Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Sur le mélange des éléments · Saint Thomas d'Aquin

    Sur le mélange des éléments, à maître Philippe

    C’est une question pour plusieurs, de savoir comment sont mélangés les éléments. Quelques-uns ont pensé que leurs formes substantielles continuent à subsister après que leurs qualités actives et passives ont été mises en jeu par le moyen de l’altération. En effet, si le contraire avoit b eu, il semble qu’il y auroit plutôt corruption que mixture. Ensuite, si la forme substantielle d’un corps mélangé est un acte de la matière indépendante de l’interposition des corps simples, ceux-ci ne seroient plus les éléments. Car un élément est la matière première dont se compose un objet, inhérente en lui et indivisible quant à l’espèce. En effet, si on fait la soustraction des formes substantielles, le corps mixte ne sera plus composé de corps simples : or, il est impossible qu’il en soit ainsi, car il ne peut se faire qu’une matière reçoive plusieurs formes substantielles dans le même objet. Si

    OPUSCULUM XX III.

    donc, elles se trouvent dans un corps mixte, il faut nécessairement qu’elles soient dans les différentes parties de la matière. Mais celle-ci ne peut admettre de parties différentes, à moins de lui présupposer la quantité. Car si on ne la présuppose pas dans la matière, la substance reste indivisible comme cela est prouvé dans le premier livre du traité de Physique d’Aristote. Un corps physique est donc formé de matière avec la quantité et de forme substantielle. Les différentes parties de la matière composées de formes des éléments, composent plusieurs corps : mais il est impossible que plusieurs corps existent simultanément. Les quatre éléments sont donc inadmissibles dans chaque partie d’un corps mixte ; par conséquent, il n’y aura point de mélange, mais seulement en idée, comme il arrive pour la réunion des objets invisibles, ou qui ne tombent point sous les sens à causa de leur ténuité; De plus, il faut à toute espèce de forme substantielle une certaine disposition de la matière qui lui soit appropriée, sans laquelle elle ne peut subsister : ce qui fait que l’altération est la seule condition pour la génération et la corruption. Or, la propriété réceptible de la forme du feu ne peut convenir à celle de l’eau dans le même objet, parce que ces deux éléments sont diamétralement opposés. Or, il est impossible que deux contraires soient dans le même objet d’une manière adéquate. Donc, il est impossible que les formes substantielles de l’eau et du feu subsistent dans la même partie d’un corps composé. Par conséquent, si on forme un composé sans que les formes substantielles des corps simples subissent aucune altération, il n’y aura point de mélange mais seulement en idée, ce qui fera une simple juxtaposition de parties insaisissables à cause de leur ténuité.

    Mais pour éviter ces difficultés, on est tombé dans un inconvénient plus grave. Car pour différencier la mixtion des éléments de leur diversas formas suscipere elementorum. omnis forma substantialis propriam re- Si igitur in corpore mixto formæ substan- quirit dispositionem in materia, sine qua tiales elementorum salventur, oportebit di- esse non potest : unde alteratio est via ad versis materiæ partibus eas inesse; ma­ generationem et.corruptionem. Impossibile teriæ autem diversas partes accipere est est autem in idem convenire propriam disimpossibile nisi præintellecta quantitate in positionem quæ requiritur ad formam materia. Sublata enim quantitate sub- ignis et quæ requiritur ad formam aquæ, stantia remanet indivisibilis, ut palet I. quia secundum tales dispositions ignis et Phys. Ex materia autem sub quantitate aqua sunt contraria ; contraria autem im ­ existente et forma substantiali adveniente possibile est simul esse in eodem adæquate. corpus physicum constituitur. Diversæ igi­ Impossibile est igitur quod in eadem parte tur partes materiæ formis elementorum mixti sint formæ substantiales ignis et subsistentes plurium corporum rationem aquæ. Si igitur mixtum fiat remanentibus suscipiunt ; multa autem corpora impossi­ formis substantiaiibus simplicium corpobile est simul esse. Non igitur in qualibet rum, sequitur quod non sit vera m ixtio, parte corporis m ixti erunt quatuor ele- sed ad sensum solum, quasi juxta se positis menta, et sic non erit vera mixtio, sed se­ partibus insensibilibus propter parvitatem. secundum sensum, sicut accidit in congre- Quidam autem volentes utrasque ratiogatione invisibilium sive insensibilium nes evitare, inmajus inconveniens incidecorporum propter parvitatem. Amplius, runt. Ut enim mixtiones elementorum ab corruption, on a dit, qu’à la vérité, les formes substantielles des éléments subsistant dans le mélange, d’une manière telle quelle, mais pour ne pas être obligé d’admettre de mélange, en spéculation et non réellement, on a supposé que les formes des éléments ne restoient pas complètement dans le composé, mais qu’elles y étoient réduites à un certain état mitoyen. On prétend, en effet, que les formes des éléments reçoivent plus ou moins, et ont une certaine opposition entre elles. Mais comme cette manière de voir est en contradiction avec la pensée et les paroles du Philosophe, qui a écrit dans ses Catégories, qu’il n’y a aucune opposition dans la substance et que le plus et le moins n’existe pas dans sa réception; on va plus loin et on prétend que les formes des éléments sont très-imparfaites, parce qu’elles tiennent de très-près à la matière première, aussi en fait-on des intermédiaires entre les formes substantielles et les formes accidentelles, et de cette façon qu’elles sont plus ou moins susceptibles de réception, en tant qu’elles se rapprochent davantage plus ou moins de la nature des formes accidentelles, quoiqu’elles soient opposées les unes aux autres.

