De l’éternité du monde, contre les murmurateurs · Saint Thomas d'Aquin
De l’éternité du monde, contre les murmurateurs
Dans l’hypothèse que le monde n’a pas toujours existé, contrairement à l’opinion erronée de quelques philosophes, ainsi que nous l’enseigne la religion catholique, et qu’il a eu un commencement, comme l’atteste l’Ecriture sainte, qui ne peut pas se tromper, on fait une objection, savoir, s’il a pu toujours exister. Afin d’y répondre, il faut dire d’abord ce que c’est que le monde, en quoi nous nous accordons avec nos adversaires et quels sont les points qui nous séparent. Car si on prétend que Dieu n’est pas le seul être éternel, mais qu’il peut y avoir quelque chose que Dieu n’ait point créé et qui ait existé de toute éternité, c’est une erreur épouvantable, non-seulement aux yeux de la foi, mais même des philosophes qui déclarent et qui prouvent que tout ce qui existe, ne peut être, s’il n’a pas été créé par celui qui possède, par dessus tout et en vérité, l’Etre par excellence. Mais si l’on veut dire qu’il y a quelque chose d’éternel et cependant produit par Dieu, selon toutes les perfections qui sont en lui, c’est ce qui reste à examiner. Que si on soutient que cette proposition ne peut être vraie, on dira ou que Dieu n’a pas pu faire un être qui a toujours existé, ou que cela n'a pas pu être, quand même Dieu auroit pu le faire. Tout le monde est d’accord sur le premier point, savoir, qu’à raison de sa puissance infinie, Dieu a pu faire que quelque chose
OPUSCULUM XXVII, E j ü SDEM DOCTORIS, DE ÆTERN1TATE MUNDI, CONTRA MURMURANTES.
ait toujours existé. Il reste donc à examiner s’il est possible que quelque chose, en dehors de Dieu, ait pu toujours être. Si on soutient que cela n’a pas pu se faire, on ne peut l’entendre que de deux manières, ou avoir deux raisons de juger ainsi, savoir ; à cause de l’opposition d’une puissance passive, ou à cause de l’opposition de ces deux idées. Dans le premier sens, on pourrait dire, qu’avant que l’ange eût été créé, la création de Fange n’étoit pas possible, puisque son être n’avoit été précédé d’aucune puissance passive, puisqu’il n’a pas été tiré d’une matière préexistante ; et cependant Dieu pouvoit créer l’ange et faire qu’il fût ange, puisqu’il l’a créé et qu’il a été ange. En l’entendant dans ce sens, il faut dire simplement, selon la foi, que ce qui a été fait par Dieu, n’a pas existé toujours : parce qu’admettre cette supposition, seroit admettre l’existence éternelle d’une puissance passive, ce qui est une hérésie. Il ne s’ensuit pourtant point que Dieu ne puisse pas faire qu’un être ait toujours été. Dans le second sens, on dit que cela ne peut avoir lieu par opposition d’idées, comme l’affirmation et la négation ne peuvent être vraies en même temps, quoique Dieu puisse faire que cela existe, comme quelques-uns le prétendent. D’autres disent qu’il ne le peut pas, parce que cela n’est rien. Cependant il est évident qu’il ne peut pas faire qu’il en soit ainsi, parce que les deux propositions se combattent. Si l’on veut soutenir que Dieu peut faire que cela existe ainsi, cette proposition n’est point hérétique, bien qu’elle soit fausse à mon avis, comme il y a contradiction à dire que le passé n’a pas été. C’est pourquoi saint Augustin dit dans son traité contre Fauste : « Celui qui dit, si Dieu est tout-puissant, qu’il fasse que le passé n’ait pas été, ne fait pas