Advis spirituels donnés à la Mere Claude-Agnes Joly de la Roche · Saint François de Sales
Advis pour la charge de Supérieure
Dieu veut que vous le serviez en la conduitte des ames, puisqu’il a arrangé les choses comme elles le sont, et qu’il vous a donné la captivité de gouverner les autres.
Faites une tres-grande estime du ministere à quoy vous estes appellée, et pour le bien faire, tous les jours en vous resveillant, ne manquez jamais de dire cette parolle que S. Bernard disoit si souvent : Qu’es-tu venu faire céans? Qu’est-ce que Dieu veut de toy? Puis soudain après abandonnez-vous totalement à sa divine volonté, affin qu’il fasse de vous et en vous tout ce qu’il luy playra, sans aucune reserve.
Ayez une dévotion particulière à Nostre-Dame et vostre bon ange; puis, ma fille, souvenez-vous qu'il faut avoir plus d’humilité pour commander que non pas pour obéir. Mais prenez garde aussi de ne pas tant subtiliser sur tout ce que vous ferez. Ayez une droicte intention de faire tout pour Dieu et pour son honneur et gloire, et vous destournez de tout ce que la partie inférieure de vostre ame voudra faire : laissez-la tracasser tant qu’elle voudra autour de vostre esprit, sans combattre nullement tous ses assauts, ny mesme regarder ce qu’elle fait ou ce qu’elle veut dire; ains tenez-vous ferme en la partie supérieure de vostre ame, et en cette resolution de ne vouloir rien faire que pour Dieu, et qui luy soit aggreable.
De plus, il faut que vous fassiez grande attention sur cette parolle que j ’ay mise dans les Constitutions, sçavoir, que la Supérieure n'est pas tant pour les fortes que pour les foibles, bien qu’il faille avoir soing de toutes, affin que les plus advancées ne retournent point en arriéré. Ayez à cœur le support des filles imparfaictes qui seront en vostre charge : ne faites jamais de Festonnée, quelque sorte de tentation ou d’imperfection qu’elles vous descouvrent; ains taschez à leur donner confiance à vous bien dire tout ce qui les exercera.
Soyez grandement tendre à l’esgard des plus imparfaictes, pour les ayder à faire grand profict de leur imperfection. Ressouvenez-vous qu’une ame grandement impure peut parvenir à une parfaicte pureté, estant bien aydée. Dieu vous en ayant donné la charge, et le moyen, par sa grâce, de le pouvoir faire, appliquez-vous soigneusement à le faire pour son honneur et gloire. Remarquez que celles qui ont le plus de mauvaises inclinations sont celles qui peuvent parvenir à une plus grande perfection. Gardez-vous de faire des affections particulières.
Ne vous estonnez nullement de voir en vous beaucoup de fort mauvaises inclinations, puisque, par la bonté de Dieu, vous avez une volonté supérieure, qui peut estre regente au-dessus de tout cela.
Prenez un grand soing de maintenir vostre exterieur en une saincte esgalité. Que si vous avez quelque peine dans l’esprit, qu’elle ne paroisse point au dehors. Maintenez-vous dans une contenance grave, mais douce et humble, sans jamais estre legere, principalement avec des jeunes gens.
Voilà, ce me semble, ce à quoy il faut que vous preniez garde, pour rendre à Dieu le service qu’il a désiré de vous. Mais je desire grandement que vous fassiez attention fort souvent sur l’importance de la charge que vous aurez, non-seulement d’estre supérieure, mais d’estre au lieu que vous serez. La gloire de Dieu est joincte à cecy, et à la cognoissance de vostre Institut ; c’est pourquoy il faut que vous releviez fort vostre courage, en luy faysant entendre l’importance de ce à quoy vous estes appelle.
