De l'amour divin et des moyens de l'acquérir · Alphonse de Liguori
De l'amour divin et des moyens de l'acquérir
f.Dieu est si bon et nous aime tellement qu'il désire ardemment que nous l'aimions à notre tour ; et non-seulement il nous y a engagés mille fois, soit par les invitations sans nombre qu'il nous en fait dans l'Ecriture, soit par les bienfaits multipliés de toute espèce dont il nous a comblés, qu'il a voulu encore nous obliger à l'aimer par un commandement exprès, en nous menaçant de l'enfer si nous ne l'aimions pas, et en nous promettant le ciel si nous l'aimions. Il veut que tout le monde se sauve, que personne ne se perde, comme l'enseignent clairement S. Pierre et S. Vtxu\. Omnes homines vultsalvosficri. (Tim. il. 4. ) Patienter agit propter vos, nolcns aliquos perire, sed omnes ad pœniteniiamrevcrli. ( I. Petr. m. 9.) Mais puisque Dieu veut que nous nous sauvions tous, pourquoi donc a-t-il créé l'enfer? Ce n'est pas sans doute pour nous voir damner; mais c'est afin que nous l'aimions; si Dieu n'avait pas créé l'enfer, qui l'aimerait dans ce monde? Si, malgré l'existence de ce lieu terrible, la plupart des hommes préfèrent se damner que d'aimer Dieu ; s'il n'y avait pas d'enfer, encore une fois qui l'aimerait? Aussi le Seigneur a menacé de la peine éternelle ceux qui ne l'aiment pas, afin que ceux qui ne veulent pas l'aimer de bonne volonté, l'aiment au moins par force, et qu'ils y soient contraints par les peines de l'enfer.
II. Oh Dieu! qu'il se croirait heureux et honoré l'homme à qui son roi dirait : Aimez-moi, car je vous aime; un prince n'oserait s'abaisser jusqu'à demander à un de ses sujets de l'aimer ; mais Dieu, qui est la bonté infinie, le Seigneur de toutes choses, infiniment puissant, infiniment sage, un Dieu, en un mot, qui nous aime d'un amour infini, qui nous a enrichi de ses dons spirituels et temporels, ne dédaigne pas de nous demander notre amour, nous conjure, nous commande de l'aimer et ne peut pas l'obtenir ! Que demande-t-il de nous, que d'être aimé? Quid Deus petit a te, nisi ut timeas Dominum Deum tuum... et diligas eum ? (Deut. x. 4 2. ) C'est pour cela que le fils de Dieu est venu converser avec nous sur la terre, comme il le dit lui-même : Ignem veni mittere in terram, et quid voto nisi ut accendaturï Comme si un Dieu qui possède en lui-même le bonheur suprême ne pouvait pas être heureux S'il que nous l'aimions, dit S. Thomas : Quasi sine te beatus esse non posset.
III. Nous ne pouvons pas douter que Dieu nous aime et qu'il nous aime beaucoup, mais, puisqu'il en est ainsi il veut que nous l'aimions de tout notre cœur. Aussi dit-il à chacun de nous : Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo. (Deut. vx. 5. ) Et puis il ajoute : Eruntqiie verba hœc in corde tuo... et medilaberis in eis sedens in domo tua, et ambulans in itincre, dormiens atque consurgens, et ligabis ea quasi signum in manu tua, eruntque et movcbuntar inter oculos tuos : scribesefue ca in timine et ostiis domus tuæ. (Deutvi. v. 6. ad 9.) On voit dans ces paroles le désir ardent que Dieu a d'être aimé de chacun de nous; il veut que nous gravions son précepte dans notre cœur,* afin que nous ne l'oubliions pas, il veut que nous le méditions quand nous sommes dans notre maison, quand nous voyageons, quand nous allons dormir, et quand nous nous éveillons. Il veut que nous rattachions à nos mains comme un signe de souvenir, afin que partout où nous nous trouvons, nous l'ayons devant les yeux; c'est pour cela que les Pharisiens, prenant le précepte à la lettre, le portaient sur un parchemin à la main droite et sur le front, selon ce que dit S. Matthieu. (Cap. xxiii. v. 5. )
