Encyclique Humanum genus (20 avril 1884) · Léon XIII
Encyclique Humanum genus : Sur la secte des francs-maçons (2/3)
Or, combien une telle morale est insuffisante, jusqu'à quel point
LETTRES APOSTOLIQUES... DES. S. LÉON XIII — X. I.
elle manque de solidité et fléchit sous le souffle des passions, on le peut voir assez par les tristes résultats qu'elle a déjà donnés. Là en effet, où, après avoir pris la place de la morale chrétienne, elle a commencé à régner avec plus de liberté, on a vu promptement dépérir la probité et l'intégrité des mœurs, grandir et se fortifier les opinions les plus monstrueuses, et l'audace des crimes partout déborde r. Ces maux provoquent aujourd'hui des plaintes et des lamentations universelles, auxquelles font parfois é c h o b o n nombre de ceux-là mêmes qui, bien malgré eux, sont contraints de rendre hommage à l'évidence de la vérité.
En outre, la nature humaine ayant été viciée par le péché originel, et à cause de cela, étant devenue beaucoup plus disposée au vice qu'à la vertu, l'honnêteté est absolument impossible si les mouvements désordonnés de l'âme ne sont pas réprimés e t si les appétits n'obéissent pas à la raison. Dans ce conflit, il faut souvent mépriser les intérêts terrestres et se résoudre aux plus durs travaux et à la souffrance, pour que la raison victorieuse demeure en possession de sa principauté. Mais les naturalistes et les francs - maçons, n'ajoutant aucune foi à la révélation que Nous tenons de Dieu, nient que le père du genre humain ait péché et, par conséquent, que les forces du libre arbitre soient d'une façon « débilitées ou inclinées vers le mal (1) ». Tout au contraire, ils exagèrent la puissance et l'excellence de la nature, et, mettant uniquement en elle le principe et la règle de la justice, ils ne peuvent même pas concevoir la nécessité de faire de constants efforts, et de déployer un très grand courage pour comprimer les révoltes de la nature et pour imposer silence à ses appétits.
Aussi voyons-nous multiplier et mettre à la portée de tous les hommes tout ce qui peut flatter leurs passions. Journaux et brochures d'où la réserve et la pudeur sont bannies ; représentations théâtrales dont la licence passe les bornes ; œuvres artistiques où s'étalent, avec un cynisme révoltant, les principes de ce qu'on appelle aujourd'hui le réalisme ; inventions ingénieuses destinées à augmenter les délicatesses et les jouissances de la vie ; en un mot tout est mis en œuvre pour satisfaire l'amour du plaisir, avec lequel finit par se mettre d'accord la vertu endormie.
Assurément, ceux-là sont coupables, mais, en même temps, ils sont conséquents avec eux-mêmes, qui, supprimant l'espérance des biens futurs, abaissent la félicité au niveau des choses périssables, plus bas même que les horizons terrestres. A l'appui de ces assertions, il serait facile de produire des faits certains, bien qu'en apparence incroyables. Personne, en effet, n'obéissant avec autant de servilité à ces habiles et rusés personnages que ceux dont le courage s'est énervé et brisé dans l'esclavage des passions, il s'est trouvé dans la Franc-Maçonnerie des sectaires pour soutenir qu'il fallait systématiquement employer tous les moyens de saturer la multitude de licences et de vices, bien assurés qu'à ces conditions elle serait tout entière entre leurs mains et pourrait servir d'instrument à l'accomplissement de leurs projets les plus audacieux.
Relativement à la société domestique, voici à quoi se résume l'enseignement des naturalistes. Le mariage n'est qu'une variété de l'espèce des contrats ; il peut donc être légitimement dissous à la volonté des contractants. Les chefs du gouvernement ont puissance sur le lien conjugal. Dans l'éducation des enfants, il n'y arien à leur enseigner méthodiquement ni à leur prescrire en fait de religion. C'est affaire à chacun d'eux, lorsqu'ils seront en âge, de choisir la religion qui leur plaira. — Or, non-seulement les francs - maçons adhèrent entièrement à ces principes, mais ils s'appliquent à le faire passer dans les mœurs et dans les institutions. Déjà, dan* beaucoup de pays, même catholiques, il est établi qu'en dehors du mariage civil il n'y a pas d'union légitime. Ailleurs, la loi autorise le divorce, q u e d ' a u t r e s p e u p l e s s ' a p p r ê t e n t à i n t r o d u i r e d a n s l e u r législation le plus tôt possible. Toutes ces mesures hâtent la réalisation prochaine du projet de changer l'essence du mariage et de le réduire à n'être plus qu'une union instable, éphémère, née du caprice d'un instant, et pouvant être dissoute quand ce caprice changera.
