Onze discours pour la neuvaine de Noël · Alphonse de Liguori
Ier discours : Le Verbe s’est fait homme
Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur ?
(Luc. xii. 49.)
Les hébreux solennisaient un jour qu’ils appelaient dies ignis, le jour du feu, en commémoration du feu avec lequel Noémie consuma la victime, à son retour de la captivité de Babylone avec ses compatriotes; c’est de ce nom, et avec plus de raison encore, qu’il faudrait appeler le jour de Noel, jour de feu, dans lequel Dieu, sous la forme d’un enfant, vint allumer les feux de l’amour dans le cœur des hommes. Ignem veni mittere in terram, dit Jésus-Christ, et en vérité il en fut ainsi. Avant la venue du messie, qui, sur la terre, aimait Dieu? A peine était-il connu dans une petite contrée du monde, c’est-à-dire dans la Judée ; là même combien était petit le nombre de ceux qui l’aimaient véritablement. Sur tout le reste de la terre les uns adoraient le soleil, les autres les bêtes, les pierres ou des creatures encore plus viles. Mais depuis la venue de Jésus-Christ, le nom de Dieu a été connu partout, et beaucoup d’hommes l’ont aimé. Dieu fut plus aimé depuis cette époque, et dans un petit nombre d’années, qu’il ne l’avait été durant quatre mille ans qui s’étaient écoulés depuis la création ; c’est que les hommes commencèrent alors à sentir leurs cœurs embrasés de ces saintes flammes.
Beaucoup de chrétiens, long-temps avant le jour de la fête, sont dans l’usage de préparer dans leurs maisons une crèche, pour représenter la naissance de Jésus-Christ ; mais bien peu parmi eux songent à préparer leur cœur et en faire un berceau où puisse naître et se reposer Jésus enfant. Soyons au nombre de ces derniers, allumons dans notre sein ces heureuses ardeurs qui rendent l’ame satisfaite dans cette terre, et lui procurent ensuite les célestes béatitudes. Considérons dans ce premier jour que le Verbe éternel s’est fait homme exprès pour nous enflammer de son divin amour ; demandons des lumières à Jésus-Christ et à sa très-sainte mère, et commençons.
Adam notre premier père a péché; oubliant tous les biens qu’il a reçus, il s’est révolté contre le Seigneur; il a mangé du fruit défendu. Dieu s’est vu alors obligé à le chasser du paradis terrestre, et à le priver, lui et ses descendans, du paradis céleste et éternel qu’il leur avait préparé pour qu’ils en jouissent après cette vie temporelle. Voilà donc tous les hommes condamnés à une vie de souffrances et de misères, et exilés à jamais du séjour divin. Mais voilà aussi que Dieu paraît s’affliger et se plaindre. Et nunc quid mihi est hic, dicit Dominus, quoniam ablatus est populus meus gratis? (Isa. cap. 52.) Et maintenant que m’est-il resté des délices du paradis, maintenant que j’ai perdu les hommes que j’aimais tant? Deliciæ meæ esse cum filiis hominum. (Prov. viii. 31.) Mais, Seigneur, vous avez dans le ciel tant de séraphins, d’anges et d’intelligences, et vous ressentez si vivement la perte des hommes ! Mais avez-vous besoin des hommes ou des anges pour compléter votre béatitude? Vous fûtes toujours et vous êtes en vous-mêmes très-heureux ; qu’est-ce qui peut manquer à votre bonheur qui est infini? Tout cela est vrai, dit Dieu, (c’est le cardinal Hugues qui lui prête ce langage) mais en perdant l’homme, non reputo aliquid me habere; il me semble que j’ai tout perdu, qu’il ne me reste rien. Je faisais mes délices d’habiter parmi eux, et maintenant les voilà condamnés à vivre toujours loin de moi. Mais comment le Seigneur peut-il dire que les hommes sont ses délices? Oui, dit S. Thomas ; car Dieu aime l’homme, comme si l’homme était son Dieu, et que sans l’homme il ne pût être heureux. Quasi homo dei Deus esset, et si in ipso beatus esse non posset. (Opus. lxiii. cap. 7.) S. Grégoire de Naziance ajoute que Dieu, par l’amour qu’il a pour les hommes, paraît pour ainsi dire être hors de lui. Audemus dicere quod Deus pro magnitudine amoris extra se sit. (Epist. I. 8.) Suivant le proverbe que l’amour met hors de lui celui qui aime : Amor extra se rapit.
