Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Advis aux Supérieures de l’Institut · Saint François de Sales

    Moyens de se bien acquitter de cet office

    Puisque vous tenez, mes cheres filles, la place de Dieu dans la conduitte des ames, vous devez estre fort jalouses de vous y conformer, observer ses voyes, et non les vostres, soustenant fortement son attraict dans chacune, en leur aydant à le suivre avec humilité et sousmission, non à leur façon, mais à celle de Dieu, que vous cognoistrez mieux qu'elles, tant que l’amour-propre ne sera pas anéanti; car il fait souvent prendre le change, et tourner l’attraict divin à nos maniérés et suites de nos inclinations.

    Portez tousjours à cet effect, sur vos levres et par vos langues, le feu que vostre ardent Espoux a apporté en terre, dans leurs coeurs, à ce qu’il consomme tout l’homme exterieur, et en reforme un intérieur tout pur, tout amoureux, tout simple, et tout fort à bien soustenir les espreuves et exercices que son amour lui suggerera en leur faveur, pour les purifier, perfectionner et sanctifier, et, affin de les y animer, monstrez-leur qu’il n’est pas des rosiers spirituels comme des matériels : en ceux-cy les espines durent, et les roses passent, en ceux-là les espines passeront, et les roses demeureront; qu’elles n’ont des cœurs que pour estre les enfans de Dieu, en l’aymant, le benyssant, et le servant fidellement en cette vie mortelle ; et qu’il les a unies ensemble, affin qu’elles soient extraordinairement braves, hardyes, courageuses, constantes, et soigneuses d’entreprendre et d’accomplir les grandes et difficiles œuvres.

    Car regardant meshuy vos maysons comme la pepiniere de plusieurs autres, il faut y enraciner les grandes et parfaictes vertus d’une dévotion masle, forte et genereuse, de l’abnegation de l’amour-propre, l’amour de son abjection, la mortification des sens, et la sincere direction, leur ostant cestepetite douilletterie et mollesse qui trouble le repos, et fait excuser et flatter les humeurs et inclinations : à quoy serviront les changemens continuels que l'on exerce en vostre ordre, mesme des rangs, cellules, et officeries, dans l’année, pour les affranchir d’estre attachées à cet employ ou à cet autre, et de l’imperfection d’une vaine et jalouse imitation, et les affermir à ne vouloir pas faire tout ce que les autres font, ains seulement tout ce que leurs supérieurs leur ordonneront, les faysant marcher dans cette unique et simple prétention de servir la divine Majesté d’une mesme volonté, mesme entreprinse, mesme project’ affin que Nostre-Seigneur et sa tres-saincte Mere en soient glorifiez.

    Mais si quelques-unes se rendoient contraires à cette conduitte, vous pourriez, prenant subjet de les y exercer, leur faire voir leur ignorance, leur peu de rayson et de jugement, de s’amuser aux présomptions et fausses imaginations que produict la nature depravée ; combien l’esprit humain est opposé à Dieu, dont les secrets ne sont revelez qu’aux humbles; qu’il n’est pas question en la Religion de philosophes et de beaux-esprits, meus de grâces et de vertus, non pour en discourir, mais pour les prattiquer humblement ; leur faysant faire et ordonnant les choses difficiles à faire et comprendre, et qui soient humiliantes, pour les detacher insensiblement d’elles-mesmes, et les engager à une humble et parfaicte sousmission à l’ordre des supérieures, lesquelles aussi doivent avoir une grande discrétion à bien observer le tems, les circonstances et les personnes.

    Car c’est une chose bien dure, de se sentir destruire et mortifier en toute rencontre; neantmoins l’addresse d’une suave et charitable mere fait avaler les pilules ameres avec le laict d’une saincte amitié, monstrant continuellement à ses filles une poictrine spirituelle pleine de bonnes vues et de joyeux et gracieux abords affin qu’elles y accourent en gayeté, et se laissent tourner par ce moyen comme des boules de cire, qui s’amolliront sans doubte au feu de cette ardente charité. Je ne dy pas qu’elles soient flatteuses, mais douces, amyables et affables, aymant leurs sœurs d’un amour cordial, maternel, nourricier et pastoral, se faysant toutes à toutes, meres à toutes, secourables à toutes, la joye de toutes, qui sont les seules conditions qui suffisent, et sans lesquelles rien ne suffit.