La secte concentre aussi toutes ses énergies et tous ses efforts pour s'emparer de l'éducation de la jeunesse. Les francs - maçons espèrent qu'ils pourront aisément former d'après leurs idées cet âge si tendre, et en plier la flexibilité dans le sens qu'ils voudront, rien ne devant être plus efficace pour préparer à la société civile une race de citoyens telle qu'ils rêvent de la lui donner. C'est pour cela que, dans l'éducation et dans l'instruction des enfants, ils ne veulent tolérer les ministres de l'Eglise, ni comme surveillants, ni comme professeurs. Déjà, dans plusieurs pays, ils ont réussi à l'aire confier exclusivement à des laïques l'éducation de la jeunesse, aussi bien qu'à proscrire totalement de l'enseignement de la morale les grands et saints devoirs qui unissent l'homme à Dieu.
Viennent ensuite les dogmes de la science politique. Voici quelles sont en cette matière les thèses des naturalistes : les hommes sont égaux endroits ; tous, et à tous les points de vue, sont d'égale condition. Etant tous libres par nature, aucun d'eux n'a le droit de commander à un de ses semblables, et c'est faire violence aux hommes que de prétendre les soumettre à une autorité quelconque, à moins que cette autorité ne procède d'eux-mêmes. Tout pouvoir est dans le peuple libre ; ceux qui exercent le commandement n'en sont les détenteurs que par le mandat ou par la concession du peuple, de telle sorte que, si la volonté populaire change, il faut dépouiller de leur autorité les chefs de l'Etat, même malgré eux. La source de tous les droits et de toutes les fonctions civiles réside soit dans la multitude, soit dans le pouvoir qui régit l'Etat, mais quand il a été constitué d'après les nouveaux principes. En outre, l'Etat doit être athée. Il ne trouve, en effet, dans les diverses formes religieuses aucune raison de préférer l'une à l'autre ; donc, toutes doivent être mises sur un pied d'égalité.
Or, que ces doctrines soient professées par les francs-maçons, que tel soit pour eux l'idéal d'après lequel ils entendent constituer les sociétés : cela est presque trop évident pour avoir besoin d'être prouvé. Il y a déjà longtemps qu'ils travaillent ouvertement à le réaliser, en y employant toutes leurs forces et toutes leurs ressources. Ils frayent ainsi le chemin à d'autres sectaires nombreux et plus audacieux, qui se tiennent prêts à tirer de ces faux principes des conclusions encore plus détestables, à savoir le partage égal et la communauté des biens entre tous les citoyens, après que toute distinction de rang et de fortune aura été abolie.
Les faits que Nous venons de résumer mettent en une lumière suffisante la constitution intime des francs - maçons et montrent clairement par quelle route ils s ' a c h e m i n e n t v e r s l e u r b u t. Leurs dogmes principaux sont en un si complet et si manifeste désaccord avec la raison qu'il ne se peut imaginer rien de plus pervers. En effet, vouloir détruire la religion et l'Eglise établies par Dieu lui-même e,t a s s u r é e s p a r lui d'une perpétuelle protection, pour ramener parmi nous, après dix - huit siècles, les mœurs et les institutions des païens, n'est-ce pas le comble de la folie et de la plus audacieuse impiété ? Mais ce qui n'est ni moins horrible ni plus supportable, c'est de voir répudier les bienfaits miséricordieusement acquis p a r Jésus - Christ, d'abord aux individus, puis aux hommes groupés en familles et en nations : bienfaits qui, au témoignage des ennemis même du christianisme, sont du plus haut prix. Certes, dans un plan si insensé et si criminel, il est bien permis de reconnaître la haine implacable dont Satan est animé à l'égard de Jésus - Christ et sa passion de vengeance.
