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    Encyclique Communium rerum (21 avril 1909) · Saint Pie X

    Encyclique Communium rerum : Sur le huitième centenaire de saint Anselme (2/3)

    C'est ainsi que Dieu se plaît à ne pas laisser ignorer, même à des hommes d'une éminente sainteté, quelle est la faiblesse de leur nature. Leur œuvre se présente-t-elle avec un cachet de grandeur, on sait qu'il faut tout rapporter à la grâce d'en haut. Et d'ailleurs l'humilité prépare les volontés à accepter plus volontiers l'autorité de l'Eglise. On le vit bien pour Anselme et pour d'autres évêques qui combattirent sous la direction du Saint-Siège pour la liberté et la doctrine de l'Eglise. Leur docilité, d'ailleurs, a porté ses fruits : le triomphe a couronné leurs efforts; en eux s'est réalisée la parole divine : l'homme obéissant chantera victoire (Prov. xxi, 28).

    L'espoir d'une semblable récompense est permise à ceux surtout qui obéissent sincèrement au Vicaire de Jésus-Christ en tout ce qui regarde la direction des âmes, le gouvernement de l'Eglise ou d'autres matières connexes, à quelque titre que-ce soit : c'est en effet du Siège apostolique qu'émanent pour les fils de l'Eglise les directions et la ligne de conduite (Lettres, 1. IV,lett. 1).

    Ces vertus furent éminemment celles d'Anselme. L'ardeur et la fidélité de son attachement au Siège de Pierre ne peuvent être effleurées du moindre doute pour qui veut bien lire ses lettres au pape Pascal : Les souffrances si nombreuses et si aiguës de mon cœur, qui ne sont connues que de moi seul et de Dieu, attestent l'étendue de mon respect et de mon obéissance pour le Siège apostolique. J'ai confiance qu'avec la grâce de Dieu rien ne pourra ébranler ces sentiments. C'est pourquoi je veux, autant qu'il m'est possible, soumettre tous mes actes à cette autorité; qu'elle les dirige et, s'il en est besoin, qu'elle les corrige. (Ibid., lett. 5.)

    Ses actions, ses écrits, ses lettres surtout, si pleines de suavité, ses lettres écrites, disait Notre prédécesseur Pascal, avec la plume de la charité (Lettres, 1. 111, lett. 74), tout en lui atteste fermement établie la même disposition. Dans ses lettres au Pape, il ne se contente pas de demander bienveillant secours et consolation (Lettres, 1. III, lett. 37), il promet ses prières constantes. Encore abbé du Bec, il écrivait à Urbain II, en termes pleins d'affection filiale : Nous ne cessons de prier Dieu à l'occasion de vos tribulations et de celles de l'Eglise romaine, qui sont aussi les nôtres et celles de tous les vrais fidèles. Nous lui demandons d'adoucir pour vous les jours mauvais, jusqu'à ce que soit creusée la fosse du méchant. Dieu semble tarder ; mais Nous en sommes certains, il ne laissera pas le sceptre des pécheurs peser sur le sort des justes; il n'abandonnera pas son héritage, et les puissances infernales ne prévaudront pas contre lui (Lettres, 1. II, lett. 33).

    Ces déclarations et d'autres du même genre laissées par Anselme Nous pénètrent de la joie la plus vive : elles font revivre la mémoire d'un homme qu'on ne vainquit jamais en attachement au Siège Apostolique : elles Nous rappellent aussi, Vénérables Frères, les lettres et les actes innombrables par lesquels, en des circonstances et des souffrances analogues, vous Nous avez manifesté vos sentiments d'attachement.