IV. S. Grégoire de Nice s'écrie: Beata sagitia quae simul in cor adducit sagitterium Deum! Ce saint père veut dire que quand Dieu lance une flèche d'amour dans un cœur, c'est-à-dire qu'il fait tomber un éclair, ou lui accorde quelque lumière pour lui faire connaître sa bonté, l'amour qu'il a pour lui et le désir qu'il éprouve d'en être aimé, Dieu lui-même entre avec cette flèche d'amour, car Dieu est en même temps et le sagittaire et l'amour. Quoniam Deus charitas est, comme dit S. Jean ( Ep. i. c. XLVII. v. 8. ) Et de môme que la flèche reste plantée dans Le cœur qui a été frappé, de môme aussi, quand Dieu a frappé une ame de son amour, il demeure toujours avec elle. Persuadons-nous donc, ô hommes, que Dieu seul nous aime véritablement; l'amour de nos païens, de nos amis et de toutes les personnes qui disent nous aimer, excepté celles qui le font par rapport à Dieu seul, n'est pas un amour véritable; car c'est un amour-intéressé et qui prend sa source dans l'amour propre. Oui, mon Dieu, je connais bien que vous êtes le seul qui m'aimiez et qui vouliez mon bonheur, non pas parce que vous y trouvez votre imérôl, mais parce que vous êtes bon et seulement par amour ; et moi ingrat ! je n'ai causé à personne autant de peines, autant d'amertumes qu'à vous ; vous qui m'avez tant aimé, ô mon Jésus, ne permettez pas que je sois ingrat encore. Vous m'avez aimé véritablement, el moi aussi je veux vous aimer avec sincérité pendant la vie qui me reste. Je vous dis avec Sainte Catherine de Gènes : O mon amour ! non, plus de péché, plus de péché, je ne veux aimer que vous seul.
V. S. Bernard dit qu'une ame qui aime Dieu sincèrement non potest vclfa nisi quod mit Deus. Prions le Seigneur qu'il nous blesse de son amour, car une ame blessée ne peut et ne sait vouloir que ce que Dieu veut, et se dépouille de tous les désirs de son amour-propre; et cette dépouille, avec l'abandon que l'on fait à Dieu de soi-même, c'est la flèche qui perce aussi le cœur du Seigneur, comme il le déclare quand il dit à l'épouse sacrée : Vulnerasli cor meum, soror mea, sponsa. ( Cant. v. 7. )
VI. Qu'elle est belle l'expression de S. Bernard à ce sujet : Discamus jaculari corda in Deum* Apprenons à lancer nos cœurs vers Dieu. Quand une ame se donne à Dieu sans réserve, alors elle lance en quelque sorte son cœur vers Dieu qui se déclare son prisonnier et sa conquête. L'exercice que toutes les ames qui se sont données à Dieu font dans l'oraison, le voici : Jaculantur corda in Deum. Elles se donnent toutes à Dieu, et se donnent avec ces élans amoureux.
Deus meus et omnia: ô mon Dieu, je ne veux que vous, que vous seul.
Seigneur, je me donne tout à vous, et si je ne sais pas me donner comme je dois, prenez-moi.
Qui donc aimerai-je, ô mon Jésus, si je ne vous aime pas, vous qui êtes mort pour moi ?
Trahe me post te : ô mon Sauveur, arrachez-moi à la boue de mes péchés, et entraînez-moi auprès de vous.
Liez-moi, Seigneur, et serrez-moi avec les chaînes de votre amour, afin que je ne vous quittez pas.
Je veux être tout à vous ; Seigneur, m'avez-vous entendu? Je veux être tout à vous, acceptez-moi.
Eh ! que puis-je désirer, si ce n'est vous, ô mon amour, mon tout? Puisque vous m'avez appelé à votre amour, donnez-moi la force de vous complaire, comme vous le désirez.
Et qui puis-je aimer, si ce n'est vous, qui êtes la bonté infinie et digne d'un amour infini ?
Vous m'avez inspiré le désir d'être tout à vous, achevez votre ouvrage.
Eh ! que puis-je vouloir dans ce monde, si ce n'es! vous, qui êtes le bien suprême ?
Je me donne à vous sans réserve, acceptez-moi et donnez-moi la force de vous être fidèle jusqu'à la mort.
