Advis spirituels donnés à la Mere Claude-Agnes Joly de la Roche · Saint François de Sales
Advis spirituels donnés à la Mere Claude-Agnes Joly de la Roche
Recueil des advis particuliers que Monseigneur m ’a donnez
pour mon amendement.
J ’ a y jugé qu’il vous seroit extrêmement utile de tascher de tenir vostre ame en peux et en tranquillité; et pour cela il faut que le matin en vous levant vous commenciez cet exercice, faysant vos actions tout doucement, pensant à ce que vous avez à faire dans l’exercice du matin, prenant garde de ne point laisser espancher vostre esprit le long de la journée : observez tousjours si vous estes en cet estât de tranquillité; et sitost que vous vous en treuverez dehors, ayez un grand soing de vous y remettre, et cela sans discours ny effort.
Je ne veux pas dire pourtant que vous vous bandiez continuellement l’esprit pour vous tenir en cette paix ; car il faut que tout cecy se fasse avec une simplicité de cœur toute amoureuse, vous tenant auprès de Nostre-Seigneur comme un petit enfant auprès de son pere ; et quand il vous arrivera de faire des fautes, quelles qu’elles soieDt, demandez-en pardon tout doucement à Nostre-Seigneur, en luy disant que vous estes bien asseurée qu’il vous ayme bien, et qu’il vous pardonnera; et cela tousjours simplement et doucement.
Ceci doit estre vostre exercice continuel; car cette simplicité de cœur vous empeschera de penser distinctement (car nous ne sommes pas maistres de nos pensées, pour n’en avoir que celles que nous voulons) qu’à ce que vous aurez à faire et à ce qui vous est marqué, sans espancher vostre ame, ny à- vouloir, Dy à desirer autre chose; et fera que toutes ces prétentions de playre, et ces contraintes de desplayre à nostre Mere, s’évanouiront, reservant le seul désir de playre à Dieu, qui est et sera l’unique object de nostre ame.
Lorsqu’il vous arrivera de faire quelque chose qui pourroit fascher ou mal edifier les Sœurs, si c’estoit chose d’une grande importance, excusez-vous, en disant que vous n’avez pas eu mauvaise intention, s’il est vray ; mais si c’est chose legere et qui ne tire point de conséquence, ne vous excusez point, observant tousjours de faire cela avec douceur et tranquillité d’esprit, comme aussi de recevoir les advertissemens.
EL si bien votre partie inférieure s’esmeut et se trouble, ne vous en mettez pas en peine, taschant à garder la paix emmy la guerre : car, peut-estre ne sera-t-il jamais en votre pouvoir de n’avoir pas du sentiment estant reprinse ; mais vous savez tresbien que les sentimens, non plus que toute autre tentation, ne nous rendent pas moins aggreables à Dieu, pourveu que nous n’y consentions pas.
Vous vous trompez en croyant que vous devriez faire des actes vifs, pour vous deffaire de ces sentimens et troubles de la partie inférieure; c’est au contraire, il n’en faut faire nul estât, mais passer simplement chemin, sans les regarder seulement. Que s’ils vous importunent trop, il faut se mocquer de tout cela, comme serait de leur faire la moue, et cela par un simple regard de la partie supérieure; après quoy il n’y faut plus penser, quoy qu’ils veuillent dire.
Et tout de mesme en est-il des pensées de jalousie ou d’envie, et de mesme de ces attendrissemens que vous avez sur vos commoditez corporelles, et semblables tricheries, qui vont ordinairement roulant autour de nos esprits, retranchant à vostre ame tout autre soing que celui de se tenir en paix et en tranquillité, je dy mesme celui de vostre propre perfection; car je remarque que ce trop grand soing de vous perfectionner vous nuit beaucoup, d’autant que dés qu’il vous arrive de faire des fautes, vous vous en inquiettez, parce qu'il vous semble que c’est tousjours contre la prétention que vous avez de vous amender.
Tout de mesme, si l’on vous monstre quelque deffaut en vous, vous entrez en découragement; et tout cecy, il ne le faut plus faire, ains vous affermir à cela, de ne point vous laisser troubler pour quoy que ce soit. Que si neantmoins il vous arrive de le faire, nonobstant vostre resolution, ne vous faschez pas pourtant; ains remettez-vous en tranquillité tout aussitost que vous vous en appercevrez, et tousjours de la mesme façon que ju vous ay dit, tout simplement, sans effort ny secousse d’esprit.
Et ne pensez pas que cecy soit un exercice de quelques jours; oh ! non, car il y faut bien du tems et du soing pour parvenir à cette paix. Il est vray pourtant que, si vous vous y rendez fidelle, Nostre-Seigneur bénira vostre travail. Sa bonté vous attire à cet exercice, c’est une chose tout asseurée; c’est pourquoy vous estes grandement obligée à vous y rendre fidelle, pour correspondre à sa volonté : il vous sera difficile, d’autant que vous avez l’esprit vif, et qu’il s’arreste et s’amuse à chaque object qu’il rencontre; mais la difficulté ne vous doit pas faire entrer en découragement, pensant de ne pouvoir parvenir au but de vostre prétention. Faites tout bonnement et tout simplement ce que vous pourrez, sans vous mettre en peine d’autre chose.
Et tout de mesme, quand vous arreslez quelque chose qui ne sera bien prins selon vostre intention, passez oultre, pensant à ce que vous avez à faire. Regardez Nostre-Seigneur, et taschez d’aller au Dieu de toutes choses, multipliant le plus que vous pourrez les oraysons jaculatoires, les vues intérieures, les retours, les eslans fervens de vostre esprit en Dieu, et je vous asseure que cecy vous sera fort utile.