Mais non, dit ensuite le Seigneur, je ne veux point perdre l’homme; qu’il se trouve pour lui un rédempteur qui satisfasse ma justice, et le rachète ainsi des mains de ses ennemis et de la mort éternelle qui lui est due. Ici S. Bernard croit voir un débat s’élever entre la justice divine et la miséricorde; je suis perdue, dit la justice, si Adam n’est point puni; perii, si Adam non moriatur. Je suis perdue, dit à son tour la miséricorde, si l’homme n’obtient son pardon ; perii nisi misericordiam consequatur. Pour terminer la contestation, le Seigneur décide que, pour sauver l’homme de la mort qu’il mérite, un innocent perdra la vie : Moriatur qui nihil debebat morti. Il n’y avait pas d’être innocent sur la terre. Puisque parmi les hommes, dit alors le Père éternel, il ne s’en trouve aucun qui puisse satisfaire ma justice, voyons est-il quelqu’un qui veuille aller racheter l’homme? Les anges, les chevaliers, les séraphins se taisent, aucun ne répond; le Verbe éternel s’avance. Ecce ego, dit-il, mitte me. O mon père, s’écrie le fils unique, votre majesté qui est infinie ayant été offensée par l’homme, ne peut recevoir une entière satisfaction de la part d’un ange qui n’est qu’une créature ; et quoique vous vous contentiez de la satisfaction que donnerait un ange, songez que, malgré tant de bien que nous avons fait à l’homme, tant de promesses, tant de miracles, nous n’avons pu encore obtenir son amour parce qu’il n’a pas encore connu celui que nous aurons pour lui; que si nous voulons l’obliger à nous aimer, nous ne trouverons jamais d’occasion plus favorable à l’accomplissement de ce désir. Il faut donc que votre fils aille sur la terre pour le racheter; que là il prenne chair humaine et que, payant par sa mort la dette de l’homme, il satisfasse pleinement votre justice, et que l’homme de son côté soit bien convaincu de notre amour.
Mais, répond le père, pense, ô mon fils, qu’en te chargeant de payer pour l’homme, tu seras obligé de mener une vie pleine de fatigue et de douleur.— N’importe, dit le fils, ecce ego, mitte me. — Pense que tu seras obligé de naître dans une étable au milieu des bêtes ; que tu seras, encore enfant, obligé de fuir en Égypte pour éviter de tomber aux mains de ces hommes que tu veux sauver, et qui, dès tes plus tendres années, chercheront à t’arracher la vie. — N’importe mon père, ecce ego, mitte me. — Songe que, de retour dans la Palestine, tu vivras dans l’indigence et le mépris, simple ouvrier d’un pauvre artisan. — N’importe, ecce ego, mitte me. — Que, lorsque tu sortiras pour prêcher et manifester qui tu es, tu n’auras que très-peu de disciples qui s’attachent à toi ; que tous les autres te dénigreront et te calomnieront, te traitant d’imposteur, de magicien, d’insensé, de samaritain, et que finalement ils te poursuivront jusqu’à te faire mourir honteusement sur un douloureux gibet.— N’importe, ecce ego, mitte me.
Dès qu’il fut arrêté que le fils de Dieu se ferait homme pour devenir le rédempteur des hommes, l’archange Gabriel fut envoyé à Marie; celle-ci accepta Jésus pour fils : Et Verbum caro factum est. Bientôt Jésus, du sein de sa mère, entra dans le monde ; il dit alors à son père d’un ton humble et soucieux : O mon père, puisque les hommes ne peuvent apaiser votre justice par leurs œuvres ni par leurs sacrifices, me voici, moi, votre fils, déjà revêtu de chair humaine, disposé à expier les fautes des hommes par mes souffrances et par ma mort : Ideo ingrediens mundum, dicit: Hostiam et oblationem noluisti ; corpus enim aptasti mihi : tunc dixi : Ecce venio ut faciam, Deus, voluntatem tuam. (Hebr. v.)
