle-même la vie, et la reprend ensuite. Mais on lui donne le nom de sacrement, mot qui, d’après son étymologie, veut dire secret très-sacré. En effet, ce sacrement de l’incarnation du Seigneur est,
OPUSCULUM LIX.
et très-sacré, et très-secrel. Il est très-sacré, car on lit dans saint Jean, chap. X : « Celui que le Père a sanctifié et qu’il a envoyé dans le monde. » Il est écrit dans saint Luc, chap. I : « Celui qui naîtra de vous sera saint, on l’appellera Fils de Dieu; » c’est pour cela qu’on l’appelle Saint des saints. Il est très-secret, car on lit dans saint Matthieu, chap. XI : « Personne ne connoît le Fils, si ce n’est le Père. » C’est aussi ce qui fait dire à l’Apôtre, Ephés., chap. III : « Ce sacrement est caché en Dieu dès le commencement des siècles; » c’est-à-dire que Dieu seul le connoît, comme l’ajoute le Commentaire. Nous devons pourtant savoir que ce sacrement fut dès le commencement manifesté aux esprits angéliques, mais que les démons ne le connurent pas ; il fut aussi par miséricorde révélé aux fidèles. L’Apôtre dit de la première de ces choses, II Tim., III : « Ce grand sacrement de piété fut manifesté aux anges ; » et saint Augustin ajoute : « Comme ce mystère fut caché en Dieu dès le commencement dos siècles ; » il le fut pourtant de manière que les principautés et les puissances célestes en eussent connoissance. Et la raison de ceci, c’est, comme le dit l’Apôtre, Hébreux, chap. I, « parce que tous les esprits sont des messagers, envoyés en message vers ceux à qui est accordé l’héritage du salut ; » et comme cet héritage est le fruit du mystère de l’incarnation, il falloit qu’ils en eussent la connoissance dès le commencement. Mais cette manifestation qui leur en fut faite fut générale et non spéciale ; c’est pour cela que saint Denis dit dans son septième chapitre de la Hiérarchie céleste, que « l’Ecriture sainte nous insinue que quelques essences célestes s’adressèrent à Jésus-Christ, désirant connoître d’une manière plus parfaite les raisons de ce mystère ; » c’est ce que prouve ce qui se lit dans Isaïe, chap. LUI, où Jésus répond à ceux qui lui demandoient « Quel est ce Roi de gloire? C’est moi qui parle le langage de la justice. » « Il n’est pas scilicet dominicæ incamationis, est et sa- terium absconditum a sæculis in D eo, ut cratissimum, et secretissimnm Sacratissi- tamen innotesceret principatibus etpotestamnm, Joànn., X.«Quem Pater sanctificavit, tibus in ccelestibns. » Hujus autem ratio et m isit in mundum. » Luc., I : « Quod nas- est, quia « omnes sunt administratorii spicetur ex te sanctum, vocabitur Filius Dei,» ritus, ad Heb., I, missi in ministerium unde vocatur sanctus sanctorurn. Secretis- propter eos qui hæreditatcm capiunt satusimiim quidem, Matth., XI : « Nemuuovit tis : » quod quidem fit per incarnationis Filium, nisi Pater. Unde Apostolus dicit mysterium, undeoportuit ipsis omnibus hoc ad Ephes., III : « Hoc sacramentum abs- mysterium manifestari a principio. Hæc anconditum a seculis in Deo, » id est, in soîa tem manifestatio fuit in generali, non in Dei n otitia, ut dicit Glossa. Verumtamen speciali : unde Dionysius dicit cap. V II, sciendum est, quod hoc sacramentum fuit a Cœlestis hiérarchies, quod Scriptura sacra principio angelicis spiritibus manifestum, inducit quasdam cœlestes essentias ad ipdæmonibus vero uccultatum, fidelibus etiam sum Jesum quæstionem facientes, perfectius misericorditer revelatum. De primo dicit scire cupientes ab ipso hujus mysterii ra-Apostolus, II. Tim, III, quod apparuit an- tiones, » ut patet Isa., LÏI1, ubi quærentigelis illud magnum sacramentum pietatis. bus ; « Quis est iste gloriæ? respondit Jé-Unde Augustinus : « Sicut fuit illud my&- sus : Ego qui loquor justitiam : » unde Madouteux ; dit à cette occasion Maxime, que les anges connurent l’incarnation future ; mais ils ne surent pas la conception mystérieuse du Seigneur ; ils ignoroient aussi son mode d’être tout entier dans celui qui l’engendre, comment il demeuroit tout dans tous, et comment il étoit tout entier dans le sein de la Vieige. »
En second lieu, les démons ne connurent pas le sacrement de l’incarnation; ce qui fait que l’Apôtre dit, I Cor., chap. I : « Aucun des princes de ce siècle ne le connut; » « des princes de ce siècle, c’est-à-dire des démons, » ajoute le Commentaire. C’est ce qui nous doit faire observer que les démons ne connurent pas d’une manière certaine Jésus-Christ, à cause de la foiblesse de la chair, qu’ils lui voyoient; les œuvres divines qu’il faisoit, seules leur firent conjecturer que c’étoit lui. C'est pour cela que le Commentaire des paroles suivantes de saint Luc, chap. IV : « Je sais que vous êtes le Saint de Dieu, «ajoute : « c’est-à-dire, je soupçonne fortement. » Car s’ils l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire, c’est-à-dire, ils n’eussent jamais suggéré la pensée de le crucifier, ainsi que l’observe le Commentaire de la première Epître aux Corinthiens, chap. II. C’est ce qui fait que Raban-Maur interprétant les paroles suivantes de saint Matthieu, ch. XXVII : « Car j ’ai été aujourd’hui étrangement tourmenté dans un songe à cause de lui, » dit : « Le démon comprenant alors enfin que ses dépouilles alloient lui être enlevées par Jésus-Christ, comme la mort vint d’abord de là femme, de même il veut maintenant arracher Jésus-Christ aux mains des Juifs par la femme, de peur que sa mort ne lui enlève l’empire de la mort. »
