Response au mémoire de Denys de Marquemont sur les changemens à faire à la Congrégation de la Visitation · Saint François de Sales
Response au mémoire de l’Archevesque de Lyon
AU MEMOIRE DE DENTS DE MABQUEMONT,
Archevesque de Lyon, sur les chan&emens qu’il pensoit convenable de faire à la Congrégation de la Visitation. (Année 1616.)
S ur les remarques qu’il a pieu à Mgr l’archevesque de Lyon communiquer à l’evesque de Geneve, on le supplie tres-humblement d'aggreer ces petites remonstrances, lesquelles veues et considérées, il luy playra employer son authorité pour le choix qui luy est defleré, auquel ledit evesque acquiescera, non-seulement humblement et reveremment comme il doit, mais cordialement, gayement et en toute suavité.
La Congrégation de la Visitation fut simplement projettée et erigée pour Annecy, sans prévision qu’elle dust estre dilatée ailleurs, au moins hors du diocese de Geneve, et se contenta-t-on d’eslre asseuré qu’elle pouvoit sainctement et légitimement estre establie en la sorte qu’elle est.
Or, les moyens de cette asseurance furent divers. Premièrement, on considera qu’en la province et ville de Milan il y en avoit quantité, toutes presque différentes les unes des autres, qui faysoient foy que ces erections estoient pleinement au pouvoir des evesques, d’autant plus que cette province-Jâ est advouee la mieux disciplinée qui soit en Italie.
Secondement, on en fit parler à Sa Saincteté, laquelle tesmoigna de la treuver bonne, accorda des indulgences et bénédictions, sur un sommaire escrit qui luy fut fait par le R. P. François de Beugey, commissaire de la Province de la mission des Peres Capucins, bien que le seigneur Obellusio ne voulust pas se despartir du formulaire ordinaire lorsqu’il fit dresser le bref desdites indulgences. Aussi, en l’affaire de Mme Degouffiers, on exprima qu’elle estoit de la mayson de la Congrégation des Oblates d’Annecy, et ny le nom, ny la chose ne fut point treuvée estrange, signe manifeste qu’elle est de l’espece des Instituts qui sont suffisamment appreuvez quand ils sont erigez par les evesques, desquels les actions n’ont pas besoin d’approbation spéciale, sinon ès cas que le Saint-Siege s’est expressement reservez.
Et l’exemple sus-allegué de cette province de Milan semble estre garant irréprochable de cette vérité; comme encore qu’il ne soit point nécessaire que cette Congrégation soit en tout semblable à quelque autre d’Italie, puisque mesme en cette province-là on void que chaque evesque donne des Constitutions à celles qui sont en son diocese, dissemblables à celles des autres, et mesme de leur métropolitain et métropolitaine, tel qu’estoit S. Charles; de sorte qu’il suffit de sçavoir que telles Congrégations sont en usage en l’Eglise de Dieu entre les pasteurs les plus reformez et dignes d’imitation, et qu’elles peuvent estre establies sous différentes Constitutions, selon que les lieux, les occasions et les fins qu’on pretend le requierent. Estant au reste tres-certain que, non-seulement à Milan, mais en la province de Milan, telles Congrégations ont eglise, messe, sacrement, chœur, bien que non pas toutes.
Exemple en soit les Guastales à Milan, où nos bons Peres Barnabites disent tres-souvent la messe, où l’institutrice comtesse Guastale a establi un confesseur et un clerc ordinaire pour dire la messe et administrer les Sacremens, ainsi qu’il appert par son testament imprimé, que l’evesque de Geneve a, et l’on peut bien comprendre que les Ursulines qui sont en Congrégation ont eglise intérieure, c’est-à-dire chœur pour elles, et exterieure pour les messes, au diocese de Novare, puisqu’au Formulaire de la reception, qui est imprimé parmi les autres escrits pastoraux de M8r de Novare, il est dit tout à la fin que les filles receues seront ramenées en leurs maysons, ou bien en l’eglise intérieure, si elles sont receues en Congrégation.
