Triomphes des martyrs · Alphonse de Liguori
Réflexions très utiles
§ I : Vertus des martyrs dans les combats livrés contre leurs persécuteurs
Vertus pratiquées par les SS. Martyrs dans les combats avec
leurs persécuteurs.
I. iii la lecture de la Vie des Saints est un grand moyen pour conserver la piété, comme le disait saint P. Nori, et comme l'enseignent tous les maîtres spirituels, on trouve encore une bien plus grande utilité à lire les victoires des SS. Martyrs, qui sacrifièrent leur vie à Dieu dans les tourments : c’est pourquoi, avant d’entrer dans le récil détaillé do leurs victoires, nous allons examiner, pour notre avantage, les principales vertus dont ils firent preuve dans leurs combats.
II. Il est certain que les Martyrs obtinrent la palme, surtout par la vertu de la grâce qui leur fut donnée par Jésus-Christ, grâce qui les a fortifiés assez pour XVI.
mépriser toutes les promesses et toutes les menaces des tyrans, et pour supporter les tourments jusqu’à consommer le sacrifice de leur vie. Ainsi tous leurs mérites, selon S. Augustin, furent des bienfaits de la grâce, dont Dieu les gratifia dans sa bonté; mais il n’est pas moins certain, et la foi l'enseigne, que les SS. Martyrs coopérèrent, eux aussi, pour leur part, à la grâce qui leur fit obtenir la victoire. Les novateurs impies ont blasphémé contre cette vérité, en affirmant que tous les crimes des méchants et toutes les œuvres des saints, sont le résultat de la nécessité.
Mais le même S. Augustin les dément, lorsqu’il dit que si cela était vrai, nulle récompense et nulle peine ne serait juste. Sivc autem in iquitas, sive justitia, si in potestate non esset, nullum praimium, nulla pœna justa esset. (Lib. 12, contra Faust., cap. 78.)
Les mérites des Martyrs furent donc grands, parce que les vertus qu’ils déployèrent dans leurs tourments furent grandes et héroïques. Nous les décrirons en quelques mots, afin de les imiter parmi les tribulations que nous rencontrons dans cette vie. En premier lieu, les SS. Martyrs s’attachaient strictement à tous les dogmes enseignés par la religion chrétienne. Dans les premiers siècles de l’Église, deux fausses religions surtout combattaient la nôtre; celle des gentils et celle des juifs. La première, dont les sectateurs adoraient plusieurs dieux, fournissait d’elle-même la preuve de sa fausseté, car le monde n’aurait pu garder cet ordre, si régulier et si constant, dans lequel nous le voyons conservé depuis tant de siècles, jusqu’à ce jour, s’il eût été sous la domination de plusieurs maîtres; ceci est évident par la r a i' son naturelle même : omne regnum in seipsum divisum desolabitur. (Luc. 11. 17.)
En outre, les paroles émanées de la bouche des prêtres idolâtres, démontraient clairement la fausseté de leurs divinités, puisqu’ils attribuaient à leurs dieux une foule des passions et de vices. C ’était le reproche que les SS. Martyrs faisaient aux tyrans, quand ceux-ci les exhortaient à sacrifier à leurs idoles : comment pouvons-nous, disaient-ils, adorer vos dieux, si au lieu de nous donner des exemples de vertus, ils ne nous offrent que des modèles de vice.
4. La religion des juifs, bien que sainte pendant un temps, et révélée de Dieu, n ’en était pas moins évidemment alors réprouvée et fausse, puisque dans les écritures mêmes qu’ ils avaient reçues de Dieu, qu’ils avaient conservées avec tant de soins, et qu’ils nous ont transmises, il ëlait prédit que, dans un certain temps, 1 e Fils de Dieu devait venir sur la terre pour se faire homme, ou mourir pour le salut du monde; que ces mêmes juifs devaient le mettre à mort sur la croix, comme ils le firent en effet; qu’en punition de cette impiété, ils seraient chassés de leur propre royaume, qu’ils demeureraient privés de rois, de temple et de patrie, dispersés et vagabonds par toute la terre, odieux et en horreur à toutes les nations. Prédictions que l’événement a clairement justifiées après la mort du Sauveur.
5. Ce qui donnait plus de certitude encore à la vérité de notre foi, c ’ était la conversion du nouveau peuple des gentils, prédite autrefois dans les mêmes écritures divines, et qui se vérifiait depuis l ’époque à laquelle les apôtres s’étaient répandus par toute la terre, pour promulguer la nouvelle loi prêchée par Jésus-Christ. Dans cette circonstance on vit clairement que Dieu protégeait la religion chrétienne; autrement, s’ils n’avaient pas été conduits par une main divine, comment ces pauvres pêcheurs ou ces publicains, tels qu’étaient les apôtres, hommes sans instruction, sans argent, sans protecteur puissant, poursuivis au contraire par les magistrats et les empereurs ; comment auraient-ils pu déterminer tant de chrétiens à renoncer à tous leurs biens et aux honneurs, et h faire avec courage le sacrifice de leur vie au milieu des tourments les plus atroces que sut inventer la puissance et la cruauté des tyrans.