L'autre dessein, à la réalisation duquel les francs-maçons emploient tous leurs efforts, consiste à détruire les fondements principaux de la justice et de l'honnêteté. Par là ils se font les auxiliaires de ceux qui voudraient, qu'à l'instar de l'animal, l'homme n'eût d'autre règle d'actions que ses désirs. Ce dessein ne va rien moins qu'à déshonorer le genre humain et à le précipiter ignominieusement à sa perte. Le mal s'augmente de tous les périls qui menacent la société domestique et l a société civile. Ainsi que Nous l'avons exposé ailleurs, tous les peuples, tous les siècles s'accordent à reconnaître dans le mariage quelque chose de sacré et de religieux, et la loi divine a pourvu à ce que les u n i o n s c o n j u g a l e s n e p u i s s e n t p a s ê t r e d i s s o u t e s. Mais, si elles deviennent purement profanes ; s'il est permis de les rompre au gré des contractants, aussitôt la constitution de la famille sera en proie au trouble et à la confusion ; les femmes seront découronnées de leur dignité ; toute protection et toute sécurité disparaîtront pour les enfants et pour leurs intérêts.
Q u a n t à l a p r é t e n t i o n de faire l ' E t a t c o m p l è t e m e n t é t r a n g e r à la religion et pouvant administrer les affaires publiques sans tenir plus de compte de Dieu que s'il n'existait pas ; c'est une témérité sans exemple, même chez les païens. Ceux-ci portaient si profondément gravée au plus intime de leurs âmes, n o n s e u l e m e n t u n e i d é e vague es dieux, mais la nécessité sociale de la religion, qu'à leur sens, il eût été plus aisé à u n e ville de se t e n i r d e b o u t s a n s ê t r e a p p u y é e a u sol que privée de Dieu. De fait, la société du genre humain, pour laquelle la n a t u r e n o u s a c r é é s, a été constituée par Dieu, auteur de la nature. De lui comme principe et comme source, découlent dans leur force et d a n s l e u r p é r e n n i t é les bienfaits innombrables dont elle nous enrichit. Aussi de même que la voix de la nature rappelle à chaque homme en particulier l'obligation où il est d'offrir à Dieu le culte d'une pieuse reconnaissance, parce que c'est à Lui que nous sommes redevables de la vie et des biens qui l'accompagnent, un devoir semblable s'impose aux peuples et aux sociétés.
De là résulte avec la dernière évidence que ceux qui veulent brisbv. t o u t e r e l a t i o n e n t r e l a société civile et les devoirs de la religion ne c o m m e t t e n t p a s s e u l e m e n t u n e injustice, mais, par leur conduite, prouvent leur ignorance et l e u r i n e p t i e. En effet, c'est par la volonté de Dieu que les hommes naissent pour être réunis et pour vivre en société ; l'autorité est le lien nécessaire au maintien de la société civile, de telle sorte que, ce lien brisé, elle se dissout fatalement et immédiatement. L'autorité a d o n c p o u r a u t e u r le même Etre quia créé la société. Aussi, quel que soit celui entre les mains de qui le pouvoir réside, il est le ministre de Dieu. Par conséquent, dans la mesure où l'exigent la fin et la nature de la société humaine, il faut obéir au pouvoir légitime commandant des choses justes, comme à l'autorité même de Dieu qui gouverne tout ; et rien n'est plus contraire à l a v é r i t é q u e de soutenir qu'il dépend de la volonté du peuple de refuser cette obéissance quand il lui plaît.