attention qu’il dit: si Dieu est tout-puissant, qu’il fasse que ce qui est vrai, en tant-que vrai, devienne faux. » Et cependant de grands personnages semper fuerit, considerando poten- non sequitur, quod Deus non possit facere, tiam ipsius infinitam. Restât igitur videre, ut fiat semper aliquod eus. Secundo modo utrum possibile srt aliquid fieri quod sem dicitur per repugnantiam intellectuum atiper fuerit. Si autem dicatur quod hoc non quid non posse fieri, sicut non potest fieri potest fieri, hoc non potest intelligi nisi ut affirmatio et negatio siut simul ve ra, duobus modis, vel duas causas veritatis quamvis Deus hoc possit facere, ut quidam habere, scilicet vel propter remotionem dicunt. Quidam vero dicunt quod nec Deus potentiæ passivæ, vel propter repugnantiam potest hujusmodi facqre, quia hoc nihil est. intellectuum. Primo modo posset dici quod Tamen manifestum est quod non potest antequam angelus sit factus, non poterat facere ut hoc fiat, quia positio qua ponitur angelus fieri, quia non præcessit ad ejus esse, destruit seipsam. Si tamen ponatur esse aliqua potentia passiva, cum non sit quod Deus hujusmodi potest facere ut fiat, factus ex materia præjacenti, tamen Deus positio non est hæretiea, quamvis, ut credo, poterat facere angelum, et poterat facere ut sit falsa, sicut quod præteritum non fuerit, angelus fieret, quia fecit et factùs est. Sic includit in se contradictionem : unde Auergo intelligendo, simpliciter concedendum gustinus in libro Contra Faustum : « Quisest secundum fidem, quod non potest cau- quis ita dicit : Si omnipotens est Deus, satum a* Deo semper esse, quia hoc ponere, faciat ut quæ facta sunt, facta non fnerint, esset ponere potentiam passivam semper non videt hoc se dicere : Si omnipotens est, fuisse, quod hæreticum est. Tamen ^ex hoc faciat ut ea quæ vera sunt, eo ipso quod nages, mûs par un sentiment de piété, ont soutenu que Dieu pouvoit faire que le passé ne fût point passé ; et pourtant ils n’ont point été taxés d’hérésie.
Il faut examiner s’il y a contradiction dans ces deux idées, savoir : qu’un être ait été créé de Dieu et qu’il soit, en même temps, de toute éternité. Quoi qu’il en soit, ce n’est point une hérésie de dire, que Dieu peut faire qu’un être qui a été créé a toujours été. Je crois pourtant que s’il y avoit opposition d’idiômes, cette proposition seroit fausse et contradictoire. Que s’il n’y a pas contradiction dans les termes, non-seulement elle est fausse, mais le contraire seroit impossible, et ce seroit une erreur de le nier. Car, comme la toute-puissance de Dieu est au-dessus de toute pensée et de toute intelligence, on feroit injure à sa toute-puissance, en soutenant que les créatures peuvent imaginer quelque chose qui est impossible à Dieu. On ne peut arguer de l’existence du péché, qui, en tant que péché, n’est qu’une négation. Toute la question se réduit donc à savoir, si cette proposition, être créé de Dieu, selon toute sa substance, et n’étre point éternel, implique contradiction. Or, on prouve de cette manière, qu’il n’y a point contradiction dans les termes. S’il y a contradiction, c’est à cause d’un terme de la proposition, ou des deux ensemble, ou bien parce qu’il est nécessaire que la cause efficiente précède en durée l’être produit, ou parce qu’il faut que le non-être soit préexistant à l’être, ce qui fait que l’on dit que ce qui est créé de Dieu est tiré du néant.