C’est donc pour nous, vers de terre que nous sommes, et pour acquérir notre amour, qu’un Dieu a voulu se faire homme? Oui; cela est de foi, comme nous l’enseigne la sainte Église : Propter homines et propter nostram salutem descendit de cœlo et homo factus est. Oui, voilà ce qu’a fait un Dieu pour se faire aimer de nous. Après avoir vaincu Darius et subjugué la Perse, Alexandre-le-Grand chercha à gagner l’affection du peuple vaincu ; il prit le costume perse. Notre Dieu a fait à peu près la même chose ; pour conquérir l’affection des hommes, il s’est tout revêtu des formes et des habitudes humaines ; il s’est fait homme : Habitu inventus ut homo. (Philip. ii. 7.) Il voulut montrer ainsi jusqu’où arrivait l’amour qu’il portait aux hommes : Apparuit gratia Salvatoris nostri omnibus hominibus. (Ad Tit. 2. 11.) L’homme ne m’aime pas, dit sans doute le Seigneur, parce qu’il ne me voit pas; je veux qu’il me voie, qu’il converse avec moi et qu’il m’aime : In terris visus est et cum hominibus conversatus est. (Baruch. iii. 38.) L’amour de Dieu pour l’homme est immense; il avait toujours été tel : In caritate perpetua dilexi te ; ideo attraxi te miserans tui. (Jer. xxxi. 3.) Mais on ignorait encore combien cet amour était grand, incompréhensible; on put l’apprécier, quand on vit le fils de Dieu sous la forme d’un enfant, couché sur la paille dans une étable : Benignitas et humanitas apparuit Salvatoris nostri Dei. (Tit. 3. 4.) On lit dans le texte grec : Singularis Dei erga homines apparuit amor. La puissance de Dieu, dit S. Bernard, s’était d’abord montrée au monde dans l’œuvre de la création, sa sagesse parut dans le gouvernement du monde; mais par son incarnation il n’a fait voir que la grandeur de sa miséricorde : Apparuerat ante potentia in rerum creatione, apparebat sapientia in earum gubernatione, sed benignitas misericordiæ maxime apparuit in humanitate. (Serm. de Nativ.) Avant que Dieu apparût sur la terre sous la figure humaine, on pouvait comprendre toute la portée de la bonté divine; il s’incarna pour que cette bonté se manifestât dans toute son étendue: Priusquam appareret humanitas, latebat benignitas. Sed unde tanta agnosci poterat? Venit in carne ut, apparente humanitate, agnosceretur benignitas. (S. Bern. Serm. in Epiph.) Eh ! de quelle manière le Seigneur aurait-il pu montrer plus clairement à l’homme ingrat sa bonté et son amour? L’homme, dit S. Fulgence, méprisant Dieu, s’était séparé de lui pour toujours; et comme il ne pouvait plus retourner à Dieu, Dieu est venu retrouver l’homme : Homo Deum contemnens a Deo discessit. Deus, hominem diligens, ad homines venit. (Serm. sup. Nat. Christ.) S. Augustin avait déjà dit : Quia ad mediatorem venire non poteramus, ipse ad nos venire dignatus est. In funiculis Adam traham eos, in vinculis caritatis. (Oseæ. xi. 4.) L’homme se laisse gagner par l’amour ; les marques d’affection qu’on lui donne sont des chaînes qui le lient et qui l’obligent d’aimer celui qui l’aime. Ce fut pour s’attirer l’amour des hommes que le Verbe éternel voulut devenir homme : c’était la plus grande preuve d’amour qu’il leur pût donner : Deus factus est homo, ut familiarius ab homine diligeretur Deus. (Hug. de S. Vict. in lib. Sent.) C’était là probablement ce que notre Sauveur voulut donner à entendre à un dévot religieux franciscain, appelé père François de Saint-Jacques, comme on le voit dans le journal franciscain du 15 décembre. Jésus se fit voir à lui plusieurs fois sous la forme d’un bel enfant ; et comme le religieux cherchait toujours à le retenir, l’enfant s’échappait et fuyait. Le religieux se plaignait tendrement de ce que l’enfant ne se laissait point saisir. Un jour, ce même enfant lui apparut, tenant à la main des chaînes, pour lui donner à entendre qu’il était venu l’attacher, s’attacher lui-même et ne plus se séparer de lui. Le religieux enhardi prit les chaînes, les attacha par un bout aux pieds de l’enfant, par l’autre à son cœur; et depuis ce jour, en effet, il lui sembla toujours qu’il voyait l’aimable enfant prisonnier dans son cœur. Or, ce que Jésus fit cette fois avec son serviteur François de Saint-Jacques, il l’a fait avec tous les hommes, lorsqu’il s’est incarné. Par ce prodige d’amour il a voulu s’enchaîner à nous et en même temps enchaîner nos cœurs en nous obligeant à l’aimer, suivant cette prophétie d’Osée : In funiculis Adam, etc.
