Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Contre ceux qui combattent le culte de Dieu et la religion · Saint Thomas d'Aquin

    Chapitre I : Qu'est-ce que la religion, en quoi consiste la perfection religieuse ?

    Qu’est-ce que la religion, en quoi consiste la perfection religieuse?

    Afin de pouvoir connoître la nature de la religion, cherchons l’étymologie du mot lui-mème. Le nom de religion, comme semble le témoigner saint Augustin dans son livre de la Vraie religion, vient de relier. On dit proprement d’une chose qu’elle est liée, si elle est unie à une autre chose, de telle façon qu’il ne lui soit pas possible de s’en séparer pour s’attacher à une autre. Mais ce mot lier, de nouveau emportant une union réitérée, indique que quelqu’un est relié à celui à qui il étoit déjà uni, et duquel il commence à se séparer. Et parce que toute créature a d’abord existé en Dieu avant d’exister en elle-même, et qu’elle vient de Dieu, elle commence en quelque sorte à s’éloigner de lui, suivant (secundum) l’essence, par la création ; c’est pourquoi la créature raisonnable doit être reliée à Dieu, auquel elle étoit unie même avant qu’elle existât, afin qu’elle revienne à son principe comme les fleuves reviennent à leurs sources, ainsi qu’il est dit dans l’Ecclesiastique, ch. I. C’est pour cela que saint Augustin dit dans le livre de la Vraie religion : « La religion nous reliera à un seul Dieu tout-puissant; » et on lit dans la Glose de l’Epître aux Romains, ch. XI, sur ces mots, « de lui-mème et par lui-même, etc., » « le premier lien qui attache l’homme à Dieu, c’est la foi, » comme le prouvent les paroles suivantes, Hébr., ch. XI : « Il faut que celui qui s’approche de Dieu croie, » parce qu’elle est l’expression de la vie présente, qu’elle est la latrie qui rend à Dieu un culte, reconnoissant en quelque manière que Dieu est son principe ; c’est pour cela que la religion d'abord et surtout signifie la latrie qui rend à Dieu un culte, pour protester de sa vraie foi. C’est ce qui fait dire à saint Augustin, Xe liv. de la Cité de Dieu, que « la religion semble signifier non toute espèce de culte, mais celui de Dieu ; » et c’est ainsi que Tullius définit la religion dans sa Rhétorique : « La religion, dit-il, est ce qui rend à une certaine nature supérieure, que l’on appelle Dieu, un culte intérieur et extérieur. » On connoît ainsi, comme appartenant premièrement et surtout à la vraie religion, tout ce qui constitue l’intégrité de la foi et du service de latrie qui est dû à Dieu. On connoît en second lieu, comme appartenant à la vraie religion, toutes les choses au moyen desquelles nous pouvons manifester à Dieu notre dépendance, parce que, comme le dit saint Augustin dans son Catéchisme : « Dieu n’est pas seulement honoré par la foi, mais il l’est encore par l’espérance et la charité, de sorte que toutes les œuvres de charité s’appellent aussi des œuvres de religion. » C’est ce qui fait età Deo p ro cc ssit, quodam modo ab eo Deo c u ltu m ex h ib et in v eræ fidei protesd istare incipiens secundum essentiam p er tatio n em. Et hoc est, quod A ugustinus c reatio u em : ideo rationalis c rc a tu ra ad dicit X. cle Civitate Dei quod « relig io non ipsum D eum debet relig ari, oui prim o quem lib et, sed DEI, c u ltu m significare co n ju n cta fu crat etiam antequam esset, u t v id e tu r, » et hoc modo T ullins religionem sic « ad lo cum, unde e x e u n t, flum ina re - diffinit in ve te ri rh eto ric a dicens : « Reve rta u lu r. » Ecrlesiast.j I. Et ideo A ugus­ ligio est qu æ superiori cuidam n a tu ræ, tin u s dicit in libro Devem religion? « Re- quam divinam ' vocant cu ram cæ rem oniamlig et nos religio u n i o m n ip o ten li Deo : » quæ affert. » Et sic p rim o e t p rin cip aliter et hab e tu rin Glossa, Rom.j X I, sup er illu d : ad veram relig io n em p ertin ere n o sc un tu r ft Ex ip so, et per seipsum, » etc. P rim a quæ cum que ad fidem in teg ram per tin ent. autem lig a tio.qua hom o Deo lig a tu r est e t d eb itam la triæ serv itu tem. Sed secundi per fidsm, u t dicitur Heb r XI : « Â cce- ad religionem p ertin ere n o scu n tu r* ilia d en tem ad D eum o p o rtet c re d ere, » quia omnia, in q uibus possuinus se rv itin m Deo est hu ju s vitæ -prolestatio, la tria est,quæ exhibera : qu ia ut Aug u stin us dicit in c u ltu m Deo exhibet’, quasi recognoscens Enchirid. : « Deus co litur n on solum fide, D eum esse prin cip in m : unde religio p ri­ sed spe et ch a rita te, ut sic omnia charim o e t p rin cip aliter latriam significat, quæ ta tis opéra religionis esse d ic a n tu r. » Unda dire à saint Jacques, chap. I : « La religion et la piété pure et sans tache aux yeux de Dieu consiste à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, etc... » Ceci démontre donc que le mot religion a une double acception :