Je veux vous aimer beaucoup en cette vie, afin de vous aimer aussi beaucoup pendant l'éternité.
O mon Jésus ! mon bien-aimé !
Je ne veux aimer que vous seul.
Je me donne tout à vous, ô mon Dieu ! Faites de moi ce que vous voudrez.
Celui qui dit ces paroles avec sincérité peut être assuré qu'il se réjouira dans le ciel.
VII. Qu'elle est heureuse l'ame qui peut dire: Dilectus meus mihi et ego UU. (Cant. u. 1 6. ) Mon Dieu s'est donné tout à moi, je suis toute à mon Dieu. Celui qui parle ainsi, dit S- Bernard, est prêt à souffrir plutôt les peines de l'enfer, supposé qu'il pût les souffrir sans se séparer de Dieu, que de l'abandonner un seul instant. Tolerabiihts esset in gehennam toierarc quam recedere ab Mo ; ce sont les paroles mêmes du saint. Oh ! le beau trésor que celui du divin amour! Heureux qui le possède. Qu'il en ait soin, et qu'il prenne tous les moyens pour le conserver et l'augmenter ; celui qui ne le possède pas devrait faire tout au monde pour l'acquérir. Voyons maintenant quels sont les moyens les plus nécessaires pour l'acquérir et le conserver.
VIII. Le premier moyen c'est de se détacher des affections terrestres. Dans un cœur rempli de ces affections. Dieu ne trouve pas de place à son amour, car plus il est rempli de l'amour des créatures moins Dieu peut espérer d'y régner. Ainsi celui qui désire remplir son cœur de l'amour divin doit prendre garde d'en arracher d'abord celui qu'il a pour les créatures. Pour se faire saint, il faut imiter S. Paul, qui, voulant acquérir l'amour de Jésus-Christ, regardait comme un fumier tous les biens de ce monde. Ârbitror omniaut slercora, ut Christum lucrifaciam. (Phil. m. 8.) Prions le Saint-Esprit de nous enflammer de son saint amour, car alors nous mépriserons et nous regarderons comme du fumier, de la boue, de la fumée, toutes les richesses, les plaisirs, les honneurs et les dignités de cette terre, pour lesquels la plus grande partie des hommes se perdent.
IX. Oh! quand l'amour de Dieu entre dans un cœur, il ne fait plus de cas de ce que le monde estime : Si dederit homo omnem substantiam domus suae pro dilectionc, quasi nihil despiciêt me. (Cant. TOI. 7.) S. François de Sales dit que quand une maison est incendiée, on jette tous les effets par la fenêtre. Ce saint évêque voulait dire que lorsqu'un cœur brûle de l'amour divin, sans avoir besoin d'aucun avis, d'aucune exhortation de la part du père spirituel, on cherche à se dépouiller des biens de ce monde, des honneurs, des richesses, et de toutes les choses de cette terre, pour n'aimer que Dieu. Sainte Catherine de Sienne disait qu'elle n'aimait pas Dieu pour ses dons, mais qu'elle aimait ses dons afin de l'aimer davantage.
X. Qu'il est dur et pénible, dit Gilibert, pour un cœur qui aime Dieu de partager son amour entre Dieu et les créatures de ce monde et de les aimer en même temps : Oh ! quam durum amanti animam dimidiare cum Christo et mundo* (Gil. Serm. 41. in Cant.) S. Bernard dit encore que l'amour divin est insolent, amor insolens est : parce que Dieu ne supporte pas un cœur qui veut partager son amour, car Dieu le désire tout pour lui seul. Dieu est-il trop exigeant lorsqu'il veut que l'ame n'aime que lui Summa ditigibilitas, dit S. Bonaventure, unice amari débet. L'amabilité, la bonté infinie, Dieu, digne d'un amour infini, demande à être aimé seul de celui qu'il n'a créé que pour cela, et pour lequel il s'est sacrifié, comme dit S. Bernard, en parlant de l'amour que Jésus-Christ nous a porté : Totus in meos ususexpensus. C'est ce que peut et doit dire chacun de nous en parlant de Jésus-Christ, qui a sacrifié sa vie et sont sang pour nous, qui est mort dans la douleur sur une croix, et qui, après sa mort, nous a laissé son corps, son sang, son ame, et tout lui-même dans le sacrement de l'autel, afin que nous nourrissions nos ames, et que nous apaisions notre soif, et que chacun de nous puisse s'unir à lui.