En troisième lieu, le sacrement de l’incarnation fut par miséricorde révélé aux fidèles ; et c’est pour cela qu’il est écrit dans saint Luc, chap. X : « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez; « et le vénérable Bède ajoute : « Les yeux des Scribes et des Pharisiens ne sont pas bienheureux, parce qu’ils ne virent que le seul corps du Seigneur; » mais ils sont bienheureux les yeux qui peuvent connoitre ses sacrements, desquels il est écrit : « Et vous les avez révélés aux petits. » L’Apôtre dit, Eph., c. III : « Le mystère de Jésus-Christ n’a point été découvert aux enfants des hommes dans les autres temps, comme il est révélé maintenant par le Saint-Esprit à ses saints Apôtres et aux prophètes; » c’est-à-dire, comme l’ajoute le Commentaire : « D’une manière aussi parfaite qu’il l’est maintenant. » Mais il faut observer que le sacrement de l’incarnation fut d’abord résolu dès l’éternité, qu’il fut figuré dans la loi ancienne, qu’il fut annoncé à l’avance par les prophètes, désiré par les saints patriarches, annoncé par l’Ange, et qu’il se consomma dans la bienheureuse Vierge. Il est écrit de la première de ces choses au livre des Proverbes, chap. VIII : J’ai été établie dès l’éternité. » L’Apôtre d it, épître aux Romains, chap. V : « Qui a été prédestiné pour être le Fils de Dieu dans une souveraine puissance. » Le Commentaire ajoute : « La prédestination est la préparation de la grâce, par laquelle Dieu a préparé dès l’éternité des biens, sans qu’ils eussent été mérités, à l’homme Christ et à tous ceux qu’il avoit prévu devoir reproduire exactement l’image de son fils. » Jésus-Christ fait homme, médiateur de Dieu et des hommes, est lui-méme la lumière très-brillante de la prédestination et de la grâce. On lit plus bas dans le Commentaire : « La source elle-même de la grâce nous apparoît dans notre chef, et de lui la grâce se répand dans tous ses membres. » Mais nous devons savoir que ce sacrement a été établi d ’une manière très-convenable pour le salut; parce que, bien qu’il fût possible à Dieu de nous sauver d’une autre manière, il n’y en avoit pourtant pas, dit saint Augustin, qui convînt mieux que celle-ci; car elle convenoit et au réparateur, et à celui qui est réparé, et à la réparation elle-même. Elle convenoit au réparateur, qui devoit qui possunt ejus cognoscere sacramenta, de j { ni Christo, et cunctis quôs præseivit, con-
Ad Ephes.j III : « quibus dicitur : Et revelasti ea parvulis. » | j formes fieri imaginis Filii sui, bona fine Mysterium Christi aliis J meritis præparavit. » Præclarissimum generationibus, filiis hominum non est enim lumen prædestinationis et gratiæ, est ag n itu m, sicut nunc sanctis Apostolis et ipse mediator Dei et hominum homo Chris-Prophetis. » Glossa, ita pleue sicut nunc. tus Jésus. Infra in Glossa : « Apparet ita. Notandum vero, quod sacram entum d o m i- que nobis in nostro capite ipse fons gratiæ, nicæ incam ationis primo fuit ab æ terno a quo in cuncta ejus membra gralia difïhnpræ ordinatum, in veteri lege præ figura- ditur. » Sciendum vero, quod sacramentum tu m, a prophetis præ conizatuni, a sanctis istud congruentissime ordinatum fuit ad patribus desideratum, ab angelo nun tia - salutem hominis, quia licet alius modus tum, in beatissim a Virgine M aria consiim - fuisset Deo possibilis, nullus tamen ira conm atum. De prim o dicitur Proverb., VIII : gru us, ut dicit Augustinus. Congruebal « Ab æ tem o præordinata sum. » Ad Rom., enim ipsi reparatori et reparabili et repara-V : « Qui prædestinatus est Filius Dei in tioni : congruebat reparatori, quem dccevirtute. » Glossa : « Præ destinatio est gra- bat suam sapientiam ostendere, potentiam, tiæ præ paratio, qua ab æ tem o Deus hom i- et bonitatem. Quid autem potius, quam
manifester et sa sagesse, et sa puissance et sa bonté. Qu’y a-t-il en effet de plus parfait que de réunir des extrêmes qui sont à une distance immense l’un de l’autre. Il fallut une grande puissance pour les réunir des éléments disparates, il en fallut une plus grande encore pour les unir à l’esprit créé lui-même; mais il en faut une infiniment grande pour les unir à celui qui est incréé de sa nature, car il y a là une disparité infinie. Mais qu’y a-t-il de plus sage que la réunion du premier et du dernier des êtres; que de combler la distance infinie qui les sépare ; c’est-à-dire que la réunion du verbe do Dieu qui est le principe de tous les êtres avec la nature humaine qui, dans l’oeuvre des six jours, a été de toiitesles créatures créées la dernière? Qu’y at-il de plus bienveillant que de voir le créateur de toutes choses, qui a voulu se communiquer aux choses créées? Cette bonté est très-grande dans son union avec toutes les choses créées; mais la puissance par laquelle.il s’est communiqué aux bons par la grâce a été plus grande encore; et celle par laquelle il s’est communiqué à l’homme Christ en unité de personne, et par suite aux divers genres, a été infiniment grande.
