Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Vie du révérend père Paul Caffaro · Alphonse de Liguori

    Courte notice de la vie du révérend père Paul Caffaro (1/3)

    DE I,A V IE D 17 REVEREND PERE D. PAUL CAFFARO,

    l'IVÊTRTÏ Ï)E LA CONGREGATION DU TRÈS SAINT R ÉD E M P T EU R.

    Le Père D. Paul CaiFaro naquit le 5 juillet 17 0 7, dans le diocèse de la Gava, au lieu même dit de Gaffari, de parents pieux et honnêtes. Son père se nommait Jean-Nicolas CaiFaro, et sa mère Cécile portait également ce surnom de Caffaro. Cécile fut sans doute une femme pieuse; mais son mari menait la vie la plus exemplaire et la plus sainte parmi les séculiers. Il était frère dans une congrégation où il ne fut jamais en défaut; il faisait l ’oraison mentale et en enseignait la pratique à sa famille; chaque jour ses enfants recevaient de lui une instruction sur la doctrine chrétienne; il obéissait à son père spirituel, et d’ une obéissance si entière, que lorsqu’il mourut, son directeur n’hésita pas de dire à sa femme : c Vous « avez un saint dans le paradis. » De ces parents que je viens do faire connaître étaient nés six enfants, quatre filles et deux garçons, dont D. Paul fut le second. Dès le berceau, il montra un caractère si doux et si paisible, que sa mère, pour l’allaiter, était obligée de le réveiller. Sa première enfance fut en tout différente de celle des autres enfants, et bien éloignée de cette légèreté dont elle est ordinairement accompagnée. À l’âge de dix ans, il fut affecté d'une maladie grave qu’il souffrit avec tant de calme et de patience, que le médecin qui le soignait en fut ravi, et voulut en publier le témoignage. Dans ses études, toujours modeste et appliqué à ses devoirs, il n’eut jamais à recevoir ni réprimande ni correction de ses maîtres; aussi était-il, dès lors, aimé et admiré de ses maîtres, de scs condisciples, et do toutes les personnes qui le voyaient et conversaient avec lui.

    Au sortir de l’enfance, et dès qu’il en fut capable, il commença à fréquenter les sacrements et à pratiquer l’oraison, qu’il faisait principalement devant le saint Sacrement do l ’autel, avec une telle dévotion qu’il édifiait tous ceux qui en étaient les témoins. Sa mère le voyant si pieux et si régulier, lui confia la surveillance de ses sœurs, surveillance qu’il exerça avec le plus grand soin, veillant surtout à éviter qu’elles ne sortissent de la maison. S’il arrivait que l'une d’elles fût sortie pour quelque temps, il la punissait, non avec violence, mais en lui assignant pour prison une chambre de la maison, où elle restait enfermée suivant le temps qu’elle était restée dehors et la distance à laquelle elle s’était éloignée.

    Devenu clerc, il entra dans un séminaire à l ’âge de treize ans, et y mena une vie si édifiante, que le recteur d’alors,D. Dante délia Monica, disait : « Quand je vois cet enfant, je me sens attiré vers Dieu, et plein de confusion. » Aussi l’établit-il zélateur sur tous les séminaristes, et Paul ne manqua jamais, pour aucun motif humain, d’accuser les transgresseurs, de sorte que ceux-ci le trouvant un jour isolé, s’en vengèrent en le maltraitant. Mais il n’en continua pas moins sa surveillance avec le même zèle, répondant ainsi à la confiance du recteur, qui, malgré son extrême jeunesse, avait remis en ses mains la garde do tout le séminaire. Quand les séminaristes demandaient au supérieur la permission d’aller à quelque fête, ou en quelque lieu de divertissement, il leur répondait : « J’y consens, si Paul veut vous y conduire. » Un jour les séminaristes ayant été invités à assister 5 l ’office, au monastère de P reato, et se trouvant en retard, les religieuses les pressèrent de rester à dîner. Ils dépéchèrent aussitôt à leur recteur, qui était alors D. Simon Sambias, pour en obtenir la permission ; le billet en réponse portait : « Que Paul en décide ; s’il se charge de les « conduire, j’y consens.» Tant était grande la confiance que tous les recteurs avaient dans la sagesse et la prudence de Paul, bien qu’il ne fût encore qu’adolescent.

    Dans ce même temps, à peine initié à la cléricature, il commença à montrer un zèle ardent pour l ’avancement spirituel du prochain. Tous les jours de fête, il allait de hameau en hameau, enseignant la doctrine chrétienne aux enfants et aux personnes âgées les plus ignorantes et les plus abandonnées; et il excitait les autres clercs, ses compagnons, à imiter son exemple. Mais ses soins les plus actifs se portaient sur les moyens qui tendaient à rendre ces clercs mêmes des prêtres saints et instruits, propres au salut des ames; à cette fin, il leur donnait des leçons, et les formait à la pratique de l ’oraison mon* taie. Il s’employa à cette œuvre pendant sept années consécutives, et l ’on sait que ces clercs sont en effet devenus de bons prêtres et de bons ouvriers.

    Dès sa jeunesse, Paul fut à la fois si mortifié et si ami de la vie cachée, que pour soustraire aux regards l’abstinence et les mortifications qu’il pratiquait, il se retirait à l’écart dans une chambre, ne mangeait plus à la table commune, mais se faisait apporter son dîner, dont il prenait le peu auquel il s’était astreint, et le reste, placé dans un panier, était descendu par la fenêtre et reçu par des pauvres qui l’attendaient. Pour lui, il sc contentait d’un morceau de pain ou de quelque autre nourriture en faible quantité, et qu’il avait encore coutume de mêler avec des herbes amères. Chaque semaine, il jeûnait au moins deux fois au pain et à l ’eau. D'autres fois, il se bornait à un potage sans pain, et dans toute sa jeunesse il se priva complètement de viande et de lVuits; mortification extrême à cet âge. En outre, dans sa cellule, il ne manquait pas do mortifier son corps par la discipline et le cilicc. Dès l’âge même de treize ans, il se chargeait le corps d'une chaîne de fer garnie de pointes, dont la vue seule épouvantait, et que sa mère, qui s’en aperçut crut devoir lui enlever. Il dormait sur dos planches, ou même souvent sur la terre nue, appuyant sa tête sur un banc.