XI. Qu'elle est heureuse, dit S. Grégoire, l'ame qui est parvenue à un tel degré de perfection qu'elle ne peut plus rien souffrir de ce qui n'est pas Dieu, le seul objet qu'elle aime. Intolerabile est quidquid non sonat Deum* quem intus amat. (S. Greg. lib. 2. Mor. cap. 2.) Il faut pour cela nous garder de mettre nos affections dans les créatures, afin qu'elles ne nous enlèvent j«as la portion d'amour que Dieu veut pour lui seul. Et quoiqu'il y ait des affections licites, comme celles que nous éprouvons pour nos parens, pour nos amis, il faut faire attention à ce que dit S. Philippe de Néri, que nous enlevons à Dieu tout l'amour que nous avons pour les créatures.
XII. Nous devons être ces jardins fermés dont parle l'Écriture en s'adressant à l'épouse des Cantiques : Hortus conclusus soror mea sponsa. (Cant. iv. 32.) L'ame qui tient la porte formée à toutes les affections terrestres s'appelle jardin fermé. Lorsqu'une créature veut entrer dans notre cœur, il faut qu'elle lui en refuse l'entrée et se tourne vers Jésus-Christ, et lui dise : O mon Jésus, vous seul me suffisez, je ne veux plus aimer que vous : Deus cordis mei, et pars mea Deus in œternum. O mon Dieu, vous serez l'unique maître de mon cœur et mon unique amour. Pour cela, ne cessons pas de demander à Dieu qu'il nous donne la grâce du pur amour. S. François de Sales disait : Le pur amour de Dieu consume (oui ce qui n'est pas Dieu et convertit tout à lui.
XIII. Le second moyen d'acquérir l'amour de Dieu est de méditer sur la passion de notre Seigneur Jésus-Christ. À ce sujet, le lecteur pourra lire le livre que je viens de publier, et qui a pour titre : Réflexions sur la passion de Jésus-Christ. Là, il trouvera le développement de toutes les peines que le Seigneur souffrit pendant sa passion. Il est certain, au reste, que la cause du peu d'amour du monde pour Jésus-Christ vient de la négligence et de l'ingratitude des hommes, qui ne veulent pas considérer, du moins de temps en temps, ce que Jésus-Christ a souffert pour nous et l'amour avec lequel il l'a souffert. Stultum visum est hominibus, dit S. Grégoire, Deum pro nobis mort. Il semble que c'est une folie de croire que Dieu ait voulu mourir pour nous sauver, nous malheureux esclaves. Mais il est de foi cependant qu'il l'a fait : Dilexit nos et tradidit semetipsum pro nobis. (Eph. v. 2.) Il a voulu répandre son sang pour laver nos péchés : Dilexit nos et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo. (Apoc. i. 5.)
XIV. S. Bonaventure s'écrie : O mon Dieu, vous m'avez tant aimé qu'il paraît que pour l'amour de moi vous vous êtes haï vous-même : In tantum diligis Deus meus ut te odisse videris. (S. Bon. in Hom. Amor.) Il a voulu ensuite que nous nous nourrissions de sa chair dans la sainte communion. Et S. Thomas ajoute, en parlant de l'eucharistie, que Dieu s'est humilié au milieu de nous, comme s'il eût été notre esclave et que chacun de nous eut été son Dieu : Quasi esset servus eorum, et quilibet eorum esset Dei Deus. (S. Thom. Op. de Sacr. Euch.)
XV. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre : La charité de Jésus-Christ nous presse : Charitas Christi urget nos. (IL Cor. v. 44.) S. Paul dit que l'amour que Jésus-Christ nous a porté nous force à l'aimer. Oh Dieu ! que ne font pas les hommes pour les créatures, quand ils ont mis en elles leur affection? Et on aime si faiblement un Dieu d'une bonté et d'une beauté infinies, mort pour chacun de nous sur l'arbre de la croix! Ah! disons avec l'Apôtre: A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ : Mihi absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi. (Galat. vi. 44.) Le saint Apôtre s'écriait : Quelle plus grande gloire puis-je espérer dans le monde que celle d'avoir eu un Dieu qui a donné son sang et sa vie pour l'amour de moi ? Et c'est ce que nous devons dire tous si nous avons la foi ; mais si nous avons la foi, comment pouvons-nous aimer un nuire objet que Dieu?OU! Dieu, comment est il possible qu'une a me contemple Jésus crucifié, suspendu avec trois clous par les pieds et les mains, et mourant dans la douleur pour l'amour de nous, sans cire entraînée et forcée à l'aimer de tout son pouvoir?
