Lettres et écrits spirituels · Saint Jean de la Croix
III
TROISIÈME LETTRE.
À la mère Marie de Jésus, fondatrice et prieure des Carmélites déchaussées de Cordoue, et aux autres religieuses de ce couvent. Il traite du bon exemple qu’il faut donner, et de l’esprit intérieur avec lequel il faut agir dans la fondation des monastères.
Jésus soit en votre ame. Vous êtes obligées de correspondre à Notre-Seigneur, puisque c’est par sa grâce que vous avez été reçues à Cordoue avec de si grands applaudissemens. Je me console beaucoup de ce que, comme vous m’écrivez, vous êtes entrées dans une maison et dans des chambres si pauvres, pendant les chaleurs excessives de l’été. La providence divine l’a ordonné ainsi, afin que vous édifiiez le peuple, et que vous montriez par vos actions, que vous faites profession de suivre Jésus-Christ dénuée de toutes choses ; afin aussi que les filles que Dieu appellera à la religion, sachent avec quel esprit elles y doivent entrer.
Je vous envoie tous les pouvoirs et toutes les permissions requises. Je souhaite que toutes vos religieuses se conservent dans l’esprit de pauvreté, et dans le mépris de toutes les créatures. Si vous ne voulez pas vous contenter de la possession de Dieu seul,
sachez que vous tomberez en mille nécessités spirituelles et temporelles. Je veux bien aussi vous dire, que vous n’éprouverez jamais d’autres nécessités que celles auxquelles vous vous soumettrez volontiers, puisque le pauvre d’esprit se réjouit du manquement de toutes choses, et qu’il en est très-satisfait. Car il a mis tout son avantage dans le néant, et il trouve ensuite l’abondance des biens et l’étendue de cœur. Ô l’heureux néant ! ô l’heureuse étendue de cœur, qui est d’une vertu si efficace qu’elle soumet toutes choses à sa puissance lorsqu’elle ne veut rien soumettre à elle-même : elle chasse de l’ame tous les soins, afin qu’elle aime Dieu plus ardemment. Je salue en Notre-Seigneur toutes les Sœurs, et je vous prie de leur dire de ma part, que Dieu les a choisies pour être les premières pierres de cette fondation, afin qu’elles se représentent les éminentes vertus que doivent cultiver celles qui, comme les plus fortes, sont le fondement des autres. Il faut qu’elles profitent du premier esprit que Dieu a coutume de donner aux personnes qui font de nouveaux établissemens. Il faut qu’elles prennent tout de nouveau le chemin de la perfection avec une profonde humilité et avec un entier éloignement de toutes choses. Il faut qu’elles embrassent la mortification et la pénitence, non pas avec un esprit d’enfant faible et changeant, mais avec une volonté d’homme constant et courageux. Certainement il est juste que Jésus-Christ
vous coûte quelque chose ; et considérant ce que vous lui avez coûté vous-mêmes, vous devez le désirer à ce prix. Gardez-vous de ressembler aux gens qui cherchent leur commodité et leur consolation en Dieu et hors de Dieu ; mais imitez ceux qui ne veulent que souffrir en Dieu et hors de Dieu, en silence, avec espérance et avec amour. Je prie Dieu de vous donner sa sainte grâce. Ainsi soit-il. À Ségovie, le vingt-huitième juillet 1589.
Fr. Jean de la Croix.
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