    Pensant ensuite qu’il devait être prêtre, et qu’ un bon prêtre doit nécessairement être instruit, il s’appliqua avec ardeur, d’abord à l’étude du latin et du grec, sous la direction du prêtre et du maître insigne, D.Igi :aced lia Calcc(aujourd’hui professeur d’hébreu dans les cours publics); puis il étudia la philosophie et surtout la théologie, tant la partie morale, dont il fonda h la Gava une académie qu’il dirigea pendant plusieurs années, en étant à la fois le chef et le soutien, que la scolastique et la dogmatique, dont il fut depuis lecteur dans notre congrégation et dont il composa des traités doctement écrits ; ces traités, nous les conservons encore avec vénération, d'autant que l’ usage s'est introduit dans la congrégation, de ne plus faire étudier les jeunes gens que sur des livres, l’expérience ayant appris que, par Cette m éth od e, ils faisaient des progrès plus grands et plus rapides, et se trouvaient délivrés du soin incommode d ’é c riro, très préjudiciable à la santé.

    Ordonné prêtre, D. Paul, par obéissance pour son directeur, s'efforça de s’ unir plus étroitement à Dieu, et pour cela, il se livra à une vie toute sainte. Son unique occupation, depuis lors, fut de pratiquer l’oraison et de travailler à gagner des ames à Dieu. Il faisait quatre heures d’oraison, qui lui avaient été prescrites par son père spirituel, savoir, deux pendant le jour devant le Saint-Sacrement, et deux pendant la nuit. En outre il mettait fréquemment en pratique le conseil de S. Augustin : « Allez, «jeunes gens, allez, vieillards, aux tombeaux de vos pères. » (Ite, juvenes, ite, senes, ad sepulchra patrum vestrorum. ) Ainsi il allait souvent de jour au cimetière de la paroisse, et là il passait plusieurs heures au milieu des ossements des fidèles défunts, à méditer sur la mort ; il lui arriva même souvent de s’y endormir, et d ’y rester ainsi des nuits entières. Plusieurs fois, soulevant dans sa main le squelette de son père défunt et enterré en ce lieu, il s’écriait : O mon père, comme la mort vous a rendu léger I » A cette époque, il lui arrivait aussi de se retirer de temps en temps pour plusieurs jours, dans un ermitage extrêmement isolé, où il ne cessait de prier et de macérer son corps par des œuvres de pénitence.

    Peu après son admission à la prêtrise, il fut nommé confesseur et supérieur de la retraite ecclésiastique. Il eut alors la consolation de convertir, par sa douceur et scs instructions, mais plus encore par l'effet de ses prières, et le mérite de ses œuvres de pénitence, deux nobles calvinistes, domicilés à la Gava. Après un an de sacerdoce, son évêque voulut absolument qu’il remplît les fonctions de curé dans l'église de Saint-Pierre, charge qu’il n’accepta que par soumission, et après beaucoup de résistance ; ce fut en l’année 1735, la vingt-huitième de son âge.

    Devenu e u r o, il s’employa tout entier au service des ames de sa paroisse. Il suffira de rapporter ce qu’ en a dit un prêtre, témoin de ses bonnes œuvres et do son zèle : D. Paul, dit-il, pendant qu’il fut curé, ne s’épargna aucune fatigue, dès qu’ il la crut propre h l ’avanceraent spirituel de ses paroissiens. Afin d’ être toujours prêt à voler au secours dos malades, aussitôt qu’on l ’appellerait, il se couchait tout habillé, en sorte que, réveillé au milieu de la nu it, il pouvait sans retard descendre et partir. Plus d’une fois, au grand étonnement de ceux qui venaient le chercher, il se trouva derrière la porte de sa maison, comme s’il avait prévu ce message, et répondit à leur première parole : « Me voilà, marchons. » Egalement, pendant le mois qui lui était spécialement affecté pour le service de la paroisse ( elle était desservie par plusieurs curés ), il lui arrivait do passer la nuit dans l’église, ayant promis que ceux qui voudraient recourir à son ministère, le trouveraient toujours en ce lieu, où il ne prenait qu’un court et léger sommeil, assis dans un confessionnal. Il était si zélé et si désireux de se trouver prêt à servir chacun des paroissiens qui recourait à lui, que le sacris-Jain, allant de grand matin ouvrir l’église, le trouvait déjà arrivé depuis deux ou trois heures, agenouillé devant la porte, et qu’il ne lui arriva jamais de le devancer.

    Non seulement il prêchait toutes les fois qu’il le pouvait dans sa paroisse, mais il allait encore de chapelle en chapelle, portant des secours spirituels aux pauvres gens qui ne pouvaient se rendre à l’é ­ glise, soit en prêchant, soit en instruisant, soit en entendant les confessions. Les jours de fête, il allait, muni d’ un crucifix, dans les hameaux, et visitait surtout les cabarets et autres lieux suspects, afin d’y empêcher au moins quelques péchés. Puis, le so ir, il avait coutume d’y retourner vers les deux ou trois heures, même au milieu de l ’hiver, pour faire entendre d’une manière courte et pénétrante, les vérités éternelles, représenter les châtiments célestes, et inspirer la terreur à ceux qui étaient dans la disgrâce de Dieu. Un soir, comme il prêchait devant la maison d’un gentilhomme, qui vraisemblablement vivait éloigné de Dieu, celui-ci lui prodigua des insultes et des outrages, jusqu’à le traiter de fou; à quoi il se contenta de répondre : « Non, seigneur, ceux qui remplissent leur devoir ne sont point des fous; moi, je m’acquitte de ma fonction, en soignant les ames qui me sont confiées. » Par ses soins et ses efforts, il retira plusieurs femmes du péché, soit en les éloignant de l ’occasion, soit en leur fournissant des secours sans frais; et quand ses ressources personnelles étaient épuisées, il allait, pour cette bonne œuvre, quêter dans les maisons, comme il fit particulièrement une fois, pour une femme qu’il tira d’ un commerce criminel, en la faisant passer, pour plus de s u r c lé, dans une autre demeure, où il la soutint par les aumônes qu’il recueillait, jusqu’à ce qu’enfin elle se maria avec le même homme qui xvi.