Ce mode de réparation convenoit aussi parfaitement-à celui qui devoit être réintégré dans ses droits; parce que le péché avoit rendu l’homme foihle, ignorant et méchant; il l’avoit aussi rendu inhabile à imiter la vertu divine, à connoître la vérité et à aimer ce qui est bon; ce qui est plus encore, Dieu, par le fait même qu’il s’est fait homme, donne à l’homme la facilité de l’imiter, de le connoître et de l’aimer. Ce mode convenoit aussi parfaitement à notre réparation ou rédemption, puisque le Seigneur sous la forme d’un esclave procure par ce moyen le salut de l’esclave. Mais il nous importe de savoir que, bien que les œuvres de la Trinité soient indivisibles, le Fils seul pourtant s’est incarné. On en voit un exemple dans trois jeunes princonjungere extrema surame distantia ? Ma municavit Christo homini, et per consegna enim potentia fuit in conjunctione dis quens generibus singulorum in unitate pari uni elementorum, major in conjunc personæ. Fuit etiam iste modus congruentione illorum ad spiritum creatum, maxima tissimus ipsi reparabili, quia homo per peccato in unione ad spiritum increatum, ubi catum corruit in infirmitatem ignorantiam, maxima est disparitas. Quid vero sapien- et malitiam, propter quod ineptus factus tius, quam quando ad completionem totius est ad virtutem divinam imitandarn,ad veuniversi fieret conjunctio primi et ultimi, ritatem cognoscendam, et ad bonitatem dihoc est, verbi Dei, quod est omnium prin- ligendam : ideo Deus homo factus est, cipium, et humanæ naturæ, quæ in operi- propter quod se tradidit hominiimilabilem, bus sex dierum fuit ultima omnium crea- cognoscibilem, et amabilem. Fuit similiter turarum? Quid enim benevoientius, quam iste modus congruentissimus nostræ reparaquod creator rerum communicare se voluit tioni, quo Dominus in forma servi procurebus creatis? et hæc benignitas magna rât salulem servi. Sciendum vero, quod lifuit in coujunctione sui cum omnibus re cet opéra trinitatis sint indivisa, tamen rebus, potentia, major quia communicavit se lus Filius incarnatus est : exemplum de bonis per gratiam, maxima quia se com tribus domicellis induentibus tunicam, de cesses (domicelles), qui se revêtent d’une robe, on peut dire de chacune d’elles, que ce que faiti’u ne, l’autre le fait aussi, cependant chacune ne revêt qu’une robe; il en est de même pour ce que nous venons de dire; parce que le mot incarnation n’exprime pas seulement l’œuvre, il exprime aussi le terme de l’œuvre; et, bien que l’œuvre soit commune, le terme toutefois ne l’est pas. Mais il convenoit que le Fils s’incarnât; cette convenance se tire et des propriétés même du Fils, et de celles qui lui sont appropriées ; selon ce qui lui est propre, parce que le Fils est verbe, image, en même temps que fils. L’homme par le péché avoit perdu trois choses : il avoit perdu la connoissance de la sagesse, l’image ou similitude de la gracc, et l’héritage de la gloire ; c’est pourquoi le Verbe a été envoyé, lui qui est image et fils. Il convenoit plus encore qu’il s’incarnât à cause des qualités qui liii sont appropriées, parce que la puissance brille surtout dans l’œuvre de la création, la sagesse dans l’œuvre de la création nouvelle, et la bonté dans l’œuvre de la récompense.
En second lieu le sacrement de l’incarnation du Seigneur fut figuré dans l’ancienne loi. L’Apôtre dit à cette occasion, I, Cor., chap. X : « Toutes les choses qui leur arrivoient, étoient figurées. » Saint Bernard, en parlant des diverses figures de Jésus-Christ, s’exprime ainsi : « La manne est tombée du ciel, que ceux qui ont faim se réjouissent; le raisin de la vigne du ciel s’est précipité sur la terre, que ceux qui sont altérés se réjouissent; l’huile s’est répandue, que ceux qui sont malades soient dans la joie ; Dieu a répandu sur la terre le souffle de la vie, que ceux qui étoient morts revivent; la pierre s’est détachée des flancs de la montagne, que les orgueilleux soient dans la crainte; la source des ablutions est ouverte, que les pécheurs viennent y recouvrer leur beauté première ; c’est le Seigneur qui a fait cela, et c’est une merveille à nos yeux. » C’est aussi ce que virent Moïse dans quibus dici potest, quicquid facit una, fa- tia, et in opere retributionis bonitas. Secit et alia, una tamen sola induit tunicam, cundo sacramentum dominicæ incamatioita in prôposito : quia incamatio non solum nis fuit in veteri lege præfiguratum. Unde dicit operationem, sed etiam terminum dicitur I C o r î n t h X : a Omnia in figura operationis : sed licet operatio sit commu- contingebant illis. » Unde Bemardus, de niSj non tamen terminus. Fuit autem con- diversis Christum figurantibns, dicit sic : gryum Filium incarnarï, quæ quidem con- « Manna de cœlis descendit, gaudeant esugruitas altenditur et secundum propriaFi- rientes : de vinea cœli botrus erupit, gaufii, et secundum appropriata : secundum deant sitientes : oleum effusum est, gaupropria; quia Filius est verbum, imago, et deant ægrutantes : inspiravit Deus spiracufilius : homo vero per peccatum tria perdi- lum vitæ, reviviscant morientes : lapis de derat, scilicet cognitionem sapientiæ, simi- monte præcisus est, timeant superbientes : litudinem gratiæ, et hæreditatem gloriæ, fons ad ablutionem paret, redeant prævariideo missum est verbum, imago, et lilius. catores, a Domino1 factum est istud, et est Secundum appropriata etiam magis conve- mirabile in oculis nostris. » Idem, quod nit, quia in opere creationis relucet præci - Moysi monstratum est in rubo et igne, pue potentia, in opere recreationis sapien- Aaron in virga et flore, Gedeoni in vellere VI.