Et quant à dire l'office ensemble, à la vérité l’evesque de Geneve n’a pas encore certitude si cela se fait és eglises de Milan ; mais ouy bien que la permission de le dire n’est point du genre des choses prohibées aux evesques, qui le permettent en Italie aux confréries des penitens ou disciplinans, sans reprehension de personne; et ces confréries, composées de gens maryez, imitent en cela les religieux et le clergé d’une bonne imitation.
Cela, comme l’on pense, avec ce qui a esté escrit au papier cy-devant présenté à Mᵍʳ l’archevesque, peut suffire pour monstrer que l’erection de telles Congrégations est tres-loysible, d’autant plus que celle de la Tour des Mirouers de Rome est non-seulement tolerée, mais appreuvée expressement par le Saint-Siege, et grandement loüée comme une maniéré de vivre saincte, tesmoin Navarre.
Mais que non-seulement elles soyent loysibles, ains aussi utiles au salut des arhes et gloire de Dieu, il est advis qu’on n’en puisse.pas doubter sans blasmer ces bons evesques d’Italie, qui avec beaucoup de soing les erigent, dressent et instruisent, laissant à part que la chose parle d’elle-mesme. Et S1“ Françoise, tousjours conduitte par son bon ange, pensa que la sienne seroit à l’honneur et plus grande gloire de Dieu. Et toutes presque les anciennes Congrégations estoient de cette nature, les vœux solemnels des religieux et religieuses n’estant introduicts que depuis cinq cents ans en çà, ainsi que remarque doctement HieronymusPlatus, in lib. De bono status religiosi. Et en ces Congregations-là vivoient et fleurissoient les grands saincts et grandes sainctes qui faysoient leurs vœux en grande célébrité, mais sans solemnité, ains que font encore à present les estudians des Jesuites. lesquels, s’ils sortent sans congé après leurs vœux simples, sont voirement apostats, puisqu’ils sont tenus pour religieux ; mais les maryages qu’ils contractent ne sont pourtant pas invalides, puisqu’en cela seulement consiste la solemnité du vœu de chasteté, laquelle n’a jamais esté en leur vœu.
En somme, les fruicts de cette Congrégation sont appreuvez. Si donc elle est loysible, on ne peut doubter qu’elle ne soit tresutile, sans que pour cela on veuille l’esgaler en resputation, dignité et perfection aux Religions formelles ou Congrégations des vœux solemnels; car en l’Eglise, il y a des rangs et methodes pour le service de Dieu, en grand nombre et en grande différence, tous bons, tous honnorables, mais plus les uns que les autres.
La fin particulière de l’erection de la Congrégation delà Visitation en la ville d’Annecy, fut la retraitte des filles infirmes de corps, ou pour l’imbécillité1 de la complexion, ou pour l’aage, et des veufves encore aucunement attachées aux affaires de leurs enfans, ainsi qu’il est dit és Réglés ; comme encore le refuge et retraitte des femmes qui demeurent au monde, quand elles desireroient prendre des resolutions et instructions pour mieux et plus sainctement vivre en leurs maysons et mesnages. Car, quant à la visite des malades, elle fut plutost adjoustée comme exercice conforme à la dévotion de celles qui commencèrent cette Congrégation et à la qualité du lieu où elles estoient, que pour fin principale. Il est vray que cet exercice fut aymé, non-seulement parce que de soy-mesme il est pieux et grandement aggreable à Dieu, mais parce que celles qui le prattiquoient n’alloient jamais pour le faire sans revenir meilleures et plus consolées. Et comme telles Congrégations peuvent estre exercées diversement, on treuva bonne et à propos cette charité, qui excitoit une odeur de grande suavité parmy ce peuple.