Dieu avait déjà, dit S. Léon, montré sa bienfaisance à l’homme de plusieurs manières ; mais jamais encore il n’avait aussi bien manifesté l’excès de sa bonté qu’en leur envoyant le Rédempteur, pour leur montrer les voies du salut et leur procurer la vie de la grâce : Diversis modis humano generi bonitas divina munera impertiit, sed abundantiam solitæ benignitatis excepit, quando in Christo ipsa ad peccatores misericordia, ad errantes veritas, ad mortuos vita, descendit. (Serm. 4 de Nativ.) S. Thomas demande pourquoi l’on dit que l’incarnation du Verbe est l’œuvre du Saint-Esprit : Et incarnatus est de Spiritu Sancto? Il est certain que toutes les œuvres de Dieu, que les théologiens appellent opera ad extra, appartiennent aux trois personnes réunies; pourquoi donc l’incarnation est-elle attribuée au seul Esprit-Saint ? La principale raison du docteur angélique, c’est que toutes les œuvres de l’amour divin sont attribuées à la personne du Saint-Esprit, qui est l’amour substantiel du Père et du Fils; et l’incarnation fut sans contredit l’ouvrage tout entier de l’amour immense de Dieu pour les hommes : Hoc autem ex maximo Dei amore provenit ut filius Dei carnem assumeret in utero Virginis. (S. Thom. 3. p. p. 31. an. 1.) Et voilà ce que voulait exprimer le prophète en disant : Deus ab austro veniet, (Habac. iii.) A magna caritate Dei nos effulsit, dit l’abbé Robert en commentant ce passage. S. Augustin (cap. 4. de Catech.) dit que le Verbe éternel est venu sur la terre pour faire connaitre à l’homme tout son amour : Maxime propterea Christus advenit, ut cognosceret quantum diligat Deus. S. Justinien ajoute : In nullo sic amabilem suam hominibus patefecit caritatem, sicut cum Deus homo factus est. (De Cast. Conn. cap. 23.)
Mais ce qui fait mieux connaître encore l’amour de Dieu pour l’homme, c’est que le fils de Dieu est venu chercher l’homme qui le fuyait, comme l’indique l’apôtre par ces mots : Nusquam angelos, sed semen Abrahæ apprehendit. (Hebr. ii.) S. Chrysostôme commente ainsi ce texte : Non dixit suscepit, sed apprehendit, ex metaphora insequentium eos qui aversi sunt, ut fugientes apprehendere valeant. (Hom. 5. in epist. ad Hebr.) Dieu descend du ciel comme pour arrêter l’homme ingrat qui fuyait : Pourquoi t’éloignes-tu, lui dit-il; ne vois-tu pas que pour l’amour de toi seul je suis venu sur terre? Arrête; aime-moi, n’évite pas celui qui te recherche et qui t’aime. Ainsi Dieu est venu chercher l’homme qui s’était perdu, et afin que l’homme pût mieux connaître combien il était aimé, et rendre à son tour affection pour affection, il voulut d’abord se montrer sous la forme d’un tendre enfant, couché sur la paille. O heureuse paille, s’écrie S. Pierre Chrysologue, plus belle que les roses et les lys, quelle terre fortunée t’a produite? Quel bonheur est le tien d’avoir servi de couche au roi du ciel ! O que tu es froide pour Jésus, puisque tu ne sais point le réchauffer dans cette humide étable où il est tout tremblant de froid; mais tu es pour nous de feu et de flamme, car tu allumes en nous un incendie d’amour tel que ne pourrait l’éteindre toute l’eau des fleuves : O felices paleas, rosis et lileis pulchriores, quæ vos genuit tellus ? Non palearum momentaneum, sed perpetuum vos suppeditatis incendium, quod nulla flumina extinguent. (S. Petr. Chrys. serm. 58.)