Le buisson ardent, Aaron dans sa verge qui fleurit, Gédéon dans la toison couverte de rosée. Salomon le vit aussi d’une manière claire dans la femme forte et dans son prix; Jérémie l’annonce d’une manière plus claire encore en parlant de la femme et de l’homme ; enfin, Isaïe l’annonce très-clairement en parlant de la Vierge et de Dieu. Or, il convenoit que Jésus-Christ fût figuré à l’avance. Premièrement, parce qu’il est naturel à l’homme d’arriver par les choses sensibles à la connoissance des choses intellectuelles. L’Apôtre dit, Rom., ch. I : u Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde, etc... » Saint Denis ajoute dans le premier chapitre de la Hiérarchie céleste : « Le rayon de la lumière divine ne peut luire qu’autant qu’il est caché sous divers voiles sacrés, et par analogie; c’est-à-dire qu’autant qu’il est renfermé sous les différentes figures de l’écriture sainte qui le représentent. » C’étoit en second lieu une chose convenable, afin que des faits plus étonnants fissent croire ce mystère admirable. On lit dans saint Luc, chap. II : « Il n’y a pas de parole impossible en Dieu. » Saint Augustin ajoute : « Que le Juif incrédule me dise comment une verge sèche fleurit, poussa des feuilles et produisit des fruits, et moi je lui dirai comment a conçu la Vierge et comment elle a enfanté. » C’étoit en troisième lieu une chose convenable, afin d’empêcher les infidèles et les indignes de connoltre les divins mystères. Il est écrit dans Isaïe, chap. XLV : « Vous êtes vraiment un Dieu caché; » et dans saint Matthieu, chap. IX : « Vous avez caché ces mystères aux sages et aux hommes prudents, et vous les avez révélés aux petits; » le Commentaire ajoute : a C’est-à-dire aux humides ; » on lit encore plus bas : a Oui mon père, je vous en rends gloire, parce qu’il vous a plu qu’il en fût ainsi. » Le Commentaire grec ajoute : « Ces paroles nous donnent un exemple d’humilité ; elles nous apprennent à ne pas discuter témérairement sur la vocation des autres, et à ne pas présumer qu’ils sont et rnre. Hoc aperte vidit Salomon in forti -rabiliorafacta, Luc., II : « Non erit imposmulierc, et ejns pretio, apertius præcinit sible apud Deum onme verbum. :> Augus-Jcrerriias de feemina et viro, aperlissiine tin ns : cr Dicat mihi Judæus incredulus, Isaias in Virgine et Dcn. Fuit autem conve quemadmodum virga arida fioruit et fronnions Christum præligurari. Primo, quia duit, et nuces protulit, et ego dicam illi connaturale est homini, ut per sensibilia quemadmodum Virgo concepit etpeperh.» deveniat in cognitionem mtnlligibilium. Tertio, ut iniidelibus et indignis divma Ad Rom., 1 : « Invisibiha Dei a creatura nrysteria occultarentur. Isa., XLV : «Vere mundi per ea quæ facla sunt, intellecta tu es Deus absconditus. » M a tih., U : conspiciuntur, » etc. Dionvsius, I Cœlest. « Abscondisti hæc a sapientibus, el prurien-Hierarch : « Neque possibile est aliter lu- tibus, et revelasti ea parvulis. » fïlossa, id cere divinum radium, nisi varietate sacro- est humilibus, et sequitur ibidem : « Ita rum velaminum analogice circumvelatum, Pater, quoniam sic fuit placitum ante te, » id est inclusum diversis figuris sacræ Scrip- ubi dicit Græcus : Iïis verbis excmpla huturæ ipsum repræsentantrhus. » Secundo, militatis accipimus, 11e temere discutere ut mirabili nrçsterio fidem præberent mi- de aliorum vocatione, aliorumquc repulrepoussés; puisque ce qui a plu au juste 11 e peut pas être injuste. »
Troisièmement, les prophètes annoncèrent à l’avance le sacrement de l’Incarnation du Seigneur, c’est pour cela qu’il est dit dans saint Luc, chap. I : « Béni le Seigneur, etc.... » On lit encore un peu plus bas : « Comme il a parlé par la bouche des saints. » Mais il convenoit que Jésus-Christ fût annoncé à l’avance par les prophètes. Premièrement, il convenoit qu’il en fut ainsi, afin de publier au loin sa gloire. On lit dans Isaïe, ch. XLIV : « Nous publions ses louanges jusqu’aux extrémités de la terre; » le Commentaire ajoute : « C’est-à-dire la gloire du juste doit être publiée, la gloire du juste, c’est-à-dire de Jésus-Christ qui justifie tous les hommes. » « La gloire, fût saint Augustin, est la connoissance claire jointe à la louange. » Les prophètes firent connoilre le Christ aux hommes d’une manière si claire et si digne d’être louée, que tous ceux qui précédèrent sa venue sur la terre et tous ceux qui la suivirent criaient : « Gloire au fils de David au plus haut des deux ; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. » Il étoit en second lieu nécessaire qu’il en fût ainsi pour consoler ceux qui l’attendoicnl. On lit au livre des Proverbes, ch. XIII : « L’espérance différée afflige l’ame ; » et le Commentaire ajoute : « Soit parce que les biens sont différés, soit parce que les maux surviennent. » Mais les saints pères mirent toute leur espérance dans l’avéneraenl du Seigneur, bien plus, le retard de cet avènement les affligeoient; ce qui fait qu’il convenoit que les prophètes les consolassent. Il est écrit dans Isaïe, chap. XXXV : « Apprenez, fortifiez-vous, vous qui êtes foibles; » c’est-à-dire, espérez et ne craignez pas. Il convenoit en troisième lieu qu’il en fût ainsi pour qu’on se préparât dignement à cet avènement. Le prophète Amos dit, chap. XLI : « Préparez-vous à l’avènement de votre maître; » et le Commentaire ajoute : « Afin de recevoir avec empressement votre libérateur, qui vient à vous par le mystère de l’Incarnation. »