De même, si l'on considère que tous les hommes sont de même race et de même nature et qu'ils doivent tous atteindre la même fin dernière, et si l'on regarde aux devoirs et aux droits qui découlent de cette communauté d'origine et de destinée, il n'est pas douteux qu'ils ne soient tous égaux. Mais, comme ils n'ont pas tous les mêmes ressources d'intelligence et qu'ils diffèrent les uns des autres, soit par les facultés de l'esprit, soit par les énergies physiques : comme enfin il existe entre eux mille distinctions de mœurs, de goûts, de caractères, r i e n n e r é p u g n e t a n t à la raison que de prétendre les ramener tous à la même mesure et d'introduire dans les institutions de la vie civile une égalité rigoureuse et mathématique. De même, en effet, que la parfaite constitution du corps humain résulte de l'union et de l'assemblage des membres qui n'ont ni les mêmes forces ni les mêmes fonctions, mais dont l'heureuse association et le c o n c o u r s h a r m o n i e u x d o n n e n t à t o u t l ' o r g a n i s m e sa beauté plastique, sa force et son aptitude à rendre les services nécessaires, de même, au sein de la société humaine, se trouve une variété presque infinie de parties dissemblables. Si elles étaient toutes égales entre elles et libres, chacune pour son compte, d'agir à leur guise, rien ne serait plus difforme qu'une telle société. Si, a u contraire, par une sage hiérarchie des mérites, des goûts, des aptitudes, chacune d'elles concourt au bien général, vous voyez se dresser devant vous l'image d'une société bien ordonnée et conforme à la nature.
Les malfaisantes erreurs q u e N o u s v e n o n s de rappeler menacent les Etats des dangers les plus redoutables. En effet, supprimez la crainte de Dieu et le respect dû à ses lois ; laissez tomber en discrédit l'autorité des Princes ; donnez libre carrière et encouragement à la manie des révolutions ; lâchez la brideauxpassionspopulaires, brisez tout frein, sauf celui des châtiments, vous aboutir ez par la force des choses à u n b o u l e v e r s e m e n t u n i v e r s e l et à la ruine de toutes les institutions : tel est, il est vrai, le b u t a v é r é, explicite que poursuivent de leurs efforts beaucoup d'associations communistes et socialistes ; et la secte des francs-maçons n ' a p a s le droit de se dire étrangère à l e u r s attentats, puisqu'elle favorise leurs desseins et que, sur le terrain des principes, elle est entièrement d'accord avec elles.Si ces principes ne produisent pas immédiatement et partout leurs conséquences extrêmes, ce n ' e s t n i à l a discipline de la secte ni à la volonté des sectaires qu'il faut l'attribuer ; mais d'abord à la vertu de cette divine religion qui ne peut être anéantie ; puis aussi à l'action des hommes qui, formant la partie la plus saine des nations, refusent de subir le joug des sociétés secrètes ; et luttent avec courage contre leurs entreprises insensées.
Et plût à Dieu, que tous, j u g e a n t l ' a r b r e p a r s e s f r u i t s, sussent reconnaître le germe et le principe des m a u x q u i n o u s a c c a b l e n t, d e s d a n g e r s q u i n o u s m e n a c e n t ! Nous avons affaire à un ennemi rusé et fécond en artifices. il excelle à c h a t o u i l l e r a g r é a b l e m e n t l e s oreilles des Princes et des peuples ; il a su prendre les uns et les autres par la douceur de ses maximes et l'appât de ses flatteries.— Les Princes ? Les francs - maçons se s o n t i n s i n u é s d a n s l e u r faveur sous le masque de l'amitié, pour faire d'eux des alliés et de puiss a n t s a u x i l i a i r e s, à l'aide desquels ils opprimeraient plus sûrement les catholiques. Afin d ' a i g u i l l o n n e r plus vivement le zèle de ces hauts personnages, ils poursuivent l'Eglise d ' i m p u d e n t e s c a l o m n i e s. C'est ainsi qu'ils l'accusent d'être jalouse de la puissance des souver ains et de l e u r c o n t e s t e r l e u r s d r o i t s. Assurés par cette politique de l'impunité de leur audace, ils o n t c o m m e n c é à j o u i r d ' u n g r a n d crédit sur les gouvernements. D'ailleurs, ils se tiennent toujours prêts à ébranler les fondements des empires, à poursuivre, à dénoncer e t m ê m e à c h a s s e r les Princes toutes les fois que ceux-ci paraiss e n t u s e r d u p o u v o i r a u t r e m e n t q u e la secte ne l'exige. — Les peuples ? Ils se jouent d'eux en les flattant par des procédés semb l a b l e s. Ils ont toujours