XVI. Le troisième moyen pour arriver au parfait amour de Dieu, c'est de se conformer en tout à sa sainte volonté. S. Bernard dit que celui qui aime Dieu parfaitement ne peut vouloir que ce que Dieu veut : Non potest velle nisi quod Deus vult. Bien de gens disent de bouche qu'ils sont résignés à tout ce que Dieu veut, mais lorsqu'il leur arrive quelque contradiction, quelque maladie, quelque chose de fâcheux, ils ne peuvent se consoler. Les ames qui se conforment véritablement à la volonté de Dieu n'en agissent pas ainsi; elles disent : Cela lui plaît, cela plaît ainsi à mon bien-aimé, et en prononçant ces mots, elles se tranquillisent. Tout est doux au saint amour : Àmori sancto omnia dulcia sunt, dit S. Bonaventure. Ces ames savent que tout ce qui arrive dans le monde ne se fait que par sa permission ou par sa volonté ; et quand il leur survient quelque chose de fâcheux, elles baissent la tète avec humilité et vivent contentes de ce que le Seigneur a fait. Et quoique Dieu ne veuille pas que les autres nous persécutent et nous fassent supporter du dommage, il veut cependant avec juste raison que nous souffrions patiemment les persécutions et les pertes qui nous arrivent.
XVII. Sainte Catherine de Gènes disait: « Si Dieu me plaçait au fond de l'enfer, eh ! bien, je dirais : il est bon que je sois ici. Bonum est nos hic esse. C'est assez pour moi de faire la volonté de Dieu, qui m'aime plus que tout et qui sait ce qui me convient le mieux. » Il est bon de reposer dans les mains de la volonté de Dieu.
XVIII. Sainte Thérèse disait : Ce que doit tâcher d'acquérir celui qui s'exerce à la pratique de l'oraison, c'est de conformer sa volonté à celle de Dieu, en quoi consiste la véritable perfection. Aussi il faut répéter souvent la prière de David : Doce me facere voluntatem tuam. (Ps. CXLII. 40.) Seigneur, puisque vous voulez que je me sauve, enseignez-moi à faire toujours votre volonté. L'acte d'amour le plus parfait qu'une ame puisse faire à Dieu, c'est celui que fit S. Paul lorsqu'il se convertit : Domine, quid me vis facere? (Act. ix. 6.) Seigneur, dites-moi ce que vous voulez de moi, car je suis prêt à le faire. Cet acte seul vaut plus que mille jeûnes et mille disciplines. Voilà ce qui devrait servir de but à toutes nos œuvres, à nos désirs, à nos prières, faire la volonté de Dieu. Pour cela, nous devons prier notre divine Mère, nos saints patrons, nos saints Anges gardiens, de nous obtenir la grâce de faire la volonté de Dieu, et quand il nous arrive des contradictions qui attristent notre amour-propre, alors, par un seul acte de résignation, gagnons des trésors de mérites ; répétons les paroles que Jésus a prononcées lui-même : (Calicem quem dedit mihi pater, non vis ut bibam illum ? Ne veux-tu pas que je boive le calice que mon père m'a donné. Ou bien : Ita, pater, quoniam sic fuit pfacitum ante te: Seigneur, tout ce qui vous plaît me fait plaisir ; ou bien encore, comme disait Job : Sicut Domino placuit, ita factum est; sit nomen Domini benedictum. Les choses sont arrivées comme il a plu à Dieu ; que son saint nom soit béni. Le vénérable maître d'Avila disait « qu'un Dieu soit béni, dans l'adversité, valait plus que mille actions de grâces dans la prospérité. » Et ici ce serait le lieu de répéter ce que nous avons dit plus haut : il est bon de se reposer entre les mains de la volonté de Dieu, car alors se vérifie la parole de l'Esprit-Saint : Non contristabitjusium, quidquid ei accident. Quelque chose qui arrive au juste, elle ne l'attristera pas. (Prov. XII. 21.)