sione præsumamus, quomam injustum esse clamabant : « Osaima in excelsis Filio Danu» potest quod plncuit justo. Tertio, sa- vid, benedictus qui venit in nomine Domicramenlum Dominical incarnationis fuit a ni. » Secundo, propter expectantinm conpropbetis præcouizatinn, unde dici tu r Luc., solationem, P rov., XIII : « Spes quæ dif-I: « Reneclictus Dominus, » etc. Et sequi- fertur, affligit animam, » Glossa : « Tum tur il» : « Sicut locutus est per os sancto- propter, dilationem bonorum, tum propter rum. » Fuit convenions autem Christum a illationem malorum. » Sancti vero patres toprophelis præconizari. Primo, propter ip- tam spem posuerunt in adventum Domini, sins gloriæ dilalationem, Isa., XLIV : « A ideo ex ejus dilations affligebantur, propfin il >us lerræ laudes annuntiamus, » Glossa, ter quod convenions fuit eos prophetas idest, prædicari gloriam justi, id est glo- consolari, Isa., XXXV : « Discile, pusillariam Christi onmes justilicantis. Âugusti- nimes confortamini. » Glossa, in spe, et nonus : « Gloria est clara cum laude notitia.» iite timere. Tertio, propterca condignam Per prophetas Christus laudabiliter claruit præparationem, Am os, IV : « Præparare in in notitia hoimnura, ita ut omnes qui præ- occursum Domini tui » Glossa : « Ut veteribant ejus adventum et sequebantur, niente ad te per mysterinm incarnationis, Quatrièmement, les saints patriarches soupirèrent après le sacrement de 'l'Incarnation du Seigneur ; ce qui fait que le prophète Aggée dit, chap. II : « Le désiré des nations vient. » Saint Augustin dit : « Les saints patriarches de l’ancienne loi savoient que Jésus-Christ devoit venir, et tous ceux dont la vie étoit pieuse disoient : 0! si je vivois encore quand il naîtra ! 0 ! si mes yeux voyoient ce que je crois et qui est écrit dans les saintes Ecritures! » Il y a trois causes pour lesquelles ils le désiroient avec tant d’ardeur. La première de ces causes qui le leur faisoit désirer, c’étoit le débordement des misères humaines qui pesoient sur eux ; et c’est pour cela qu’il est écrit, Psaume XVII : « J’ai imploré le Seigneur dans mes tribulations, et il a exaucé ma voix de son saint temple ; » le Commentaire ajoute : « C’est-à-dire de son corps qui devoit naître, et par l'incarnation duquel nos vœux ont été exaucés. » On.lit dans l’Exode, chap. IV : « Je vous conjure, Seigneur, envoyez celui que vous devez envoyer. Voyez l’affliction de votre peuple, venez comme vous l’avez promis et délivrez-nous. » Il faut observer ici que l’affliction et la délivrance du peuple d’Israël sont la figure de l’affliction et de la délivrance du genre humain tout entier. La seconde de ces causes, c’étoit parce qu’ils désiroient l’abondance de la paix intérieure et extérieure qui surabondèrent à son avènement; et il est écrit à cette occasion, Psaume LXXI : « La justice paraîtra de son temps avec l’abondance de la paix; » c’est-à-dire, ajoute le Commentaire : a La paix subsistera jusqu’à ce que, après la destruction de la mort, il n’y ait plus de lune, c’est-à-dire la chair cesse de mourir. » On lit dans le Cantique des Cantiques, chap. I : « Qu’il me couvre des baisers de sa bouche. » Le baiser est le signe de la paix. L’épouse demande donc l’incarnation du Eils de Dieu, qui est comme l’avant-goût de notre union avec Dieu : ainsi que le dit la Glose, c’est dans cette union que consiste la paix de avide suscipias libérât orem. » Quarto sa Domine, mitte quem missurus es. Vide afcramentum dominicse incarnationis fuît a flictionem populi tui, sicut locutus es, veni, sanctis patribus desideratum, unde dicitur et libéra nos. » Ubi notatur, quod afflictio Aggei, II : « Venit desideratus cunctis et liberatio populi tsraelitici fuit figura afgentibus, » Augustinus : « Sciebant anti- flictionis et liberationis totins humani gequi sancti patres Christum esse venturum, neris. Secundo, propter abundantinm pacis et omnes qui pievivebant, dicebant : 0 si internæ etexternæ, qua in ejusadventusuhic me inveniat iila nativitas? o si quod perabundaverunt, unde in Psalm, LX'XI : credo in Scripturis sanctis, videam oculis « Orietur in dielms ejus justitia, el abunmeis? » Sunt autem très causæ propter dantia pacis. » Glossa, id est, Pax erit doquas in tantum desiderabant. Primo, prop nec morte destrneta jam non sit luna, id ter inundantia terrenæ miseriæ quam sus- est carnis tnortalitas. C ant., I : « Osculetinuerunt. Unde in P salm. XVII : « In tri- tur me osculo oris sui. » Osculum enim est bulatione mea invocavi Dominum, et ex- pacis signum. Petit ergo sponsa.incarnatioaudivit de templo sancto vocem meam. » nem Filii Dei, quæ est quasi prælibatio Glossa, id est, de venturo Christi corpore, conjunctionis nostræ ad Deum, ut dicit in cujus incamatione effectum exauditionis Glossa, in qua quidem conjunctione pax CGüsecuti sumus, Exod., IV : a Obsecro, cordis nostri consistit. Tertio, propter afcœur. Troisièmement, ils.désiroient qu’il en fut ainsi afin d’augmenter la joie intérieure qu’ils goûtèrent à l’avance. On lit dans Baruch, chap. IV : « Jérusalem, regarde à l’Orient, et considère la joie que Dieu t’envoie. » Les saints pères en voyant cette joie en savourèrent à l’avance les douceurs. Il est écrit dans saint Jean, chap. VIII : « Abraham votre père a tressailli de joie pour voir mon jour,'il l’a vu, et il s’en est réjoui; » le Commentaire ajoute : « Il comprit le jour de mon incarnation. » « Quelle n’est pas, dit saint Augustin, la joie du cœur qui voit le Verbe demeurer la splendeur du Père et briller en même temps dans les ames pieuses, qui le voit demeurer comme Dieu dans le Père, et pourtant à un moment donné se revêtir de la chair sans quitter le sein du Père? » « Quel est celui de nous, dit saint Bernard, à qui la manifestation de cette grâce donnera autant de joie que la promesse seule de cette même grâce en procura aux anciens pères?