Anéantissez-vous fort profondement en vous-mesme, de voir que Dieu veuille se servir de vostre petitesse pour luy faire un service de si grande importance. Recognoissez-vous fort honnorée de cet honneur, et vous en allez courageusement supplier Nostre-Dame qu’il luy playse vous offrir à son Fils, comme une creature tout absolument abandonnée à sa divine bonté, vous résolvant que moyennant sa grâce vous vivrez désormais d’une vie toute nouvelle, faysant maintenant un renouvellement parfaict de toute vostre ame, detestant pour jamais vostre vie passée, avec toutes vos vieilles habitudes. Allez donc, ma chere Bile, pleine de confiance qu’après avoir fait cet acte parfaict du sainct abandonnement de vous-mesme entre les bras de la tressaincte Vierge, pour vous consacrer et sacrifier derechef au service de l’amour de son Fils, elle vous gardera tout le tems de vostre vie en sa protection, et vous présentera derechef à sa bonté à l’heure de vostre mort.
Maintenant je vous dy : Ne parlez que le moins qu’il se pourra de vous-mesme; mais cecy, je le dy tout de bon, retenez-le bien, et faites-y attention. Si vous estes imparfaicte, humiliez-vous au fond de vostre cœur, et n’en parlez point; car cela n’est que l’orgueil, qui fait que vous pensez en dire beaucoup, affin que l’on n’en treuve pas tant que vous dites. Parlez peu de vous, mais je dy peu.
Ayez un grand soing de maintenir vostre exterieur parmy vos filles en telle médiocrité entre la gravité, et la douceur et l’humilité, que l’on recognoisse que si bien vous les aymez tendrement, que vous estes aussi la Supérieure ; car il ne faut pas que l’affabilité empesche l’exercice de l’authorité. J’appreuve fort que les Supérieures soient supérieures, se faysant obeyr, pourveu que la modestie et le support soient observez.
Ayjz envers les seculiers une saincte gravité ; car, tandis que vous estes jeune, il faut observer soigneusement cela. Que vostre rire soit modéré, et mesme envers les femmes, avec lesquelles on peut avoir un peu plus d’affabilité et de cordialité.
Il ne faut pas entendre par cette gravité, qu’il faille estre severe ou renfrognée; car il faut conserver tousjours une gracieuse sérénité devant les jeunes gens, quoyque de profession ecclesiastique. Ayez pour l’ordinaire vos yeux rabaissez, et soyez courte en parolles avec telles gens, observant tousjours de profitter à leurs ames, en favsant voir la perfection de vostre Institut. Je ne dy pas la vostre, ains celle de vostre Institut, non en parolles, que fort simplement, ne le louant que comme on parle un chacun de soy-mesme, ou de ses parens, c’est-à-dire courtement et simplement.
Louez grandement les autres Ordres et Religions, et le vostre au-dessous des autres choses; bien que vous ne deviez pas cacher que vous vivez paysiblement, et disant, quand l’occasion s’en présente, le bien qui se fait, simplement.
Faites tousjours grand cas des Sœurs Carmelites, et vous entretenez en leur amitié, partout où vous serez, tesmoignant tousjours que vous en faites grande estime, et que vous les aymez chèrement.
Entretenez-vous fort avec les Peres Jesuites, et communiquez volontiers avec eux; comme aussi les Peres de l’Oratoire et les Peres Minimes ; prenez conseil d’eux tous où vous aurez besoin, et particulièrement des Peres Jesuites.
Ne soyez pas du tout tant retenue à relever les voiles, comme les Sœurs Carmelites, mais pourtant usez de discrétion pour cela, faysant voir, quand vous le leverez, que c’est pour gratifier ceux qui vous parlent, observant de ne guere vous advancer des treillis ny moins d’y passer les mains, que pour certaines personnes de qualité qui le desirent.
