Advis aux Supérieures de l’Institut · Saint François de Sales
Advis aux Supérieures de l’Institut pour leur conduitte
Puis que c’est le haut poinct de la perfection chrestienne de conduire les ames à Dieu, l’aimant qui a attiré Jesus-Christ du ciel en terre pour y travailler, et consommer son œuvre dans la mort et par la croix, il est aysé de juger que celles qu’il employe à ceste fonction se doivent tenir bien honnorées, s’en acquittant avec un soing digne des espouses de celuy qui a esté crucifié et est mort comme un roy d’amour, couronné d’espines, parmy la trouppe de ses eslus, les encourageant à la guerre spirituelle qu’il faut soustenir icy-bas, pour arriver à la celeste patrie promise à ses enfans.
Ainsi, mes cheres filles, celles que Dieu appelle à la conduitte des ames, se doivent tenir dans leurs ruches mystiques, où sont assemblées les abeilles celestes, pour mesnager le miel des sainctes vertus; et la Supérieure, qui est entre elles comme leur roy, doit estre soigneuse de s’y rendre présente, pour leur apprendre la façon de le former et conserver; mais il faut travailler ceste œuvre et ceste saincte besongne avec une entiere sousmission à la saincte Providence, et un parfaict encouragement à se bien exercer à l’humilité, douceur, et debonnaireté de cœur, qui sont les deux cheres vertus que Nostre-Seigneur recommandoit aux Apostrçs destinez à la supériorité de l’univers, puisant dans le sein du Pere celeste les moyens convenables à cet employ.
Car ce n’est pas de vostre laict, ny de vos mammelles, que vous nourrissez les enfans de Dieu ; c’est du laict des mammelles du divin Espoux, ne faysant autre chose que les leur monstrer, et dire : Prenez, succez, tirez, vivez, et il vous secondera de son secours, et fera vostre besongne avec vous, si vous faites la sienne avec luy : or, la sienne est la sanctification et la perfection des ames, pour lesquelles il n’a pas treuvé juste de fuyr le labeur requis à la glorification du nom de son Pere.
Travaillez-y donc humblement, simplement, et confidemment : il ne vous en arrivera jamais aucune distraction qui vous soit nuysible; car ce divin Maistre, qui vous emploie à cest ouvrage, s'est obligé de vous prester sa tres-saincte main en toutes les occasions de vostre office, pourveu que vous correspondiez de vostre part, par une tres-humble et courageuse confiance en sa bonté. Il appelle à son service les choses qui ne sont point, comme celles qui sont, et se sert du rien comme de beaucoup pour la gloire de son nom.
C’est pourquoy vous devez faire de vostre propre abjection la chaire et la chaisne de vostre supériorité, vous rendant en vostre néant vaillamment humble et humblement vaillante en celuy qui fit le grand coup de sa toute-puissance en l’humilité de sa croix.
Il vous a destiné un secours, un ayde, et une grâce tres-suffisante et abondante pour vostre soutien et appuy. Pensez-vous qu’un si bon Pere comme Dieu voulust vous rendre nourrice de ces filles, sans vous donner abondance de laict, de beurre, et de miel ? Le Seigneur a mis dans vos bras et sur vostre giron ces ames, pour les rendre dignes d’estre ses vrayes espouses, en leur apprenant à regarder seulement ses yeux divins, à perdre petit à petit les pensées que la nature leur suggerera d’elles-mesmes, pour les faire penser uniquement en luy. Une fille destinée au gouvernement d’un monastere est chargée d’une grande et importante affaire, surtout quand c’est pour fonder et establir, mais Dieu estend son bras tout-puissant à mesure de l’œuvre qu’il impose, et luy prépare de grandes bénédictions pour cultiver et gouverner la sacrée pepiniere.
Vous estes les meres, les nourrices, et les dames d’atour de ces filles du roy. Quelle dignité a cette dignité ! Quelle recompense, si vous faites cela avec l’amour et les mammelles de meres ! C’est une couronne que vous vous façonnez, et dont vous jouyrez dans la félicité; mais Dieu veut que vous la portiez toute dans vostre cœur en cette vie, et puis il la mettra sur vostre teste en l’autre. Les espouses anciennement ne portoient point de couronnes et de chappeaux de fleurs, qu’elles n’eussent ellesmesmes lyées et agencées ensemble. Ne plaignez point, mes cheres filles, la perte de vos commoditez spirituelles, et des contentemens particuliers que vous recevriez en vos dévotions, pour bien cultiver ces cheres plantes, ne vous lassant nullement d’estre meres, quoyque les travaux et les soucis de la maternité soient grands : car Dieu vous en recompensera au jour de vos nopcés éternelles, vous couronnant de luy-mesme, puisqu’il est la couronne de ses Saincts.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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