Lettres et allocutions (1903-1904) · Saint Pie X
Lettre au cardinal Respighi sur la restauration de la musique sacrée (8 décembre 1903)
Monsieur le Cardinal,
Le désir de voir refleurir partout la splendeur, la dignité et la sainteté des offices liturgiques Nous a déterminé à faire connaître par un écrit spécial de Notre main quelle est Notre volonté touchant la musique sacrée qui aide dans une telle mesure au service du culte. Tous, Nous en avons la confiance, Nous seconderont dans l'œuvre désirée de cette restauration, non seulement avec cette soumission aveugle, toujours louable pourtant elle aussi, qui nous fait accepter par pur esprit d'obéissance les ordres pénibles et contraires à notre mode de concevoir et d'apprécier, mais aussi avec cette promptitude de volonté, fruit de l'intime conviction de devoir agir ainsi pour des raisons mûrement considérées, claires, évidentes, irréfutables.
Pour lieu que l'on considère, en effet, la sainteté du but qui motive l'admission de l'art au service du culte, et la souveraine convenance de n'offrir au Seigneur que des choses bonnes en elles-mêmes et, autant que possible, excellentes, l'on reconnaîtra aussitôt que les prescriptions de l'Eglise relatives à la musique sacrée ne sont que l'application immédiate de ces deux principes fondamentaux.
Quand le clergé et les maîtres de chapelle en sont pénétrés, la bonne musique sacrée refleurit spontanément, comme on l'a remarqué et comme on le remarque continuellement en un grand nombre de localités; au contraire, ces principes sont-ils négligés, ni les prières, ni les avertissements, ni les ordres sévères et répétés, ni les menaces de peines canoniques ne parviennent à rien changer, tant la passion ou du moins une ignorance honteuse et inexcusable trouve moyen d'éluder la volonté de l'Eglise et de maintenir pendant des années et des années le même état de choses blâmable.
Cette promptitude de volonté, Nous Nous la promettons tout spécialement du clergé et des fidèles de Notre chère Ville de Rome, centre du christianisme et siège de la suprême autorité de l'Eglise. De fait, personne, semble-t-il, ne devrait ressentir l'influence de Notre parole comme ceux qui l'entendent directement de Notre bouche, et l'exemple d'une soumission aimante et filiale à Nos invitations paternelles, personne ne devrait le donner avec un plus vif empressement que la première et la plus noble portion du troupeau du Christ, l'Eglise de Rome, particulièrement confiée à Notre sollicitude pastorale d'évêque. De plus, cet exemple doit être donné au monde entier. De partout, viennent ici, sans cesse, évêques et fidèles, pour révérer le Vicaire du Christ et retremper leur esprit en visitant Nos vénérables basiliques et les tombes des martyrs, en assistant avec un redoublement de ferveur aux solennités qui, toute l'année, se célèbrent ici avec beaucoup de pompe et de splendeur.
Opiamus ne moribus nostris offensi recedant, disait déjà de son temps Heuoil XIV, Notre prédécesseur, dans sa Lettre encyclique Annus qui, en parlant précisément de la musique sacrée : Nous souhaitons qu'ils ne rentrent pas dans leur patrie scandalisés de nos coutumes. Et en venant plus spécialement à l'abus qui se faisait alors des instruments, le même Pontife disait : Quelle opinion se fera de nous celui qui, venu de pays où les instruments ne sont pas admis à l'église, les entendra dans les nôtres tout comme s'il s'agissait de théâtres ou d'autres endroits profanes ? Il en viendra peut-être aussi d'endroits, de pays on dans les églises l'on chante et l'on joue des instruments, comme dans les nôtres aujourd'hui. Mais s'ils sont hommes de bon sens, ils s'affligeront de ne pas trouver dans notre musique le remède au mal de leurs églises, qu'ils étaient venus chercher. Autrefois, l'on remarquait sans doute beaucoup moins que les musiques employées d'ordinaire dans les églises violaient les lois et les prescriptions ecclésiastiques, et le scandale pouvait être plus restreint, précisément parce que le mal était plus répandu, plus général. Mais de nos jours, des hommes éminents ont apporté un tel soin à mettre en lumière les règles de la liturgie et celles de l'art au service du culte; l'on a obtenu dans de nombreuses églises du monde, pour la restauration de la musique sacrée, des résultats si consolants et souvent même si éclatants, malgré les très graves difficultés qui s'y opposaient et que l'on a heureusement vaincues; enfin la nécessite d'une complète transformation est si universellement reconnue, que tout abus eu nette question est désormais intolérable et doit être supprimé.