    d ’abord avait vécu avec elle. Souvent encore, il allait mendiant des morceaux de pain pour ses pauvres, et lorsqu’il en avait sa charge, il venait leur en faire la distribution. Un jour, son frère le trouvant occupé à cette œuvre de charité, et ayant honte de le voir ainsi faire le mendiant, le chargea d’invectives en pleine rue, lui reprochant d’avilir par là sa famille et lui-même; mais de tels reproches étaient loin do l’émouvoir, et il n’en poursuivait pas moins l’exercice de ses œuvres charitables; ainsi il décida un grand nombre de pécheresses à entrer en grace avec Dieu. Et que n’eût il pas à souffrir pour ce sujet, afin d’empêcher les scandales ! Il fut même plusieurs fois menacé de mort.

    Il introduisit dans ce pays l’usage de la confession et de la communion générale des enfants, une fois par mois, et la fréquentation des sacrementspour les adultes, non seulement dans sa paroisse, mais presque dans tout le diocèse. Il établit aussi l’exercice de l’oraison mentale, en commun, dans l’église, et la visite au Saint- Sacrement. Il avait, en outre, avec beaucoup de peine, tout préparé pour l’érection d’ une communauté de douze prêtres, qui devaient être chargés du soin spécial des ames abandonnées dans le diocèse, savoir : des prisonniers, des marins, des enfants et des pauvres; aussi devait-elle s’appeler la Congrégation des Abandonnés. Sous sa direction, les règles en étaient déjà rédigées et approuvées par l’évêque; déjà plusieurs prêtres s’é ­ taient offerts pour en faire partie ; mais la chose ne put avoir lieu, faute d’un local convenable pour les réunir. Un autre heureux résultat de son z è lo, fut que les prêtres de la Cava allassent faire des exercices spirituels dans les hameaux fort nombreux de cette contrée, ou, au moins, dans les lieux où les besoins 6 la ¡en l plus pressants. Il obtint surtout que ces exercices fussent faits annuellement à la chapelle doSaini-Roch-au-Bourg, parce qu’un tel secours était bien nécessaire dans cette localité, où se trouvait une foule d’habitants qui s’occupaient peu de leur ame, tels que des charretiers, des cabarctiers, des bouchers, et autres gens semblables. Pour lui, durant ces exercices, il allait courant de tous côtés, amenant avec lui, h la ch ap elle, tous ceux qu'il pouvait, pour les y instruire el leur faire la prédication, ou pour assister ceux qui prêchaient; alors il passait le reste du temps à l ’église ou h la sacristie., sans man ­ ger, disant qu’ il n’en avait pas besoin, à raison de son tempérament robuste: en un m ot, il s’occupait, lui seul, du tous les autres ; aussi, monseigneur do Liguori, évoque do la Gava, l’appelait-il la sollicitude de toutes les églises. D’où il arriva que, quand D. Paul se retira dans notre congrégation, les habitants do la Gava, s’en prenant à nous, nous disaient : « O Dieu, qu’avez vous fait? Vous nous avez enlevé un saint, un apôtre!» Paul était tellement vénéré et aimé de ses paysans ( chose rare ), qu’ une fois le bruit s’étant répandu qu’ il était mort dans un lieu où il faisait la m ission, à son retour, on vit accourir au-devant de lui, pour lui témoigner sa joie, une multitude de peuple non seulement do la G ava, niais intime de Salerne.

    Toutefois, bien que D. Paul remplit aussi saintement ses fonctions de curé, il était encore tourmenté de violents scrupules, craignant de n’avoir pas satisfait, autant qu’il l’aurait dû, à ses devoirs; do sorte qu’il priait continuellement son confesseur de lui permettre de résigner son emploi; mais le confesseur refusait toujours, voyant que ses craintes n ’étaient que des scrupules, puisque réellement il «liait au-delà do ce qui lui était proscrit; aussi, chaque fois que D. Paul lui demandait de se retirer, il répondait qu’il ne devait pas y songer. Mais D.Paul n ’en gémissait pas moins continuellement sous le poids de ses terreurs. Un jour qu’il était chez lui, ses parents l'entendirent se plaindre amèrement et sangloter; saisis d’effroi, ils s’informèrent de ce qui pouvait lui être arrivé de fâcheux. Paul, continuant de pleurer, répondit : «Par charité, aidez-moi à obtenir la grâce do renoncer à ma c u rc ; Mon confesseur refuse do m’en accorder la permission, et je sens que je succombe sous le poids de mes scrupules. » Quelques jours après, ses parents le trouvèrent enfermé dans une chapelle, où il soulageait sa douleur en continuant de pleurer; quoiqu’ils l’eussent blâmé d’abord, touchés ensuite de compassion, ils résolurent de s’employer activement à faire admettre sa renonciation, laquelle fut définitivement reçue dans l’ année 1740» à son grand contentem ent, mais au grand regret de ses paroissiens, bien qu’ il ne cessât pas* depuis cette renonciation, de travailler comme avant au salut de leurs ames.