    Chose admirable : au milieu des tempêtes qui, dans le cours des siècles, se sont déchaînées contre le nom chrétien, l'union des évêques et des fidèles autour du Pontife romain n'a fait que se resserrer plus intimement de jour en jour, se fortifier et s'affermir; de nos jours, où sa force n'a cessé de s'affirmer de plus en plus, elle apparaît comme un miracle de la puissance divine, tant elle s'est faite unanime et cordiale. Cette émulation d'amour et de dévouement Nous encourage et Nous réconforte, en même temps qu'elle est la gloire et le plus ferme soutien de l'Eglise. Mais plus est grand le profit que Nous en retirons, plus s'exalte contre Nous l'envie de l'antique serpent, plus vives se font les haines coalisées des impies, en face d'un tel spectacle dont l'inattendu offusque leurs regards. Ils ne voient rien de semblable dans les sociétés humaines ; ni raisons politiques ni vues terrestres d'aucune sorte ne sont capables de leur fournir une explication de cette merveille, et ils ne veulent pas y voir l'accomplissement de la sublime prière du Christ à la dernière Cène.

    Il Nous faut donc, Vénérables Frères, travailler de tous Nos efforts à con&rçgçr et à rendre toujours plus intime et plus cordiale cette union divine entre le chef et les membres; mais ce n'est pas sur les considérations humaines que Nous la baserons; c'est en Dieu que Nous en poserons le fondement, de façon à ne former tous qu'une seule chose avec le Christ. Toutes voiles dehors, poursuivons ce noble idéal : ce sera Nous acquitter parfaitement de la sublime mission que Nous avons reçue, de continuer l'œuvre du Christ et de propager son règne sur la terre. Et n'est-ce pas cet idéal qu'appelle R\ suave prière que l'Eglise ne cesse d'adresser A son Epoux céleste, prière qui exprime les vœux les plus ardents de Notre cœur : Père saint, gardez dans votre nom ceux que vous m'avez donnés, et faites qu'ils ne fassent qu'un comme nous sommes un (Joan. xvu, 11).

    Mais cet effort n'est pas seulement nécessaire pour repousser les assauts des ennemis du dehors qui attaquent à découvert les droits et la liberté de l'Eglise. Il le faut encore déployer contre les dangers du dedans. Nous les avons signalés plus haut, déplorant l'erreur de ces égarés qui s'efforcent, par leurs systèmes perfides, de bouleverser la constitution et l'essence même de l'Eglise, de souiller la pureté de sa doctrine, de ruiner toute sa discipline. Il continue à s'insinuer dans les cœurs, ce poison qui en a déjà tant infecté même dans les rangs du clergé; c'est surtout parmi les jeunes gens que ses victimes sont nombreuses : plongés, Nous l'avons dit, comme dans une atmosphère viciée, ces malheureux se laissent entraîner aux abîmes par la passion effrénée des nouveautés; ils ne peuvent s'arrêter dans leur course fatale.

    Par une déplorable aberration, il n'est pas jusqu'aux progrès, bons en eux-mêmes, dans l'ordre des sciences positives et de la prospérité matérielle, qui ne fournissent à des esprits faibles et passionnés de nouvelles armes pour battre en brèche, avec un intolérable orgueil, les vérités divines. Mais qu'ils se rappellent donc les multiples et contradictoires théories tour à tour échafaudées par les fauteurs d'imprudentes nouveautés, dans les questions spéculatives ou pratiques les plus vitales pour l'homme I Qu'ils reconnaissent là le châtiment de l'orgueil humain : ne pouvoir jamais être d'accord avec soi-même et faire misérablement naufrage avant d'avoir pu découvrir le port de la vérité ! Mais, hélas ! ces égarés ne savent même pas mettre à profit leur propre expérience pour s'humilier, pour repousser la tentation pour renverser tout orgueil qui s'élève contre la science de Dieu, pour assujettir toute intelligence sous le joug de l'obéissance au Christ (II Cor. x, 4, 5).