    Tenez la balance droicte entre vos filles, et que les dons naturels ne vous fassent point distribuer iniquement vos affections et vos bons offices. Combien y a-t-il de personnes maussades extérieurement, qui sont tres-aggreables aux yeux de Dieu? La beauté, bonne grâce, bien parler, donnent souvent de grands attraicts aux personnes qui vivent encore selon leurs inclinations ; et la charité regarde la vraye vertu et la beauté intérieure, et se respand cordialement sur toutes san3 particularité.

    Ne vous estonnez point de vous voir controollées en voslre gouvernement : vous devez doucement tout oüyr, et puis le proposer à Dieu, et vous en conseiller avec vos Coadjutrices; après quoy, faire ce qui est estimé à propos, et avec une saincte confiance que la divine Providence réduira tout à sa gloire. Mais faites cela si suavement, que vos inférieures ne prennent point occasion de perdre le respect qui est deu à vos charges, ny de penser que vous avez besoin d’elles pour gouverner, ains pour suivre la réglé de la modestie, humilité, et ce qui est porté par les Constitutions. Car, voyez-vous, il faut, autant qu’il est possible, faire que le respect de nos inférieures envers nous ne diminue point l’amour, ny l’amour ne diminue point le respect; et si quelque sœur ne vous craignoit et traittoit pas avec assez de respect, remonstrez-luy à part qu’elle doit honnorer vostre office, et coopérer avec les autres à conserver en dignité la charge qui lye toute la Congrégation en un corps et en un esprit.

    Tenez bon pour l’etroicte observance des Règles, pour la bienséance de vos personnes et de vos maysons. Faites observer un grand respect aux lieux et aux choses sacrées. Ne disputez point du plus ou moins du temporel, puisque cela est plus conforme à la douceur que Nostre-Seigneur enseigne à ses enfans. L’Esprit de Dieu est généreux; ce que l’on gagneroit en ce rencontre, on le perdroit en réputation : enfin la paix est une saincte marchandise, qui mérite d’estre acheptée chèrement. Conservez la douceur, avec esgalité d’humeur et suavité de cœur, entre les tracas et la multiplicité des affaires. Chacun attend de vous le bon exemple joinct à une charitable debonnaireté, parce qu’à cette vertu, comme à l’huyle de la lampe, tient la flamme du bon exemple, n’y ayant rien qui édifie tant que la charitable debonnaireté.

    Servez-vous volontiers des conseils lorsqu’ils ne seront point contraires au projet que nous avons résolu, de suivre en tout l’esprit d’une suave douceur, et de penser plus à l’interieur des ames qu’à l’extérieur : car enfin, la beauté des filles du roy est au-dedans : Omnis gloria ejus filiæ regis ab intùs (Ps. 44), qu’il faut que les Supérieures cultivent, si elles n’ont ellesmesmes ce soing, crainte qu’elles ne s’y endorment dans leur chemin, et ne laissent esteindre leurs lampes par négligence; car il leur seroit dit indubitablement comme aux vierges folles se présentant pour entrer au festin nuptial : Je ne vous cognois point (Matth. 23). Ne me dites point que vous estes imbecilles ; la charité, qui est la robbe nuptiale, couvrira tout. Les personnes qui sont en cet estât excitent ceux qui les cognoissent à un sainct support, et donnent mesme une tendresse de dilection particulière pour elles, pourveu qu’elles tesmoignent de porter devotement et amyablement leur croix.

    2fl

    Je vous recommande à Dieu pour obtenir ses sainctes grâces dans vos conduitles, afBn que, tout à son gré et par vos mains, il façonne les ames, ou par le marteau, ou par le ciseau, ou par le pinceau, pour les former toutes selon son bon playsir, vous donnant à ce dessein des cœurs de peres, solides, fermes, et constans, sans obmettre les tendresses de meres, qui font désirer les douceurs aux enfans, suivant l’ordre divin, qui gouverne tout avec une force toute suave et une suavité toute forte.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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