Nous allons prouver d’abord qu’il n’est pas nécessaire que la cause efficiente, c’est-à-dire Dieu, soit préexistante à sa créature, s’il le veut. Nulle cause qui est suivie immédiatement de son effet, ne lui est préexistante. Or, Dieu est une cause productrice de son effet, non successivement, mais tout à coup et immédiatement; donc il n’est pas nécessaire qu’il soit préexistant à son effet. Ce qui est prouvé par induction, dans tous les changements instantanés ; par exemple, l’effusion de la lumière et autres' semblables. On peut cependant le. prouver ainsi par le raisonnement. Dès qu’on suppose l’existence d’une chose, on peut supposer l’existence de son principe, comme on le voit dans tous les générateurs ; par exemple, du'moment que le feu commence à être feu, il y a chaleur. Dans toute opération instantanée, le principe et la fin sont les mêmes, comme dans tout ce qui est indivisible. Donc, du moment qu’on suppose un agent qui produit son effet instantanément, on peut supposer le terme de son action; mais le terme de l’action existe en même temps que le fait, donc il ne répugne pas à la raison de dire qu’une cause produisant un effet instantané, ne lui est pas préexistante. Il répugneroit de dire cela des causes qui produisent leur effet par impulsion, parce qu’il faut que le principe du mouvement précède sa fin. Et comme on est accoutumé à ne voir que des actions de ce genre, on ne comprend pas facilement que l’agent actif ne soit pas antérieur à son effet. D’où vient que beaucoup de gens, inhabiles à réfléchir et qui ne voient qu’un côté de la vérité, se prononcent hardiment. Et on ne peut pas opposer à notre argument que Dieu est une cause qui agit par l’effet de sa volonté, parce qu’il n’est pas nécessaire que la volonté soit préexistante à son effet ni qu’elle agisse par la volonté à l’aide seulement de la réflexion, ce que nous nous garderons bien d’affirmer de Dieu.
Eu outre, la cause protectrice de toute la substance d’une chose, n’est pas moins puissante à créer toute la substance, que la cause productrice de la forme à produire la forme; et elle doit l’être encore bien davantage, car elle ne crée pas en tirant son œuvre de la puissed subito ; ergo non est necessarium quod oportet quod principium motus præcedat duratione præcedat effectum suum. P ri- finem ejus. Et quia homines consueti sunt nram patet per inductionem in omnibus considerare hujusmodi factiones, quæ sunt mutationibus subitis, sicut est illuminatio per motum, ideo non facile capiunt, quod et hujusmodi. Nihilominus potest probari causa agens duratione effectum suum non per rationem sic : In quocumque instanti præcedat. Et inde est quod multorum inponitur res esse, potest poni principium experti ad pauca respicientes 'enuntiant actionis ejus, ut patet in omnibus genera- facile. Nec potest huic rationi obviari, quia bilibus, quia in illo instanti in quo incipit Deus,est causa agens per voluntatem, quia ignis esse ignis, incipit esse calefactio ; Bed non est necessarium quod voluntas præcein opérations subita simul, immo idem est dat duratione effectum suum, nec agens principium et finis ejus, sicut in omnibus per voluntatem,vniri per hoc quod agit ex indivisibilibus : ergo in quocumque instanti deliberatione, quod absit ut in Deo po~ ponitur agens producens effectum suum namus.
subito, potest poni terminus actionis suæ ; P ræ terea, causa producens totam rei sed terminus actionis est simul cum ipso substantiam non minus potest in produfacto : ergo non répugnât intellectui, si cendo totam substantiam, quam causa pouatur causa producens effectum suum producens formam in productione formas, subito non præcedere duratione causatum immo multo magis quia non producit suum. Repugnaret autem in causis produ- educendo de potentia materiæ, sicut est centibus effectus snos per motum, quia in eo qui producit formam ; sed aliquod sance de la matière, comme la cause productrice de la forme ; tandis-que l’agent producteur de la forme seule n’a de puissance que pour produire la forme, en tant qu’agent producteur de forme, comme on le voit dans le soleil qui répand la lumière par ses rayons. Donc à plus forte raison, Dieu qui produit toute la substance d’un être peut faire que tout ce qu’il a produit soit son effet, en tant que Dieu. De plus, si on assigne un instant d’existence à une cause à laquelle 011 ne puisse attribuer son effet au même iustant, il n’en est ainsi que parce que cette cause manque de quelque élément nécessaire pour la compléter; car une cause complète a un effet complet. Or Dieu ayant toujours été parfait, supposée l’existence de Dieu, son effet a dû toujours exister, sans qu’il soit nécessaire qu’il lui soit antérieur. J’ajouterai encore que.la détermination de la volonté ne diminue en rien la puissance, surtout en Dieu. Or, tous ceux qui se rendent à l’argument d’Aristote, par lequel il cherche h démontrer que la matière a été créée éternellement de Dieu, parce que la même cause est toujours, suivie du même effet, disent qu’il s’ensuivrait cette conséquence, si Dieu n’agissoit point par le fait de sa volonté. Il ne s’ensuit pas pour cela qu’il puisse faire que son effet soit toujours produit. Et cela est évident, parce qu’il ne répugne pas à la raison, que la cause ne soit pas antérieure à l’effet, parce que Dieu ne peut pas faire ce qui répugne à la raison.