Mais la plus grande merveille fut de voir une religion difficile à croire et difficile à pratiquer, em brassée par tant de gentils. Difficile à croire, pour l’intelligence, puisqu’elle enseignait des mystères qui surpassaient notre raison, la trinité d’un seul Dieu distinct en trois personnes, lesquelles ont une seule nature, une seule puissance, une seule volonté; et le mystère de l’incarnation du Fils de Dieu venu sur la terre, afin d’ y mourir pour le salut des hommes ; outre un grand nombre d’autres articles, tels que le péché originel, la spiritualité et l'éternité de l ’aino, les saints sacrements, et spécialement celui de l ’eucharistie. Difficile à pratiquer pour la volonté, puisqu’elle commandait et défendait des choses toutes opposées aux inclinations de la nature corrompue par le péché, et qui répugnaient au libertinage des infidèles, habitués h suivre leurs passions et à se livrer aux plaisirs des sens. Malgré ces obstacles, la religion chrétienne se voit embrassée par tant de nations ! Do cet accord des nations, S. Augustin tirait la preuve de la vérité de notre Eglise, disant : si Dieu même n’avait pas illuminé par sa grâce toute-puissante tant do peuples civilisés et barbares, instruits et grossiers, nobles et plébéiens, tous aveuglés, tous plongés clans les superstitions do leurs pays, imbus des maximes les plus contraires à la sainteté de la loi, dans lesquelles ils avaient été élevés, comment auraient-ils pu embrasser cette religion ?
7. Outre: l'illumination divine, d’autres motifs avaient engagé les nations ci embrasser la religion chrétienne, et à s’y maintenir. Les miracles y contribuèrent pour beaucoup ; car jusqu’après les prédications des apôtres le Seigneur faisait abonder les miracles en témoignage de la foi, comme le dit S. Marc : PrœcLicaverunl ubiqve, Domino coopérante, et sermonem confirmante sequentibus signis. ( Cap. 16, v. 20. )
Certes, les grands prodiges opérés par l’entremise des apôtres et de leurs disciples, contribuèrent puissamment à la conversion du monde. En vain les idolâtres s’écriaient ensuite que ces prodiges étaient des effets de la magie; chacun comprenait bien que Dieu n’aurait jamais pu les permettre, s’ils avaient dû servir à appuyer des œuvres diaboliques ou quelque fausse religion. La preuve des miracles était donc une preuve divine bien certaine par laquelle le Seigneur confirmait la religion chrétienne et la foi des croyants.
8. De plus, la foi était corroborée par la constance des Martyrs de tout sexe, de tout âge, de toutes conditions, hommes, femmes, vieillards, enfants, nobles, plébéiens, riches, pauvres, savants, ignorants, mariés et vierges. On les voyait abandonner leur patrie, leurs parents, leurs dignités, leurs fortunes et leurs biens, pour embrasser les supplices, les lonures, les douleurs cuisantes du feu, et les genres de mort les plus horribles : ils montraient lion seulement du courage, mais de la joie, et rendaient grâces à Dieu qui les faisait souffrir cl mourir pour l ’ainonr de lui. S. Justin, m a rly r, avouait que cette confiance des Martyrs avait puissamment contribué à lui faire embrasser la foi chrétienne.
9. Les Martyrs trouvaient aussi du courage à supporter loulcs les peines dans le désir d’atteindre bientôt les promesses faites par J. G. à scs fidèles : B caii cxlts cutn m alcdixerinl vobis 3 et persecuti vos fu erù it.... gaudete, cl exultais, quoniam merces vestra copiosa est in cœlis. (Matth. cap. 11 et 12.) Omnis ergo qui confitcbitur me coram hominibus, con/tfchor et ego etnn coram pâtre meo „ qui in cœlis est. (Idem, 10. 3 a.)
