Contre ceux qui empêchent les hommes d'entrer en religion · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre III : L'assertion précédente ne concerne pas les enfants
L'assertion de laquelle nous venons de parler ne concerne pas les enfants.
Et parce que la question présente est une question morale, il faut surtout sur ce point observer si ce que l’on dit s’accorde avec les œuvres : montrons donc d’abord que, ce que nos adversaires s’efforcent d’établir ne concorde nullement avec les œuvres justes. Il y a trois sortes d’hommes qui ne peuvent pas avoir l’exercice des préceptes. Ce sont d’abord les enfants ; ils n’ont pu l’avoir à défaut de temps. Ce sont en second lieu, ceux qui se sont récemment convertis ; ils ne purent avant s’exercer en aucune manière à observer les préceptes ; parce que comme dit l’Apôtre, épître aux Romains, ch. XIV : « Tout ce qui n’est pas de la foi est péché. » Il dit encore, épître aux Hébreux, ch. XI : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu. » Troisièmement, ce sont les pécheurs qui ont passé leur vie dans le péché. Il est évident que ce qu’ils soutiennent est faux pour chacune des sortes d’hommes dont nous venons de parler. Si nécessairement en effet l’exercice des préceptes devoit précéder la voie de la perfection que quelqu’un embrasse par son entrée en religion, il seroit contre l’ordre, et l’Eglise ne devroit pas souffrir que les parents, pendant que leurs enfants sont encore jeunes, les offrissent à Dieu en religion, pour les élever dans l’observance des conseils avant qu’ils eussent pu s’exercer à garder les préceptes : cependant la coutume de l'Eglise dont l’autorité est grande, est contraire ; l’Ecriture nous fournit aussi une foule de preuves opposées. Saint Grégoire dit en effet et on lit, livre vingtième, question première, chapitre A ddidislis, « si un père où une mère ont soumis dès leurs jeunes ans leur fils ou leur fille à ladispeccatores qui in peccatis vitam duxerunt.
CAPUT III. In singulis autem præmissorum generibus Quod prœdicla atserlio locum non habet in m anifeste apparet falsum esse quod dicitur. pueris. Si enim ex necessitate præceptorum viam Et quia præsens quæstio ad mores per- consiîiorum præ cederet, quam qu isarrip it tin et, in quibus præcipue considerandum per religionis ingressum, inordinatuin valde est, u trum quod dicitur, operibus congruat, esset, nec ab Ecclesia sustinendum, quod ostendam us, primo hoc quod asserere ni- parentes pueros in anuis m inoribus constitu n tu r à rectis operibus discordatæ. Sunt tutos, offerant Deo in religione nutriendos autem tria généra hominum, qui præcep- sub consiîiorum.observantia, antequam in torum exercilationem non habent. Primo præceptis exercilari p o tu erin t, cujus conquidem p u e ri, qui propter defectum tem - trariu met Ecclesiæ consuetudo habet, poris mandatorum e&crcitium non potue- quæ maximum habet aucloritatis pondus, ru nt liabertï. Secundo, sunt nuper ad fidem et multipliciter Scripturarum authoritaticouversi, antequam nullum in præceplo- bus com probatur. Dicit enim Gregorius et rum observantia exercitium esse potest, habetur XX, quæstione prima 5 cap. A dquia « omne quod non est ex fide, pecca didistis : « Si pater vel m ater filium fi-tu m est, » ut Apostolus dicit, ad Rom.t liamve intra septa monasterii in infantiæ XIV ; et « sine fide impossibile est placere annis sub regulari tradiderunt disciplina, Deo,»> ut dicitur ad Hebr XI. Tertio, u tru m liceat eis postquam puhertatis an-
cipline de la règle dans une communauté religieuse, nous, ne voulons nullement traiter la question de savoir si, après avoir atteint l’âge de puberté, il leur est permis d’en sortir et de contracter mariage; peu importe à la question s’ils sont obligés d’observer perpétuellement la règle; parce que si l’exercice des préceptes avoit dû nécessairement précéder celui des conseils, il n’eût été nullement permis d’appliquer à l’exercice des conseils ceux qui préalablement n’auroient pas pratiqué les préceptes. Mais cette coutume de confier les enfants à des communautés religieuses est établie à la fois et par les statuts ecclésiastiques et par l’exemple des saints.