Nous avons à examiner maintenant s’il répugne à la raison de dire, qu’une substance créée a toujours été, parce qu’il est nécessaire que son néant soit antérieur à sa création, pour qu’il soit vrai de dire qu’elle a été faite de rien. Saint Anselme, au ch. VIII de son Monologue, expliquant de quelle manière on entend que la créature a été faite de rien, prouvera que notre proposition n’est point absurde. « Troisièmement, dit-il, quand nous disons qu’une chose a été faite agens quod producit solum formata, potest semper facere idem, dicunt quod hoc sit hoc, ut forma ab eo producta sit, quan- queretur, si non esset agens per voluntadocumque ipsum est, ut patet in sole illuminante. Ergo etsi ponatur agens per voluntanante. Ergo multo fortius Deus qui pro tem, nihilominus sequitur quod potest facere totam rei substantiam, potest facere cere ut causatum ab eo nunquam non ut causatum suum sit, quandocumque ipse sit. Et ita patet quod non répugnât inest. Præterea si aliqua sit causa, qua posita tellectul quod dicitur causa agens non præin aliquo instant] non possit poni effectus cedere effectum suum duratione, quia in ejus ab ea procedens in eodem instanti, illis quæ répugnant intellectui, Deus non hoc non est, nisi quia illi causæ deest ali potest facere ut illud sit.
quid de complemento, causa enim com Nunc restât videre, an repugnet intelpléta et causatum sunt simul; sed Deo lectui aliquod factum nunquam non fuisse nunquam defuit aliquid de complemento. propter hoc quod necessarium sit non esse Ergo causatum ejus semper potest poni co ejus esse duratione præcedere propter hoc posito, et ita non est necessarium quod quod dicitur ex nihilo factum esse ; sed duralione præcedat. Præterea, voluntas vo- quod hoc in nullo repugnet, ostenditur per lentis nihil minuit de virtute ejus et præ dictum Anselmi in Monologio, cap. VIII, cipue in Deo ; sed omnes solventes ad ra exponeutis quomodo creatura dicatur facta tiones Aristotelis, quibus probatur res ex nihilo : « Tertio, inquit, interpretatio, semper fuisse a Deo per hoc quod idem qua dicitur aliquid esse factum ex nihilo, de rien, nous entendons qu’elle a été faite, mais qu’elle n’a été tirée de rien qui soit sa matière première. » C’est dans ce sens que l’on dit qu’une personne s’afflige de rien, quand elle s’afflige sans cause. D’après cette explication, si on entend ce que nous avons déjà arrêté plus haut, qu’excepté l’essence suprême, tout ce que Dieu a fait, il l’a fait de rien, c’est-à-dire qu’il l’a tiré du néant, on ne dit rien de déraisonnable. D’où il suit que, d’après cette exposition de notre pensée, il n’y a aucune relation d’existence entre la création el le néant, à ce point qu’il eût été nécessaire que la créature eût commencé par n’être rien et ensuite qu’elle reçût l’être. De plus encore, supposons que la relation du néant exprimée dans notre proposition, soit une relation affirmative, tellement que le sens de la phrase soit cela : La créature a été faite de rien, c’est-à-dire a été faite après le rien ; la préposition après exprime clairement l’ordre. Mais il y a plusieurs espèces d’ordres, l’ordre de temps et l’ordre de nature. _Or, si on ne peut pas conclure du général au particulier, il ne s’ensuivra pas que parce qu’on dit que la créature a été faite après le rien, le rien lui aura été antérieur et que la création aura eu lieu ensuite; mais il suffit que le rien soit antérieur par nature à l’être.' Car chaque être a naturellement