Lettres et écrits spirituels · Saint Jean de la Croix

    IV

    QUATRIÈME LETTRE.

    À la même Mère Prieure du couvent de Cordoue. Il l’instruit de la manière de gouverner le temporel et le spirituel de sa communauté.

    Jésus soit en votre ame, ma très-chère fille en Jésus-Christ. Il faut attribuer la cause de ce que je ne vous ai pas écrit pendant tout le temps que vous dites, à la distance des lieux, et non au défaut de volonté. Elle est toujours la même pour vous, et j’espère qu’elle sera toujours la même en Notre-Seigneur. J’ai de la douleur de vos infirmités. Pour ce qui regarde le temporel de votre monastère, je voudrais bien que vous ne vous en missiez pas si fort en peine. Il est à craindre que Dieu ne l’oublie, et que vous ne tombiez dans une grande pauvreté spiri

    tuelle et temporelle, puisqu’ordinairement le soin que nous prenons des biens de la terre, nous appauvrit. Ô ma fille, abandonnez le soin de votre temporel au Seigneur ; sa providence vous fournira ce qui sera nécessaire pour vous nourrir. Car celui qui donne ce qui est plus considérable, donnera sans doute ce qui est moins précieux. Dès le moment que vous ne désirerez pas la pauvreté, vous manquerez de courage, et vous vous relâcherez en la pratique des vertus. Que si vous souhaitiez auparavant d’être pauvre, vous devez, étant prieure, le désirer davantage. Vous devez gouverner votre maison plutôt par les vertus, et par les désirs des choses célestes que vous inspirerez à vos religieuses, que par le soin des choses terrestres, et par les projets que vous ferez pour en acquérir. Car Notre-Seigneur nous avertit de ne pas nous inquiéter de notre nourriture, de nos vêtemens, ni de ce que nous aurons le lendemain. Vous devez seulement faire en sorte, que votre ame et les ames de vos filles soient unies à Dieu avec toute la perfection possible, et qu’elles oublient les créatures, afin que vous soyiez toutes une même chose en Dieu. Pour le reste, je puis vous en répondre. Je salue toutes les Sœurs en Notre Seigneur, qui est notre souverain bien, et à qui je demande la grâce de ne vous abandonner jamais. Ainsi soit-il. À Madrid, le vingtième de Juin 1590.

    Fr. Jean de la Croix.

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