Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Instructions ou conférences pour les missions · Saint Léonard de Port-Maurice

    Instruction I : De la confession

    I. La première pensée qui me vient à l'esprit en commençant cette première instruction, c'est de vous proposer un accord, qui, je l'espère, ne vous sera pas désagréable. Voici en quoi il consiste : c'est que de même que nous nous trouvons tous réunis ici aujourd'hui pour vaquer aux exercices de la mission, ainsi nous nous trouvions un jour réunis tous ensemble en paradis. Est-il personne parmi vous qui refuse de souscrire à un si bel accord? C'est donc convenu : oui, tous, tous nous voulons aller en paradis.

    Cela étant, il faut bien faire attention à ce que saint Philippe de Néri avait coutume de dire fort gracieusement, savoir que le paradis n'est pas fait pour les poltrons. A part ces enfants que Dieu appelle à lui après le baptême et avant l'âge de raison, tous ceux qui veulent parvenir en paradis doivent se résigner au travail et à la souffrance. Ecoutez comment Notre-Seigneur s'exprime dans l'Evangile : La voie du ciel est étroite, il ne dit pas qu'elle est large comme une place publique; la porte du paradis est étroite,, il ne dit pas qu'elle est spacieuse comme un arc de triomphe; efforcez-vous de marcher par cette voie étroite, et d'entrer par cette petite porte ; il ne dit pas qu'on va au ciel en carrosse. Pénétrez-vous bien de cette réflexion, car pendant ces jours-ci le démon vous tracassera par beaucoup de tentations, cherchant à vous détourner de la mission; il vous représentera l'éloignement, l'incommodité des heures, la multiplicité des affaires, les embarras du ménage, le qu'en dira-t-on... Et que répondrez-vous? Voici ce que vous devez dire ; la route qui conduit à la mission est la voie qui mène en paradis ; allons-y donc, allons-y : oh! que ces quelques pas seront bien payés par la conquête du paradis ! Venez donc, venez, et bannissez toutes les préoccupations étrangères, que vous devez écarter comme autant d'entraves par lesquelles le démon voudrait vous détourner d'un ai grand bien. Je vous prie seulement si vous le voulez bien, de m'apporter tous en venant une chose qui me fera grand plaisir. Quelle est-elle? C'est un cœur bien disposé, je veux dire un cœur qui prenne en bonne part tout ce que je pourrai vous dire. Car je vous assure, mes bien-aimés auditeurs, que dans tout ce que je vous dirai, je ne m'inspirerai que de l'ardent désir que j'ai de vous voir tous en paradis, afin de réaliser la magnifique convention que nous avons faite ce matin. Je laisse tout autre préambule, pour commencer immédiatement la conférence de ce jour. Attention.

    IL Un négociant qui veut écouler de la mauvaise marchandise cherche des magasins obscurs, des appartements sombres; au grand jour il ne réussirait pas à surprendre son client et à lui donner le change. C'est ainsi précisément que le démon en agit avec vous. Ce vil banqueroutier veut débiter des denrées falsifiées, et pour cela il cherche à nous obscurcir l'esprit par l'ignorance, afin de parvenir, à la faveur des ténèbres, à brouiller les choses à sa façon. Oh ! quelle chambre obscure que la tête de certaines personnes, qui sont si peu instruites de ce qui est requis pour recevoir les sacrements, observer les commandements de Dieu et mettre leur salut en sûreté? De toutes les ignorances cependant la plus préjudiciable est, je crois, celle qui concerne la manière de se confesser, aussi consacrerons-nous quelques instructions à la combattre tout spécialement. Sainte Thérèse, cette âme si éclairée de Dieu et dont la doctrine est qualifiée par l'Eglise de doctrine céleste, s'adressant, dans une lettre, à un prédicateur en particulier, et, dans son Chemin de la perfection, à tous les prédicateurs en général, leur dit que si l'on veut faire beaucoup de fruits dans les âmes il faut prêcher souvent contre les confessions mal faites, parce que le démon se sert de ce moyen pour entraîner quantité d'âmes en enfer. Et en vérité, si tous ceux qui se confessent, se confessaient bien, qui est-ce qui se perdrait parmi nous? Les Turcs se perdraient, les hérétiques, les infidèles se perdraient, eux qui n'ont point la confession ; mais parmi nous il ne se perdrait presque personne, car quel est