10. Mais ce qui donnait surtout aux saints Martyrs la force et le désir de mourir, c ’était l ’amour ardent qu’ils portaient à J. G., roi des Marlyrs (comme l ’appelle S. Augustin ), qui a vo u Im mourir de douleur et dans la désolation » sur une croix s pour 1’a-Tnour qu’il nous a porté, ainsi que l’assure S. Paul : dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis. (Ephes. 5, 2.) Or cet amour les faisait marcher avec joie vers les souffrances et la mort pour J. G., au point que, non contents des peine?qu’ ils enduraient, ils priaient les bourreaux et les tyrans d’accroître leurs tourments, elles insultaient afin de se montrer ainsi plus reconnaissants envers un Dieu mort pour l ’ amour d’eux.
n. Il arriva de là, S. Justin, martyr, le dit, que trois siècles suffirent pour couvrir toute la terre de chrétiens et do martyrs; ce qui fit écrire au saint dans le dialogue avec Triphon (numéro 42). « Il n’y a «point de nation, grecque ou barbare, qui n’offre des prières et des actions de grâce au créateur de l’ univers au nom do J. C. » S. Irénée atteste de même (contra fucrcscs, cap, 10J que de son temps la foi on J. C. était répandue pur toute la terre. Pline, dans sa célèbre lettre à l’empereur Trajan, écrivit que la foi chrétienne s’était étendue à un tel point, que les temples des dieux se trouvaient abandonnés et qu’aucune victime n’était plus offerte aux idoles. Do plus, Tibère écrivit au même Trajan qu’il ne convenait pas de donner la mort à tous les chrétiens, parce que le nombre de ceux qui voulaient mourir pour J. C. était incalculable.
C ’est pourquoi Clément d’Alexandrie demandait comment, si Dieu lui-même n’avait soutenu la foi des chrétiens, cette foi eut résisté à la force de tant de philosophes qui cherchèrent à l’obscurcir par leurs sophismes, et à la violence de tant de rois et d’empereurs qui s’employèrent de toute leur puissance à l’écraser? mais la mort des Martyrs, bien loin d'anéantir la foi, lui donnait une nouvelle énergie, comme le dit Tertullien : « Notre nombre croît alors que vous nous décimez ; le sang des chrétiens est nue espèce de semence. » Il disait semence, parce que le sang des Martyrs était ce qui multipliait les fidèles. Tertullien se vantait ensuite, et reprochait aux tyrans qu’ils s’efforçaient d’éteindre la religion chrétienne; mais qu’on voyait déjà regorger de chrétiens les places, le forum et le sénat. [Apot. cap. 5 i.) Origène écrivit de même : « Il est vraiment digne de remarque qu’en un si court espace de temps la mort et le sang des Martyrs aient augmenté la république chrétienne....... de telle sorte que les Grecs et les Barbares, les savants et les ignorants l’embrassent également ; d ’où l’ on peut conclure évidemment que cela arrive par une force plus qu’humaine. » {Lib. t \, de princip. c, t. )
i 3, Tertullien disait que déjà, en deux siècles, toutes les nations [univers»! gentesj avaient embrassé la foi de Jésus-Christ, et i! nommait les Partîtes, les Mèdes, les Elamites, les habitants de la Mésopotamie, de l’Arménie, de la Phrygie, de la Cappadoce, du Pont, de l’Asie, de la Pamphylie, de l’Egypte, de la Cyrénaïque, de la Palestine, les Géluliens, les plus voisins des Maures, toutes les Espagncs, diverses nations des Gaules, la Bretagne, les Sarmates, les Daces, les Scythes, et un grand nombre de nations, de provinces et d’îles éloignées. [Apol. ad scapul. 2.) Arnobe, mort un siècle après Tertullien, nomma bien encore (lib. %.) parmi les nations converties à la foi, les Indiens, les Scres, les Perses, les Mèdes, l’Arabie, la Syrie, la Galatie, l ’A cha ïo, la Macédoine, l’Epire, toutes les îles et les provinces où naît et s’élève le soleil, outre les autres contrées énumérées par Tertullien. S. Athanase, un demi-siècle plus tard, ajoutait, en écrivant à l ’empereur Jovinien : « Sachez que cette foi a été prêchée dès « le principe, reconnue par les Pères du concile de Nicée, et suivie par toutes les églises du monde, en Espagne, en Angleterre, dans les Gaules, dans toute l’Italie, en Dalmatie, en Dacie, en Syrie, «en Macédoine, en Grèce, en Afrique, en Sardaigne, à Chypre, en Grèce, dans la Pamphylie, en Lycie, en Taurido, en Egypte, en Libye, dan» le Pont, en Cappadoce. Il faut y ajouter toutes les églises plus rapprochées, ainsi que celles de l ’Oa rient, à l’ exception d’ un petit nombre du schisme d’Arius. » ( Lib. i, de incarnat. )
i/|. Il se trouva ainsi, qu’à la fin des dix persécutions des empereurs romains, qui régnèrent l ’espace de deux cents ans, à commencer par celle de Néron, la majeure partie des hommes ayant abandonné les fausses divinités, avaient embrassé la foi chrétienne ; enfin, après tant de combats et de tempêtes, Dieu daigna accorder la paix à l’Église sous le règne du grand Constantin, qui avait vaincu d’abord Maxence, puis Licinius, aidé par la main du Seigneur qui le favorisait ; car, ainsi que le raconte Eusèbe, partout où apparaissait le labarum ( c ’està-dire le signe de la croix), les ennemis fuyaient ou se rendaient. Constantin, après avoir établi la paix, défendit aux gentils de sacrifier désormais aux idoles, et ordonna d’élever des temples magnifiques en l ’honneur de Jésus-Christ. Oh ! combien l’Église apparut alors belle et glorieuse! combien elle acquît d’honneur et prit d’ accroissement ! et quelle fut la joie des fidèles! Alors tombèrent toutes les noires calomnies dont les idolâtres les avaient chargés. On vit, dans ces temps, des cités et des peuples entiers convertis à la foi, abattre eux-mêmes leurs idoles et leurs temples antiques, et élever de nouveaux autels au vrai Dieu. Mais le zèle du grand Constantin ne se borna pas à l’empire seulement; il chercha à propager la religion en Perse et chez d’autres nations barbares, auxquelles il n’ accordait la p a ix, après les avoir vaincues, que sous la condition d’adopter le Christianisme. — On peut lire tout ce qui précède dans Eusèbe. ( F ila Conslantini. Socrat, lib. i. cap. 18.)