Il ne suffit pas, dit S. Augustin, à l’amour divin, d’avoir fait l’homme à son image, lorsqu’il créa notre premier père, il voulut se faire lui-même ensuite à notre image pour nous racheter : In homine fecit nos Deus ad imaginem suam ; in hac die factus est ad imaginem nostram. Adam mangea du fruit défendu, trompé par le serpent qui avait dit à Ève que quiconque goûterait de ce fruit deviendrait semblable à Dieu et acquerrait la science du bien et du mal. Ce fut alors que le Seigneur dit par ironie : Ecce Adam factus est quasi unus ex nobis. (Gen. iii.) Et nous, depuis l’incarnation, ne pouvons-nous pas dire avec vérité? Voilà Dieu qui est devenu l’un de nous : Nunc vere dicimus, ecce Deus factus est unus ex nobis. (Riccard. de S. Vict.) Prends-y bien garde, ô mortel, dit S. Augustin : Deus tuus factus est frater tuus. Ton Dieu est devenu tel que toi, fils d’Adam comme toi, revêtu comme toi de chair périssable, comme toi sujet aux souffrances et à la mort. Il pouvait prendre la nature d’ange; mais il voulut prendre la tienne, afin de satisfaire la justice divine avec la même chair que celle d’Adam pécheur. Il s’en glorifiait lui-même, car il aimait à se dire fils de l’homme; nous pouvons bien donc l’appeler notre frère. Un Dieu se faire homme! il y a là plus d’abaissement que si tous les princes de la terre, tous les anges, tous les saints du ciel, en y comprenant même la mère de Dieu, s’étaient abaissés à devenir un brin d’herbe ou une poignée de fumée; oui, certes, car l’herbe, le fumier, les princes, les anges, les saints sont des créatures, et entre les créatures et Dieu la distance est infinie.
Ah ! plus un Dieu s’est humilié pour l’amour de nous, en se faisant homme, plus il nous a fait connaître sa bonté, comme le dit S. Bernard : Quanto minorem se fecit in humilitate, tanto majorem se fecit in bonitate. L’amour qu’a pour nous Jésus-Christ, dit l’apôtre, nous oblige, nous force à l’aimer : Caritas Christi urget nos. (II. Cor. iii. 14.) O Dieu! si la foi ne nous en rendait certains, qui croirait jamais qu’un Dieu, par amour pour une vile créature telle que l’homme, ait pris la vile nature de l’homme. S’il vous arrivait par aventure, dit un dévot auteur, en cheminant par une rue, d’écraser avec votre pied un ver de terre et de le tuer, et que quelqu’un voyant que vous en avez compassion, vous dît : Si vous voulez rendre l’existence à ce ver de terre, il faut d’abord que vous deveniez ver comme lui, et qu’ensuite vous perdiez la vie, afin que le ver puisse reprendre la sienne, en se baignant dans votre sang, que répondriez-vous ? Et que m’importe, diriez-vous sans doute, que le ver ressuscite ou qu’il reste mort ? Moi lui rendre la vie aux dépens de la mienne? Vous vous exprimeriez ainsi, surtout si ce vermisseau, au lieu d’être un animal innocent, n’était qu’un serpent ingrat qui, après avoir reçu de vous des bienfaits, aurait cherché à vous infecter de ses venins ! Mais enfin, si votre amour pour ce méchant reptile allait jusqu’au point que, pour le rappeler à la vie, vous voulussiez souffrir la mort, que diraient les hommes? Ce serpent lui-même, que vous auriez sauvé en mourant, que ne dirait-il pas lui-même, s’il était capable de raison. Voilà pourtant ce qu’a fait pour vous Jésus-Christ, pour vous, la plus vile des créatures; et vous ingrat, si Jésus avait pu mourir une seconde fois, vous lui auriez déjà ôté la vie par vos péchés. Combien n’êtes-vous pas plus vil à l’égard de Dieu que le ver de terre ne l’est à votre égard ? Que faisait à Dieu que vous fussiez mort à jamais et damné pour vos péchés, comme vous le méritiez? Et pourtant il a eu pour vous tant d’amour que, pour vous délivrer de la mort éternelle, il est d’abord devenu ver comme vous, et qu’ensuite il a répandu pour vous tout son sang et souffert la mort que vous seul aviez méritée.