Pour ce qui est de l’orayson, il faut que vous observiez de faire que les subjets sur quoy on la fera soient sur la mort, vie et passion de Nostre-Seigneur, car c’est une chose fort rare, que l’on ne puisse profllter sur la considération de ce que Nostre-Seigneur a fait. Enfin, c’est le Maistre souverain que le Pere eternel a envoyé au monde pour nous enseigner ce que nous devons faire; et partant, outre l’obligation que nous avons de nous former sur ce divin modele, pour ce subjet, nous devons grandement estre excitez à considérer ses œuvres pour les imiter, parce que c’est une des plus excellentes intentions que nous puissions avoir, pour tout ce que nous avons à faire, et que nous faysons, que de les faire parce que Nostre-Seigneur les a faites, c’est-à-dire, prattiquer les vertus, parce que Nostre-Seigneur les a prattiquées, et comme il les a prattiquées.
Ce que pour bien comprendre, il faut fidellement peser, voir, et considérer dans ce, parce que nostre Pere l’a fait en telle façon, je le veux faire, en enclosant l’amour envers nostre divin Sauveur et Pere tres-aymable ; car l’enfant qui ayme bien son bon pere a une grande affection de se rendre fort conforme à ses humeurs, et de l’imiter en tout ce qu’il fait.
Il se peut faire pourtant qu’il y ayt certaines ames exceptées, lesquelles ne peuvent s’arrester, ny occuper leur esprit sur aucun mystere ; elles sont attirées à une certaine simplicité devant Dieu toute douce, qui les tient en cette simplicité, sans autre considération que de sçavoir qu’elles sont devant Dieu, et qu’il est tout leur bien, demeurant ainsi utilement. Cela est bon ; mais il me semble qu’il est assez clairement dit dans le livre de VAmour de Dieu, où vous pourrez avoir recours si vous en avez besoin, et aux autres qui traittent de l’orayson.
Mais, generalement parlant, il faut faire que toutes les filles, tant qu’il se peut, se tiennent en Testât et methode d’orayson qui est la plus seure, qui est celle qui tend à la reformation de vie et changement de mœurs, qui est celle que nous disions premièrement qui se fait autour des mvsteres de la vie et de la mort de Nostre-Seigneur.
Et il ne faut pas tousjours croire les jeunes filles qui ne font que d’entrer en religion, quand elles disent qu’elles ont de si grandes choses; car bien souvent ce n’est que tromperie et amusement. C’est pourquoy il faut les mettre au train et aux mesmes exercices que les autres : car, si elles ont une bonne orayson, elles seront bien ayses d’estre humiliées, et de se sousmettre à la conduitte de ceux qui ont du pouvoir sur elles. Il y a tout à craindre en ces maniérés d’oraysons relevées; mais l’on peut marcher en asseurance dans la plus commune, qui est de s’appliquer tout à la bonne foy autour de nostre Maistre, pour apprendre ce qu’il veut que nous fassions.
La Supérieure peut, en quelque grande et signalée occasion, faire faire deux ou trois jours de jeusne à la Communauté, ou bien seulement aux filles qui sont plus robustes ; faire quelque discipline plus librement que de jeusner ; car c’est une mortification qui ne nuit point à la santé, et partant, toutes la peuvent faire en la sorte qu’on la fait céans. Mais il faut tousjours observer de n’introduire point les austeritez en vos maysons; car ce seroit changer vostre Institut, qui est principalement pour les infirmes.
La Supérieure doit sans doubte de tems en tems visiter les cellules des Sœurs, pour empescher qu’elles n’ayent rien en propre; mais pourtant il faut faire cela si discrettement, que les Sœurs ne puissent point avoir de juste rayson de penser que la Supérieure ayt quelque deffîance de leur fidellité, soit en cela, soit en autre chose : car il le faut tousjours observer iliscretlement, ne les tenant ny trop resserrées ny trop en liberté; car vous ne sgauriez croire combien c’est une chose nécessaire de se tenir en cest entre-deux.