    Tout au contraire, ils sont passés d'un extrême à l'autre, de la présomption au désespoir: ils se sont ralliés à cette méthode philosophique qui doute de tout et pour ainsi dire plonge tout dans les ténèbres; ils ont embrassé Vagnosticisme avec son cortège varié de doctrines absurdes et de systèmes multipliés à l'infini et en opposition les uns avec les autres; et dans cet incroyable conflit des opinions s'est vérifiée la parole de l'Ecriture : ils sont devenus vains dans leurs pensées;...,47s se vantaient d'être sages, et ils ont rencontré la folie (Rom. i, 21, 22); Leurs paroles pompeuses, leurs discours trompeurs promettant une science nouvelle qu'à les entendre on aurait pu croire tombée du ciel, les horizons nouveaux qu'ils prétendaient ouvrir, c'était plus qu'il n'en fallait pour attirer et séduire nombre de jeunes gens; les mêmes artifices jadis avaient heureusement servi les Manichéens pour circonvenir Augustin. Mais arrêtons-Nous: c'est à présenter ces funestes maîtres de fausse sagesse, leurs tentatives, leurs illusions, les systèmes pernicieux, que Nous avons consacré notre Encyclique Pascendi dominici gregis, du 8 septembre 1907: il suffit. Ce que Nous voulons simplement faire remarquer aujourd'hui, c'est que, si les dangers dont Nous parlons sont plus graves et plus menaçants de nos jours, ils ne sont pas pour cela entièrement différents de ceux qui menaçaient l'Eglise et sa doctrine aux temps d'Anselme. Ajoutons que Nous pouvons trouver dans l'œuvre du saint Docteur secours et soutien pour la défense de la vérité, comme Nous les trouvons dans les exemples de son courage apostolique pour la défense de la liberté et des droits de l'Eglise.

    Sans vouloir rappeler ici, en détail, quelle était la culture, quelles étaient les conditions intellectuelles du clergé et du peuple en ces âges lointains, nous signalerons brièvement le danger d'un double excès auquel étaient exposés les esprits à cette époque, jetés dans deux courants diamétralement opposés.

    Les uns, légers et vaniteux, nourris d'une érudition vague et superficielle, s'enorgueillissaient outre mesure de la masse indigeste de leurs connaissances; séduits par une trompeuse apparence de philosophie et de dialectique, ils méprisaient sous le spécieux prétexte de t-cicuce les autorités sacrées; avec une témérité criminelle, ils osent élever la voix contre tel ou tel des dogmes de la foi catholique; dans leur fol orgueil, ils jugent impossible ce qu'ils ne peuvent comprendre, plutôt que d'avouer avec une humble sagesse qu'il y a bien des choses au-dessus de leur intelligence. S'imaginer qu'on possède une science, c'est manifester qu'on ne s'est même pas rendu compte de ce qui constitue la vraie manière de savoir : mais il en est qui ignorent ce principe; à peine ont-ils commencé à balbutier les premiers mots d'une science présomptueuse, voyez-les : ils ne prennent pas la précaution de se munir des ailes spirituelles que donne une foi solide, mais dans leur outrecuidance ils s'élèvent d'un bond aux plus hautes spéculations du dogme. Mais qu'arrive-t-il? Ils ont voulu, à contretemps et prématurément, s'élever par l'intelligence; mais l'intelligence leur fait défaut: les voilà qui tombent dans de multiples erreurs. (Saint AA\»KLÀIK. De fide Trinitatis, c. n.) Nous avons aujourd'hui sous les yeux de nombreux exemples de semblables chutes.

    D'autres, au contraire, timides et pusillanimes, épouvantés à la vue de tant de naufrages dans la foi, redoutant les dangers tu la science qui enfle, en arrivèrent à exclure tout usage de la philosophie et même toute discussion sérieuse sur les questions religieuses.