XIX. Le quatrième moyen pour aimer Dieu, c'est l'oraison mentale. Les vérités éternelles ne se voient point avec les yeux de la chair, comme les choses visibles de la terre, mais seulement par la pensée et la méditation; de là, si nous ne nous habituons à considérer quelquefois les vérités éternelles et surtout l'obligation que nous avons d'aimer notre Dieu autant qu'il le mérite pour tous les bienfaits que nous lui devons et pour l'amour qu'il nous a porté, nous ne saurions nous détacher de l'affection des créatures et mettre notre amour en Dieu que très-difficilement. Pendant la prière, le Seigneur nous fait connaître le néant des choses terrestres et le prix des biens du ciel ; dans l'oraison, il enflamme de son amour les cœurs qui ne résistent point à sa voix.
XX. Plusieurs ames se plaignent d'aller à l'oraison et de ne pas y trouver Dieu. Cela n'est pas étonnant, car elles y vont avec le cœur plein des choses terrestres. Détachez votre cœur des créatures, dit Sainte Thérèse, et cherchez Dieu, soyez assuré que vous le trouverez. Le Seigneur est plein de bonté pour ceux qui le cherchent : Bonus est Dominus animæ quœrenti illum. (Thren. ni. 2 5. ) Pour trouver Dieu dans l'oraison, il faut que l'ame se dépouille des affections terrestres, et alors Dieu lui parlera ; Ducam eam in solitudinem, et ibi loquar ad cor ejus. (Os* H. 14.) Mais pour trouver Dieu, dit S. Grégoire, il ne suffit pas d'être dans la solitude du cœur, il faut être encore isolé de cœur. Le Seigneur dit un jour à Sainte Thérèse: Je parlerais volontiers à plusieurs âmes, mais le monde fait tant de bruit dans leur cœur que ma voix ne serait pas entendue. Ah ! quand une am° détachée du monde fait l'oraison, Dieu lui parle et lui fait connaître l'amour qu'il a pour elle; et l'aine alors, dit un auteur, brûlant du saint amour, ne parle pas, mais que son silence est éloquent! Le silence delà charité, ajoute-t-il, dit plus à Picîu que ton le l'éloquence humaine, chaque soupir remp'il incil sou intérieur. Alors elle ne peut s'empecherdeivpéïer : Dilectus meus mihi, et ego illi. Mon bien-aimé ej-iàrnoi et je suis à lui.
XX. Le cinquième moyen pour arriver à un degré éminent de l'amour divin, c'est In prière. Nous sommes dénués de tout ; mais si nous prions, nous possédons tout, puisque Dieu a promis d'exaucer ceux qui le prient : Petite, et dabiiur vobis \ Demandez, et on vous donnera, dit-il. (Itfatlh. vu. 7.) Quelle plus grande marque d'affection un ami peut-il donner à son ami que de lui dire : Demande-moi ce que tu voudras, et je te le donnerai» C'est cependant ce que le Seigneur dit à chacun de nous. Dieu est le Seigneur de toutes choses, il promet de donner tout ce qu'on lui demander ; si nous sommes pauvres, c'est par n.'i.'rc faulc, c'esi que nous ne lui demandons pas les grâces dont nous avons besoin. Voilà pourquoi l'oraison mentale est nécessaire à tous, puisque hors de l'oraison nous connues embarrassés des soins de ce monde, nous ne pensons que fort peu à notre ame ; mais quand nous faisons oraison, nous voyons les besoins que nous avons, nous demandons les grâces et nous les obtenons.