Pour moy, j ’appreuverois fort que vous ne fissiez rien que de suivre simplement la Communauté en toutes choses, soit aux mortifications, ou en quoy que ce soit. Il me semble que ce devroit estre la prattique principale d’une Supérieure, que d’aller devant ses filles en cette simplicité, que de ne rien faire ny de plus ny de moins qu’elles font; car cela fait qu’elle est grandement aymée, et qu’elle tient merveilleusement l’esprit de ses filles en paix. J’ay grandement envie que l’histoire de Jacob soit tousjours devant vos yeux, affin de faire comme luy, qui ne vouloit pas seulement s’accommoder au pas de ses enfans, mais encore à ceux-là mesme de ses agnelets.
Et quant à ce qui est de la Communion, je voudrais que l’on suivist l’advis des confesseurs ; quand vous avez envie de communier quelquesfois extraordinairement, que vous prinssiez leurs advis. Pour communier une fois toutes les sepmaines de plus que la Communauté, vous le pouvez bien faire, et à vostre tour comme les autres; et mesme pour communier plus souvent extraordinairement, vous ferez ce que ceux qui auront soing de vous treuveront bon; car il leur faut laisser conduire cela. Il sera bon, ma chere fille, que vous vous assubjettissiez à rendre compte tous les mois, ou les deux ou trois mois, si vous voulez, au confesseur extraordinaire, ou mesme au confesseur ordinaire, s’il est capable, ou tel autre que vous jugerez; car c’est un grand bien que de ne rien faire que par l’advis d’autruy.
Il ne me semble pas que vous deviez maintenant faire plus d’attention sur aucune autre prattique, que sur celle de la tressaincte charité à l’endroict du prochain, en le supportant doucement, et le servant amoureusement; mais en sorte que vous observiez tousjours de conserver l’authorité et gravité de supérieure, accompaignée d’une saincte humilité. Quand vous aurez jugé que quelque chose se doit faire, marchez seurement et sans rien craindre, regardant Dieu le plus souvent que vous pourrez : je ne dy pas que vous soyez tousjours attentive à la presence de Dieu, mais que vous multipliiez le plus qu’il se pourra les retours de vostre esprit en Dieu; c’est ce dernier poinct que de tout mon cœur j’ay promis à mon Dieu de prattiquer fidellement, moyennant sa grâce, ayant prins Nostre-Dame protectrice de cette mienne resolution.
Ce qui fut escrit de la propre main de S. François de Sales, dans le livre de la Mere Claude-Agnes Joly de LaRoche, lorsqu'elle vint en France pour la fondation du Monastere d’Orleans.
Allez, ma tres-chere fille, Dieu vous sera propice ; trois vertus vous sont chèrement recommandées : la debonnaireté treshumble, l’humilité tres-courageuse, la parfaicte confiance à la providence de Dieu ; car quant à l’esgalité de l’esprit, et mesme du maintien exterieur, ce n’est pas une vertu particulière, mais l’ornement intérieur et exterieur de l’espouse du Sauveur. Vivez donc ainsi tout en Dieu et pour Dieu, et que sa bonté soit à jamais vostre repos. Amen.
Faites cela, ma très chere fille; à Dieu soit la loüange de l’exercice que la Providence vous donne par cette affliction de maladie, que vous rendrez saincte, moyennant sa saincte grâce. Car, comme vous ne serez jamais espouse de Jesus-Christ glorifié, que vous ne l’ayez esté premièrement de Jesus-Christ crucifié, vous ne jouyrez jamais du lict nuptial de son amour triomphant, que vous n’ayez senti l’amour affligeant du lict de la saincte croix.
Cependant nous prierons Dieu qu’il soit tousjours vostre force et vostre courage en la souffrance, comme vostre modestie, douceur et humilité en ses consolations.
ADVIS SUR LA VOCATION A L’ESTAT RELIGIEUX1.