Cinquièmement, le sacrement de l’incarnation du Seigneur fut annoncé par l’ange. C’est pour cela qu’il est écrit dans saint Luc, chap. I : « L’ange Gabriel fut envoyé. » Quant à cette annonciation, nous allons ici observer par ordre trois choses ; ce sont l’acte de la mission, le mode de l’apparition, et l’ordre de l’exécution. La première de ces choses est exprimée par ces mots : « Gabriel est envoyé. » Nous devons ici remarquer trois choses : ce sont la dignité d’un si grand messager, la profondeur d’un si grand mystère, et la convenance de ce même grand mystère. Et d’abord l’ange est envoyé, l’ange est en effet la plus digne des créatures, parce que de toutes les créatures, c’est lui qui a le plus de ressemblance avec le Créateur; ce qui fait qu’il est dit du premier ange dans Ezéchiel, chapitre XXVIII : a Vous étiez le sceau de la ressemblance, etc..., » et'le Commentaire ajoute ici : « Plus leur nature est subtile, plus aussi ils sont l’image fidèle de flaentiam lætitiæ internæ, quam prægus- promissio? » Quinto, Dominicæ incarnatiotaverunt j Baruch, IV : « Gircumspice Hie- nis sacramentum füit ab angelo nuntiatum. rusalem ad orientem, et vide jucunditatem Unde dicitur Luc., I : « Missus est Gabriel quæ veniet tibi a Deo tuo. » Hanc jucun angelus. » Circa hanc vero annuntiationem ditatem sancti patres videndo prægustave- tria per ordinem sunt notanda, videlicet runt, Joan., VIII : « Abraham pater vester actus missionis, modus apparitionis, et ordo exullavit ut videret dicm meum, vidit et executionis. Primum tangitur ibi : Missus gavisus est, » Glossa : « Intellexit diem in- est Gabriel : ubi tria notare debemus, videcamationis meæ. » Augustinus : « Quale licet tanti nuntii dignitatem, tanti mysteautem gaudium fuit cordis videntis ver rii profunditatem, et tanti mysterii conbum manens, splendorem Patris piis men- gru^tatem. Primum ibi : Angélus est mistibus refulgentem, apud Patrem manentem sus. Est enim angelus dignissima creatura-Deum, et aliquando in carne venturum, rum, eo quod inter creaturas creatori suo non de Patris gremio recessurum? » Ber- similior invenitur, unde dicitur de primo uardus : « Oui uamque nostrum ingérât Angelo, Ezech., XXVIII : « Tu signaculum tantum gaudium hujus gratiæ exhibitio, similitudinis, » ubi dicit Glossa : « Quanto quantum in veteribus accenderat sola ejus in eis natura est subtilior, tanto invenitur Dieu. » Mais Gabriel étoit du nombre des archanges; par conséquent, il étoit revêtu d’une grande dignité. « Ce ne fut pas, dit saint Grégoire, un ange quelconque qui fut député vers la bienheureuse Vierge, mais ce fut l’archange Gabriel qui fut envoyé vers elle. » Il falloit que ce fût un des anges les plus élevés qui vint annoncer ce mystère, car en l’annonçant il fit connoître le plus profond de tous les mystères. La seconde de ces choses nous est insinuée par le mot même de Gabriel, qui veut dire, force de Dieu. « Gabriel, dit saint Grégoire, fut envoyé à Marie, parce qu’il est considéré comme la force de Dieu. » Il venoit, en effet, annoncer celui qui a daigné, pour combattre les puissances de l’air, se montrer aux hommes sous les dehors les [dus humbles. C’est de lui qu’il est dit, Psaume XXIII : « Ouvrez les portes, etc...; » et un peu plus bas : «. Quel est ce Roi de gloire? » C’est véritablement un mystère profond, et, comme le dit saint lean Damascène, « il nous y fait connoître à la fois sa bonté, sa justice, sa sagesse et sa puissance. Il nous fait connoître sa bonté, lorsqu’au lieu de mépriser la foiblesse du Psalmisle lui-m èm e, ses entrailles s’émeuvent à la vue de sa chute, et il lui tend la main. Nous y voyons aussi éclater sa justice, parce qu’il ne donne pas à l’homme qui avoit été vaincu de triompher d’un autre tyran, mais qu’il le rend vainqueur de celui qui l’avoil réduit en servitude par le péché. Nous y voyons aussi éclater sa sagesse, car il y résout d’une manière très-convenable la question la plus difficile. Sa puissance ou sa vertu sans bornes s’y manifeste aussi, car il n ’y a rien de plus difficile que de faire Dieu homme. » La troisième chose que nous y voyons, c’est que l’ange est envoyé de Dieu. « C’est Dieu qui a établi toutes les puissances qui sont sur la terre, » dit l’Apôtre aux Romains, chap. XIII. On lit au livre de la Sagesse, chap. VIII : « La sagesse atteint avec force depuis une extrémité jusqu’à l’autre, et elle dispose tout avec imago Dei in eis magisexpressa. » Gabriel dicit Damianus, monstratur simul boni las autem fuit de numéro archangelorum, ideo et justitia et sapientia et potentia. Donitas magnæ dignitatis fuit. Gregorius : « Ad quidem, quam non despexit proprii psal-Mariam Virginem non quilibet angelus, matis infirmitatem, sccl ejus viscera comsed Gabriel archangelus mitlitur. » Ad hoc mota sunt in ipso cadente, etmanum por~ quippe mysterium summum angelum ve- rexit. Justitia, quia hodie victo non alium nire dignum fuit, qui summum omnium fecit vincere tyraunum, sed qncm qui innuntiavit. Secundum vero innuitur in dam per peccatum m servitutein redegit, verbo, Gabrielis, quia inlerprctalur forti- hunc rursus victoiom fecit. Sapientia, tudo Dei. Gregorius. « Ad Mariam Gabriel quum invenit diflicil'.imi solutionem dcccnmittitur, quia fortitudo Dei notatur. » Il tissimam. Potentia, sive virtus inllniu, ium quippe nuntiare voniebat, quia ad de- qnia nihil major quam Deum hominem beïlandum acreas potestates humilis appa- fieri.Tertium ibi : A Deo. «Quæcnim a Don rere dignatus est, de quo per Psalrnistam sunt, ordinata sunt, »> A d Rom., XII!. « Atdicitur, Psalm. XXIII : « Tollite portas, » tingiL enim a fine usque ail finem iortiU’ietc. et infra: « Quis est iste rex gloriæ? » {Sap. VIII), et disponit omnia suaviter. » Révéra profundum mysterium, in quo, ut Glossa : Ab æterno usque in æternum ubidouceur ; » a d’une éternité à l’autre, dit le Commentaire, elle fait partout et d’une manière parfaite toutes choses; » la fin, en effet, est le signe de la perfection.