    Et ce fut vraiment par un dessein du Seigneur sur lui. qu’il se retira; car Dieu l’appelait à un autre état de vie, el voulait l’isoler entièrement du monde. Aussi lui inspira-t-il d ’abord la pensée de le quitter lo n l-à -ia it, el d’entrer dans notre congrégation, pour y vivre dans l’obéissance, lui faisant entendre que le sacrifice le plus agréable au Seigneur est de se dépouiller entièrement de sa propre volonté. Un jour, il m’écrivit au sujet de cette inspiration, à moi, qui trace ici quelques Iraits de sa vie, et qui dirigeais alors sa conscience. Pour m’assurer si c ’était bien là sa vocation, je lui répondis que chaque fois que cette pensée lui viendrait, il s’efforçât de. lu chasser. «T’étais certain, en effet, que si véritablement elle lui venait do. Dieu, Dieu lui-même l’y affermirait; je lui procurai ainsi l’occasion de prouver son obéissance. Mais le Seigneur, qui vous- lait l’attirer tout à lui, lui inspirait d’autant plus le désir de se retirer dans notre congrégation, qu’il s’efforçait davantage d’en chasser la pensée. Enfin, après beaucoup de réflexions et de débats, avant de prendre sa dernière résolution, notre D. Paul alla seul faire les exercices spirituels dans l'ermitage dit de la C r o ix 3 situé à la Gava, sur la cime d ’ une montagne, et là, bien qu’ il pût se rendre le témoignage de n’avoir jamais aimé le monde, il résolut de l’abandonner entièrement pour se donner tout à Dieu, comme il s’en ouvrit lui-même à une religieuse, au moment de se retirer, en disant : « Je ne veux plus avoir aucune pensée qui soit de ce monde; je veux être tout à Dieu; je ne veux plus penser à moi-même, et pour cela, je vais me remettre aux mains d’autrui, où je n ’aurai plus en vue que l’éternité. »

    Ensuite il se relira dans la congrégation, partant de sa maison sans dire un mot à personne de sa résolution, et il m'accompagna dans le voyage que je fis à la Barra, bourgade de Naples, où, avec quelques uns de mes confrères, je devais habiter* étant, dans ce moment, au service de son éminence le cardinal Spinelli, alors archevêque de Naples, qui avait appelé notre congrégation pour qu’elle se livrât à l’œuvre des missions dans son diocèse, et qui nous entretenait à ses frais dans ce lieu de la Barra, dont j’ai parlé. Là vint à mon aide le père D. Paul, et là vint le trouver ensuite son frère, après avoir appris sa résolution de quitter sa maison; ce frère, pendant deux heures entières, ne cessa de l'outrager cl do l ’accabler de reproches injurieux; mais D. Paul se tut prudemm ent, cl ne lui répondit pas une seule parole. Je dis pruduimnr-nl, parce que tous les discours et tous les raisonnements, si évidents qu’ils soient, ne sauraient persuader un esprit passionné ; au contraire, plus ils sont forts et clairs, plus ils l ’endurcissent et l’ aigrissent. Son évêque, alors monseigneur de Liguori * avait vu avec un extrême déplaisir sa retraite, et il s’en plaign e beaucoup. L’ayant rencontré un jour sur la route, il lit arrêter sa voiture, et commença à le presser par ses exhortations de retourner à la Gava; mais voyant que D. Paul restait ferme dans sa résolution, il finit par lui dire : « Eh bien, puisqu’il en est ainsi, ne paraissez plus devant a m o i, et je vous défends d’approcher jamais de mon diocèse, j#

    Après cela D. Paul entra au noviciat, pendant le ­ quel il fut un sujet d’édification, surtout dans l’exercice de l’obéissance, chose la plus dure et la plus difficile, pour celui qui entre dans une communauté déjà avancé en âge, et habitué depuis plusieurs années à faire sa propre volonté, bien qu'employé aux œuvres saintes. Paul accrut alors la rigueur de sa pénitence, et s’appliqua davantage encore à l'oraison, dont il faisait sept ou huit heures par jour. Pendant son noviciat, et dans tout le reste do sa vie, même durant le temps de l’extrême désolation par laquelle le Seigneur voulut l’éprouver, comme nous le dirons, dans ses six dernières années, il n’éprouva pas la moindre tentation contraire à sa vocation. Quand le temps fut venu de faire son oblation (accompagnée des vœux de pauvreté, do chas le lé, d’obéissance et de persévérance, selon noire institut), il la fit avec tant d’amour et de componction, que les larmes l’empêchèrent de proférer les paroles d elà formule que prononcent les oblats»

    Au sortir du noviciat, les supérieurs l’employèrent sans délai à l’exercice des missions. Ici arrêtons-nous à admirer quelques-unes des vertus spéciales qu’exerça ce bon prêtre dans sa vie. Et pour parler d’abord de son zèle ardent du salut des am es, nous dirons qu’il affectionnait singulièrement l’œuvre des missions,pour lesquelles il avait été, pour ainsi dire, comme passionné, dès son entrée dans le sacerdoce. Etant curé, toutes les fois qu’il le pouvait, sans préjudicier au service de sa cure, il ne manquait pas d'aller aux missions avec ses confrères les missionnaires de la Gava, lesquels ont attesté que, dans ces exercices, Paul était infatigable, ne s’épargnait pas un moment, et ne reculait pas même devant le péril de sa vie. Pendant son séjour à la Gava, il arriva, une année, qu’il lut envoyé dans un certain endroit de la campagne aux environs de la terre d’E bolij ce lieu appelé P ic s li, où l’air était mauvais, devenait alors dangereux à raison de la saison. Tous les autres s’excusèrent, mais Paul s’offrit de lui-même, partit gaiement malgré le danger de mort qui le menaçait, y resta sept jours seul à prêcher et à entendre on confession tous les hab ilan ls, et par la grâce de Dieu, en revint plein de santé et de contentement. Son amour pour les missions était si grand, qu’aussitôt après sa renonciation à la cure, mais avant de se décider à entrer dans notre congrégation, il con~ eut le projet de s’en aller inconnu parcourir le royaume, mendiant sa nourriture, et faisant des missions dans les lieux les plus dépourvus de secours spirituels : en effet, il en écrivit à l’évêque des Cala-.bres, qui, ne le connaissant pas, refusa son offre. Il en fut de même de l’évêque de Capoue auquel il s’offrait pour exercer le ministère dans son vaste diocèse, et sa proposition fut encore rejetée.