    Entre ces deux excès se tient la tradition catholique. Elle repousse les hardiesses des premiers, que devait condamner au siècle suivant Grégoire IX : gonflés comme des outres par l'esprit de vanité, ils s'efforcent à tort d'établir la foi sur la seule base de la raison naturelle ; ils adultèrent la parole de Dieu en y mêlant les fantaisies des philosophes (GRÉGOIRE IX, Lettre « Tacti dolore cordis » ad theologos Parisien., 7 juill. 1228). Mais elle déteste aussi la négligence des seconds, qu'aucun zèle n'anime à la recherche de la vérité, qui ne se soucient pas de développer leur intelligence à la lumière de la foi (Lettres, l. II, lett. 41); plus sévère encore est la condamnation qu'elle porte contre eux si, par devoir d'état, ils ont à défendre la foi catholique contre l'assaut incessant de l'erreur.

    Pour entreprendre cette défense, Anselme, on peut bien le dire, fut suscité par Dieu; par la parole, par la plume et par l'exemple, il montra la voie sûre; pour le bien de tous il ouvrit les sources de la sagesse chrétienne; il fut le guide et le maître des Docteurs qui après lui appliquèrent à l'enseignement des sciences sacrées la méthode scolastique (Brev. Rom. 21 avril), si bien qu'on le considère à bon droit comme leur précurseur et qu'on lui en donne le titre.

    Ce n'est pas à dire pour cela que le Docteur d'Aoste ait atteint du premier coup les sommets des spéculations philosophiques et théologiques, ni qu'il se soit élevé à la renommée des deux maîtres Thomas et Bonaventure. Ceux-ci vinrent plus tard à point pour cueillir avec leur sagesse des fruits amenés à maturité par le lent effort des années et le concours des travaux de nombreux maîtres. Anselme, d'ailleurs, très modeste comme le sont les vrais savants, d'une intelligence vive et perspicace, ne publia jamais aucun de ses écrits sans y être invité par les circonstances, à moins que ce ne fût pour céder aux instances qui lui étaient faites. Encore revient-il constamment sur cette déclaration : S'il y a dans mes paroles quelque chose à'corriger^je ne m'y refuse pas (Cur Deus homo, 1. II, c. xxiii). Il va plus loin; la question est-elle controversée, sans connexion avec la foi? Il ne veut pas que son disciple s'attache, ce sont ses propres paroles, aux théories qu'il a lui-même émises, au point de s'y obstiner même quand d'autres ont su les détruire par des arguments plus solides et établir une opinion différente. La chose peut se produire : au moins ne refusera-t-on pas de reconnaître que les idées exprimées ont fourni un utile exercice de discussion. (De Grammatico, c. xxi, vers la Un.)

    Cependant, son succès fut plus grand que lui-même n'eût osé espérer; il dépassa toute attente. Son renom fut tel qu'il ne s'affaiblit pas devant la gloire des docteurs qui illustrèrent les âges suivants; saint Thomas lui-même ne parvint pas à l'éclipser, quoiqu'il ait pu ne pas admettre toutes les conclusions de son devancier, quoiqu'il y ait apporté des compléments ou des précisions. Anselme, c'est là son grand mérite, ouvrit la voie aux chercheurs, calma les scrupules des timides, prémunit les imprudents contre le danger, repoussa le fléau des ergoteurs irréductibles, des sophistes de son temps, des dialecticiens hérétiques (De fide Trinitatis, c. ii), comme il les appelle si justement, chez lesquels la raison était esclave de l'imagination et de la vanité.

    Ecoutons-le parler de ces derniers, de ces dialecticiens de son temps : En général, il faut recommander une grande prudence dès qu'on aborde le champ des Ecritures Saintes; mais, pour ces gens-là, il faut aller plus loin et leur interdire absolument toute incursion dans le domaine des sciences sacrées. Et le motif qu'il en donne vaut parfaitement pour nos modernes qui les imitent sous nos yeux et renouvellent leurs erreurs : Le rôle de la raison est de conduire et de régler l'homme tout entier ; mais chez eux les imaginations corporelles l'enveloppent tellement qu'elle ne peut s'arracher à cette étreinte ni déchirer ces voiles pour s'élever à la contemplation des choses dans leur pure vérité. (Ibid.)