à la bouche les mots de « liberté » et de « prospérité publique ». A les en croire, c'est l'Eglise, ce sont les souverains qui ont toujours fait obstacle à ce q u e l e s m a s s e s fuss e n t a r r a c h é e s a u n e s e r v i t u d e injuste et délivrées de la misère. Ils ont séduit le peuple par ce langage fallacieux, et excitant en lui l a soif des changements, ils l'ont l a n c é à l ' a s s a u t des deux puissances ecclésiastique et civile. Toutefois, la réalité des avantages q u ' o n e s p è r e d e m e u r e t o u j o u r s a u - dessous de l'imagination et de ses désirs. Bien loin d'être devenu plus heureux, le peuple, accablé p a r u n e o p p r e s s i o n et u n e m i s è r e c r o i s s a n t e s, se voit encore dépouillé des consolations qu'il eût pu trouver avec tant de facilité et d'abondance, dans les croyances et les pratiques de la religion chrétienne. Lorsque les h o m m e s s ' a t t a q u e n t à l ' ordreprovident i e l l e m e n t établi, p a r u n e j u s t e p u n i t i o n de leur orgueil, ils trouvent souvent l'affliction et la ruine à la place de la fortune prospère sur laquelle ils a v a i e n t t é m é r a i r e m e n t c o m p t é p o u r l ' assouvissement de tous leurs désirs.
Quant à l'Eglise, si, par - dessus toute chose,elle ordonne aux hommes d'obéir à Dieu, souverain Seigneur de l'univers, l'on porterait contre elle u n j u g e m e n t c a l o m n i e u x, si on croyait qu'elle est jalouse de la puissance civile ou qu'elle songe à entreprendre sur les droits des Princes. Loin de là. Elle met - sous la sanction du devoir et de la conscience l'obligation de rendre à la puissance civile ce qui lui est légitimement dû. Si elle fait découler de Dieu lui-même le droit de commander, il en résulte p o u r l ' autoritéunsurcroîtconsidérab le de dignité et une facilité plus grande de se concilier l ' obéissance, le respect et le bon vouloir des citoyens.
D'ailleurs, toujours amie de la paix, c'est elle qui entretient la concorde, en embrassant tous les hommes dans la tendresse de sa charité maternelle. Uniquement attentive à procurer le bien des mortels, elle ne se lasse pas de rappeler qu'il faut toujours tempérer la justice par la clémence, le commandement par l'équité, les lois par la modération ; que le droit de chacun est inviolable ; que c'est un devoir d e t r a v a i l l e r a u m a i n t i e n de l'ordre et de la tranquillité générale, et de venir en aide, d a n s t o u t e l a m e s u r e d u p o s s i b l e, par la charité privée et publique, aux souffrances des malheureux. Mais, p o u r e m p l o y e r f o r t à p r o p o s les paroles de saint Augustin, ils croient ou ils cherchent à faire croire que la doctrine chrétienne est incompatible avec le bien de l'Etat, parce qu'ils veulent fonder l'Etat non sur la solidité des vertus, mais sur l'impunité des vices (1). Si tout cela était, mieux connu, Princes et peuples feraient preuve de sagesse politique et a g i r a i e n t c o n f o r m é m e n t a u x exigences du salut général, en s'unissant à l'Eglise p o u r r é s i s t e r a u x a t t a q u e s des francs - maçons, a u lieu de s'unir aux francs-maçons p o u r c o m b a t r e l'Eglise.
Quoi qu'il en puisse advenir, Notre devoir est de nous appliquer à trouver des r e m è d e s p r o p o r t i o n n é s à u n m a l si intense et dont les ravages ne se s o n t q u e t r o p é t e n d u s. Nous le savons : notre meilleur et plus solide espoir de guérison est dans la vertu de cette religion divine que les francs - m a ç o n s h a ï s s e n t d ' a u t a n t p l u s q u ' i l s la redoutent davantage. Il i m p o r t e d o n c s o u v e r a i n e m e n t d e faire d'elle le p o i n t c e n t r a l de la r é s i s t a n c e c o n t r e l ' e n n e m i c o m m u n. Aussi, tous les décrets portés par les Pontifes romains, Nos prédécesseurs, en vue de paralyser les efforts et les tentatives de la secte maçonnique ; toutes les sentences prononcées par eux pour détourner les hommes de s'affilier à cette secte ou pour les déterminer à en sortir, Nous entendons les ratifier de nouveau, t a n t e n g é n é r a l q u ' e n particulier. Plein de confiance à cet égard dans la bonne volonté des chrétiens, Nous les supplions au nom de leur salut éternel, et Nous leur demandons de se faire une obligation sacrée de conscience de ne jamais s'écarter, même d'une seule ligne, des prescriptions promulguées à ce sujet par le Siège Apostolique.
