Lettres et écrits spirituels · Saint Jean de la Croix
IX
NEUVIÈME LETTRE.
À la mère Anne de Jésus, Carmélite déchaussée du couvent du Ségovie. Il la console du chagrin qu’elle avait de ce que, dans le Chapitre Général, ce Père n’avait point été fait supérieur.
Jésus soit en votre ame. Je vous rends mille grâces de ce que vous m’avez écrit. Prenant mes intérêts à cœur vous ajoutez de nouvelles obligations à celles que je vous ai. Bien loin de vous affliger de ce que les affaires du Chapitre Général n’ont pas pris le cours que vous souhaitiez, vous devez plutôt vous en consoler et en remercier Dieu, puisque c’est par son ordre qu’elles se sont passées de la sorte, et que c’est sans doute notre avantage. Il reste seulement à nous bien persuader que c’est le meilleur pour nous ; et en effet, cela est véritable. Car les choses qui nous déplaisent, quoiqu’elles soient bonnes et convenables, nous paraissent mauvaises et contraires. Celle-ci cependant n’est mauvaise ni pour les autres ni pour moi. Au contraire, elle m’est favorable ; parce que, déchargé du soin des ames, je puis, si je
veux avec l’assistance divine, goûter le repos de la solitude, et jouir de l’agréable fruit que je tirerai de l’oubli de moi-même et de toutes les créatures. Ce sera aussi un bien pour les autres que je sois éloigné d’eux : ils ne feront pas les fautes que je leur donnerais occasion de commettre, étant comme je suis, incapable de gouverner. Je vous prie, ma fille, de demander à Dieu cette grâce pour moi, qu’il lui plaise de me garantir de toute supériorité. Car je crains qu’on ne m’oblige d’aller à Ségovie, et qu’on ne me laisse pas libre de toute affaire. Je ferai néanmoins ce que je pourrai pour m’exempter de ce fardeau. Que si je puis l’éviter, toutefois la mère Anne de Jésus-Christ ne se délivrera pas de mes mains comme elle l’espère ; elle ne mourra pas aussi de douleur de ce que, selon sa pensée, l’occasion d’acquérir une grande sainteté se passe. Néanmoins, soit que j’aille là, soit que je demeure ici, en quelque lieu et de quelque manière que je sois, je ne l’oublierai pas, désirant son bien éternel de tout mon cœur. Mais en attendant qu’elle en jouisse dans le Ciel, elle doit s’attacher à la pratique des vertus, surtout de la mortification et de la patience ; elle doit souhaiter de se rendre semblable par la patience à notre grand Dieu, qui s’est humilié jusqu’à être crucifié pour nous. Car si nous ne l’imitons, la vie présente n’est pas bonne et nous est fort inutile. Je prie la divine
Majesté de vous conserver et d’augmenter son amour en vous comme en sa sainte et bien-aimée servante. Ainsi soit-il.
À Madrid, le sixième de juillet 1691.
Fr. Jean de la Croix .
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