De fait, ce mystère convient parfaitement. D convient en effet aux dispositions divines au moyen desquelles les dons célestes arrivent jusqu’à l’homme par l’intermédiaire des anges. Saint Denis, dans le chapitre quatrième de la Hiérarchie céleste, dit que les essences célestes se replient d’abord sur elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles reçoivent l’illumination, et qu’elles nous transmettent ensuite par elles-mêmes les manifestations divines sur nous ; » et il ajoute peu après, « que les anges enseignèrent d’abord le divin mystère de l’humanité de Jésus-Christ, et qu’ensuite la science de la grâce vint à nous par eux. » Ainsi donc ce fut l'ange Gabriel qui instruisit le prophète Zacharie, et qui lui annonça que Jean naîtrait de lui par la grâce divine contre toute espérance ; il annonça aussi à Marie comment s’opérerait le mystère de l'incarnation divine ; c’étoit un autre ange qui instruisoit Joseph; c’étoit un autre ange encore qui évangélisoil les bergers, il étoit accompagné de la multitude de l’année céleste qui chanloil à ceux qui étoient sur la terre, avec l’expression la plus parfaite de la louange, cette doxologie, c’est-à-dire cette gloire ; car doxologie veut dire gloire.
Ce sacrement de l’incarnation convient aussi à la réintégration de l'humanité dans ses droits. Le vénérable Bède dit à cette occasion : « Ce fut assurément un bien digne commencement de la rédemption de l’homme, que la mission de l’ange de la part de Dieu auprès de la Vierge, qui devoit être consacrée à l’enfantement divin, puisque la femme fut la première la cause de la perdition de l’homme, lorsque le démon lui envoya le serpent pour la tromper par l’esprit d’orgueil.» Il convient aussi à la perfection delà virginité, et c’est ce qui fait dire à saint Jérôme : « Il convient bien que l’ange soit envoyé vers la Vierge, parce que la virginité est unie aux anges, et que vivre dans la chair sans pour cela vivre de la chair, n’est pas une vie terrestre, mais Lien une vie céleste. » Le mode d’apparition des anges est de trois espèces, suivant qu’ils se manifestent de trois manières : il est intellectuel, figuré ou corporel. D’après le premier mode, on voit l’ange dans sa propre substance, et c’est de cette manière qu’on les verra dans le ciel. D’après le second mode, on les voit sous certaines figures ou ressemblances des êtres corporels, et c’est ainsi qu’il apparut en songe à Joseph, S. Matthieu, chap. II. D’après le troisième mode, il apparoit revêtu d’un corps, et c’est sous cette forme qu’il se montra à la bienheureuse Vierge. Saint Augustin, parlant au nom de la bienheureuse Vierge, dit : « L’archange Gabriel vint à moi, la face étincelante, les habits resplendissants, la démarche admirable. » Saint Ambroise, expliquant ces paroles de saint Luc, chap. I : « Elle se troubla à la parole de l’ange, » dit : « C’est le fait des vierges de se troubler et de s’effrayer toutes les fois qu’un homme les aborde ; elles craignent toute espèce d’entretiens avec les hommes. » Tout ceci prouve que l’archange Gabriel apparut sous la forme corporelle. Mais il convenoit que cette apparition eût lieu de la sorte, soit pour prouver l’incarnation invisible de Dieu, par] laquelle le Fils de Dieu s’est manifesté dans la chair, et qu’avoient eu pour objet toutes les apparitions de l’ancienne loi ; soit encore parce que la bienheureuse Vierge ne devoit pas seulement concevoir Dieu dans son esprit», mais qu’elle devoit aussi le concevoir dans son sein. U convenoit encore que ses sens corporels fussent favorisés de la vision de l’ange, pour lui donner peut-être la certitude plus grande de ce qu’on lui annonçoit, parce que nous saisissons avec plus de certitude ce que nous voyons de nos propres yeux que ce dont nous nous formons l’image. Et saint Chrysostôme dit à cette occasion, que « ce ne fut pas en songe, mais bien cognata est angelis virginitas, quiain carne nes viri ingressus pavere, et omnes viri afpræter carnem vivere, non est terrena vita, fatus vereri. » Exhis apparet Gabrielem arsed célestis. Modus angelicæ apparitionis changelum apparaisse in visu corporali. est triplex secundum triplicem visionem, Fuit autem talis apparitio conveniens, tum scilicet intellectualem, imaginariam, et ut ostenderetur incarnatio invisibilis Dei, corporalem. Primo videtur in propria sub unde et omnes apparitiones veteris legis ad stantia, et iste modus erit in patria. Se hanc ordinantur, qua Filius Dei in carne cundo modo videtur sub quibusdam figuris apparuit : tum etiam quia beata Virgo non et similitudiidbus rerum corporalinm, et solum in mente, sed etiam in ventre Deum sic apparuit Joseph in somnis. U a tth,, II : erat conceptura. Congruum etiam fuit, ut Tertio modo apparet in assumpto corpore, ejus sensus corporei angelica visione foveet rie apparuit beatæ Yirgini. Augustinus rentur ; tum etiam propter certitudinem in persona ‘beatæ Virginis : a Venit ad me ejus quod annuntiabatur, quia certins com-Gabriel archangelus facie rutilans, veste prehendimus ea quæ sunt oculis subjecta, coruscans,incessu mirabilis.» Ambrorins su quam illa quæ imaginamur. Unde Chrysosper illud Lus., I : « Turbata est in sermone tomus dicit, quod angelus non in somnis, angeli. Trepidare virginum est, et ad om sed visibiliter beatæ Mariæ Virgini appavisiblement que l’ange apparut -à la bienheureuse Vierge Marie ; comme elle reçut de l’ange une communication très-importante, l’issue d’un événement si important exigeoit une vision solennelle. » Quant à ce que dit saint Augustin, que « la vision intellectuelle est plus noble que la vision corporelle, » il faut l’entendre dans ce sens, si cette vision est seule; mais la bienheureuse Vierge ne perçut pas seulement la vision corporelle, elle fut aussi illuminée intellectuellement, et c’est ce qui rendit cette vision plus noble. Cette vision eut été aussi très-noble, si elle eût vu la substance même de l'ange, mais l’état de la vie présente ne le supportait pas.