en soi tous les attributs qui lui conviennent, plutôt que ce qu’il ne tient que d’un autre. Or, la créature ne tient l’être que d’un autre : considérée en elle-même et de son propre fond, elle n’est rien; en sorte que le néant est plus dans sa nature que l’être. Pour ne lui être pas antérieure, il ne s’ensuit pas qu’elle soit en même temps être et néant. Car nous ne disons pas que si la créature a toujours été, il a été un temps où elle n’étoit rien, mais bien que sa nature est telle, qu’abandonnée à elle-même, elle ne seroit rien. Par exemple, si nous disons que l’atmosphère a toujours été éclairée par le soleil, il faudra entendre qu’elle est devenue lumineuse par le soleil. Et oomnie tout ce qui est créé est créé par un contingent, c’est-à-dire par celui à qui il n’arrive point d’être avec ce qui est créé, on devra dire, qu’elle est devenue lumineuse par l’effet d’un objet obscur et ténébreux, non en ce sens qu’elle a toujours été lumineuse ou obscure, mais qu’elle seroit telle si elle étoit abandonnée à elle seule. On en trouve un exemple plus exact dans les planètes et les corps célestes, qui sont toujours éclairés par le soleil. Ainsi donc est-il évident qu’il ne répugne point à la raison de dire qu’un être a été créé de Dieu et qu’il a cependant toujours été.
Il est étonnant que saint Augustin n’eût point découvert cette absurdité, si elle eût existé, car c’eût été un puissant argument pour réfuter l’éternité du monde, qu’il avoit combattue par une foule de raisonnements dans les onzième et douzième livres de la Cité de Dieu. D’où vient donc qu’il n’en dit pas un mot? Bien mieux, il semble insinuer qu’il n’y a aucune absurdité, puisqu’il dit dans le dixième livre de la Cité de Dieu, chapitre XXXI, en parlant des Platoniciens : a Qu’ils l’entendent de quelque façon qu’il leur plaira, ils trouveront que ce n’est point un commencement de temps, mais de substitution. » Car, comme ils disent, la trace d’un pied qui auroit posé de toute éternité sur le sable seroit éternelle, comme le pied qui auroit fait l’empreinte, bien qu’on sache qu’elle a été faite par lui; et cependant l’un n’est pas antérieur à l’autre, malgré que l’un ait fait l’autre. Or, disent-ils, le monde et les dieux qui ont été créés dans le monde ont toujours été, celui qui les a créés a existé de toute éternité, et cependant ils ont été créés. Et il n'a jamais dit que ces paroles contenoient une absurdité. Mais il procède contre eux d’une autre façon. Dans le quatrième chapitre du onzième livre, il dit encore : « Ceux sole. Et quia omne quod fit, ex incontin- Hanc autem unde omnino prætermittit? genti fit, id est, ex eo quod non contingit Quinimmo innuere videtur, quod non sit simul esse cum e o, quod dicitur fieri, ibi repugnantia inteUectuum : unde dicit oportebit dicere, quod sit factus lucidus X. De Civ. Dei, XXXI, de platomcis loex non lucido vel tenebroso, non ita quod quens : « Id quomodo intelligant, viderint nunquam fuerit non lucidus vel tenebrosus, non esse hoc videlicet temporis, sed subsed quia esset taiis, si sibi soli relinque- stitutionis initinm. » Sicut enim, inquinnt, retur. Et hoc expressins patet in stellis et* si pes semper ex æternitate fuisset in pulorbibus qui semper illuminantur a sole. vers, semper ei subesset vestiginm, quod Sic ergo patet quod in hoc quod dicitur, tamen vestiginm ex caïcante factum nemo aliquid factum esse a D eo, et nunquam dobitaret, nec alteram altero prins esset, non