celui d'entre nous qui ne se confesse pas au moins une fois l'an? Quel est celui qui meurt sans confession? Il se passe quelquefois plusieurs années de suite sans que pareil malheur n'arrive dans une paroisse. D'autre part pourtant, nous savons que beaucoup d'âmes se perdent, même parmi les chrétiens ; nous avons beaucoup de révélations épouvantables que l'on ne pourrait nier toutes en masse sans témérité; nous avons les témoignages des saints Pères, nous avons les paroles de l'Evangile qui doivent faire bien plus d'impression encore sur nous. Notre-Seigneur répète plusieurs fois cette sentence : Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus ; sentence qui, au sentiment de saint Grégoire, signifie qu'il y en a beaucoup d'appelés à la vraie foi, mais peu d'élus pour le salut ; ce qui revient à dire que beaucoup de ceux qui ont la vraie foi se damnent. Or, je vous le demande, comment ces chrétiens se damnent-ils? Vous n'en trouverez pas de cause plus universelle que celle-ci : ils se damnent parce qu'après avoir péché ils ne se confessent pas bien, de sorte qu'ils sont absous aux yeux des hommes, lesquels ne voient que l'extérieur, mais ne le sont point devant Dieu qui pénètre le fond des cœurs; s'ils meurent dans cet état, c'en est fait d'eux. Souffrez donc que je traite cet important sujet dans une série de six instructions distinctes. Dans les trois premières, nous exposerons les manquements qui sont commis par la langue, et dans les trois autres ceux qui proviennent du cœur. Gardez-vous, je vous en prie, de perdre ces instructions; c'est l'âme de la mission; elles se feront, non par manière de sermon, mais en forme d'entretien familier, sans bruit ni invectives, en style simple et très-simple. L'eau qui tombe doucement est celle qui pénètre plus avant dans le sol et le fertilise; ainsi j'espère que ces vérités exposées avec calme descendront plus profondément dans vos cœurs.

    III.* A quoi vise-t-on par-dessus tout dans une bataille? C'est à enclouer l'artillerie ennemie, car cela une fois fait on avance en toute sécurité. De même, ce que le démon a principalement en vue, c'est de fermer la bouche aux pénitents, pour les empêcher de manifester tous leurs péchés au confesseur, car par ce moyen il est sûr de rester en possession de leurs âmes. Or, ce mal immense, il le procure de deux manières : il fait si bien que les uns cachent des péchés par une ignorance gravement coupable, les autres par une malice calculée et réfléchie.

    Donnons la préséance aux premiers ; quels sont-ils ? Ce sont ceux qui se confessent rarement, diffèrent leur confession de mois en mois, et quand enfin ils se décident à la faire, s'y préparent par un examen excessivement superficiel, ne songeant qu'à se tirer au plus tôt de ce mauvais pas, exactement comme fait un mari qui, ayant pour compagne une femme colère et querelleuse, ne trouve pas moyen de rentrer au logis, et à peine rentré n'a rien de plus pressé que d'en sortir pour ne pas entendre plus longtemps d'importuns reproches. Ainsi les pénitents dont nous parlons ne peuvent se résoudre à aller trouver un confesseur, et quand enfin ils ont fait le pas, ils tâchent de se tirer d'affaire en quelques mots pour se soustraire promptement à cette rude besogne. Il en résulte que les péchés omis dépassent quelquefois en nombre ceux qu'ils ont confessés, sans qu'ils en aient la moindre inquiétude. C'est que je ne m'en suis pas souvenu, disent-ils; je ne les ai pas cachés à dessein. — Un moment; il faut savoir que si Notre-Seigneur ne veut pas de scrupule en fait d'examen, il exige cependant de la diligence ; or, la diligence requise n'est pas la même pour tous ; elle doit être plus ou moins grande selon l'état de conscience de chacun, et l'intervalle qui s'est écoulé depuis sa dernière confession. Celui qui se confesse une fois par mois, se rappelle aisément les fautes graves commises pendant le mois; mars celui qui ne se confesse que deux ou trois fois l'an et parfois laisse passer des années sans se confesser, doit apporter à sa préparation une diligence proportionnée au laps de temps plus ou moins considérable durant lequel il est resté éloigné des sacrements. Nisius Eritré rapporte d'un de ces jeunes gens qui ont l'âme clouée, pour ainsi dire, et n'en font pas plus do p. M. v.