    Une, d’après la signification première de son nom, en tant que quelqu’un se lie à Dieu par la foi au culte qui lui est dû ; et c’est ainsi que chaque chrétien devient, dans le baptême, participant de la religion chrétienne, renonçant à Satan et à toutes ses pompes. La seconde, en tant que quelqu’un s’oblige à certaines œuvres de charité, au moyen desquelles il sert Dieu spécialement, renonçant aux affaires séculières; et c’est dans ce sens que nous employons le mot religion. Mais la charité rend à Dieu le service qui lui est dû, ou par les actes de la vie active, ou par ceux de la vie contemplative. Elle le sert par les actes de la vie active de diverses manières, suivant les divers devoirs de charité que l’on rend au prochain. C’est ce qui fait qu’il y a certaines religions qui ont pour but de servir Dieu par la contemplation, telles que la religion monastique et la religion érémitique ; d’autres, au contraire, ont pour objet de servir Dieu activement dans ses membres ; telles sont les religions de ceux qui se consacrent à Dieu pour soigner les malades, racheter les captifs, et pour accomplir les autres œuvres de miséricorde. Il n’y a pas d’œuvre de miséricorde pour laquelle on ne puisse établir une religion, si jusque-là il n’y en a pas d’établie.

    Mais comme l’homme, dans le baptême, est lié à Dieu par la religion de la foi et qu’il meurt au péché, de même, par le vœu de religion, il meurt non-seulement au péché, mais même au siècle, afin de vivre pour Dieu seul, en accomplissant l’œuvre de foi par laquelle il a fait vœu de servir Dieu, parce que comme le péché prive de la vie de l’âme, de même les occupations du siècle sont un obstacle au service de Jacob., I : « Religio m an d a et immaculata diversa officiât cha rita tis, quæ proximis Jésus-Christ, comme le dit l'Apôtre, II. Tim., ch. II : « Celui qui est enrôlé dans le service de Dieu, ne s’embarrasse point dans les affaires du siècle ; » ce qui fait que par le vœu de religion on renonce aux choses qui ont coutume d’occuper surtout l’esprit et d’empêcher le service de Dieu. La principale est la première de ces choses, c’est le mariage. L’Apôtre dit, I. aux Cor., ch. VII : « Je veux que vous soyez sans sollicitude. Celui qui n’est pas marié ne s’inquiète que des choses de Dieu, et comment il lui plaira. Mais celui qui est marié, s’occupe des choses du monde, comment il plaira à son épouse, et il est divisé. » La seconde, c’est la possession des richesses de la terre. Saint Matthieu dit, ch. X : « La sollicitude de ce siècle, et tout ce que les richesses ont de trompeur, étouffent la parole et la rendent infructueuse. » C’est pourquoi le commentaire, des paroles suivantes de saint Luc, ch. VIII, « mais ce qui est tombé dans les épines, etc., » dit : Les richesses, tout en paraissant réjouir, sont cependant des épines pour ceux qui les possèdent, elles transpercent le cœur de ceux qui les recherchent avec empressement et qui les conservent avec sollicitude, par les aiguillons des soucis. »