L a bonne vocation n’est autre chose qu’une ferme et constante volonté que la personne appellée a de vouloir servir Dieu en la maniéré et aux lieux auxquels sa divine Majesté l’a appellée : cela est la meilleure marque que l’on puisse avoir pour cognoistre quand une vocation est bonne. Non qu’il soit nécessaire que telle ame fasse dés le commencement tout ce qu’il faut faire en sa vocation, avec une fermeté et constance si grande, qu’elle soit exempte de toute respugnance, difficulté ou desgoust en ce qui est de sa vocation, ny moins encore que cette fermeté et constance soit telle qu’elle la rende exempte de faire des fautes, ny que pour cela elle soit si ferme qu’elle ne vienne jamais à chanceler, ny varier à l’entreprinse qu’elle a faite de prattiquer les moyens qui la peuvent conduire à la perfection ; attendu que tous les hommes sont subjets à telle passion, à changement, vicissitudes, et que ce n’est que par ces divers mouvemens et accidens qu’il faut juger, la volonté demeurant ferme au point de ne quitter le bien qu’elle a embrassé, encore qu’elle sente quelque desgoust et refroidissement.
Tellement que, pour avoir une marque d’une bonne vocation, il ne faut point une constance sensible, mais qui soit effective. Pour sçavoir si Dieu veut qu’on soit religieux ou religieuse, il ne faut pas attendre qu’il nous parle sensiblement, ou qu’il nous envoie un ange du ciel pour nous signifier sa volonté ; ny moins est-il besoin d’avoir des révélations sur ce subjet. Il ne faut non plus l’examen de dix ou douze docteurs de la Sorbonne pour examiner si l’inspiration est bonne ou mauvaise, et s’il faut la suivre ou non ; mais il faut bien cultiver et correspondre au premier mouvement, et puis ne se mettre point en peine s’il vient des desgousts et des refroidissemens sur cela.
Car, si on tasche toujours à tenir sa volonté bien ferme à rechercher le bien que Dieu nous monstre, il ne manquera pas de faire reüssir le tout à sa gloire. De quelque part que vienne le motif de la vocation, il suffit, pourveu qu’on ayt senti l’inspiration, ou le mouvement dans le cœur, pour la recherche du bien auquel on se sent appellé, et que l’on demeure ferme et constant dans cette recherche, quoyque ce soit avec desgoust et refroidissement.
Et en cela on doit avoir un grand soing d’aymer les ames, et leur apprendre à ne se point estonner de ces changemens et de ces vicissitudes, et les encourager à demeurer fermes parmy eux, en leur disant qu’elles ne se doivent pas mettre en peine de ces sentimens sensibles, ny les examiner tant, et qu’elles se doivent contenter de cette constante volonté, qui, parmy tout cela, ne perd point l’affection de son premier dessein; qu’elles soient seulement soigneuses de le bien cultiver, et de correspondre à ce premier mouvement, sans se soucier de quel costé il vient; vu que nostre Dieu a plusieurs moyens d’appeller ses serviteurs et ses servantes à son service; qu’il se sert ores des prédications, ores de la lecture des bons livres, ores des ennuys, des desastres, des afflictions et des traverses qui nous surviennent, ores du monde, qui nous donne subjet de nous despiter contre luy et de l’abandonner; que de toutes ces sortes il en est réussi de grands serviteurs et servantes de Dieu.
D’autres encore viennent en religion à cause de quelque deffaut naturel qui est en leur corps, comme pour estre boiteux, borgnes et laids; d’autres y sont portez par leurs peres et meres, pour advancer leurs autres enfans par cette descharge : mais Dieu bien souvent fait voir la grandeur de sa clemence et misericorde, en se servant de telles intentions, qui d’elles-mesmes ne sont nullement bonnes, pour faire de telles personnes de grands serviteurs de sa divine Majesté.