    cas que s'ils n'en avaient pas, qu'étant tombé gravement malade et se trouvant réduit à l'extrémité, on lui fit venir un prêtre, mais qu'entre temps un démon lui apparut tenant en main une longue liste où étaient notés une multitude de péchés que le malheureux avait oubliés par suite de sa négligence à s'examiner, si bien que la frayeur causée par cet affreux spectacle, jointe à la violence du mal, le jeta dans le désespoir et le fit mourir sans que le confesseur pût le secourir. Oh ! combien (et peut-être même de ceux qui m'écoutent en ce moment), combien qui à cette heure suprême se mordront les mains de désespoir à cause de leur négligence actuelle à profiter de ce sacrement, et surtout à cause des angoisses dans lesquelles ils se trouveront, en s'entendant reprocher par le démon une foule de péchés qu'ils n'ont jamais déclarés, péchés qu'ils ont omis dans leurs confessions, non point par défaut de mémoire, mais pour ne s'être pas donné la peine de s'examiner ! oh quels amers regrets ne doivent-ils pas éprouver !

    IV. Il en est qui mettent tous leurs soins à s'examiner sur les péchés généraux, mais qui ne réfléchissent point aux obligations de leur état. Attention, s'il vous plaît, car il s'agit d'un écueil caché sous l'eau, contre lequel plusieurs viennent se heurter et faire misérablement naufrage. Il faut donc savoir que certains préceptes obligent tout le monde indistinctement, tels que les commandements de Dieu et ceux de l'Eglise, tandis que d'autres n'obligent que ceux qui sont engagés dans un état particulier. Par exemple, celui qui a une femme est tenu à des devoirs, qui ne regardent pas celui qui est libre; celui qui est père de famille, chef de maison, ou celui qui a charge d'àraes, est obligé à beaucoup de choses dont n'a pas à s'inquiéter celui qui ne doit penser qu'à soi-même. Or, il arrive souvent qu'en s'examinant on se contente de parcourir les préceptes du décalogue, sans jeter seulement un coup d'oeil sur les obligations de son état. Ainsi vous trouverez beaucoup de curés qui n'ouvrent jamais la bouche pour instruire le peuple, lequel a tant besoin qu'on lui parle de Dieu, et quoique cette omission, au jugement de tous les docteurs, soit gravement coupable, ils n'y prennent pas garde; ditesen autant de beaucoup de confesseurs qui ne reprennent pas leurs pénitents et ne leur assignent aucun remède; autant de ces chefs de famille et de ces maîtres qui négligent d'enseigner ou de faire enseigner à leurs enfants et à leurs domestiques les choses nécessaires au salut, qui vont même jusqu'à fermer les yeux et leur accorder toute liberté de se livrer au mal, et ce qu'il y a de pis, jamais ne s'accusent ni ne se repentent de ces péchés d'omission, lesquels sont pourtant la ruine du monde, tant à cause de la gravité des maux qu'ils entraînent à leur suite que parce qu'ils ne paraissent point : c'est juste comme la morsure de l'aspic, qui, d'une part, est si petite qu'on l'aperçoit à peine, et, de l'autre, laisse dans la blessure un venin sans remède. Tandis que saint Dominique prêchait à Florence, une femme nommée Benoite se convertit et embrassa une vie si fervente, qu'elle fut dans la suite favorisée de grâces extraordinaires. Un jour, elle reçut une visite de la très-sainte Vierge, qui, pour lui faire apprécier la miséricorde dont Dieu avait usé à son égard, lui dit que ce jour-là même quatre personnes mourraient dans la ville et que toutes quatre seraient damnées, et entre autres, elle nomma un père qui allait se damner pour n'avoir pas surveillé ses enfants, et un curé pour n'avoir pas pris soin des âmes qui lui étaient confiées. Or, si sur quatre deux se damnèrent pour le mal qu'ils n'avaient pas empêché, combien n'en est-il pas qui courent à leur perte; faute de réflexion et d'examen sur les devoirs de leur état? De grâce, ne soyons plus si aveugles. Que celui qui n'est pas en état de se rendre compte par lui-même de ses obligations particulières, interroge à ce sujet un bon confesseur; qu'il lui demande, par exemple, quels péchés peut commettre un homme marié, quelle obéissance une femme doit à son mari, quelles sont les obligations d'un chef de famille, d'un maître, d'un magistrat, et autres semblables; afin que chacun pendant cette sainte mission puisse régler sa vie et surtout s'assurer une bonne mort.