Quant à Vous, Vénérables Frères, Nous vous prions, Nous Vous conjurons d'unir Vos efforts aux Nôtres, et d'employer tout Votre zèle à faire disparaître l ' i m p u r e contagion du poison qui circule dans les veines de la société et l'infecte tout entière. Il s'agit pour Vous de procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain. Combattant pour de si grandes causes, ni le courage ni la force ne Vous feront défaut. Il Vous a p p a r t i e n t d e d é t e r m i n e r d a n s Votre sagesse par quels moyens plus efficaces Vous pourrez avoir raison des difficultés et des obstacles qui se dresseront contre Vous. — Mais, puisque l'autorité inhérente à Notre charge Nous impose le devoir de Vous tracer Nous-même la ligne de c o n d u i t e q u e N o u s e s t i m o n s la meilleure, Nous Vous dirons :
En premier lieu, arrachez à la Franc - Maçonnerie le manque dont elle se couvre et faites-la voir telle qu'elle est.
Secondement, par Vos discours et par des Lettres pastorales spécialement consacrées à cette question, instruisez Vos peuples ; faites-leur connaître les artifices employés par ces sectes pour séduire les hommes et les a t t i r e r d a n s l e u r s r a n g s, montrez-leur la perversité de leurs doctrines et l'infamie de leurs actes. Rappelez-leur qu'en vertu des sentences plusieurs fois portées par Nos prédécesseurs, aucun catholique, s'il veut rester digne de son nom, et avoir de son salut le souci qu'il mérite, ne peut, sous aucun prétexte, s'affilier à la secte des francs-maçons. Que personne donc ne se laisse tromper par de fausses apparences d'honnêteté. Quelques personnes peuvent, en effet, croire que, dans les projets des francs - maçons, il n'y a rien de f o r m e l l e m e n t c o n t r a i r e à l a sainteté de la religion et des mœurs. Toutefois, le principe fondamental qui est comme l'âme de la secte, étant condamné par la morale, il ne saurait être permis de se joindre à elle, ni de lui venir en aide d'aucune façon.
Il faut ensuite, à l'aide de fréquentes instructions et exhortations, faire en sorte que les masses acquièrent la connaissance de la religion. Dans ce but, Nous conseillons très fort d'exposer, soit par écrit, soit de vive voix et dans des discours ad hoc, les éléments des principes sacrés qui constituent la philosophie chrétienne. Cette dernière recommandation a surtout pour but de guérir, par une science de bon aloi, les maladies intellectuelles des hommes et de les prémunir tout à la fois contre les formes multiples de l'erreur et contre les nombreuses séductions du vice, surtout en un temps où la licence des écrits va de pair avec une insatiable avidité d'apprendre. Pour l'accomplir, Vous aurez avant tout l'aide et la collaboration de Votre clergé, si Vous donnez tous Vos soins à le bien former et à le maintenir dans la perfection de la discipline ecclésiastique et dans la science des saintes lettres.
Toutefois, une cause si belle et d'une si haute importance appelle encore à son secours le dévouement intelligent des laïques qui unissent les bonnes mœurs et l'instruction à l'amour de la religion et de la patrie. Mettez en commun, Vénérables Frères, les forces de ces deux ordres, et donnez tous Vos soins à ce que les hommes connaissent à fond l'Eglise catholique et l'aiment de tout leur cœur. Car, plus cette connaissance et cet amour grandiront dans les âmes, plus on prendra en dégoût les Sociétés secrètes, plus on sera empressé de les fuir.