    La troisième, c’est sa propre volonté, parce que celui-là est l’arbitre de sa propre volonté qui a la sollicitude du gouvernement de sa propre vie, et c’est pour cela qu’il nous est conseillé de nous en remettre à la divine providence, relativement à notre état. Il est écrit, I. Pierre, ch. V : « Jetant dans son sein toutes vos inquiétudes, parce qu’il prend soin de vous; » et dans le livre des Proverbes, ch. III : « Mettez de tout votre cœur votre confiance en Dieu, et ne vous appuyez pas sur votre providence. » Il résulte de là que la religion parfaite est consacrée par trois vœux, qui sont le vœu de chasteté, qui fait que l’on renonce au mariage, celui de pauvreté par lequel on renonce aux catum vita to ilitu r, ita per occupationes delectare videantur, suis tam en po&sessosæculi Christi m inisterium im peditur, se- ribus sunt spinæ, cum aculeis curarum cundæ ad Timoth secundo : « Nemo m iii- m entes eorum confodiunt, quæ avide quætans Deo im plicat se negotiis sæcularibus : » r u n tu r, et sollicite servantur. »

    et ideo per religionis votum abrenuntia- Tertium est propria voluntas, quia qui tu r illis, quibushum arm s anim us maxime suæ voluntatis est arbiter, sollicitudinem occupari consuevit, et à. divinis obsequiis habet de suæ vitæ gubernatione : et ideo im pediri. Quorum primum et principale nobis consulitur, ut nostri status deposiest conjugium I. ad Corinth VII : « Volo tionem divinæ providentiæ committamus, autem vos «ine solliciludine esse. Qui sine I. Petr. V : « Omnem sollicitudinem vesuxore est, sollicitus est quæ Domini sunt, tram projicientes in eo, quoniam ipsi cura quomodo placeat Deo : qui autem cum est de vobis. » Proverb., III : « Habe fiduuxore est, sollicitus est quæ sunt mundi, ciam in Domino ex toto corde tuo, et ne quomodo placeat u x o ri, et divisus est. » innitaris prudentiæ tuæ. » Et inde est, Secundum est possessio divitiarum terre - quod perfecta religio triplici voto consenarum. Mai th., XIII : « Sollicitudo hujus c r a tu r, scilicet voto castitatis, per quod sæculi et fallacia divitiarum suffocat ver­ abrenuntiatur conjugio : voto paupertatis, bum, et sine fructu efficitur. » Unde dicit per quod abrenuntiatur divitiis : voto obe-Glossa. Luc., VIII, super illud : « Quod au­ d ie n tiæ, per quod abrenuntiatur propriæ tem in spinis-cecidit, » etc. « Divitiæ et si voluntati. Per hæc autem tria vota homo richesses, et celui d’obéissance par lequel on renonce à sa propre volonté. L’homme, par ces trois vœux, fait à Dieu le sacrifice de tous ses biens : par le vœu de chasteté, il offre à Dieu en sacrifice son propre corps, c’est le sacrifice dont parle l’Apôtre, Rom., ch. XII, lorsqu’il dit : « Offrez à Dieu votre corps comme une hostie vivante. » Par le vœu de pauvreté, il fait à Dieu l’oblation des biens extérieurs. L’Apôtre parle de ce sacrifice, Rom., ch. XV, lorsqu’il dit : « Et que les saints de Jérusalem reçoivent favorablement le service que je vais leur rendre. » Par le vœu d’obéissance, il fait à Dieu le sacrifice de son esprit qu’il lui offre. C’est de ce sacrifice dont il est parlé, Ps. L : « Un esprit brisé de douleur est un sacrifice digne de Dieu. »

    Ce n’est pas seulement un sacrifice que l’on offre à Dieu par ces trois vœux, c’est un holocauste ; ce qui sous l’ancienne loi étoit ce qu’il y avoit de plus agréable à Dieu. Saint Grégoire dit à cette occasion, dans la huitième homélie sur l’Exode, part. II : « Lorsque quelqu’un voue à Dieu quelque chose qui lui appartient, et qu’il ne lui en voue pas une autre qui lui appartient aussi, c’est un sacrifice ; mais lorsqu’il voue tout ce qu’il possède, tout ce qu’il a de vie, et tout ce qu’il a de sagesse au Dieu tout-puissant, c’est un holocauste : et la religion étant ainsi entendue dans ce second sens, par cela même qu'il fait à Dieu un sacrifice, il imite le premier mode de religion. » Il y a certains modes de vivre, dans lesquels on omet quelques-unes de ces choses ; mais ce n’est pas dans ces modes-là que l’on trouve la raison parfaite de la religion. Quant à tout ce que l’on trouve encore dans les religions, ce sont certains moyens qui aident à éviter ce à quoi on a renoncé par vœu, ou encore pour faciliter l’observation de ce par quoi l’homme s’est engagé par vœu à servir Dieu.