    V. L'autre catégorie de personnes qui pèchent contre l'intégrité de la confession, comprend celles qui cachent des péchés par une malice calculée et réfléchie. —Oh ! mon père, me dit quelqu'un, dès l'époque où ma mère me conduisait à l'église en me tenant par la main, et m'apprenait à marcher, elle m'enseigna qu'il faut dire tous ses péchés à confesse pour faire une bonne confession; il n'y a donc pas lieu de prêcher sur ce point. — Il n'y a pas lieu de prêcher sur ce point? Oh ! combien, combien de gens, dit le cantique que vous chanterez tout à l'heure, combien de gens se damnent par crainte d'avouer tous leurs méfaits au confesseur ! On a commis quelque faute dans ses tendres années, et comme le jeune âge est fort sujet à la honte, on n'a pas osé s'en confesser ; on est allé en avant, en se disant : je m'en confesserai plus tard; mais les péchés sont comme les dettes, il est plus facile de n'en avoir aucune que de n'en avoir qu'une seule, attendu que l'une attire l'autre, ainsi en est-il des péchés : un péché en attire un autre ; plus la personne a peur de s'en confesser, plus elle charge sa conscience de nouveaux crimes et sa tête se couvre de cheveux blancs sans qu'elle se soit jamais bien confessée. De là vient qu'une longue expérience m'a convaincu à l'évidence que de tous les sujets qu'on peut traiter en mission, il n'en est aucun dont on retire plus de fruits que de celui dont je vous entretiens présentement. Combien de fois, dans des contrées éloignées d'ici, n'ai-je pas vu à mes pieds des personnes qui s'étaient trouvées jusqu'à deux ou trois fois en danger de mort, et néanmoins,dans ce péril manifeste de damnation, n'avaient pu se déterminer à confesser tous leurs péchés ni à vaincre cette fausse honte qui leur fermait la bouche! D'autres qui avaient entrepris les pèlerinages de Lorette ou de Rome pour se décharger de quelque crime énorme, et une fois arrivés là, n'avaient pas eu le courage de se confesser, et s'en étaient retournés chez eux avec la conscience plus lourde qu'auparavant! Oh! qu'elles sont à plaindre les personnes ainsi dominées par la honte ! On demande quelquefois s'il y aura plus de femmes de sauvées que d'hommes, et le plus souvent on conclut en faveur des femmes : l'observance des commandements étant la route qui conduit au ciel, puisqu'il y a plus de femmes que d'hommes qui les observent et s'abstiennent du péché mortel, il faut dire qu'il y en aura davantage de sauvées. Les docteurs qui raisonnent de la sorte ajoutent cependant que la plupart des femmes qui sont damnées, le sont pour avoir caché par honte quelque péché grave en confession. Moi aussi, dans le principe, je me figurais qu'il n'était propre qu'aux femmes et aux enfants de se laisser vaincre par la honte, mais l'expérience m'a appris le contraire : dans beaucoup de missions j'ai trouvé que le nombre des hommes qui cachaient malicieusement leurs péchés l'emportait considérablement sur le nombre des femmes ; d'où j'ai conclu, à part moi, que ce sujet est d'une importance majeure et qu'il est bon d'y revenir fréquemment. Il en est qui sont tellement timides qu'on pourrait à cet égard les comparer à la biche; cet animal ayant beaucoup do peine, dit-on, de mettre bas, ne le fait que quand il tonne, alors qu'une frayeur plus grande lui fait surmonter une difficulté moindre; ainsi ceux dont je parle, timides à l'excès, ne peuvent se déterminer à confesser certains péchés honteux, à moins qu'ils n'entendent tonner sur ce sujet et ne soient terrifiés par des exemples épouvantables. Oh! que de bien une seule mission ne procure-t-elle pas ! de quelle utilité sont ces grands coups que frappent les missionnaires et qui sont blâmés par certaines personnes ! Si vous saviez combien d'âmes on arrache par là à la gueule du dragon infernal! Aussi, étant fermement décidé à ne négliger aucun des moyens que je crois propres à procurer votre bien, je vous rapporterai tous les jours, au commencement de l'instruction du matin, quelque exemple d'un de ces malheureux qui se sont damnés pour avoir caché des péchés en confession, afin que si jamais il s'en trouvait parmi vous, ils rentrent en eux-mêmes et viennent sincèrement avouer leurs fautes.