    Mais cette prétention est insoutenable pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il ne peut pas y avoir de milieu entre la substance et l’accident, autant vaudroit affirmer qu’il y a un milieu entre le oui et le non. Car le propre de l’accident est d’être dans un sujet, et celui de la substance de n’en point avoir ; puisque les formes substantielles sont bien dans la matière, mais non pas dans un sujet. En effet le sujet est une telle chose, la forme substantielle est ce qui le fait tel et qui ne le présuppose pas. De même, il est ridicule de dire qu’il y a un milieu entre des objets qui ne sont pas de même genre, parce qu’il faut que le milieu et les extrémités ne soient pas de genre différent, comme il est démontré au dixième livre du traité de Métaphysique d’Aristote. Il n’y a donc point de milieu possible, entre la substance et l’accident. Ensuite il est impossible que les formes substantielles des éléments soient plus ou moins réceptibles. Car une forme qui seroit telle seroit divisible par accident, parce que son sujet pourroit plus ou moins la recevoir. Dans tout être divisible en soi ou par accident, il y a un mouvement perpétuel, comme on le lit au sixième chapitre du traité de Physique. En effet, il y a déplacement, et par conséquent accroissement et décroissement, par rapport au lieu et à la quantité, qui sont divisibles en eux-mêmes, et altération dans les qualités qui reçoivent plus ou moins, comme par exemple, la chaleur et le blanc.

    Si donc les formes des éléments reçoivent plus ou moins, la génération et la corruption des éléments seront un mouvement perpétuel, ce qui est impossible. Car ce mouvement ne peut exister que dans trois sortes de choses, c’est-à-dire, la quantité, la qualité, et là où il est dit au Ve livre du traité de Physique du Philosophe. Ensuite, toute différence de la forme substantielle varie selon l’espèce. Or ce qui reçoit plus ou moins, diffère de ce qui est moins et lui est opposé en un sens, par exemple, le plus blanc et le moins blanc. Ainsi donc, si la forme substantielle du feu reçoit plus et moins, elle changera l’espèce selon qu’elle sera plus ou moins parfaite et sera une forme différente et non la même. C’est pour cela qu’Aristote dit au VHP livre de sa Métaphysique, que « de même que dans les nombres, l’espèce varie par l’addition et la soustraction, elle change également dans les substances. » Il faut donc trouver un autre moyen d’établir comment se fait la mixtion, sans que les éléments soient entièrement corrompus et comment ils demeurent dans le composé d’une façon ou d’une autre. Il faut donc faire attention, que les quantités actives et passives des éléments sont opposées entre elles et reçoivent plus ou moins. On peut donc établir une qualité intermédiaire résultant des qualités opposées des éléments, lesquels sont plus ou moins réceptibles, qui participe de la nature des deux extrêmes, comme la couleur pâle entre le blanc et le noir, et le tiède entre le chaud et le froid. Ainsi donc, en répétant ce qu’il y a de suréminent dans les qualités élémentaires, on en fait une qualité intermédiaire qui est la qualité propre du corps mixte, différant cependant sous plusieurs rapports selon les proportions du mélange. Et cette qualité est la disposition particulière à la forme d’un corps composé, de même que la qualité simple à la forme d’un corps simple. De même donc que les extrémités sont dans le milieu qui participe de leur nature, de même les qualités d’un corps simple sont dans la qualité propre d’un corps composé. Or la qualité d’un corps simple, est tout autre chose que sa forme substantielle, bien qu’elle agisse en vertu de la forme substantielle; car sans cela, la chaleur ne feroit qu’échauffer, mais sa forme substantielle ne seroit pas mise en acte par sa vertu, puisque rien n’a d’action en dehors de son espèce. De cette façon, les qualités des formes substantielles des corps simples demeurent dans les corps composés. Les formes des éléments sont donc dans les corps composés non en acte, mais seulenient en puissance, et c’est ce qu’affirme le Philosophe dans son premier chapitre du traité de la Génération. Les éléments ne restent donc point dans un composé en acte, comme par exemple, un corps ou la couleur blanche; et ils ne sont ni corrompus, ni altérés ni l’un ni l’autre, car leurs qualités gardent toute leur intégrité.

    Fin du trente-deuxième Opuscule de saint Thomas d’Agum, sur le mélangé des éléments.

    BANDEL, Curé, Chanoine'honoraire do Limoges.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

    Lire la suite de Sur le mélange des éléments

    1 chapitres dans l'app Lectio, avec plus de 500 œuvres des Pères de l'Église et des saints. 3 chapitres par mois sans compte, 15 avec un compte gratuit.