15. L ’église, il est vrai, a souffert de notables dommages, plus tard et à plusieurs reprises, de la part des hérétiques; mais la main (lu Seigneur n’est point raccourcie. De bons écrivains rapportent encore, dans ces derniers temps, de nouvelles acquisitions faites en grand nombre par l’ Iiglisc, tant parmi les hérétiques que parmi les païens. Un savant a u teur marque que dix mille ariens se sont convertis récemment en Transylvanie; que dans les Klals du roi de Prusse on a élevé de nom elles églises ; qu’ en J)aiiein;irr!c on a accordé à tous la liberté d’embrasser notre religion catholique; que le» missions ont eu un heureux succès en Angleterre. Il ajoute avoir appris d’un personnage de marque, qu’en Orient, et particulièrement dans la seule ville d’Àlep, en Syrie, quarante mille hérétiques, Arméniens, Melchitcs et Syriens, se sont réunis à la communion romaine, et que chaque jour voit de nouvelles et de nombreuses conversions de ce genre en Syrie, en Palestine et en Egypte ; qu'en Chaldée le nombre des catholiques s’est accru de plusieurs milliers de nos jours, et que dans ces dernières années plusieurs évêques nestoriens se sont unis à nous; enfin que, dans cc s iè c le, les gentils se sont convertis en foule à notre religion dans les Indes el en Chine.
16. Mais revenons à nos considérations sur les Martyrs. Déjà du temps de Constantin plusieurs millions d’entre eux étaient montés au ciel; les auteurs estiment que le nombre des Martyrs qui firent le sacrifice de leur vie pour la foi, dans les tourments, s’élève environ à onze millions ; en sorte, qu’en en faisant la division, on en compte trente mille pour chaque jour.
17. Oh ! la belle récolte de SS. Martyrs que fit alors le paradis ! Mais, ô Dieu ! quelle sera, au jour •du jugement dernier, la confusion des tyrans et do tous les persécuteurs de la foi h la vue des Martyrs, si méprisés et si inhumainement sacrifiés par eux dans un autre temps, alors que ces Martyrs paraîtront dans la gloire, exaltant la grandeur de Dieu par leurs louanges, et armés d’épées pour se venger de toutes les injures et de toutes les cruautés que leurs bourreaux ont exercées sur eux ! ainsi l’a prédit David : Exullatioves Dei in g allure cor uni, el glcidii fíncipiles in manibus eorum, ad faciendam v indi clam in nalionibus, ad aUigandos reges eorum. in compedibus, et nobiles eorum in maní cis ferréis. (Ps. i 4 <j.G. cLscq.) Oui, par le pouvoir de juger donné alors aux Martyrs, ils condamneront les Nérons, les Domiiiens et tous leurs ennemis à être précipités au fond des enfers, pour y pleurer éternellement, ainsi que l’a dit saint Matthieu : gatis manibus et pedibus m illilc in tenebras exteriores ; ibi erit fletus et slridor denlium. (2a. i 3.)
Hélas ! quelle sera en même temps le désespoir, en ce jour de justice, de tant de chrétiens morts dans le péché, lorsqu’ils verront tant de Martyrs y qui pour ne pas perdre Dieu, ont préféré être dépouillés de tous leurs biens, et souffrir les tourments les plus atroces et les genres de mort les plus cruels que la. rage des tyrans ait su inventer; tandis que ces malheureux, pour ne pas céder à un vain point d’honneur, pour satisfaire un vil intérêt, ou pour ne point renoncer à un plaisir coupable, ont méprisé la grâce divine et se sont perdus ainsi pour une éternité !
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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