    Nous pouvons répéter pour notre époque les railleries du Saint à l'adresse de ces faux philosophes. Incapables de comprendre les dogmes de leur foi, ils s'élèvent contre la vérité de cette foi au mépris de l'autorité des Pères. Voyez-vous les chauves-souris et las hiboux, qui ne voient le ciel que pendant la nuit, venir discuter sur les rayons du soleil en son midi, avec les aigles dont le regard perçant peut soutenir l'éclat de l'astre du jour (Ibid.)

    En cet endroit et ailleurs (Lettres, 1. II, lett. 41), il condamne les excès de cette école qui élargit le domaine de la philosophie au point de réclamer pour elle le droit d'empiéter sur le terrain de la théologie. Le saint Docteur s'oppose à cette folie et précise fort bien les frontières respectives de chacune de ces sciences. Il déclare nettement quel doit être le rôle, quelles les fonctions de la raison naturelle dans les questions qui touchent à la doctrine révélée : Il faut, dit-il, faire appel à la raison pour défendre notre foi contre les impies.

    Mais de quelle façon? Mais dans quelle mesure? Ecoutons sa lumineuse réponse: Il faut leur démontrer par la raison qu'ils agissent contre la raison en nous méprisant. {Lettres, 1. iï, lett." 41.) Voilà donc, à proprement parler, le rôle de la philosophie: elle démontrera que c'est avec raison que nous nous courbons sous le joug de la foi; elle en déduira comme conséquence le devoir pour chacun do croire à l'autorité divine quand elle nous propose des mystères insondables, mystères appuyés sur tant de signes de crédibilité qu'ils sont devenus dignes de foi au delà de toute mesure. Tout différent est le rôle de la théologie. Elle a pour base la révélation divine; elle affermit dans la foi ceux qui ont déjà le bonheur de porter le nom chrétien ; aucun chrétien ne peut mettre en discussion la vérité des dogmes que l'Eglise catholique croit de cœur et confesse de bouche. Il doit s'attacher indéfectiblement à cette foi, l'aimer et vivre selon ses principes, et, dans la mesure de ses forces, chercher humblement à pénétrer l'essence des vérités qu'il croit. S'il peut comprendre, qu'il en rende grâces à Dieu ; s'il ne le peut pas, son attitude ne doit pas être celle d'un orgueilleux défi; il n'a qu'à s'incliner dans une humble soumission. {De fide Trinitatis, c. IJ.)

    Si donc les théologiens cherchent, si les fidèles demandent les raisons de nos croyances, ce n'est pas pour fonder sur elles leur foi : celle-ci n'a d'autre base que l'autorité de la révélation divine. Nous devons, dit Anselme, croire les insondables vérités de notre foi, ses mystères, m d'autres termes, sans prétendre les discuter d'abord à la lumière de la raison : ainsi l'exige le bon ordre; mais, vue fois confirmés dans la foi, ce serait, il me semble, nous en désintéresser que de ne pas chercher à pénétrer ce que nous croyons. (Cur Deus homo, 1. I, c. n.)

    Il est bien évident, au reste, qu'il faut entendre ces paroles dans le sens des définitions du Concile du Vatican (Constit. Dei Filius, c. iv), car, revenant ailleurs sur ces pensées, il s'exprime en ces termes : A la suite des apôtres, nombreux sont les Pères et les Docteurs qui ont approfondi dans leurs écrits les vérités de notre foi, et leur œuvre eût été plus considérable encore si leur rie eut été plus longue: la vérité chrétienne forme un système si vaste et si insondable que les mortels ne le peuvent épuiser. ' Le Seigneur, d'autre part, ne cesse de répandre dans son Eglise les dons de sa grâce, car, selon sa promesse, il sera avec elle jusqu'à la consommation des siècles. Je ne citerai pas tous les passages où l'Ecriture nous presse de chercher et nous rendre raison de notre foi. Je m'en tiens à celui-ci : Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas : il nous indique la façon de procéder pour arriver, à cette intelligence de la foi, et par le fait il nous invite à y tendre.