Oui, tout ici est de foi : Et Verbum caro factum est. (Luc. i.) Dilexit nos et lavit nos in sanguine suo. (Apoc. i. 5.) La sainte Église, en considérant l’œuvre de la rédemption, déclare qu’elle est frappée de terreur : Consideravi opera tua et expavi. (Resp. 3. in 2. noct. circumc.) Le prophète l’avait déjà dit : Consideravi opera tua et expavi. Egressus es in salutem populi tui, in salutem cum Christo tuo. (Habac. iii.) Aussi c’est avec raison que S. Thomas appelle l’incarnation, miraculum miraculorum ; miracle incompréhensible où Dieu a montré la puissance de son amour envers les hommes, amour qui de Dieu le rendait homme et de créateur créature : Creator oritur ex creatura, dit S. Pierre Damien (Serm. 1. de Nat.) ; de seigneur le rendait esclave, d’être impassible sujet aux douleurs et à la mort: Fecit potentiam in brachio suo. (Luc. ii.) S. Pierre d’Alcantara, entendant chanter un jour l’évangile de la troisième messe de Noel, In principio erat Verbum, etc., se sentit, par ce mystère, si enflammé d’amour pour Dieu, que, tombant en extase, il se sentit transporté en l’air jusqu’au pied du saint-sacrement. (In vita, lib. 3. cap. 1.) S. Augustin ne pouvait se lasser, disait-il, de considérer la grandeur de la bonté divine dans l’œuvre de la rédemption : Non satiabor considerare altitudinem consilii tui super salutem generis humani. (Confess. cap. 6.) Ce fut pour cela que le Seigneur envoya ce saint, à cause de la grande dévotion qu’il avait eue pour ce mystère, écrire sur le cœur de Sainte Marie Madeleine de Pazzi ces paroles : Et Verbum caro factum est.
Celui qui aime, n’aime que pour être aimé ; Dieu qui nous a tant aimés, dit S. Bernard, ne veut de nous que notre amour : Cum amat Deus non aliud vult quam amari. (Serm. 83. in Cant.) S’adressant ensuite à nous, il ajoute : Notam fecit dilectionem suam, ut experiatur et tuam. Homme, qui que tu sois, tu as vu l’amour que Dieu t’a montré, en se faisant homme, en souffrant, en mourant pour toi; quand est-ce que Dieu verra par expérience et par tes actions ton amour pour lui? En voyant un Dieu revêtu de chair, qui s’est condamné à une vie aussi pénible et à une mort aussi cruelle, comment se fait-il que l’homme ne brûle pas constamment d’amour, comme il devrait le faire, pour un Dieu si aimant? Utinam dirumperes cœlos et descenderes, a facie tua montes defluerent, aquæ arderent igni. (Is. lxiv. 1.) O mon Dieu, disait le prophète (avant la venue du Verbe divin), si vous daigniez quitter les cieux et descendre au milieu de nous ! Alors, en vous voyant homme comme eux, les hommes sentiraient s’aplanir tous les obstacles qu’ils rencontrent maintenant dans l’accomplissement de votre loi et de vos préceptes : Montes defluerent. Cette flamme que vous allumeriez dans les cœurs humains, ah! comme elle embraserait de votre amour les ames les plus froides: Aquæ arderent igni. En fait, depuis l’incarnation du fils de Dieu, quel incendie d’amour divin parmi tant d’ames aimantes! Il est certain que dans un siècle seul, depuis la venue de Jésus-Christ parmi nous, Dieu a été plus aimé par les hommes qu’il ne l’avait été dans les quarante siècles qui avaient précédé son apparition. Combien de jeunes gens, de nobles, de princes même qui ont quitté les richesses, les honneurs, jusqu’au pouvoir suprême, pour s’enfermer dans un désert ou dans un cloitre, pauvres et méprisés, satisfaits de pouvoir plus librement aimer leur Sauveur! Combien de martyrs sont allés joyeusement aux tourmens et à la mort! Combien de vierges qui ont refusé de riches mariages, et sont allées mourir pour Jésus-Christ, donnant ainsi leur amour en échange de tout celui que Dieu a montré en s’incarnant et en mourant pour elles.