    VI. Mais il en est qui s'excusent d'avoir ainsi caché un péché : il est vrai, mon père, disent-ils, qu'une fois j'ai omis un péché en confession, mais je ne savais pas que ce fût véritablement un péché. — Un moment, de grâce, un moment; car à vous dire vrai, je pense, quant à moi, que pour plusieurs cette excuse n'est qu'un beau prétexte. Sans doute, il peut y avoir ignorance tout à fait excusable, cependant il n'est pas si facile qu'elle soit telle quand il s'agit des préceptes de la loi naturelle ; attendu que cette loi a été gravée dans nos cœurs par Dieu même et s'apprend sans maître ; puis elle pourrait bien exister quelque temps, qu'elle ne pourrait pas persévérer sans que les infractions réitérées provoquent les remords de la conscience. Supposons le cas qui se présente le plus fréquemment dans l'enfance; il peut arriver que pendant ces premières années, comme je l'ai insinué plus haut, on vienne à commettre quelque action matériellement mauvaise, sans qu'on en comprenne toute la malice ; mais il est bien certain que l'on ne commet pas toujours ces actions-là innocemment; la raison en est que la nature a imprimé dans nos âmes, non-seulement les principes de la justice, mais aussi ceux de la tempérance; en sorte que comme l'enfant tout petit encore sait qu'il est mal de voler, ainsi il sait aussi qu'il est mal de prendre sur soi certains plaisirs. Ce qui confirme cette vérité, c'est qu'on remarque que, même dans cet âge si tendre, l'enfant rougit de commettre ces actions et aurait peur d'être vu ; et ce qui est plus significatif, il craint d'en être puni par ses supérieurs et a soin de se dérober à leur surveillance : or, en redoutant ce châtiment, il fait suffisamment comprendre qu'il n'ignore pas la culpabilité de l'acte. En effet, parmi les miracles de Notre-Dame du Rosaire, on rapporte qu'un enfant, mort à l'âge de huit ans, fut damné; pourquoi? parce qu'il avait commis une faute avec sa petite sœur, et qu'après avoir eu assez de malice pour la commettre, il n'avait pas eu assez de courage pour s'en confesser. Inférez de là que même dans un âge encore tendre on peut commettre des fautes graves» et remarquez d'ailleurs que nous ne pouvons savoir exactement à quelle époque la lumière de la raison a commencé à briller en chacun de nous. Permettez donc que je vous donne à ce propos deux conseils d'un grand poids. Le premier, c'est que si, en faisant votre examen de conscience, vous vous rappelez avoir commis, étant petit, quelque mauvaise action dont vous ne vous soyez jamais confessés, vous vous en confessiez une fois; car s'il n'y avait pas malice suffisante pour pécher, toujours est-il qu'en déclarant la faute matérielle au confesseur, vous faites un acte d'humilité très-méritoire ; et s'il y avait malice, en vous en confessant vous acquittez votre obligation, sans quoi votre conscience serait toujours dans le trouble à ce sujet, et ce ne serait pas sans danger que vous franchiriez le terrible passage de l'éternité. Voici l'autre conseil qui n'est pas moins important : si vous avez omis quelque péché par malice, il ne suffit pas d'aller trouver le confesseur et de lui avouer le péché caché ; il faut répéter toutes les confessions faites en cet état, puisque vous vous rappeliez de temps en temps cette faute et que vous n'en continuiez pas moins à la cacher volontairement ; en ce cas, les confessions intermédiaires sont plutôt des sacrilèges qui ont rivé à votre âme de nouvelles chaînes, que des confessions propres à l'absoudre ou à la délier. Par conséquent, lorsque vous irez à confesse, et que le prêtre vous demandera combien il y a de temps que vous vous êtes confessé ; vous ne devez pas répondre : mon père, je me suis confessé à Pâques ou à telle fête; mais plutôt: mon père, il y a tant d'années que je ne me suis bien confessé, par exemple, il y a dix, quinze, vingt ans, c'est-à-dire depuis l'époque ou vous avez commencé à vous confesser si mal. Je vous donne ce conseil, parce qu'en vous exprimant de la sorte, le confesseur connaîtra plus aisément et tout d'abord l'état de votre âme, et vous aidera à faire une bonne confession générale, sans laquelle vous ne vous sauveriez pas; tandis qu'en répétant toutes les fautes graves commises pendant ce laps de temps, vous mettrez votre conscience en bon état.