fuisse, non est intollectus aliqua re - quamvis alterum ab altero factum essèt. pugnantia. S ic, inq u in nt, et mundus, et dü in illo Si enim esset aliqua repugnantia, mirum creati semper fuerunt, semper existent* est, quomodo Augustinus eam non vidit, eo, qui fe dt et tamen facti sunt; nec unquia hæc efficacissima via esset ad im pro- qnam dicit hoc non posse intelligi, sed bandum æternitatem mundi, cum tamen alio modo procedit contra eos. Item dicit ipse multis ratiouihus impugnet æternita H. lib,, IV. cap. : « Qui autem a Deo tem mundi.in XI et XII. De Civit. Dei. quidem factum mundum fatentur, 11011 taqui accordent que Dieu a créé le monde, ne lui donnent point la priorité de temps, mais la priorité de sa création, tellement qu’on ne comprend guère comment il a été fait de toute éternité; ils donnent cependant quelques explications qui leur semblent excuser Dieu d’inconsidération. » Nous avons dit dans notre premier argument pourquoi tout ceci est'inintelligible. Il est encore étonnant que les plus fameux philosophes n’aient point aperçu celle contradiction. Car saint Augustin dit dans le même ouvragp, chap. V, en parlant de ceux à qui il s’adresse dans le texte que nous venons de citer : « Nous nous entendons avec ceux qui pensent avec nous que Dieu est le créateur des êtres corporels et de toutes les natures qui n’existent pas. » Il ajoute ensuite : « Ces philosophes ont surpassé tous les autres en noblesse et en autorité. » Et on s’en aperçoit sans peine, si on pèse un peu attentivement leur pensée, que le monde a existé toujours, m a ïs cependant qu’il est l’œuvre de Dieu, sans trouver de contradiction dans ces deux propositions. Ceux-là donc qui l’ont si habilement découverte sont les seuls hommes, et avec eux commence à poindre le soleil de la sagesse. Mais comme ils apportent à l’appui de leur opinion quelques passages d’écrivains qu’ils expliquent en leur faveur, nous allons leur montrer qu’ils ne s’appuient que sur un fondement ruineux. Damascène dit, il est vrai, dans son premier livre, ch. VIII : « Ce qui est passé du néant à l’être n’est pas de nature à devenir coéternel avec ce qui est sans commencement et qui est toujours. » Hugues de Saint-Victor dit encore au commencement de son traité des Sacrements : « La vertu de l’ineffable toute-puissance n’a pu rien avoir de coéternel, hors d’elle-même, qui l’aidât dans son œuvre. »
Or, Boëce nous apprend, dans le dernier chapitre de son traité de la Consolation, dans quel sens on doit entendre ces citations et autres semblables. On est dans l’erreur, si on s’imagine que Platon a cru que ce monde n’avoit point eu de commencement, qu’il étoit parfait, et que, par conséquent, le monde, quoique créé, étqit coéternel avec son Créateur. Car autre chose est d’avoir une existence sans fin, ce que Platon donnoit au monde, autre chose est d’embrasser d’un seul regard et de se rendre présente cette vie interminable, ce que l’on sait n’être le propre que de l’intelligence divine. Ce qui vous prouve qu’il ne s’ensuit pas de l’objection qu’on nous fait, qu’alors la créature égaleroit Dieu en durée. Qu’il nous suffise de dire que rien ne peut être coéternel à Dieu, parce que rien n’est immuable que Dieu. Ce que saint Augustin prouve au douzième livre de la Cité de Dieu, chap. XV : « Puisque le temps passe ét est-mobile, il ne peut être coéternel avec l’immuable éternité. Et puisque l’immortalité des anges ne passe point avec le temps et n’est