Contre ceux qui empêchent les hommes d'entrer en religion · Saint Thomas d'Aquin
Chapitre II : Raisons pour différer l'admission de certaines personnes en religion
Raisons au moyen desquelles ils s'efforcent d’établir qu’il est des personnes qui ne doivent être admises en religion qu’après avoir été exercées sur les commandements.
Mais ils s’efforcent d’une foule de manières, de montrer que les hommes ne doivent embrasser les conseils que quand ils se sont exercés à garder les préceptes. Notre Sauveur en effet, quand il a donné le conseil d’embrasser la pauvreté, a d’abord proposé à un jeune homme, que s’il vouloit entrer dans la vie, il eût à garder les commandements ; et comme ce jeune homme lui avouoit qu’il les avoit observés, il lui donna le conseil de garder la pauvreté. Il suit donc de là que, l’observation des préceptes doit précéder la voie des conseils. Ils tirent la même conséquence de ce que dit saint Matthieu dans son dernier chapitre : « Leur enseignant à garder tout ce que je vous ai commandé. » Bède dit dans son commentaire, « l’ordre convenable est : Premièrement, d’instruire celui qui écoute, ensuite de le pénétrer des mystères de la foi, et alors de lui apprendre à garder les commandements. » De là, ils veulent tirer cette conséquence; c’est qu’il faut garder les commandements avant d’embrasser les conseils. On lit encore dans le PsaumeCXYIII : «J’ai compris par vos commandements. » Le commentaire dit sur ce point : «Je ne dis pas que j ’ai compris les commandements eux-mêmes, mais j ’ai compris par eux ; parce que celui-ci en les observant est parvenu au sommet de la sagesse. De ceci ils veulent tirer la même conséquence que plus haut, lis déduisent la même chose de ce qui est dit ailleurs, Psaume CXXX : « Que mon ame soit réduite au même état que l’enfant lorsque la mère l’a sevré. » Le commentaire dit : « Comme il y a cinq temps dans la génération et l’alimentation de la chair, il en est de même de la partie spirituelle.
mandavi vobis, » dicit Glossa Bedæ : « Gon-CÀPUT II. gruus ordo. Primo enim docendus est au-Raliones quibus aslruere quidam nituntur, ditor, deinde fidei sacramentis imbuendus, non deberi aliquos ad religionem admitli tune ad servanda mandata instruendus. »
antequam fuerint in præceptis cxercitali. Ex quo volunt acciperc, quod observantia Nituntur autem ostendere multiplicité!*, mandatorum præcedere debeat consiliorum quod consiliorum viam non debent arripere assumptionem. Adhuc in Psalm. CXVIII nisi prius fuerint in observantia mandato- legitur : « A mandatis tuis intellexi. » Ubi rum exercitati. Salvator enim noster ubi dicit Glossa : « Non mandata ipsa dico me consilium de paupcrtate sectanda dédit, intellexisse, sed à mandatis, quia ea primo adolescenti proposuit, ut si vellet ciendo venit iste ad altitudinem sapienvitam ingredi, servaret mandata, et tune tiæ. » Ex quo etiam idem quod prius voprofltenti se à juventute mandata servasse, volunt concludere. Item inducunt quod alibi consilium servandœ paupertatis dédit. Vi in Psalm. CXXX, super illud : « Sicut detur igitur quod observantia mandatorum ablactatus est super matre sua, » dicit viam consiliorum præcedere debeat. Item Glossa : « Sicut quinque tempora notantur inducunt quod M atth,, u lt., super illud : in camali procreatione et alitione, ita et Docentes eos servare omnia quæcumque in spirituali.
« Nous sommes d’abord conçus dans le sein de notre m ère, nous y sommes ensuite nourris jusqu’à ce que nous naissions à la lumière; puis notre mère nous porte dans ses bras et nous nourrit de sou lait jusqu’à ce que nous ayant sevrés nous prenions place à la table paternelle;» il ajoute après: «La sainte Eglise observe en effet cinq temps. » L’Eglise conçoit en quelque sorte l’enfance dans la quatrième série de la quatrième semaine. Alors en effet ils sont en quelque manière imbus du christianisme par l’exorcisme et la catéchisation ; ils sont ensuite comme nourris dans le sein de l’Eglise jusqu’au samedi saint, où par le baptême ils sont comme engendrés à la lumière ; puis ils sont comme portés dans les bras de l’Eglise et nourris de son lait jusqu’à la Pentecôte ; dans ce temps il n’y a plus rien de difficile, il n’est besoin ni de se lever la nuit, ni de jeûner. Après cela confirmés par le diviu Paraclet, ils commençenl à jeûner et à observer les autres points difficiles de la loi.