Nous profitons à dessein de la nouvelle occasion qui nous est offerte d'insister sur la recommandation déjà faite par Nous eu faveur du Tiers Ordre de Saint - François, à la discipline duquel Nous avons apporté de sages tempéraments. Il faut mettre un grand zèle à le propager et à l'affermir. Tel, en effet, qu'il a été établi par son auteur ; il consiste tout entier en ceci : attirer les hommes à l'amour de Jésus-Christ, à l'amour de l'Eglise, à la pratique des vertus chrétiennes. Il peut donc rendre de grands services pour aider à vaincre la contagion de ces sectes détestables. Que cette sainte Association fasse donc tous les jours de nouveaux progrès. Parmi les nombreux avantages que l'on peut attendre d'elle, il en est un qui prime tous les autres : cette Association est une véritable école de Liberté, de Fraternité, d'Egalité, non selon l'absurde façon dont les francs-maçons entendent ces choses, mais telles que Jésus-Christ a voulu en enrichir le genre humain et que saint François les a mises en pratique.
Nous parlons donc ici de la liberté des enfants de Dieu, au nom de laquelle Nous refusons d'obéir à d e s m a î t r e s i n i q u e s q u i. s'appellent Satan et les mauvaises passions. Nous parlons de la fraternité qui Nous rattache à Dieu, comme au Créateur et Père de tous les hommes. Nous parlons de l'égalité qui, établie sur les fondements de la justice et de la charité, ne rêve pas de supprimer toute distinction entre les hommes, mais excelle à faire de la variété des conditions et des devoirs de la vie, une harmonie admirable et une sorte de merveilleux concert dont profitent naturellement les intérêts et la dignité de la vie civile.
En troisième lieu, une institution due à la sagesse de nos pères et momentanément interrompue p a r le cours des temps pourrait, à l'époque où nous sommes, redevenir le type et la forme de créations analogues. Nous voulons parler de ces corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les mœurs des travailleurs. Si la pierre de touche d'une longue expérience avait fait apprécier à nos ancêtres l'utilité de ces associations, notre âge en retirerait peut - être de plus grands fruits, tant elles offrent de précieuses ressources pour combattre avec succès et pour écraser la puissance des sectes. Ceux qui n'échappent à la misère qu'au prix du labeur de leurs mains, en même temps que, par leur condition, ils sont souverainement dignes de la charitable assistance de leurs semblables, sont aussi les plus exposés à être trompés par les séductions et les ruses des apôtres du mensonge. Il faut donc leur venir en aide avec une grande habileté et leur ouvrir les rangs d'associations honnêtes pour les empêcher d'être enrôlés dans les mauvaises. En conséquence, et pour le salut du peuple, Nous souhaitons ardemment de voir se rétablir, sous les auspices et le patronage des Evoques, ces corporations appropriées aux besoins du temps présent. Ce n'est pas pour Nous une joie médiocre d'avoir vu déjà se constituer en plusieurs lieux des associations de ce genre, ainsi que des Sociétés de patrons, le but des unes et des autres étant de venir en aide à l'honnête classe des prolétaires, d'assurer à leurs familles et à leurs enfants le bienfait d'un patronage tutélaire, de leur fournir les moyens de garder, avec de bonnes mœurs, la connaissance - de la religion et l'amour de la piété.
Nous ne saurions ici passer sous silence une Société qui a donné tant d'exemples admirables et qui a si bien mérité des classes populaires : Nous voulons parler de celle qui a pris le nom de son ])ère, saint Vincent de Paul. On connaît assez les œuvres accomplies par cette Société et le but qu'elle se propose. Les efforts de ses membres tendent uniquement à se porter par une charitable initiative au secours des pauvres et des malheureux, ce qu'ils font avec une merveilleuse sagacité et une non moins admirable modestie. Mais, plus cette Société cache le bien qu'elle opère, plus elle est apte à pratiquer la charité chrétienne et à soulager les misères des hommes.