    Quand il fut dans notre congrégation, il fit le vœu de ne jamais se refuser à aucune mission à laquelle ses supérieurs l’enverraient. Il fit aussi le vœu d’aller en mission chez les infidèles, lorsque telle serait la volonté du supérieur. À ce sujet, il est bon de citer ici la lettre qu’il en écrivait au P. Mazzini son directeur : « Mon père, je ne sais si c’est l’esprit de Dieu ou l ’esprit d’orgueil, qui me pousse îi écrire à Votre Révérence, et à lui exposer le désir que j ’ai toujours eu de m ’offrir au père recteur pour les missions chez les infidèles. Depuis le temps où j ’étais novice, j ’ai fait le vœu d’obéir au supérieur pro tempore, pour tout envoi en mission, même chez les infidèles ; et ce vœu, je l ’ai fait avec un grand désir et une vive espérance de le réaliser un jour. Depuis ce désir a commencé de se refroidir, niais non pas au point que je perdisse la préparait lion du cœur, qui m'y ferait aller avec pleine volonté. Ce qu’il y a de certain, c’est que depuis mon noviciat, ce désir ne m’a pas quitté. Je me v o is, comme je suis, plein de défauts. conservant seulement un esprit d’envie envers ceux que je vois bien recueillis. Comparant le passé au présent, je me trouve de beaucoup en arrière, et cela encore me porte à désirer d’aller en mission chez les infidèles, considérant qu’étant une fois embarqué, je me verrai, pour ainsi d ire, dans la nécessité de faire une complète abnégation de moi-même et de toute commodité. Aussi j ’ai toujeurs à la bouche cette sentence de S. Augustin, qui dit (si je ne me trompe) : Heureuse nécessité, qui force à mieux luire. F é lix nécessitas, quae ad meliora compeUil, Considérant donc que dans les missions chez les infidèles, je me verrais presque dans la nécessité de bien faire, et peut-êlre encore de mourir pour Jésus-Christ, j ’en éprouve le plus grand désir. II est vrai que la mer est extrêmement contraire à ma santé, et qu’il serait possible que je succombasse dans le voyage ; mais je n ’hésiterais pas pour cela à partir, et puis, advienne que pourra. Mon père, je m ’en remets à vous, etc. » Il obtint en effet, de son directeur, la permission de faire cette demande, et me la présenta ensuite avec de grandes instances, implorant de moi cette grâce comme la plus grande que je pusse lui accorder.

    D. Paul était véritablement infatigable dans le travail de nos missions, ne s’épargnant en rien, et spécialement dans le pénible office d’entendre les confessions. Il faut remarquer ici que dans l’administration du sacrement de la pénitence, il était loin d’être tranquille; mais, qu’au contraire, il éprouvait les plus vives anxiétés, dans la crainte de ne pas employer toute la diligence requise. Cette disposition de D. Paul rendait pour lui cet office un vrai martyre, et l’on s’en apercevait souvent h l ’accab lem cu t, à l’espèce d’agonie qu’il lui causait quelques fois. Mais nous n’en admirions que davantage l’ardeur et le zèle immense du père D. Paul : Il se trouvait dès le matin le premier à l’église, et il n ’en sortait que le dernier, s’y occupant sans re» lâche à entendre lus confessions des hommes qui, ordinairement, sont les plus embarrassantes et les plus fastidieuses. Dans la soirée, do retour à la maison, après le sermon, il se mettait de nouveau à entendre les confessions sans prendre un seul instant de repos, et quand il avait satisfait aux désirs des pénitents qui l'environnaient, il sortait de sa chambre pour voir s’il n’y avait plus personne qui voulut lui faire sa confession ; cl tout cela, quoique chaque confession, comme nous l’avons dit plus haut, lui valut une mort. Dans une mission où il n’y avilit pas d’horloge à réveil, D. Paul veillait plusieurs heures de la nuit afin de pouvoir éveiller ses compagnons au temps prescrit; et pour cela, de moment en moment il sortait du lit, pieds nus, pour aller voir à une horloge qui était à sa portée, si l’heure était arrivée. Dans une autre mission, bien qu’il fut pris par la fièvre, il ne laissa pas de prêcher et d’entendre les confessions; en un mot, pendant l’hiver comme au printemps, il était sans cesse occupé du travail des missions. Dans les autres saisons, restant à la maison, il s’y employait à faire des exercices à des ecclésiastiques, à des séculiers, à tous ceux qui le demandaient, sans jamais se refuser à la fatigue ni à la gêne dans le service dos âmes. Etant un jour au collège de Nocérat, il apprend qu’un homme vient d’être frappé mortellement ; aussitôt il court à son aide, comme il se trouvait, sans chapeau, sans manteau, sans souliers; cl même pour aller plus vite, il ôte ses pantoufles, les porte à la main, el se rend ainsi auprès du malade.

    Dans sa prédication, il déployait une ferveur et un esprit admirables. Ses sermons, de l'aveu de tout le monde, causaient une impression extraordinaire et plus profonde que ceux de tous les autres. Aussi, dans les sermons familiers qu'il nous faisait en chapitre, ce qui arrivait une fois par semaine, ses paroles paraissaient, pour ainsi dire, comme des flèches qui nous frappaient; il les proférait avec un accent si pénétrant, que chacun de non? voyait bien qu'elles sortaient du fond do son cœur. Surtout quand il parlait do l'éternité, il faisait trembler tous ceux qui l'entendaient.