    On peut donc voir", d’après ce qui précède, ce en quoi une religion peut être plus parfaite qu’une autre. La dernière perfection d’une chose consiste en effet à obtenir son résultat final. C’est pour cela que l’on doit surtout juger de la perfection d’une religion d’après deux choses.

    1° On doit la juger d’après la fin vers laquelle elle tend, de manière que l’on dise, cette religion est plus éminente qui est consacrée à un acte plus parfait ; afin qu’ainsi d’après la comparaison de la vie active et de la vie contemplative, quant à leur dignité et leur utilité, on puisse comparer les religions qui sont consacrées à l’un et l’autre genre de vie.

    2° On doit la juger en la comparant avec l’accomplissement de ce pourquoi elle a été instituée. Il ne suffit pas en effet qu’une religion soit établie, il faut que ses observances et son mode de vivre soient réglés de telle sorte qu’elle puisse sans obstacle atteindre sa fin ; tel par exemple que si, deux religions sont instituées pour la contemplation, celle qui rend à l’homme la contemplation plus facile doit être jugée la plus parfaite. Mais parce que, comme le dit saint Augustin, « personne ne peut commencer une vie nouvelle sans faire pénitence pour sa vie antérieure ; » toute religion par laquelle l’homme commence une nouvelle vie est un certain état de pénitence pour purifier l’homme de son ancienne vie; et c’est là le troisième mode de comparer les religions, de manière que l’on tient pour plus parfaite celle dont les austérités sont plus grandes, telles que les jeûnes, la pauvreté, etc., parce que les œuvres satisfactoires doivent être finales. Les premiers moyens, de comparaison sont les plus essentiels, ce qui fait qu’il faut plutôt juger de la perfection des religions d’après ces modes, surtout comme la perfection de la religion consiste plus dans la justice intérieure que dans l’abstinence extérieure. Ainsi donc, il demeure établi ce qu’est la religion, et ce en quoi consiste sa perfection.

    principaliter ex duobus religionis perfectio tinus : « Nemo potest novam vitam injudicari. Primo, ex hoc ad quod religio cho are, nisi veteris eum vitæ pœniteat, ordinatur, ut dicatur illa religio esse emi- quælibet religio per quam homo novam n e n tio r, quæ digniori actui d ed icatu r, ut vitam in ch oat, quidam pœnitentiæ status sic secundum com parationcm activæ, et est, ut homo a veteri vita purgetur : » et contemplativæ vitæ in utilitate et digni- hoc tertio modo possunt com parari reïigiolate accipiatur comparatio religionum, quæ n es, ut ilia dicatur pe rfec tio r, quæ m ajoactivæ et quæ contemplativæ deputanlur. res austeritates habet, sicut in je ju u io, Secundo, ex comparatione religionis ad vel paupertate, vel aliis hujusmodi, quia executionem illius ad quod est instituta. opéra satisfactoria debent esse pœnalia : Non enim sufîicit religionem aïiquaxn ad sed prim æ comparationes sunt magis re lialiquid in stitu i, nisi sit taliter orriinata ob- gioni essentiales, et ideo secundum eas est sei'vationibus et modis vivendi, quod ad magis perfectio religionis ju d ican d a, et suum finem sine im pedim ento pertingat, præcipue cum perfectio vitæ m agis consissicut si duæ religiones sunt institutæ ad tâ t in interiori ju s titia, quam in exleiiori contem plandum, ilia per quam homini li- abstinentia. Sic ergo patet quid sit religio berior contemplatio redditur, debet per­ et in quo perfectio religionis consistât. fectior judicari. Sed quia ut dicit Augus-

    Il

    SECONDE PARTIE DE L’OUVRAGE.

    Ces choses donc étant établies ; il nous faut procéder à la réfutation des raisons par lesquelles nos adversaires s’efforcent d’opprimer la religion ; nous suivrons en ceci la marche suivante :

    4° Nous chercherons, s’il, est permis aux religieux d'enseigner. 2° Si un religieux peut licitement faire partie d’une société, composée de docteurs séculiers.

    3“ S’il est permis à un religieux (qui n'a pas charge d’ames, de précher et d’entendre les confessions.

    4° Si un religieux est tenu de se livrer aux travaux manuels.

    5° S’il est permis à un religieux d’abandonner tout ce qu’il possède, de manière « n ’avoir rien, ni en propre ni en commun.

    6° S ’il lui est permis de vivre des aumônes qu’il aura reçues et surtout de celles qu'il aura reçues en mendiant.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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