    VII. Je m'aperçois fort bien que, malgré tout ce que. j'ai dit, quelques-uns d'entre vous ne sont pas encore disposés à se rendre. Mais, grand Dieu! comment une telle dureté est-elle possible? Rentrez donc une bonne fois en vous-mêmes, et puis dites-moi, mes chers frères, quelle est la chose qui vous coûterait le plus, ou de rougir pendant une demi-heure aux genoux d'un confesseur, ou de rougir éternellement en enfer? Ici nous sommes tous placés entre ces deux extrêmes : ou se confesser ou se damner. Il est dur, je l'avoue, de devoir découvrir ses plus honteuses misères à un do ses semblables; mais n'est-il pas beaucoup plus dur de rester dans les flammes ardentes de l'enfer en corps et en âme, pendant les siècles des siècles? Si l'on vous disait : patience, il faut que vous soyez piqué ou par une guêpe, ou par une vipère; sans aucun doute, vous répondriez : je choisis la guêpe ; qu'elle me pique deux fois, trois fois, quatre fois, si une seule fois ne suffit pas, pourvu que la vipère ne me touche point. Et pourquoi? Parce que de deux maux il faut toujours choisir le moindre. Bon Dieu ! que l'homme est étrange! Tant do jugement quand il s'agit des maux du corps : plutôt la guêpe que la vipère! et s'il s'agit des maux de l'àme, une folie inconcevable : plutôt l'enfer que la confession ! — Mais, mon père, je n'irai pas en enfer; car ce péché, je veux le confesser; seulement, ce sera une autre fois. — Illusion diabolique ! dites-moi donc; entre-temps la mort ne peut-elle pas vous surprendre ? On ne conçoit pas qu'un chrétien qui croit à l'enfer, qui croit qu'il peut tomber mort à chaque instant, ait néanmoins le courage d'aller dormir avec un péché mortel sur la conscience ! Saint Thomas d'Aquin, ce puits de science, étant près de la mort, -déclara à ses religieux qu'il mourait sans avoir jamais compris qu'il pût se trouver un homme qui crût à' l'enfer et fût persuadé qu'il peut mourir à tout moment, et qui eût cependant le triste courage de rester en état de péché mortel pendant une heure seulement. Mais allons plus loin, supposons qu'il n'y ait pas danger de mort pour le moment; à qui persuaderez-vous que si, maintenant que vous avez moins de péchés, vous n'avez pas le courage de vous confesser, vous le ferez plus tard, lorsque vous en aurez beaucoup plus? Quant à moi, je ne suis pas assez simple pour admettre que si vous n'avez pas le courage de porter maintenant au confessionnal ce petit fardeau que vous avez sur la conscience, vous en aurez assez pour y porter une lourde charge. Un saint solitaire vit un jour, dans le désert, p. MVV.

    un homme qui, s'étant chargé de bois outre mesure, perdait l'équilibre sous le poids, et savez-vous ce qu'il fit? il ajouta" encore à la charge, si bien qu'il succomba. Cet homme me parait représenter au naturel la folle prétention que nous combattons en ce moment. Mais frémissons-en : Je veux confesser ce péché, dites-vous. Et qui sait si par un juste jugement de Dieu vous ne serez pas privé de la faculté de le confesser lorsque vous le voudrez, on punition de vos longues résistances à la grâce? Ecoutez le trait suivant. On raconte que deux voyageurs traversaient ensemble une forêt de l'Allemagne ; l'un d'eux conçut le projet d'assassiner son compagnon pour s'emparer de sa fortune ; il lui laissa faire quelques pas en avant, et, se tenant en arrière, il le ma en traître d'un coup de pistolet; puis l'ayant complètement dévalisé, il chargea son cadavre sur ses épaules, afin d'aller le cacher dans l'épaisseur du bois. Mais lorsqu'il voulut le jeter dans une fosse au milieu des broussailles, il trouva qu'il adhérait tellement à son corps qu'il ne pouvait plus s'en détacher; il se frappait contre les troncs d'arbres, se roulait par terre en se tordant comme un serpent, sans parvenir à s'en débarrasser. C'est pourquoi, n'osant plus se montrer dans cet état, il se jeta en désespéré dans le Rhin avec son mort au cou. Prenez garde que ce vieux péché, que vous cachez depuis tant d'années en confession, ne s'incarne aussi en vous de telle façon, que quand vous voudrez vous en décharger vous ne le puissiez plus, et cela en punition de ce que vous ne l'avez pas fait lorsque vous le pouviez et que tant d'autres le faisaient, à l'occasion de la mission. C'est-là, semble-t-il, la menace que vous fait le Seigneur: « Peccatum vestrurn apprehendet vos : Votre péché vous saisira. »