    Ce même zèlo, dévorant, comme on peut bien appeler celui de D. Paul, produirait ces lettres brûlantes, qu’il envoyait à divers sujets connus de lui, pour leur habileté à g;.gncr les ames à I)ic u, cl dans lesquelles il les exhortait à redoubler pour cette sainte œuvre, de soins et d’efforts.Un aulrc fruit de ce zèle, était l’abondance des prières qu’il adressait à Dieu, lorsqu’un évêché venait à vaquer, cl les efforts qu’il faisait selon l’étendue de sa sp h è re, pour obtenir que les choix tombassent sur de bons prélats. Ce fut uniquement aux efforts de son zèle, qu’on dut un jour attribuer l’élévation d’un prélat qui vit encore, etq u î gouverne son église avec une sagesse bien avantageuse à son troupeau.

    En même temps que D. Paul s’appliquait ainsi au bien des am es, il se livrait le plus qu’il pouvait à l’exercice de l’oraison. L ’oraison était, on peut le dire, sa plus forte passion, ou plutôt ses délices. Dès ses premières années, et depuis qu’il fut fait clerc, il y consacrait déjà plusieurs heures. Dans le jour, surtout après le repas, il se tenait pendant deux heures en oraison devant le Saint-Sacrement, tantôt agenouillé, tantôt assis, mais toujours avec une si grande dévotion, que les fidèles s’invitaient réciproquement en disant : « Allons voir le saint. » Il en usait ainsi, outre les fréquentes visites qu’il, faisait au cim etière, où il restait fort long-temps à méditer sur la mort et l’éternité. Quand il fut, plus tard, entré dans notre congrégation, outre l'oraison d’ une heure et demie que prescrivait la règle, il en faisait deux autres heures à l’église, en présence du Saint-Sacrement, et une autre demi-heure dans sa chambre, la nuit avant de se coucher : il avait témoigné le désir de prolonger cet exercice pendant la nuit» mais les supérieurs ne voulurent pas le lui permettre. Du reste, nous le trouvions souvent dans la journée en oraison, agenouillé au milieu do sa chambre. Sortant quelquefois et passant dans un bois, il se cachait sous un arbre et s’y mettait à genoux on oraison. Etant en mission, les moindres instants qu’il avait à lui, il les passait à prier devant le Saint-Sacrement, ou bien il se recueillait au premier endroit où il se trouvait, disant : « Dieu est en tout lieu.»

    Quand il se préparait à prêcher, il le faisait à genoux : ainsi tout ce temps était encore pour lui un temps d’oraison ; et c ’est pourquoi ses prédications, snrlanl d’une, pareille so u rce, produisaient tant d’effet. Je pense encore que, si ces prédications roulaient presque toujours sur la mort et sur l’éternité, c ’est que c ’était là le sujet ordinaire de ses méditations. J ’ai déjà dit combien il aimait à se trouver dans les cimetières. Parlant un jour sur ce sujet à une religieuse qui admirait sa constance à rester dans ces lieux : « J’y passerais volontiers, lui d it-il, « tous les jours de ma vie. » Etant curé, il ne manquait pas, chaque soir, de faire après l’étude, avec un autre digne prêtre qui habitait avec lui, une heure environ de méditation sur la mort, se tenant chacun dans un coin de la cham bre, et dans la même position que s’ils eussent été morts. « O mort, ô éternité ! » Telles étaient les paroles qu’avait continuellement à la bouche cc vrai serviteur de Dieu, qu’il fût seul ou en compagnie. Souvent pendant la conversation, il demandait à un de nos frères ; « Dites moi, si la mort sc présentait à vous maintenant, de quel œil la verriez-vous? » Dans les lettres qu’il écrivait à ses pénitents et à ses am is, il parlait souvent do la mort et do l’éternité. Il écrivait à l’ un : « Les choses de cc monde finissent prompte ment, et ne nous serviront plus de rien pendant toute l’éternité. » A un autre : « Enfin, pensons à l’éternité, parce que le temps passe. » A un troisième : « Il faut s’armer du bouclier de la foi qui est la pensée de l’élernilé. Considérez: que tout fin it, mais que l’éternité ne finit jamais. Considérez qu’il vaut mieux être serviteur de Dieu, que de tenir le rang le [ilus élevé dans ce inonde. Pensez à cc qu’à l’article de la mort, on désirerait avoir fait pendant la vie. Aussi ses sermons les plus fréquents et les plus forts, étaient ceux qui roulaient sur la mort et l’éternité. Quand il était curé, de temps en temps il conduisait les fidèles au cimetière; et là, prenant les ossements des morts, qu’il tenait à la main en p rêchant, il cherchait à imprimer aux vivants la crainte de la mort, le mépris du inonde et la pensée de l’éternité. Presque dans chaque discours qu’il débitait en p u b lic, il iuculquait la pensée de la mort et de l ’éternité.

    Mais revenons à parler de son oraison. A l’exception des premières années, où D. Paul ne trouva que des douceurs dans l ’oraison, plus tard, bien qu’il y reçut de grandes lumières, spécialement touchant la grandeur de Dieu (sur laquelle il composa un sermon qui frappait les auditeurs de stupeur et d ’élonn e m e n l); néanmoins il la pratiquait sans aucune consolation sensible. Son oraison se réduisait presqu’entièrement à des prières qu’il comptait sur son rosaire, répétant presque sans cesse ces paroles: « Seigneur, délivrez-moi du péché et sanctifiez-moi. » Ou bien : «Mon Dieu, aidez-moi, aidez-moi promptcmcul. » Deus, in adjutorium meum intendœ, etc. Et cette forme d’oraison, il la conseillait aux autres. Il écrivait à l ’ un de ses pénitents : « Sans la prière et l ’iininililé, l ’homme ne peut se maintenir un seul instant dans la ferveur et dans la grâce. Humilité, humilité! Prière, prière continuelle. Qui prie, obtient. Il faut prier toujours. Demandez toujours l’aumône à la porte de la di« vine miséricorde. Qu’une heure au moins du jour soit consacrée à cette quête spirituelle. » Une autrefois il écrivait au même : « Appliquez-vous à l ’oraison; sans elle nous n’arriverions jamais là où elle nous conduit suivant nos désirs. Je vous conjure do vous livrer à la prière. C’est là le premier, lo se co n d, le troisième, le dernier moyen de vaincre. »