Oui, tout cela est vrai ; mais, et c’est ici le cas de gémir, la même chose est-elle arrivée pour tous les hommes? Tous ont-ils cherché à répondre à ce grand amour de Jésus-Christ? Hélas! la plus grande partie des hommes ne l’ont-ils point payé, ne le paient-ils pas d’ingratitude! Et vous, mon frère, comment avez-vous témoigné votre reconnaissance envers Dieu? L’avez-vous toujours remercié? Avez-vous réfléchi à ce que veut dire un Dieu qui s’incarne et qui meurt pour vous ? Un homme assistait à la messe sans dévotion, comme tant d’hommes font chaque jour; il ne donna aucune attention, ne fit aucun signe de respect à ces paroles qui se disent à la fin : Et Verbum caro factum est ; alors un démon lui donna un grand soufflet, en lui disant : Ingrat, tu entends que Dieu s’est fait homme pour toi, et tu ne daignes pas seulement t’incliner ! Oh ! si Dieu en avait fait autant pour moi, j’aurais employé l’éternité entière à lui rendre grâce. — Dites-moi, chrétien, Jésus-Christ pouvait-il faire d’avantage pour se faire aimer de vous? S’il avait dû se dévouer à la mort pour sauver son propre père, qu’aurait-il fait de plus que de s’abaisser à prendre chair humaine, et de s’abandonner à la mort? Je dirai plus : Si Jésus-Christ avait été simplement un homme et non une personne divine, et qu’il eût voulu par quelque preuve d’affection acquérir l’amour de son Dieu, qu’aurait-il fait de plus que ce qu’il a fait pour acquérir le vôtre? Si votre esclave avait donné pour vous son sang et sa vie, n’aurait-il pas enchaîné votre cœur? Ne vous croiriez-vous pas obligé à l’aimer, au moins par reconnaissance? Et pourquoi Jésus-Christ, qui a donné pour vous son sang et sa vie, n’a-t-il pu obtenir ce que vous n’auriez pas refusé à votre esclave?
Hélas ! les hommes ne méprisent l’amour divin que parce qu’ils ne savent pas, ou que, pour mieux dire, ils ne veulent pas savoir quelle jouissance on trouve à posséder la grâce divine qui, suivant l’expression du sage, est un trésor infini : infinitus est thesaurus, quo qui usi sunt, participes facti sunt amicitiæ Dei. (Sap. vii. 14.) On estime, on recherche la faveur d’un prince, d’un prélat, d’un noble, d’un savant, même d’une femme du monde; et il y a des hommes qui la prisent moins que rien, puisqu’ils y renoncent pour un peu de fumée, pour un goût dépravé, un caprice, un peu de terre. Eh ! bien, mon cher frère, voulez-vous encore qu’on vous compte parmi ces ingrats? Si vous ne voulez point de Dieu, dit S. Augustin, voyez si vous trouverez ailleurs quelque chose qui vaille mieux : aliud desidera si melius invenire potes. Allez, cherchez un prince plus courtois, un patron, un frère, un ami plus aimable et plus aimant. Cherchez qui mieux que Dieu puisse vous rendre heureux dans cette vie et dans l’autre. Celui qui aime Dieu n’a rien à craindre de fâcheux, car Dieu ne peut s’empêcher d’aimer ceux qui l’aiment. Ego diligentes me diligo. (Prov. viii. 17.) Celui que Dieu aime, que pourrait-il craindre ? Dominus illuminatio mea et salus mea, quem timebo ? (Ps. I. ii. 26.) Ainsi s’exprimait David ; ainsi disaient les sœurs de Lazare au Seigneur : quem amas infirmatur. (Jo. xi. 3.) Il leur suffisait de savoir que Jésus aimait leur frère, pour être persuadées qu’il l’aiderait à guérir. Mais Dieu peut-il aimer ceux qui ne l’aiment point? Ah ! prenons une fois la ferme résolution de rendre à Dieu amour pour amour! Prions-le sans cesse de nous accorder la faculté de l’aimer. Cette faveur, disait S. François de Sales, est celle que nous devons désirer et demander par dessus tout, parce que l’amour divin apporte aux âmes toutes sortes de biens. Venerunt omnia bona pariter cum illa. (Sap. vii. 11.) Aussi S. Augustin disait-il : ama et fac quod vis. Celui qui aime une personne fuit tout ce qui peut lui déplaire et cherche, au contraire, tout ce qui lui plaît. Ainsi, celui qui aime Dieu véritablement ne peut, de propos délibéré, rien faire qui l’afflige; il s’applique au contraire à faire tout ce qui peut lui être agréable.