Dieu vous veut toute et sans aucune reserve, et toute fine, nue, et despouillée ; c’est pourquoy il faut que vous ayez grand soing de vous deffaire de vostre propre volonté : car il n’y a que cela seul qui vous nuyse, d’autant que vous l’avez tousjours extrêmement forte, et vous estes fort attachée à vouloir ce que vous voulez.
Embrassez donc bien fidellement cet exercice, puisque je vous le dy avec la charité de Dieu et la cognoissance que j ’ay de vostro nécessité, qui est que vous regardiez la providence de Dieu aux contradictions qui vous seront faites, Dieu les permettant affîn de vous detacher de toutes choses, pour vous mieux serrer à sa bonté, et unir à luy; car je sçay qu’il veut que vous soyez sienne, mais d’une façon toute particulière.
Rendez-vous donc bien indifférente, si on vous accordera, ou non, ce que vous demanderez, et ne laissez pas de demander tousjours avec confiance : et demeurez en l’indifference d’avoir des biens spirituels, ou non ; et quand vous sentirez que la confiance vous manque pour recourir à Nostre-Seigneur, à cause de la multitude de vos imperfections, faites alors jouer la partie supérieure de vostre ame, disant des parolles de confiance et d’amour à Nostre-Seigneur, avec le plus de ferveur, et le plus fréquemment qu’il se pourra.
Ayez un grand soing de ne vous point troubler lorsque vous aurez fait quelque faute, ny de vous laisser aller à des attendrissemens sur vous-mesme, car tout cela ne vient que d’orgueil; mais humiliez-vous promptement devant Dieu, et que ce soit d’une humilité douce et amoureuse, qui vous porte à la confiance de recourir soudain à sa bonté, vous asseurant qu’elle vous aydera pour vous amender.
Je ne veux plus que vous soyez si tendre, ains que comme une fille forte vous serviez Dieu avec un grand courage, ne regardant que luy seul; et partant, quand ces pensées, si l’on vous ayme ou non, vous arrivent, ne les regardez pas seulement, vous asseurant que l’on vous aymera tousjours autant que Dieu le voudra; et que cela vous suffise, que la volonté de Dieu s’accomplisse en vous, qui estes obligée d’une obligation particulière de vous perfectionner : car Dieu veut se servir de vous. Faites-le donc, et pour cela taschez à fort aymer vostre abjection, laquelle vous empeschera de vous troubler de vos deffauts.
Prenez soing de tenir vostre esprit en paix et occupé des choses hautes, le tirant fidellement de l’attention que vous faites sur vous-mesme, principalement quand vous avez du chagrin, et que vous n’avez point de courage. Occupez-vous à dire à Nostre-Seigneur que vous en voulez avoir, et que vous ne consentirez jamais à ce que le chagrin vous suggère ; vous feriez encore mieux de vous divertir, faysant accroire à vostre esprit qu’il n’en a point, n’en faysant non plus d’estât que si vous ne sentiez point l'effort de cette passion.
Plus vous vous sentez pauvre et destituée de toutes sortes de vertus, ayez de plus grandes prétentions de bien faire. Ne vous eslonnez point des mauvais sentimens que vous avez, pour grands qu’ils soient, mais ayez soing en ce tems-là de multiplier les oraysons jaculatoires, et retours de vostre esprit en Dieu; et, comme vous avez une grande nécessité de la douceur et de l’humilité, prenez soing de mettre fort souvent emmy la journée vostre cœur en la posture d’une humble douceur.
EL quand vous serez reprinse ou corrigée de quelque chose, essayez-vous tout doucement d’aymer la correction, et ne vous faschez pas si la partie inférieure s’esmeut; mais faites regner la partie supérieure, affin que vous fassiez ce que l’on veut de vous en cette occasion.
Ne soyez point tant amye de vostre paix que, quand on vous l’ostera par quelque commandement, ou correction, ou contradiction, vous en demeuriez troublée; car cette paix qui ne veut point estre agitée est recherchée par l’amour-propre.
Or, maintenant je vous dy que vous ayez un soing tres-particulier de vous rendre esgale en vos humeurs, sans jamais laisser paroistre en vostre exterieur aucun changement.
Quelle apparence y a-t-il de monstrer ainsi vos imperfections, puisque cela empesche que Dieu ne soit servi de vous ainsi qu’il le desire? cette esgalité de vostre maintien exterieur manque à l’accomplissement des talens que Dieu vous a donnez. Considérez donc souvent quel deplaysir ce vous sera et ce vous doit estre, de voir que vous manquez de correspondre à la volonté de Dieu, puisqu’il a laissé à vostre pouvoir d’acquerir cela, qui doit perfectionner et accomplir vostre talent.
Travaillez fidellement pour cela ; bandez toutes les forces de vostre esprit pour l’acquerir, etxprenez garde que la mortification reluyse en vostre exterieur, en sorte que les seculiers treuvent plus de subjet de l’observer, que non pas de bonne mine ny de bonne façon.
Vous devez avoir un tres-grand soing de vous pencher toute du costé de l’humilité, puisque vous avez une si grande inclination à l’orgueil et à la propre estime. Ne doubtez point qu’ayant acquis cette vertu vous n’ayez quant et quant toutes celles dont vous avez nécessité. Approfondissez-vous fort souvent en l*abvsme de vostre néant devant Nostre-Seigneur et devant Nostre-Dame. Mais ressouvenez-vous de ce que j ’ay dy en l’Entretien de l’Humilité; et toutesfois et quantes qu’elles ne produict pas ce fruict, elle est suspecte et indubitablement fausse. Aneantissezvous en la cognoissance de vostre petitesse; mais soudain après relevez vostre esprit, pour considérer ce que Dieu veut de vous.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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