    Indiquons encore la raison qu'il présente en dernier lieu : la foi et la vision sont deux extrêmes : l'intelligence que nous pouvons avoir de nos croyances en cette vie tient à la fois de l'une et de l'autre : plus donc quelqu'un développe en lui-même cette intelligence, plus il se rapproche de la vision vers laquelle nous soupirons tous. (De fide Trinitatis, Préface.)

    Arrêtons nos citations : on voit sur quels principes Anselme jeta si solidement les fondements de la philosophie et de la théologie. Entre la méthode inaugurée par lui et celle précisément qu'adoptèrent ensuite les plus savants personnages, les princes de la Scolastique, le Docteur d'Aquin en particulier, il n'y a pas de différence : entre leurs mains elle s'est simplement enrichie, précisée, perfectionnée, pour l'honneur souverain et la défense de l'Eglise.

    Pourquoi pareille insistance à relever ce mérite d'Anselme? C'est que, Vénérables Frères, c'est pour Nous une heureuse occasion de vous exhorter de nouveau à ouvrir à la jeunesse cléricale ces sources de la science chrétienne; qu'elle vienne s'abreuver à ces eaux salutaires découvertes par le Docteur d'Aoste, si abondamment enrichies par le Docteur d'Aquin. Souvenez-vous des instructions de Notre prédécesseur Léon XIII, d'heureuse mémoire (Encycl. Aeterni Patris, du 4 août 1879); rappelez-vous aussi celles que Nous avons Nous-même si souvent répétées, surtout dans Notre Encyclique Pascendi dominici gregis, du 8 septembre 1907. On a abandonné ces études ou bien on les entreprend sans y porter une méthode ferme et sûre. Les résultats ? On ne voit que trop, hélas ! les ruines s'accumuler chaque jour ; beaucoup, même dans le clergé, sans aptitudes et sans préparation, n'ont pas craint de discuter audacieusement les plus hauts mystères de la foi (De fide Trinitatis, c. n). C'est un malheur que nous déplorons avec Anselme, faisant Nôtres ses sévères avertissements: Que personne ne se plonge témérairement dans les obscurités des mystères divins. Pour les aborder il faut avoir assuré la fermeté de sa foi, la gravité de ses mœurs, la rectitude de son jugement. Faute de quoi, en cheminant avec me imprudente légèreté à travers les multiples détours des sophismes, on se laisserait prendre au piège de quelque subtile erreur. (Ibid.)

    Souvent à cette imprudente légèreté s'ajoute le feu des passions : c'en est fait alors des études sérieuses et de l'intégrité doctrinale. Enflés alors de ce fol orgueil qu'Anselme constatait avec douleur chez les dialecticiens hérétiques de son temps, ces téméraires méprisent les autorités les plus véritables: l'Ecriture, les Pères, les Docteurs, auxquels des esprits plus modestes ne pourraient qu'appliquer ce jugement d'Anselme : Ni de nos jours ni dans les siècles futurs, nous ne pouvons espérer trouver quelqu'un qui les égale dans la contemplation de la vérité (De fide Trinitatis, Préface). Ils ne font pas plus de cas des avertissements que leur adresse l'Eglise ou le Souverain Pontife, pour chercher à les ramener dans la bonne voie. Au lieu d'actes ils donnent des paroles; ils feignent une humble soumission, afin d'obtenir crédit et faveurs par ces dehors mensongers.