XXI. Toute la vie des Saints a été une vie de prière et d'oraison; et et toutes les grâces au moyen desquelles ils sont parvenus à la sainteté, ils les ont obtenues par la prière. Si nous voulons donc nous sauver et devenir des saints, demeurons à la porte de la divine miséricorde et prions, demandons en aumône tout ce qui nous est nécessaire. Avons-nous besoin de l'humilité, demandons-la Ct nous serons humbles; avons-nous besoin de la patience dans les tribulations, demandons-la el nousseronspaliens; désirons-nous l'amour divin, demandons-le et nous l'obtiendrons. Petite, ct dabilur vobis Les promesses de Dieu reçoivent toujours leur effet; car Jésus-Christ, pour nous donner plus de confiance dans la prière, nous a promis de nous donner toutes les grâces que nous demanderions à son père en son nom ; et son père, soit par amour pour lui, soit à cause de ses mérites, nous accordera nos demandes. Amen, amen, dico vebis : Si quid petieritis patrem innommemeo, rfafciiw6?s.(Joan.xvi. 25.) Elquclqu'aulre part il dit : Je ferai tout ce que vous me demanderez en mon nom : Si quid petieritis me in nomine meo, hoc fadam. (Joan. xiv. 44.) Cela est certain, car il est de foi que Jésus-Christ étant le fils de Dieu, a autant de puissance que son père.
XXII. Qu'une ame soit aussi froide envers Dieu que vous le voudrez, si elle a la foi, je ne sais comment elle ne sera pas poussée à aimer Jésus-Christ, lorsqu'elle considérera, même en passant, ce que disent les Écritures de l'amour que Jésus-Christ a eu pour nous dans sa passion et dans le sacrement de l'autel. J'ai dit, en parlant de la passion,: Il a pris sur lui nos langueurs, il a porté toutes nos douleurs : Vere languores nosiros ipse tulit, et dolores nostros ipse porlavit. (Isai.Liii. 4.) Et dans le verset suivant : Il a été blessé à cause de nos iniquités, il a été brisé pour nos crimes : Ipse autem vuhieratus est propter iniquitates nostras, atlritus est propter scelera nostra. Il est donc de foi que Jésus-Christ a voulu souffrir toutes sortes de peines et de souffrances pour nous en délivrer, nous, à qui elles étaient dévolues. Et ce sacrifice généreux, pourquoi l V t-il fait, si ce n'est par amour pour nous? Christus dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis, dit S. Paul. (Eph. v. 2.) Qui dilexit nos, dit S. Jean, et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo (Apoc. i. 5.) Il nous a aimés et nous a lavés dans son sang de tous nos péchés. Quant à l'eucharistie, Jésus lui-même nous dit, lorsqu'il l'institua : Recevez et mangez, ceci est mon corps : Accipite et manducate, hoc est corpus meum. (I. Cor. xi. 24.) Et dans un autre endroit : Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem, in me manet, et ego in illo. (Joan. vi. 55.) Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et je demeure en lui. Comment un homme qui a la foi peut-il lire ou entendre ces paroles sans se sentir obligé d'aimer ce Rédempteur qui, après avoir sacrifié sa vie et versé son sang pour l'amour de lui, lui a laissé encore son corps dans le sacrement de l'autel, afin qu'il nourrisse son ame et qu'il s'unisse tout entier à lui dans la sainte communion.
XXIII. Faisons encore une autre réflexion sur la passion de Jésus-Christ. Le Sauveur se montre sur une croix, percé de clous; il verse son sang et tombe dans l'agonie au milieu des angoisses de la mort. Je demande maintenant pourquoi Jésus-Christ se montre-t-il à nos yeux dans un état aussi digne de compassion? Est-ce seulement afin quenouseu ayons compassion? Non, ce n'est pas seulement pour compatir à ses souffrances, mais c'est surtout pour nous exciter à l'aimer qu'il s'est réduit à un état aussi pitoyable. Nous avions chacun de nous un motif assez suffisant pour l'aimer, puisqu'il nous a fait savoir qu'il nous aime de toute éternité : In charitate perpétua dilexi te. (Jer. xxxi. 3.) Mais le Seigneur voyant que cela n'était pas assez fort pour réveiller notre tiédeur, afin de nous exciter à l'aimer comme il le désirait, il a voulu nous montrer d'une manière pratique et par des faits quel était l'amour qu'il nous portait, en nous faisant voir les plaies qui l'ont fait mourir de douleur pour l'amour de nous, et afin de nous faire comprendre par ses souffrances quel est la tendresse et l'immensité de l'amour qu'il a pour nous. C'est ce que S. Paul explique par ces mots : Dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis, (Ephes. v. 2 )
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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