Pour obtenir plus promptement et plus sûrement ce don de l’amour de Dieu, recourons d’abord à celle qui l’aime, au-dessus de tout, c’est-à-dire à Marie, sa mère, en qui cet amour fut si ardent que les démons, dit S. Bonaventure, n’osaient point essayer de la tenter. A sua inflammata caritate pellebantur, ut non ausi sint illi appropinquare. Les séraphins eux-mêmes, dit Richard, pouvaient descendre du ciel pour apprendre, en voyant le cœur de Marie, la manière d’aimer Dieu. Seraphim e cœlo descendere poterant ut amorem discerent in corde Virginis. Et comme le cœur de Marie est tout embrasé d’amour de Dieu, ajoute S. Bonaventure, tous ceux qui aiment cette sainte mère de Dieu, et s’approchent d’elle, sentent que ce même amour s’allume en eux et les rend semblables à elle : Quia tota ardens fuit, omnes se amantes eamque tangentes accendit, et sibi assimilat.
(Si quelqu’un voulait citer dans ces discours quelques traits de Jésus enfant, il pourrait faire usage de ceux qui sont rapportés à la fin, après les méditations.)
COLLOQUE.
Disons avec S. Augustin : O ignis qui semper ardes, accende me. Verbe incarné, vous vous êtes fait homme pour allumer dans nos cœurs l’amour divin, comment avez-vous pu y trouver tant d’ingratitude? Pour vous faire aimer d’eux vous n’avez rien épargné ; vous êtes allé jusqu’au point de répandre votre sang et de perdre la vie ; et vous n’avez fait que des ingrats ! Peut-être ignorent-ils ce que vous avez fait pour eux. Non, ils ne l’ignorent pas ; ils croient que vous êtes venu prendre pour l’amour d’eux la forme humaine et vous charger de leurs misères; ils savent que vous avez embrassé une vie de peine et de douleur, qu’a terminée une mort ignominieuse, et ils vivent sans se souvenir de vous. Ils aiment leurs parens; ils aiment leurs amis; ils aiment jusqu’aux bêtes; s’ils reçoivent d’elles quelque marque d’affection, ils tâchent de les en récompenser; ce n’est donc qu’envers vous qu’ils se montrent indifférens ou ingrats ! Mais hélas ! en les accusant, je m’accuse moi-même, car je vous ai encore plus maltraité qu’ils ne l’ont fait. Néanmoins votre bonté m’encourage ; elle m’a souffert si long-temps pour pouvoir me pardonner et m’enflammer de votre amour, pourvu que je me repente et que je vous aime. Oui, mon Dieu, je me repens de toute mon ame de vous avoir offensé, et je veux vous aimer de tout mon cœur. Je vois, ô mon Rédempteur, que mon cœur ne serait plus digne de vous, puisqu’il vous a quitté pour les créatures; je crois pourtant que vous le voulez encore ; et moi je vous le donne de toutes les forces de ma volonté. Embrasez-le donc tout entier de votre saint amour ; faites que je n’aime désormais que vous, bonté infinie, mon Jésus, mon souverain bien, objet de toutes les affections de mon ame! O Marie, ma mère, mère du bel amour, mater pulchræ dilectionis, demandez pour moi la grâce d’aimer mon Dieu : je l’espère de vous.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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