Saint Grégoire raconte dans son second livre des Dialogues que les nobles et les hommes pieux de la ville de Rome, commencèrent d’accourir vers saint Benoit et de lui confier leurs enfants pour qu’il les nourrît dans le service de Dieu tout-puissant. Alors aussi Euticius lui confia son fils Maurus, jeune homme de grande espérance; le patricien Tertulus lui confia Placide; comme Maurus le plus jeune d’entre eux brilloit par ses bonnes mœurs, il devint l’aide de son maître; pour Placide il menoit encore la vie d’un enfant. Le bienheureux Benoît, lui-mème, enfant encore, méprisant les études littéraires, après avoir quitté la maison paternelle et renoncé à la fortune de son père, désireux de plaire à Dieu seul, chercha un état où il pût converser saintement, ainsi que nous l’apprend saint Grégoire dans le même livre. On y trouve aussi que cette coutume vient des Apôtres. Saint Denis à la fin de sa Hiérarchie ecclésiastique dit : « Les enfants poussés en haut vers un état saint en contracteront l’habitude, éloignés de toute erreur, et exempts des souillures du monde. Cette pensée est venue à l'esprit de nos divins chefs, et il leur a paru bon de recevoir les enfants. » Bien que saint Denis ne parle ici que de la réception des enfants dans la religion chrétienne par le baptême, la raison cependant qu’il en apporte convient aussi à notre assertion, parce que dans l’un et l’autre cas, il est avantageux d’élever les enfants dans la pratique des choses que plus tard ils devront observer, afin qu’ils y soient formés. Et pour aller plus loin, cette assertion est prouvée par l’autorité du Maître lui-mème. On lit en effet dans saint Matthieu, ch. XIX, « que des enfants furent présentés à Jésus-Christ afin qu’il les bénît et qu’il priât sur eux, mais ses disciples les grondoient ; Jésus leur dit : laissez les petits enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, le royaume des cieux est peuplé d’enfants. » Saint Chrysostôme dit sur ce point : « Quel est celui qui méritera d’approcher Jésus-Christ, si on éloigne de lui l’enfance candide ? S’ils doivent devenir saints, pourquoi empêchez-vous les enfants de s’approcher de leur père ? S’ils doivent devenir pécheurs, pourquoi les condamnez-vous avant d’avoir vu leurs fautes? » Il est évident en effet que l’homme s’approche surtout de Jésus-Christ par la voie des conseils, ainsi que nous l’apprend saint Matthieu, ch. XIX, par ces paroles : « "Vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres et suivez-moi. » Une faut donc pas empêcher les enfants de s’approcher de Jésus-Christ par l’observation des conseils. Mais comme dit Origène sur le même endroit, « il en est quelques-uns qui, avant d’apprendre la justice envers les enfants, blâment ceux qui par une doctrine simple offrent à Jésus-Christ les petits enfants et ceux qui sont un peu plus grands, c’est-à-dire, ceux qui sont moins instruits. » Le Seigneur exhortant ses disciples qui déjà étoient hommes, de condescendre aux besoins des enfants, leur recommande de se faire enfants avec les enfants, afin de les lui gagner. «Le royaume des cieux est peuplé d’enfants. » Lui-mème, tout Dieu qu’il étoit, il s’est fait enfant. Nous devons observer de ne pas dédaigner, par l’appréciation d’une sagesse plus parfaite, comme grands les petits enfants de l’Eglise, les empêchant de venir à Jésus-Christ. Et pour nous étendre encore à des autorités qui nous appartiennent, on lit de saint Jean-Baptiste en saint Luc, ch. I : « L’enfant croissoit, et il étoit fortifié par l’esprit, et il étoit dans le désert jusqu’au jour de sa manifestation au peuple d’Israël. » Bède dit sur ces paroles : « Prédicateur futur de la pénitence, pour soustraire plus facilement ses auditeurs aux atteintes du monde en les instruisant, il passe la première partie de sa vie dans le désert, de peur, comme le dit saint Grégoire de NysSe, qu’accoutumé aux faussetés de ce genre qui se glissent par les sens, il ne commît quelque confusion ou quelque erreur dans le discernement du Lien véritable. Et pour cela les grâces furent si abondantes en lui, qu’il en reçut plus que les Prophètes, parce que depuis le commencement jusqu’à la fin, il offrit aux regards de Dieu son désir pur et exempt de toute passion. »
Il n’est donc pas seulement permis, mais il est même avantageux à quelqu’un de quitter dès l’enfance le siècle, et de vivre dans le désert de la religion, afin de bien mériter une grâce plus abondante. C’est pour cela qu’il est écrit dans les Lamentations de Jérémie, ch. III : « Il est bon à l’homme de porter le joug dès sa jeunesse. » La cause paroît en venir de ce qui suit : « Et il s’asseoiera seul, et il se taira, parce qu’il s’est imposé ce joug; » il nous est par-là donné de comprendre que ceux qui, dès leur jeunesse, s’imposent à eux-mêmes le joug de la religion qu’ils portent sur eux, sont plus aptes à garder les observances de la religion qui consistent dans le repos et le silence, loin des soucis et du tumulte du monde, suivant ces paroles du livre des Proverbes, ch. XXII : « Le jeune homme suit sa première voie, il ne la quittera même pas dans sa vieillesse. » De là vient ce que dit saint Anselme dans son livre des Similitudes ; il compare aux anges ceux qui, dès leur enfance, sont élevés dans les monastères; pour ceux qui se convertissent après dans un âge plus avancé, il les compare aux hommes. Cette assertion est confirmée non-seulement par l’autorité de l’Ecriture, mais encore par le sentiment des philosophes. Le Philosophe dit dans le deuxième livre de l’Elhique : « Il n’y a pas peu de différence à accoutumer de suite l’enfant à vivre de telle ou telle manière; mais bien plutôt elle est grande, totale, c’est-à-dire que tout consiste en ce que quelques enfants soient instruits dès leur enfance sur ce qu’ils doivent observer pendant leur vie. » Le même Philosophe dit dans le huitième livre de sa Politique que « le législateur doit surtout s’occuper de l’éducation à donner aux jeunes enfants, qu’il faut instruire chacun suivant sa qualité. » L’habitude où sont les hommes de se livrer dès leur jeunesse aux emplois ou aux arts qu’ils doivent exercer pendant leur vie en est aussi une preuve manifeste. Comme il faut élever dès leur enfance dans la cléricature ceux qui doivent être clercs, il faut de même élever dans l’exercice militaire ceux qui doivent être soldats, ainsi que le dit Végétius dans son Traité de l’art militaire, et ceux qui doivent être forgerons, en leur apprenant leur art dès l’enfance. Pourquoi donc la règle ne seroitelle en défaut que sur ce point, à savoir que ceux qui doivent être religieux ne puissent, dès leur jeune âge, s’exercer aux pratiques religieuses? Bien plus, il est nécessaire, quand une chose est plus difficile, que l’homme s’accoutume dès ses jeunes ans avec plus de soin à en porter le poids. Ainsi donc, il est évident que leur assertion ne peut concerner les enfants, quand ils disent qu’il faut s’exercer à garder les commandements avant de passer aux conseils en entrant en religion.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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