    Reviendront-ils à de meilleurs sentiments? L'espoir n'en est guère possible. Ils refusent obéissance à celui que Dieu dans sa providence a constitué le maître et le Père de son Eglise en exil sur cette terre, auquel il a confié, avec le gouvernement de son Eglise, la garde de la doctrine et des mœurs chrétiennes. C'est donc à lui plutôt qu'à tout autre qu'il convient d'en référer si dans le sein même de l'Eglise se forme quelque orage contre la foi catholique; c'est à son autorité qu'on s'en remettra pour le détourner. Veut-on opposer à l'erreur une réfutation? Mieux vaut la lui soumettre de préférence à tout autre, pour que sa prudence l'examine. (De fide Trinitatis, Préface.) Plaise à Dieu que ces pauvres égarés, qui ont si volontiers à la bouche les belles paroles de sincérité, de franchise, de conscience, d'expérience religieuse, de foi éprouvée et vécue, se mettent docilement à l'école d'Anselme, qu'ils reçoivent ses leçons, qu'ils imitent ses exemples, qu'ils, gravent profondément dans leur cœur ses paroles : Purifions tout d'abord notre cœur par la foi; que l'observation des préceptes du Seigneur soit la lumière de nos yeux; faisons-nous tout petits par la soumission, aux enseignements divins, afin d'apprendre à cette école la sagesse Sans la foi, sans l'obéissance aux commandements de Dieu, l'esprit ne peut s'élever à l'intelligence de vérités plus profondes. Il y a plus : l'intelligence que l'on a reçue est parfois ôtée, et la foi tombe en ruines, quand on s'écarte du sentier de la droite conscience. (De fide Trinitatis, c. n.)

    L'audace de ces malheureux égarés ne diminue pas : ils continuent à répandre des germes de dissensions et d'erreurs, à dissiper le patrimoine de la doctrine sacrée, à railler les vénérables traditions, et vouloir les détruire est une sorte d'hérésie (Saint ANSELME, De nuptiis consanquineorum, ci), selon le mot d'Anselme, à bouleverser de fond en comble la divine constitution de l'Eglise. Jugez vous-mêmes, Vénérables Frères, avec quel soin Nous devons veiller sur le troupeau chrétien, sur la tendre jeunesse surtout, pour en écarter la contagion de cette peste redoutable. C'est cette grâce que Nos incessantes prières demandent à Dieu; Nous implorons dans ce sens le secours puissant de l'auguste Mère de Dieu, l'intercession des saints de l'Eglise triomphante, de saint Anselme en particulier, brillante lumière de la science chrétienne, gardien incorruptible et défenseur énergique de tous les droits de l'Eglise. C'est avec bonheur que Nous lui adressons ici en terminant les mêmes paroles que lui écrivait déjà pendant sa vie Notre prédécesseur saint Grégoire VII : Le parfum de vos bonnes œuvres est parvenu jusqu'à Nous; Nous en rendons grâces à Dieu, et nous vous embrassons bien cordialement dans l'amour du Christ. Votre zèle et vos exemples, Nous en avons l'absolue certitude, sont dans l'Eglise de Dieu le principe de progrès nouveaux dans le bien ; vos prières et celles de vos émules lui

    PIUS PP. X.

    obtiendront d'être par la miséricorde du Christ délivrée des dangers qui la menacent. Aussi supplions-Nous votre fraternité de vouloir bien intercéder auprès de Dieu, obtenir de lui qu'il daigne préserver du fléau des hérésies menaçantes et son Eglise et Nous-même, qui avons malgré Notre indignité la charge de la gouverner; qu'il daigne aussi ramener les égarés, loin du sentier de l'erreur, dans la voie de la vérité. (Lettres, 1. II, lett. 31.)

    Fort de tels appuis, confiant dans votre zèle, Nous vous accordons affectueusement dans le Seigneur, à vous, Vénérables frères, à votre clergé et aux fidèles confiés à vos soins, la bénédiction apostolique, gage des faveurs célestes et témoignage de Notre particulière bienveil- * lance.

    Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête de saint Anselme, le 21 avril 1909, la sixième année de Notre Pontificat.

    PIE X, PAPE.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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