L’ordre de l’exécution est convenable lui aussi, car l’ange aborda la Vierge en la saluant, en second lieu, comme elle étoit troublée, il la consola, troisièmement il lui insinua la conception et la manière dont elle s'opérerait. La première de ces choses nous fait connoître l’excellence de cette Vierge ; la seconde nous montre son vif désir de voir le salut du genre humain s’opérer ; la troisième met sous nos yeux la magnificence de la piété divine. Il y est d’abord dit : « Je vous salue pleine de grâce. » Saint Jérôme ajoute : « Elle en étoit vraiment pleine, parce que les autres ne la reçoivent que partiellement; mais Marie en fut au même instant complètement inondée. » Elle étoit vraiment pleine de grâce, puisque par elle toute créature a été inondée comme une pluie abondante du Saint-Esprit. Saint Bernard dit : « Tous reçoivent de sa plénitude, celui qui est malade en reçoit la guérison, celui qui est captif est racheté par elle, l’affligé en obtient la consolation, le pécheur le pardon, le juste la grâce, les anges la joie, la Trinité entière la gloire, le Fils de l’homme reçoit d’elle la substance de la chair humaine. » Le même saint ajoute : « Dans son sein réside la grâce de la divinité, dans son cœur la grâce de la charité, dans sa bouche la grâce de l'affabilité, dans ses mains la grâce de la ruit : unde quia magnam valde ab angelo scilicet quam habuit pro salute humani accepit revelationem, exigebat tantæ rei generis : in tertio, divinæ pietatis magnifieventus visionem solemnem. Quod autem centia. Primum ibi : Ave gratia plena. dicit Augustinus, quod visio intellectualis Hieronymus : « Vere plena, quia cæteris sitnobilioi* quam corporalis, intelligendum per patres præstatur : Mariæ vero simul se est si fuerit sola, Virgo beata non solum totam infudit gratiæ plonitudo. Vere grapercepit visionem corporalem, sed etiam tia plena, per quam velut largo Spiritus intellectualem illuminationem, unde talis sancti imbre superfusa est omnis creatura. » apparitio nobilior fuit. Fuisset tamen no- Bernardus : « De plenitudine ejus recibilissima, si angelum in sua substantia vi- piunt universi, æger curationem, captivus disset, sed hoc non. patiebatur status vitæ redemptionem, tristis eonsolationem, pechujus. Ordo executionis fit congruus, nam cator veniam, justus gratiam, angeli lætiprimo aggressuR est ipsam Virginem salu- tiam, tota Trinitas gloriam, Filius hominis tando, secundo turbatam consolando, tertio humanæ carnis substantiam. » Idem : conceptum et modum conceptus insinuan- « In ventre gratia divinitatis, in corde do. In primo, ostenditur Virginis excellen- gratia charitatis, in ore gratia affahilitatis, tia : in secundo, ejus desiderii vehementia, in manibus gratia miscricordiæ et largitamiséricorde et des largesses. » Les paroles qui suivent sont celles-ci : Le Seigneur est avec vous; » et saint Jérôme ajoute : « Le Seigneur étoit déjà avec elle, puisqu’il lui envoyoit l’ange et que le Seigneur précède son messager. » Saint Augustin met ces paroles dans la bouche de l’ange : « Le Seigneur est avec vous plus qu’il ne l’est avec moi. Il est lui-méme dans votre coeur, mais qu’il soit dau3 votre sein, qu’il remplisse votre ame, qu’il remplisse votre sein. » Saint Bernard dit : « Ce n’est pas seulement le Fils de Dieu qui est avec vous, lui que vous revêtez de la chair qu’il prend en vous, mais le Saint-Esprit réside aussi en vous, et c’est par lui que vous concevez. » Les paroles qui suivent sont celles-ci : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes ; » seule, plus que toutes les autres, dit le texte grec. «Toute la malédiction déversée sur le genre humain par la faute d’Eve, est effacée, dit saint Jérôme, par les bénédictions répandues sur Marie. » U faut observer que les femmes étoient soumises à une triple malédiction, c’éloit la malédiction du déshonneur auquel étoit soumises celles qui n’nvoient pas d’enfants ; aussi Rachel dit-elle au livre de la Genèse, chap. XXX : « Le Seigneur a effacé mon opprobre ; » c’étoit la malédiction du péché, pour celles qui concevoient; aussi David dit-il, Psaume L : «Voici que j ’ai été conçu dans l'iniquité ; » c’éloit la malédiction du châtiment auquel étoient soumises celles qui avoieut des enfants; on lit en effet dans la Genèse, chap. II : « Tu enfanteras dans la douleur. » Mais elle est seule bénie entre toutes les femmes, celle en qui la fécondité est unie à la virginité, en qui à la fécondité se trouve jointe la sainteté dans la conception, et en qui se trouve unie à la sainteté dans l’enfantement, la joie. Ce qui précède prouve par conséquent l’excellence de cette Vierge, soit parce qu’elle fut comblée de grâces plus abondantes, soit parce qu’elle fut honorée de la présence divine, soit encore à cause des bénédictions abondantes dont elle fut comblée.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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