point passée, comme si elle n’avoit jamais été et qu’elle ne dut jamais être, les différents états qu’ils doivent avoir, dans la succession des temps, sont néanmoins passagers et successifs. Par conséquent, ils ne peuvent être coéternels avec le Créateur, duquel on ne peut pas dire qu’il n’est pas ce qu’il a été, ou qu’il sera un jour ce qu’il n’est pas maintenant. » Il dit encore, dans son commentaire sur la Genèse, chapitre VIII : « Que la nature de la Trinité est essentiellement immuable, et que rien ne peut être coéternel avec elle. » Il dit la même chose dans le onzième livre de ses Confessions. Ils citent en leur faveur les arguments des philosophes qu’ils ont eux-mêmes réfutés, dont le plus fort est l’infinité des ames; parce que, disent-ils, si le monde a toujours existé, le nombre des ames doit être actuellement infiui. Mais ce raisonnement ne vient pas ad hoc, parce que Dieu a pu créer le monde sans hommes et sans ames, ou il a pu créer l’homme quand il l’a créé, quand même il auroit créé un nec habuisse initium temporis, nec habitum nec præterita est, quasi jam non s it, nec esse defectum, hoc modo conditori con futura quasi nondum s it, tamen eorum dition mundum fieri coæternum putant. motus quibus tempora peraguntur in fu-Aliud enim est per interminabilem duci tu r o, in præteritum transeunt. Et ideo vitam, quod mundo Plato tribuit, aliud creatori in cujus motu dicendum non est interminabilis vitæ totam pariter com- vel fuisse quod jam non sit, vel futurum plexum esse præsentiam, quod divinæ esse quod nondum sit, coæterni esse non mentis proprium esse manifestum est : possunt. » Similiter etiam dicit VIII. super unde patet quod etiâm non sequitur quod Genes. : « Quia omnino immutabjlis est quidam objiciunt, scilicet quod creatura ilia natura trin ita tis, ob hoc ita æterna æquaretur Deo in duratione. Et quod per est, ut ei aliquid coæternum esse non hunc modum dicatur quod nullo modo po posât, » et similla verba dicit in II. lib. test esse aliquid coæternum Deo, quia ni Conf. Adducunt etiam pro se rationes, hil scilicet potest esse immutabile nisi so- quas etiam philosophi tetigerunt et eas lus Deus, quod patet per hoc quod dicit solverunt, inter quas ilia est diffîcilior, Augustinus XII. De Civ. D ei, cap. XV : quæ est de inflnitate animarum ; quia si « Tempus quoniam mutabiliter transcurrit, mundus sémper fuit, necesse est modo inæternitati immutabili non potest esse co- finités animas esse. Sed hæc ratio non est ■ æternum. Ac per hoc etiam si immorta- ad propoâtum, quia Deus mundum facere litas angclorum n on.transit in tempore, potuit sine hominibus et auimabus, vel autre monde de toute éternité, et de cette façon le nombre des ames ne seroit point infini, après que la mort auroit détruit les corps qu’elles habitaient; de plus, il n’est pas démontré que Dieu ne puisse pas faire qu’elles soient infinies en fait. Il y a encore d’autres objections que je m’abstiens de rapporter pour le moment, soit qu’elles aient leur solution ailleurs, soit parce qu’il y eu a de tellement foibles, qu’elles semblent donner de la force aux arguments de l’opinion qu’elles tendent à combattre.
Fin du vingt-septième Opuscule, c'est-à-dire du traité de l'éternité du monde x de l’illustre docteur saint Thomas d'Aquin, de l’ordre des Frères prêcheurs.
BANDEL, Curé, Chanoine honoraire de limoges.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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