Mais un grand nombre de personnes, tels que les hérétiques et les schismatiques pervertissent cet ordre, et se sèvrent avant le temps, ce qui occasionne leur mort. Comme donc il est plus difficile de garder les conseils que les commandements, il paroît être pervers l’ordre par lequel l'homme qui ne s’est pas encore exercé à observer les commandements, veut suivre les conseils. Ils tentent encore de prouver leur assertion par l’ordre des miracles par lesquels le Sauveur a nourri les foules. On lit premièrement en effet dans saint Matthieu, ch. XIV : « Il a rassasié cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons; » ensuite comme on le voit dans saint Matthieu, ch. XV : « Il en a dans une autre circonstance rassasié quatre mille, au moyen de sept pains et de sept poissons. » Les cinq mille signifient ceux qui sous l’habit séculier savent user avec justice des biens extérieurs. Les quatre mille et les sept pains sont la figure de ceux qui renoncent complètement au monde, c’est-à-dire qui grands par la perfection évangélique sont réconfortés par la grâce spirituelle. De là, ils veulent tirer cette conséquence, c’est qu’il en est quelques-uns qui doivent d’abord se nourrir de l’observation des préceptes, et arriver ensuite à la perfection des conseils. Ils tirent la même conséquence de ce que dit saint Jérôme dans son commentaire sur le premier chap. de saint Matthieu.
« Il est, dit-il, quatre qualités desquelles sont formés les enseignements évangéliques, ce sont les préceptes, les commandements, les témoignages et les exemples. Les préceptes sont la source de la justice, les commandements celle de la charité, les témoignages celle de la foi, les exemples celle de la perfection. » Leur intention est donc de conclure, qu’il faut commencer par la justice des préceptes pour arriver à la perfection des exemples qui leur paroît consister dans les conseils. Ils concluent la même chose de ce que dit saint Grégoire dans son sixième livre de morale, « que, Jacob n’obtint Rachel qu’après s’être uni à Lia ; parce que tout homme parfait s’incorpore d’abord à la fécondité de la vie active, avant de s’unir au repos de la vie contemplative. » Les préceptes, eux, nous portent à la vie active, parce que le commentaire du dix-neuvième chap. de saint Matthieu, où sont énumérés les préceptes, dit ; « Voici la vie active. » Le commentaire fait aussitôt observer qu’il est dit après, « si vous voulez être parfait etc., voilà la vie contemplative. »Il est prouvé de là, que quelqu’un ne doit passer à l’état de religion qu’après s’être exercé à garder les commandements. Ils s’emparent aussi de ce que dit saint Grégoire sur Ezéchiel: « Personne ne devient parfait de suite, mais dans une conversion sincère, il commence par les plus petites choses pour arriver aux plus grandes. » Les préceptes du décalogue paroissent être ces petites choses et les conseils les grandes, eux qui appartiennent à la perfection de la vie. Saint Augustin dit en effet dans son commentaire du discours du Seigneur, sur la montagne :
« Les préceptes qui se trouvent dans la loi sont réputés les moins importants; pour ceux que Jésus-Christ a enseignés, ils sont tenus pour très-grands. Personne donc ne doit se livrer à l’observation des conseils, sans s’être exercé à celle des préceptes.» Saint Grégoire dit, et il est écrit dans les Décrets, Distinction, XLVIII, Sicut : « Nous savons que l’on ne place pas sur des murs nouvellement construits le pied de la charpente qu’ils n’aient perdu leur humidité première, de peur que, chargés avant qu’ils ne soient consolidés, ils n’entraînent la chute de la construction tout entière. » On y lit encore d’après saint Grégoire : « Celui-là cherche à tomber qui veut monter dans un lieu élevé, à travers les précipices, laissant de côté les degrés qui y conduisent. » Ils concluent de là, qu’il est dangereux pour quelqu’un d’avoir la présomption d'atteindre la perfection des conseils, si d’abord il ne s’est exercé à des choses moins difficiles, savoir l’observation des préceptes. Ils ajoutent encore que dans l’ordre de la nature, les préceptes précèdent les conseils comme plus communs et comme ne changeant pas la conséquence d’ètre. On peut en effet observer les préceptes sans les conseils, mais il est impossible de garder les derniers sans les préceptes. Ce qui fait, disent-ils, qu’il est contre l’ordre de tendre aux conseils avant do s’être livré à l’observation des préceptes. Ils disent de plus que, si les conseils précèdent les préceptes, il n’est pas possible à ceux qui ne les gardent pas de se sauver, parce que, d'après cela, ils ne pourraient même pas observer les préceptes. Telles sont donc les principales raisons au moyen desquelles ils cherchent à établir qu’il n’y a que ceux qui se sont exercés à garder les préceptes qui doivent tenter, par l’entrée en religion, d’atteindre l’état de perfection.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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