    VIII. Mais, mon père, me dira quelqu'un, n'y aurait-il pas un autre moyen d'effacer les péchés que la confession? J'aimerais mieux faire des jeûnes, des pèlerinages, des aumônes. — Assez, taisez-vous et écoutez-moi bien. Il y a deux voies pour aller en paradis; l'une se nomme la voie de l'innocence, et l'autre la voie de la pénitence. La voie de l'innocence est suivie par ces âmes qui, dans tout le cours de leur vie, n'ont jamais commis un seul péché mortel; mais que ces âmes sont en petit nombre, n'est-ce pas vrai? Dans la voie de la pénitence marchent celles qui, après avoir commis le péché, s'en repentent et s'en confessent comme il faut. Si vous n'allez pas au ciel par l'une ou l'autre de ces doux voies, vous n'y arriverez certainement jamais. Jeûnez, donnez-vous la discipline, pratiquez des austérités tant qu'il vous plaira, à quoi bon? Saint Antonin rapporte qu'un saint prêtre étant au confessionnal vit entrer dans l'église une de ses pénitentes à l'air modeste et recueilli ; mais il aperçut en même temps un affreux démon qui sautait et riait autour d'elle. Le vertueux confesseur fut stupéfait à la vue de cet étrange spectacle, et adjurant le démon, il lui ordonna de dire pourquoi il folâtrait si joyeusement autour de cette femme. « Oh! répondit le démon, comment voulez-vous que je ne rie pas, puisque cette créature, tout en jeûnant, en faisant des aumônes et en fréquentant les sacrements, s'en vient en enfer? — Qu'est-ce à dire? reprit le confesseur. — Je vous le dirai, puisque vous voulez le savoir : cette femme a commis, il y a un nombre d'années, un péché de pensée, elle y a consenti avec une pleine et entière délibération, et ne l'a jamais confessé exactement; qu'elle fasse autant de pénitences qu'elle veut, elle ne se sauvera jamais. » Avez-vous entendu? Si une épine vous entre dans le pied, appliquez-y autant d'emplâtres qu'il vous plaît, tant que vous n'aurez pas retiré l'épine, vous ne guérirez pas. De même, si vous avez un péché mortel sur la conscience, pratiquez toutes les austérités imaginables, si vous ne le confessez pas comme il faut, il est très-certain que vous vous damnerez.

    IX. Il est un dernier subterfuge que je lis sur vos lèvres. Vous me dites que vous avez trop de répugnance à confesser un péché si énorme pendant la vie, que vous le confesserez à la mort, qu'alors vous appellerez un bon confesseur et que vous lui déclarerez nettement votre faute. — A la mort ! Et vous ne vous apercevez pas de votre illusion? Si maintenant que vous avez une occasion si favorable, un choix de confesseurs bons, charitables, étrangers, vis-à-vis desquels disparait tout motif de honte, vous éprouvez néanmoins tant de répugnance et n'avez pas la force de vous vaincre, comment le ferez-vous à la mort, alors que vous serez privés de tous ces secours? Ecoutez bien ce qui vous arrivera : je vais vous dévoiler le nœud dans lequel le démon vous étreindra à ce moment suprême; c'est par là que je termine notre conférence. On lit dans les chroniques de saint Benoit qu'un paysan nommé Pelage, épris, jeune encore, de la vie solitaire, abandonna le& troupeaux qu'il faisait métier de garder, et «'étant construit une cabane dans un lieu assez écarté de toute habitation, commença à mener la vie érémitique; en fait il vivait saintement, au point qu'on parlait de lui dans toute la contrée et que tout le monde le vénérait comme un saint. Le démon se mit à lui faire la guerre en lui suscitant d'abord des pensées déshonnêtes; Pelage combattit longtemps, mais enfin, il se rendit et prêta son consentement à une mauvaise pensée. Le péché commis, il en eut une telle confusion qu'il n'éprouvait plus que trouble en lui-même. Un jour qu'il était assis sur le seuil de sa chaumière, triste et pensif, il entendit une voix du ciel qui l'exhortait à aller se confesser