En somme, il fait entrer en son festin les boiteux et les aveugles, pour nous faire voir qu’il ne sert de rien d’avoir deux yeux et deux jambes pour aller en paradis. Plusieurs de ceux qui sont venus en religion de cette sorte, ont fait de grands fruicts, et perseveré fidellement en leur vocation. D’autres qui ont esté bien appeliez, n’y ont pas neantmoins perseveré ; mais après avoir demeuré quelque tems, ils ont tout quitté. Dont nous avons l’exemple de Judas, de la bonne vocation duquel nous ne pouvons pas doubter, puisque Nostre-Seigneur mesme l’avoit choys et appellé comme les autres, et qu’il ne se pouvoit tromper en le choysissant, car il avoit le discernement des esprits.
C’est une chose certaine que quand Dieu appelle quelqu’un par prudence et providence divine, il s’oblige de fournir tous les aydes requis pour le rendre parfaict en sa vocation. Quand il appelle quelqu’un au Christianisme, il s’oblige à luy fournir tout ce qui est requis pour estre bon chrestien. Tout de mesme, quand il appelle quelqu’un pour estre prestre ou evesque, religieux ou religieuse, il s’oblige en mesme tems à luy fournir tous les moyens requis pour estre parfaict en sa vocation.
En quoi toutesfois il ne faut pas penser que ce soit nous qui l’obligions à ce faire, en nous faysant prestre ou religieux, veu qu’on ne sçauroit obliger Nostre-Seigneur que comme il s'oblige soy-mesme par soy-mesme, provoqué par son infinie bonté et misericorde ; tellement qu’en me faysant religieux, Nostre-Seigneur est obligé de me fournir tout ce qu’il faut que j’aye pour estre bon religieux, non point par devoir, mais par sa misericorde et providence infinie : or, la divine Majesté ne manque jamais de soing et de providence touchant tout cecy.
Et pour nous le mieux faire croire, elle s’y est obligée, en sorte qu’il ne faut jamais entrer en opinion qu’il y ayt de sa faute quand nous ne reüssissons pas bien; non qu’il ne donne aussi quelquesfois les mesmes aydes et secours à ceux-là mesmes qu’il n’a point appeliez, tant est grande sa misericorde et sa libéralité.
Et si bien il donne toutes les conditions requises pour estre parfaicts en la vocation où il nous appelle, ce n’est pas à dire qu’il nous les donne tout à coup, en telle sorte que ceux qu’il a appeliez soient parfaicts tout à l’instant de leur entrée dans leur vocation : car les religions ne seroient point nommés des hospitaux comme dans l’antiquité elles estoient ainsi nommées, et les religieux du mot grec ©epomemai (Therapeutes), qui veut dire guerisseurs dans les hospitaux, pour se guérir les uns les autres. Il ne faut donc pas penser qu’en entrant en religion on soit parfaict tout promptement, mais ouy bien qu’on y vient pour tendre à la perfection.
Ce ne sont donc point les mines tristes ny les faces pleureuses, ny les personnes souspireuses qui sont tousjours les mieux appellées; ny ceux qui mangent plus de crucifix, qui ne veulent pas bouger des eglises, et qui sont tousjours dans les hospitaux; ny encore ceux qui commencent avec grande ferveur. Il ne faut point regarder ny les larmes des pleureux, ny les souspirs des souspireux, ny les mines des ceremonies extérieures, pour cognoistre ceux qui sont bien appeliez; mais ceux qui ont une volonté ferme et constante de vouloir guérir, et qui pour cela travaillent avec fidellité pour recouvrer la santé spirituelle. Il ne faut pas aussi tenir pour marque d’une bonne vocation les ferveurs qui font qu’on ne se contente point dans sa vocation, mais qu’on s’amuse à quelques désirs qui sont pour l’ordinaire vains, mais apparens d’une plus grande saincteté de vie; car, pendant qu’on s’amuse à rechercher ce qui bien souvent n’est pas, on ne fait pas ce qui nous peut rendre parfaicts en celle que nous avons embrassée.
AD VIS SUR LA RECEPTION & LA PROBATION DES FILLES2.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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