Or, maintenant, vu au cas qu’il faut résoudre, et considérant que le genre de vie prattiqué en cette Congrégation pourra estre receu avec beaucoup d’utilité et de gloire de Dieu en divers endroicts du royaume de France, s’il estoit reduict au poinct auquel Mgr l’archevesque le desire, l’evesque de Geneve de tout son cœur, sans un seul brin de respugnance, acquiesce à l’establissement de cette Congrégation en tiltre de simple Congrégation, sous la condition d’une closture perpetuelle, toute telle qu’elle est marquée au Concile de Trente pour les religieuses formelles, et sous cette douce et benigne interprétation que comme à Rome et en Italie presque partout on estime une suffisante cause pour faire entrer les filles du monde és monasteres, quand elles ont besoin et volonté d’y estre instruittes, on puisse aussi y faire entrer les femmes et filles qui auront besoin et volonté de s’y retirer pour un peu, affin de mettre ordre et restaurer leur conscience ; puisque cette nécessité est grande, et les fruicts de ces entrées plus grands qu’il ne se peut dire, ainsi que l’experience l’a fait voir de deçà. Et quant à l’entrée des peres et enfans, s’il est treuvé bon de les gratifier, on croit que ce sera beaucoup de consolation pour eux, et sans apparence de péril, la chose estant bien conduitte, avec l’entrée des medecins et confesseurs.
Pour la retraitte des veufves qui seront encore obligées de sortir parfois, il suffira aussi qu’elles la fassent en habits séculiers et modestes, jusqu’à ce qu’elles soient du tout deslivrées des nécessités de sortir.
Et pour satisfaire encore plus pleinement aux conceptions des hommes du monde, on pourroit, ce semble, obtenir aysement de la Cour de parlement, ou du Conseil du roy, que les renoncemens faits par les filles, à leur entrée, des prétentions temporelles, tiendroient, avec reserve de ce qui leur seroit accordé en leurs entrées qui demeurera acquis à la Congrégation, sinon au cas d’expulsion, qu’il leur sera rendu ou à leurs parens pour leur entretien, sans qu’elles puissent pretendre autre chose; car une telle desclaration seroit utile pour le temporel aux familles, et pour la descharge des maysons, et, par conséquent, il y a lieu de croire qu’il seroit facile de l’obtenir.
Mais quant au nom de la Congrégation, Monseigneur l’archevesque est supplié tres-humblement d’aggreer qu’en tous cas celuy de la Visitation demeure, puisque sous ce nom-là la Congrégation d’Annecy est receuë en Testât de Savoye, et les patentes enterinées au Sénat, et plusieurs contracts faicls, avec quantité d’autres escritures. Aussi ce titre de Visitation est fort authentique; et pourveu qu’on soit d’accord des choses, il semble que les noms sont de fort peu de considération.
Pour la forme des vœ ux, il importera aussi fort peu ; et Monseigneur l’archevesque pourra la dresser à son gré, quoyque relie qui avoit esté dressée soit grandement conforme à celle des Congrégations de la province de Milan, que Monseigneur l’archevesque pourra voir és livres qu’il a, si toutesfois Ja memoire de l’evesque de Geneve ne le trompe.
Mais en fin finale, parce que l’on void clairement que l’esprit de Monseigneur l’archevesque auroit une entiere et aggreable satisfaction que cette Congrégation fust convertie en une Religion formelle, sous la Réglé de S. Augustin, avec les mesmes Constitutions qu’elle a maintenant, l’evesque de Geneve y acquiesce aussi fort librement et de grand cœur, non-seulement pour le respect, honneur et vénération qu’il doit à l’esprit majeur, mais aussi parce que, selon qu’il peut discerner des articles proposez, tout ainsi que Monseigneur de Paris a converti la simple Congrégation des Ursulines en Religion formelle, sans changer la fin principale de la Congrégation ; de mesme en la transmutation de la Congrégation de la Visitation en Religion formelle, on pourra exactement garder la fin d’icelle Congrégation : ce qu’estant, il n’y a rien à dire que la Religion formelle ne soit plus desirable pour la resputation envers le monde, et pour la descharge particulière de l’evesque de Geneve qui n’aura plus occasion de faire des apologies et esclaircissemens pour la Visitation.