à l'abbé du monastère voisin, lui assurant que par là il recouvrerait la paix du cœur. Pelage obéit sur-le-champ, et s'étant rendu à ce monastère, il demanda à y prendre l'habit ; il le reçut en effet avec les signes d'une joie extrême et commença à mener une vie sainte. C'était le plus humble, le plus obéissant, le plus fervent de tous les religieux, se livrant aux plus rudes pénitences: mais la véritable pénitence, consistant à confesser le péché commis dans le désert, il ne la fit jamais. La mort arriva, et réduit à l'extrémité il ressentit intérieurement une violente impulsion à confesser ce péché caché, mais la crainte ridicule de perdre l'estime qu'on avait conçue de lui (voyez l'orgueil ! oh ! combien il en trompe!) cette crainte, dis-je, lui ferma la bouche; il reçut le viatique et mourut dans l'impénitence. Après sa mort, on célébra ses obsèques avec une certaine solennité, et tous se recommandaient à lui comme à un saint. La nuit suivante, le sacristain traversant l'église pour aller sonner matines, vit, en jetant les yeux vers la tombe de Pelage, son corps étendu par terre; il en donna aussitôt avis à l'abbé, qui fit réunir tous les moines, et, après une courte prière, se tournant vers le cadavre, il lui dit : « Pelage, puisque vous avez été si obéissant pendant la vie, je veux savoir de vous si c'est la volonté de Dieu que votre corps soit placé dans un lieu plus honorable. » Alors le défunt poussa un profond soupir et dit: « Hélas ! révérend père, pour n'avoir pas confessé un péché de pensée, je suis condamné à l'enfer, et sachez que c'est la volonté de Dieu que vous enleviez mon corps de l'église et que vous le jetiez dans un cloaque. « Tous les religieux furent saisis d'étonnement, et pour satisfaire aux ordres du ciel, ils ensevelirent le cadavre dans un lieu immonde comme une bête. Direz-vous encore maintenant qu'il n'est propre qu'aux enfants et aux femmelettes de cacher ses péchés en confession ? Vous voyez que des hommes aussi, et des hommes sensés, parfois même très-éclairés, donnent dans ce piège. Il vous semble qu'à l'article de la mort vous réussirez à vous décharger de ce péché que vous avez tu si obstinément pendant votre vie? Mais alors s'appesantira sur vous la colère de Dieu, et, en punition de votre obstination, il vous refusera ces secours spéciaux sans lesquels vous mourrez en désespérés. — Il n'y a donc pas de remède? — Le remède est entre vos mains : confessez-vous, et confessez-vous au plus tôt, n'attendez pas à vous secouer jusqu'à la fin de la mission, mais prenez dès aujourd'hui la sainte résolution de vous débarrasser de cet enfer portatif qui vous a tant fait souffrir jusqu'ici. Pour achever d'ébranler votre cœur, faites en vous-mêmes cette grave réflexion: au jour du jugement ce péché ne doit-il pas être connu de tout le monde et même du confesseur à qui vous le cachez? Oh ! pourquoi donc ne pas en faire maintenant l'aveu salutaire, puisqu'il doit être su alors sans mérite pour vous et à votre souveraine confusion? Après tout, le confesseur à qui vous ferez cet aveu est condamné à un silence absolu, il ne peut parler à qui que ce soit de votre péché, pas même avec vous, à moins que vous ne lui en donniez la permission. Tout cela n'est-il pas suffisant pour vous déterminer? Dieu soit loué! je m'aperçois qu'enfin vous êtes décidés à vous confesser comme il faut. Dieu en soit mille et mille fois béni! Un avis que je crois bon de vous rappeler encore, c'est qu'il ne suffit pas de découvrir au confesseur le péché caché, mais qu'il faut préparer une confession générale, sinon de toute la vie, au moins de tout le temps que vous vous êtes mal confessés en cachant malicieusement des péchés. Pour vous faciliter cette besogne, venez demain matin à l'instruction, dans laquelle on parlera de la confession générale ; je vous indiquerai un moyen très-facile de la bien faire, et je suis certain que vous en serez extrêmement satisfaits. Venez, je vous en prie, n'y manquez pas. Agimus tibi gratias, etc.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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