Pour vous, Monsieur le cardinal, qui remplissez dans Rome la noble fonction de Notre vicaire pour les choses spirituelles, avec la douceur qui vous est propre, mais avec non moins de fermeté, vous vous emploierez, Nous en avons la certitude, à rendre la musique qu'on exécute dans les églises et chapelles du clergé, tant séculier que régulier de Notre Ville, en tout point conforme à Nos instructions. Il y aura beaucoup à supprimer ou à corriger dans les chants de la Messe, des litanies de Lorette, de l'hymne eucharistique; mais ce qui réclame une rénovation complète, c'est le chant des Vêpres dans les fêtes que célèbrent les différentes églises et basiliques. On n'y retrouve plus les prescriptions liturgiques du Cérémonial des évêques, ni les belles traditions musicales de l'Ecole romaine classique. La pieuse psalmodie du clergé, à laquelle le peuple lui-même prenait part, a fait place à d'interminables compositions musicales adaptées aux paroles des psaumes, et façonnées sur le modèle des vieilles œuvres théâtrales, le plus souvent de si médiocre valeur que, sans nul doute, on ne les tolérerait même pas dans les concerts profanes d'ordre inférieur. La dévotion et la piété chrétienne n'en reçoivent assurément aucun accroissement, et si la curiosité de quelques intelligences médiocres y trouve sa pâture, elles sont, pour la plupart, un objet de dégoût, un sujet de scandale, et l'on s'étonne qu'un tel abus persiste encore. Nous voulons donc qu'il disparaisse complètement et que la solennité des Vêpres soit célébrée en parfaite conformité avec les règles liturgiques par Nous indiquées. Les basiliques patriarcales seront les premières à donner l'exemple, grâce aux soins empressés et au zèle éclairé de Messieurs les cardinaux qui leur sont préposés; avec elles rivaliseront d'abord les basiliques mineures, les églises collégiales et paroissiales, et de même les églises et chapelles des Ordres religieux. Pour vous, Monsieur le cardinal. n'usez pas d'indulgence, n'accordez pas de délai. A différer, on ne diminue pas la difficulté mais on l'augmente ; et puisqu'il faut supprimer, qu'on le fasse sur-le-champ, résolument. Que tous aient confiance en Nous et en Notre parole, à laquelle sont attachées la grâce et la bénédiction du ciel. La nouveauté produira d'abord chez quelques-uns un certain étonnement; peut-être, des maîtres de chapelle, des chefs de chœur se trouveront-ils pris au dépourvu; peu à peu, néanmoins, les choses se remettront d'elles-mêmes; dans cette parfaite conformité de la musique avec les règles liturgiques et la nature de la psalmodie, l'on découvrira une beauté et une bonté qui peut-être avaient échappé auparavant, Il est vrai, la solennité des Vêpres sera par là même considérablement raccourcie Mais si les recteurs des églises veulent, en certaines circonstances, prolonger les fonctions dans le but de retenir le peuple, qui a la louable coutume de se rendre, à l'heure des Vêpres, à l'église où l'on célèbre la fête, rien n'empêche — et ce sera même autant de profit pour la piété et l'édification des fidèles — d'ajouter aux Vêpres un sermon de circonstance et de terminer par la bénédiction solennelle du Très Saint Sacrement.
Nous désirons enfin que la musique sacrée soit cultivée avec un soin spécial et dans une mesure convenable dans tous les Séminaires et Collèges ecclésiastiques de Rome, qui voient accourir de toutes les parties du monde de jeunes clercs si nombreux et si distingués venus pour s'y former aux sciences sacrées et au véritable esprit ecclésiastique. Nous le savons, et ce Nous est un réconfort, la musique sacrée est en honneur dans divers Instituts, si bien qu'ils peuvent servir de modèle aux autres. Mais quelques Séminaires et Collèges, soit insouciance du supérieur, soit manque de capacité et de bon goût chez ceux auxquels l'instruction du chant et la direction de la musique sacrée sont confiées, laissent beaucoup à désirer. Vous voudrez bien, Monsieur le cardinal* pourvoir aussi à cela avec sollicitude et insister surtout pour que, conformément aux prescriptions du Concile de Trente et d'innombrables Conciles provinciaux et diocésains de toutes les parties du monde, le chant grégorien soit étudié avec un soin tout particulier et ordinairement préféré dans les offices publics et privés de chaque Institut. Autrefois, à vrai dire, la plupart ne connaissaient le chant grégorien que par des éditions fautives, altérées, écourtées. Mais le travail assidu et prolongé dont il a été l'objet de la part d'hommes remarquables et qui ont bien mérité de l'art sacré a changé l'état des choses. Le chant grégorien rendu d'une manière si satisfaisante a sa pureté première, tel qu'il nous fut transmis par nos pères et qu'il se trouve dans les manuscrits des diverses églises, apparaît doux, suave, facile à apprendre; il a une beauté si nouvelle et si inattendue que là où il a été introduit il a excité promptement un véritable enthousiasme parmi les jeunes chanteurs. Or, quand le plaisir entre dans l'accomplissement du devoir, tout se fait avec plus d'entrain et avec un fruit plus durable.
Nous voulons donc que l'on introduise de nouveau dans tous les Collèges et Séminaires de cette auguste Ville de Rome l'antique chant romain qui jadis résonnait dans nos églises et nos basiliques et qui faisait les délices des générations passées, aux plus beaux temps de la piété chrétienne. De même qu'autrefois, de l'Eglise de Rome ce chant s'est répandu dans les autres Eglises d'Occident, ainsi Nous désirons vivement que les jeunes clercs, instruits sous Nos yeux, le portent à leur tour et le répandent dans leurs diocèses, quand, prêtres, ils y retourneront pour travailler à la gloire de Dieu. Notre erreur se réjouit d'édicter ces dispositions à la veille de célébrer le Х1П* centenaire de la mort du glorieux et incomparable Pontife saint Grégoire le Grand, à qui une tradition ecclésiastique de plusieurs siècles a attribué la composition de ces saintes mélodies et qui leur a donné son nom. Que Nos bien-aimés jeunes gens en fassent l'objet d'exercices assidus. Il Nous sera doux de les entendre, s'ils se réunissent, comme on Nous l'a annoncé, pour les fêtes prochaines du centenaire, près de la tombe du saint Pontife, dans la basilique Vaticane, afin d'exécuter les mélodies grégoriennes durant la sainte liturgie que, s'il plait à Dieu. Nous célébrerons dans cette heureuse circonstance.
En attendant, comme gage de Notre particulière bienveillance, recevez, Monsieur le cardinal, la Bénédiction apostolique que Nous donnons du fond du cœur à vous, au clergé et à tout Notre bien-aimé peuple.
Du Vatican, en la fête de l'Immaculée de l'année 1903.
PIE X, PAPE
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.