    Comme il lui arrivait souvent do ressentir une telle affliction d’esprit, qu’il pensait être plongé dans le péché et abandonné de Dieu, il se prenait à pleurer, et se rappelant ses anciens élans d’amour vers Dieu, il s’écriait avec douleur : « Seigneur, il fut un temps où je vous aimais ; maintenant je ne vous aime plus.» L ’un de nous lui ayant un jour demandé s’il avait jamais joui de la contemplation, «J’en ai joui une fois, répondit-il,mais je l’ai perdue ensuite. » Et cependant il arrivait souvent que si quelqu’un venait pour lui parler e lle trouvait en oraison, il était obligé de le secoue f fortement pour s’en faire écouter. Du reste, depuis sa jeunesse, comme il a été dit, Dieu le traita comme une ame forte, le réduisant à un état pur de souffrance, en sorte que depuis lors toute sa vie ne fut qu’ une suite continuelle et un renouvellement alternatif d’aridité, de tentations et de terreurs.

    Toutefois, il s’en réjouissait dans la partie supérieure, et désirait q' ic le Seigneur le traitât toujours de même, sachant, bien q^e l'amour de Dieu ne consiste pas dans les douceurs, mais dans l’accomplissement de la volonté divine, au milieu des tribulations, comme dit sainte Thérèse, et comme lui-même le répétait sans cesse à ses pénitents. Il écrivait à l’un d’eux : « Les ames éclairées par une grâce particulière, peuvent seules comprendre le prix d’une croix supportée pour Dieu. C’est dans l’autre vie qu’on verra clairement que cette grâce est préférable à la possession du monde entier. Prions donc le Seigneur, qu’il nous donne la force de souffrir, autrement notre faible nature défaudrait en chemin; en attendant, ne cessons d’entretenir en nous une foi vive à la vie éternelle. » Il écrivait encore au même une autre fois : «Les peines et les afflictions font les saints, et non pas l’oraison. Nous voyons en effet qu’un grand nombre pratiquent l ’oraison sans devenir saints, parce qu’ils ne sont pas affligés; tandis que d’autres le deviennent au milieu des tribulations, quoiqu’ils ne puissent faire oraison. Ce saint exercice ne sort qu’à nous procurer la force de souffrir avec patience et courage, et de nous donner ainsi le goût des choses de Dieu; la patience est le chemin du ciel, et l’oraison est le moyen de conserver la patience dans les tribulations. » Il écrivait aussi à l’un des Pères de notre congrégation : « Votre lettre me fait connaître à la fois des peines et des consolations; mais je voudrais que l’on aimât les tribulations plus que les délices. Les croix sont bonnes, ayant été sanctifiées par Jésu s-Ch risl, mourant crucifié; nous devons même désirer les croix les plus douloureuses, jusqu’à ce que nous parvenions aussi à mourir cloués sur ce bois, en la compagnie du très saint Rédempteur. »

    Ainsi donc, notre D. Paul aimait et recherchait les croix, et il voulait que les autres les aimassent aussi; néanmoins, il ne pouvait être insensible aux épines dont sa carrière était hérissée, et aux terreurs qui le tourmentaient sans cesse. Dans les dernières années de sa vie surtout, il fut soumis à l’épreuve la plus cruelle que puisse souffrir une ame qui connaît et qui aime Dieu. Le secret auquel je m’astreins ne me permet pas de la publier ; mais si je le pouvais, le récit que j’en ferais, serait capable de toucher de compassion, pour ainsi dire, les rochers mêmes. On peut dire que durant ces années, il souffrit les tourments les plus cruels que jamais ait endurés aucun Martyr de Jésus-Christ. Il était dans un tel état de désolation et de frayeur, qu’il craignait d’être abandonné de Dieu, et que plein d’am crlum e, il s’écriait en gémissant : « Malheureux ! j ’ai perdu la voie, et je ne sais comment la retrouver. » Il répondait à l ’un de nos Pères, malade et abandonné des médecins, qui lui écrivait de le recommander à Dieu dans ses prières, pour lui obtenir une bonne mort : «Que n’ai-je moi-même les motifs de sécurité que possède votre révérence! L’affaire de mon salut est dans un état bien douteux, et pour cela je vous prie d’intercéder pour moi quand vous serez devant Dieu. » Il écrivait à un autre père : « Je vous prie de me recommander à Jésus-Christ, car je travaille comme dans l’incertitude ( laboro quasi in incertum ), et nul autre que Jésus-Christ ne peut comprendre l ’état de ma conscience. » Dans une autre lettre au même Père, il disait : « Si votre révérence éprouvait mon malheur, certainement il bannirait toute joie, de son ame ; mais conservez votre tranquillité, et laissez se plaindre un misérable comme moi. Miseremini mei, saltem vos am ici mei ; manus Domini tetigil me. Et si voulez savoir de quelle manière Dieu m’a frappé, le voici : Il m’a accablé en retirant de moi sa main bienfaisante, en punition de mes nombreuses infidélités. Vous direz : O quelle humilité! et moi je réponds, que c ’est une vérité incontestable. Priez Dieu pour moi. »