Or, la fin de la Congrégation seroit aysée à conserver dans la Religion, pourveu que cette fin soit aymée, aggreée et favorisée, autant quelle le mérité, et qu’en ces quartiers des Gaules la nécessité du bien des ames*le requiert. Car, quand mesme il faudrait avoir approbation expresse du Saint-Siege, estant bien remoustré que les veufves, en ces pays de deçà, pour resoluës qu’elles soient, ne peuvent demeurer en leurs maysons, sans de continuelles sollicitations au maryage, sans estre attaquées, courtisées, et exposées à mille incommoditez, à cause de la grande liberté qui regne entre les deux sexes, il n’est pas croyable qu'il ne soit treuvé bon qu’on les retire dans cette Congrégation en leurs habits, et à la charge qu’y estant, elles se conforment aux Regles et usages d’icelle, observant la closture au plus près qu’il se pourra.
Item que pour les mesmes considérations, on retire pour quelques jours les femmes qui voudront se recueillir en Dieu, pour establir leur vie en ce service au monde.
Mais surtout si on remarque la différence qu’il y a entre la France et l’Italie, et qu’en Italie les femmes et filles ont mille commoditez, és compaignies, Societez et Congrégations, de prattiquer la dévotion de plus qu’en France; car il semble qu’il n’y peut avoir aucune resplique à ces remonstrances, et que si l’on pourvoit aux jeunes filles de retraitte pour les faire instruire dans les monasteres, on doit aussi pourvoir aux veufves, filles infirmes, et aux femmes mesme maryées, de cette commodité pour leur establissement et advancement en la dévotion, les autres plus rigoureuses Religions n’y servant pas convenablement, puisqu’elles de donnent que le mouvement d’admiration et d’estime, mais non pas celuy deprattique et d’imitation.
On ne dit rien en cet endroict de l'expulsion des sœurs, parce que, puisqu’il s’agit de la Regle de S. Augustin, elle y est expressement marquée, et ne restera sinon de l’execution comme il est noté dans les Regles.
Pour ce qui regarde de corriger l’incivilité du langage en l’endroict où il est parlé, en sorte qu’il semble qu’on veuille faire la leçon aux evesques et traitter en P ap e, il ne faut sinon corriger cet endroict-Ià et tous les autres èsquels on verra qu’il sera à propos.
Reste qu’il plavse donc à Mgr de Lyon de conclure toute cette affaire, affin que sans plus de delay on puisse faire l’establisseiaent en l’une des deux façons, d’autant que les Regles sont demandées de toutes parts, et la Congrégation desirée en plusieurs endroicts, et mesme en ce pays de Savoie, à quoy il n’est pas expedient de respondre ny correspondre, que tout ne soit arresté; et aussi n’y a-t-il plus lieu de retarder, attendu que l’evesque de Geneve est en une parfaitte indifférence pour aggreer avec suavité le choix qu’il playra à Me' l’archevesque de faire, et mesme a prins plus d’inclination pour celuy de la Religion, y voyant plus reluyre le contentement de celuy auquel il doit et veut rendre toute obeyssance, et l’applaudissement des gens du monde et mesme de plusieurs religieux, avec la conservation des fruicts pretendus par la Congrégation, affin que les fruicts et tout l’arbre soit chéri et appreuvé esgalement en l’esprit de celuy auquel ledit evesque se sousmet, à la gloire et louange de Dieu, à qui soit honneur et gloire.
Si par adventure on rctenoit la Congrégation, il semblerait à propos de faire faire les vœux les plus expres qu’il se pourrait pour exciter les ames à plus grande reverence envers les Réglés, puisqu’en Italie on les fait ainsi, et les parolles selon les Réglés et Constitutions limitent les vœux de pauvreté et obeyssance, non pas celuy de chasteté, et semble qu’ès Formulaires d’Italie on ayt eu esgard à cela2.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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