Quatrièmement, afin d'atteindre plus aisément le but de nos désirs, N o u s r e c o m m a n d o n s avec u n e n o u v e l l e i n s t a n c e à Votre foi et à Votre vigilance la jeunesse qui est l'espoir de la société. — Appliquez à sa formation la plus grande partie de Vos sollicitudes pastorales. Quels q u ' a i e n t d é j à p u ê t r e à cet égard Votre zèle et Votre prévoyance, croyez que Vous n'en ferez jamais assez pour sous-t r a i r e l a j e u n e s s e a u x écoles et a u x m a î t r e s p r è s d e s q u e l s elle serait e x p o s é e à r e s p i r e r l e souffle empoisonné des sectes. Parmi les prescriptions de la doctrine chrétienne, il en est une sur laquelle devront insister les parents, les pieux instituteurs, les curés, sous l ' i m p u l s i o n d e l e u r s E v ê q u e s. Nous voulons parler de la nécessité de prémunir leurs enfants ou leurs élèves contre ces Sociétés criminelles, en leur apprenant de bonne heure à se défier des artifices perfides et variés à l'aide d e s q u e l s l e u r s p r o s é l y t e s c h e r c h e n t à e n l a c e r l e s h o m m e s. Ceux qui ont charge de préparer les jeunes gens à recevoir les sacrements comme il faut, agiraient sagement s'ils amen aient chacun d'eux à prendre la ferme résolution de ne s'agréger à aucune Société à l'insu de leurs parents, ou sans avoir consulté leur curé ou leur confesseur.
Du reste, Nous savons t r è s b i e n q u e n o s c o m m u n s l a b e u r s, pour arracher du champ du Seigneur ces semences pernicieuses, seraient tout à fait impuissants si, du haut du ciel, le Maître dela vigne ne secondait nos efforts. Il est donc nécessaire d'implorer son assistance et son secours avec une grande ardeur e t p a r des sollicitations réitérées, p r o p o r t i o n n é e s à l a n é c e s s i t é des circonstances et à l'intensité d u p é r i l. Fière de ses u r e c e d e n t s s u c c è s, la secte des francsmaçons lève insolemment la tête et son audace semble ne plus connaître a u c u n e s b o r n e s. Rattachés les u n s a u x a u t r e s p a r le lien d ' u n e f é d é r a t i o n c r i m i n e l l e et de leurs projets occultes, ses adeptes se p r ê t e n t u n m u t u e l a p p u i e t se p r o v o q u e n t e n t r e e u x à o s e r et à faire le mal.
A une si violente attaque doit répondre une défense énergique. Que les gens de bien s'unissent donc, eux aussi, et forment une immense coalition de prière et d'efforts. En conséquence, Nous leur demandons de faire entre eux, par la concorde des esprits et des cœurs, une cohésion qui les rende invincibles contre les assauts des sectaires. En outre, qu'ils tendent vers Dieu des mains suppliantes et que leurs gémissements s'efforcent d'obtenir la prospérité et les progrès persévérants du christianisme, la paisible jouissance pour l'Eglise de la liberté nécessaire, le retour des égarés au bien, le triomphe de la vérité sur l'erreur, de la vertu sur le vice Demandons à la Vierge MARIE, Mère de Dieu, de se faire notre auxiliaire et notre interprète. Victorieuse de Satan dès le premier instant de sa conception, qu'elle déploie sa puissance contre les sectes réprouvées qui font si évidemment revivre parmi nous l'esprit de révolte, l'incorrigible perfidie et la ruse du démon. Appelons à notre aide le prince des Milices célestes, saint MICHEL, qui a précipité dans les enfers les anges révoltés ; puis saint JOSEPH, l'époux de la Très Sainte Vierge, le céleste et tutélaire patron de l'Eglise catholique, et les grands apôtres saint PIERRE et saint PAUL, ces infatigables semeurs et ces champions invincibles de la foi catholique. Grâce à leur protection et à la persévérance de tous les fidèles dans la prière, Nous avons la confiance que Dieu daignera envoyer un secours opportun et miséricordieux au genre humain en proie à un si grand danger.
En attendant, comme gage des dons célestes et comme témoignage de Notre bienveillance, Nous Vous envoyons du fond du cœur a bénédiction apostolique, à Vous, Vénérables Frères, ainsi qu'au clergé et aux peuples confiés à Votre sollicitude.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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