    Son amour pour l ’oraison lui faisait aimer aussi le silence et la solitude, qui sont les compagnons et les gardiens de l’oraison. Dans le temps même où il était curé, quoiqu’il fût comme absorbé dans le soin qu’il prenait pour le salut des âmes, il ne laissait pas de se retirer de temps en temps dans des lieux reculés et solitaires, pour y traiter seul à seul avec Dieu par l’oraison et les exercices de pénitence. C ’est pour cette raison quo D. Paul avait tant de prédilection pour notre collège d’Iliceto, situé sur une montagne de la Pouille, et où il se retirait souvent dans une grotte, au-dessous de la maison, que l’on nommait la grotte du bienheureux Félix ; ou bien, il s’enfoncait dans le bois voisin pour y faire oraison, croyant retrouver dans ces lieux une ressemblance avec la solitude des premiers anachorèLes, ainsi qu’il s’en exprimait en écrivant à un prêtre de ses amis : « Dans cette nouvelle maison de Notre Dame de la Consolation à Iliceto, il me semble jouir de la solitude dont jouis-« saient les solitaires de l’Egypte. Là, retirés, après les missions qui se font pendant l’hiver et au printemps, nous nous trouvons tellement paisibles, solitaires et éloignés du tumulte du monde, que nous ignorons même alors ce qui s’y passe. Nous vivons séparés du commerce des hommes. Nous sommes «au milieu d’un Lois, au bon air, ayant une vue agréable, et qui peut rivaliser avec le coteau pierroux de S. Pierre d’Alcantara. Béni soit Dieu qui m’a conduit ici ! mais en même temps je gémis de mon ingratitude, parce que je ne me sanctifie pas sans délai; j'espère néanmoins y arriver avec l’aide du Seigneur. » Dans cette disposition, il goûtait aussi avec délices la lecture de^ vies des saints solitaires. Etant depuis à N ocera-dcs-Païens, où nous bâtissions alors un collège, ce qui obligeait nos Pères à se loger dans une maison particulière assez peu spacieuse, et où il était, pour cette raison, difficile de pouvoir trouver la solitude à cause du grand nombre do gens qui y venaient pour affaire, que faisait D. Paul? quoiqu’on fut en été, après les exercices faits on com m u n, il se retirait dans un grenier étroit, plein do paille, où la chaleur était insupportable, et là le serviteur de Dieu, pendant les heures les plus chaudes du jour, se pinçait au milieu de cette paille brûlante pour se trouver isolé seul à seul avec Dieu.

    D. Paul n’ affectionnait pas moins la vertu de l’obéissance, soit à l’égard des règles, soit à l’égard des ordres des supérieurs. Quant aux règles, il donna l’exemple de leur stricte observance dans les plus minutieux détails. Pendant les années qu’il passa au sein de la congrégation, nul de nous ne put remarquer de sa part la plus légère transgression. Un jour, se rendant delà terre de Ciorani au collège de la Sainte-Trinité, il arriva tout baigné de pluie, et sur l’invitation qu'on lui fit d'aller à la cuisine se réchauffer, il répondit : « Non, ce serait péché»1 contre la règle, «carc’estrnainlenantle temps du silence.» Aussi notre Père César S p o rtelli, à présent défunt, qui était comme lui grand observateur des règles, disait un jour, en parlant de D. Paul : « Je savais que 3 e Père Paul était un homme d’une grande pénitence,• mais a aujourd’hui je m’ aperçois qu’il est encore un grand observateur des règles.» Autant il aimait la régula« r ilé, autant il désirait la voir aimée de tous nos frères : de là, quand il voyait quelque infraction de la part d’un autre, il en éprouvait une douleur qu’il pouvait à peine supporter ; aussi la ponctualité régnait-elle particulièrement dans la maison où il exerçait les fonctions de supérieur.

    D. Paul était de même attentif à obéir au premier signe des supérieurs. Il avait montré dès l’enfance une parfaite soumission à ses parents, et sa mòre rendait témoignage qu’elle n’avait jamais éprouvé do sa part aucune contrariété ni aucun dégoût. Dès sa jeunesse, il avait fait le vœu d’une entière obéissance à son confesseur. Plus tard, ce fut pour soumettre totalement sa volonté à celle des autres, qu’il se retira dans notre communauté, comme il le dit à une religieuse, on prenant congé du monastère dont il était confesseur: «Dieu m’ appelle à vivre sous l'obéissance.» De là vient qu’il disait souvent que la sainteté de la congrégation valait mieux que celle du siècle. C ’est ce qu’il écrivit aussi à un prêtre., don François Mar* gotta, qui délibérait pour se retirer parmi nous, comme il fit en effet depuis : « J ’écris à genoux à votre révérence, à cause du respect que m’inspire sa sainte résolution de se retirer dans notre congré» « galion. Je ne saurais exprimer la joie que j ’en ressens. Béni soit à jamais Jésus -Christ, qui a donné à votre révérence le courage de dire un dernier adieu au monde pour se donner tout à Dieu. Jusqu’à présent, don François Margotla m’a paru un saint, mais à sa manière ; je m’ aperçois maintenant qu’il veut le devenir h la manière de «Jesus-Christ. Mous vous attendons tous : hâtez-vous. »

    Tel était son zèle et son respect pour l ’obéissance, que lorsqu'il recevait une lettre du recteur en chef, il la lisait ii genou?;, et y répondait de même. De plus, il portait constamment sur lui les circulaires que ce supérieur envoyait tous les ans dans les collèges, pour conserver ou améliorer par quelques réglemcus particuliers la régularité de la congrégation. D. Paul relisait souvent ces lettres afin d’observer ponctuellement tout ce qui y était prescrit. Quand il s’élevait parmi les frères quelques doutes sur ce qu’il fallait faire dans certains cas, il les mettait d’accord en leur rappelant la décision du supérieur dans des cas pareils. Une certaine année, il reçut l’ordre d’un supérieur de ne plus assister à l’oraison commune, qui se faisait parmi nous chaque jour avant les vêpres, et d’occuper ce temps à la rédaction dos cahiers de théologie qu’il devait lire aux élèves; et Paul si passionné pour l ’oraison obéit sans réplique et sans aucun trouble. Une autre fois le supérieur lui ordonna do remettre à un de nos frères tous les instruments de pénitence qu’il avait : cet ordre était pour lui bien dur, mais il l ’exécuta de suite et sans proférer un mot de plainte.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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