Encyclique Communium rerum (21 avril 1909) · Saint Pie X
Encyclique Communium rerum : Sur le huitième centenaire de saint Anselme (1/3)
Dans les vicissitudes présentes, à l'amertume desquelles de récentes calamités nationales ajoutent pour Notre cœur le poids accablant de leur tristesse, c'est pour Nous une consolation et un réconfort que de voir le peuple chrétien groupé dans un concert unanime de charité, qui à cette heure encore n'a pas cessé d'être en spectacle au monde, aux anges et aux hommes (I Cor. iv, 9). Cette émulation, la vue des maux présents peut en avoir accru l'élan; mais, en définitive, ne lui cherchons pas d'autre cause que la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il n'existe et ne peut exister sur la terre aucune vertu digne d'un tel nom sinon par Jésus-Christ; à lui seul donc doit se rapporter tout fruit de charité parmi les hommes, infinis parmi ceux dont la foi est énervée, même parmi les adversaires de la religion; s'il reste en eux quelque vestige de la vraie charité, ils le doivent entièrement à la civilisation apportée par Jésus-Christ : ils ne sont pas encore arrivés à se soustraire totalement à son influence ni à l'extirper de la société chrétienne.
Dans notre émotion devant le spectacle d'un semblable zèle à consoler un Père et à secourir des frères dans les souffrances communes comme dans les malheurs privés, les paroles Nous font défaut pour exprimer Nos sentiments de reconnaissance. Plus d'une fois Nous les avons témoignés aux uns et aux autres en particulier; mais Nous ne voulons pas tarder davantage à Nous acquitter publiquement de ce devoir de gratitude, d'abord auprès de vous, Vénérables Frères, et, par votre entremise, auprès de tous les fidèles confiés à vos soins.
Nous tenons aussi à proclamer bien haut Notre reconnaissance à Nos fils bien-aimés, qui, dans le monde entier, ont célébré par tant et de si éclatants témoignages d'amour et d'attachement le cinquantième anniversaire de Notre sacerdoce. Ces tributs d'affection Nous ont été agréables en considération non pas tant de Notre personne que de la religion et de l'Eglise : rendre hommage à celui que le Seigneur a daigné constituer Chef de sa famille, n'était-ce pas témoigner d'une foi courageuse, n'était-ce pas rendre au grand jour, au Christ et à son Eglise, les honneurs qui leur sont dus?
Mais il est d'autres événements du même genre qui ont été caiitf* pour Nous d'une grande joie. Ce sont, dans l'Amérique du Nord, solennités du centenaire de l'érection de nombreux diocèses, occasion de rendre à Dieu d'éternelles actions de grâces pour tant de fils qu'il a daigné appeler au sein de l'Eglise catholique. C'est, sur le sol de la - glorieuse Angleterre, le spectacle de la restauration solennelle, du eu te 'eucharistique, accomplie au milieu d'un peuple innombrable et rehaussée par la présence de nombreux évêques, Nos Vénérables Frères, entourant Notre légat apostolique. C'est, en France," l'Eglise affligée qui sèche ses larmes en contemplant les splendides triomphes de l'auguste Sacrement, aux sanctuaires de Lourdes en particulier, dont, à Notre grand bonheur, le cinquantenaire vient d'être solennellement fêté. A la lumière de ces faits et d'autres encore, que tous apprennent et qu'ils se persuadent, les ennemis du nom catholique, que l'éclat de ces cérémonies, ce culte rendu à l'auguste Mère de Dieu, ces hommages multipliés adressés au Souverain Pontife, n'ont, en définitive, d'autre but que de glorifier Dieu en toutes choses, de faire que le Christ suit tout et en tous {Coloss. ni, 11), que le règne de Dieu s'établisse sur la terre pour le salut éternel des hommes.
£ e triomphe de Dieu que nous attendons sur les individus et sur la société humaine tout entière, ce n'est pas autre chose que le retour des égarés à Dieu par le Christ et au Christ par son Eglise : tel est d'ailleurs Notre programme, comme Nous l'avons hautement déclaré dans Nos premières lettres apostoliques E supremi Apostolatus Cathedra ^ (Encycl. du 4 oct. 1903), et souvent répété depuis. Ce retour, Nous en envisageons avec confiance la perspective; c'est à le hâter que tendent Nos efforts et Nos vœux; Nous le regardons comme le port destiné à fournir un abri contre les tempêtes de la vie présente elle-même. Dans ces honneurs publics rendus à l'Eglise, Nous voyons comme le gage de ce retour des nations au Christ, par la grâce de Dieu, et de leur adhésion plus intime à Pierre et à l'Eglise : voilà pourquoi Nous avions accueilli avec bonheur et reconnaissance ces hommages adressés à Notre humble personne.
Sans doute, cet affectueux attachement au Siège apostolique a pu revêtir, selon les temps et les lieux, une intensité et des caractères différents; néanmoins, par un dessein providentiel, semble-t-il, il n'a jamais été plus grand qu'aux époques où la saine doctrine, la discipline sacrée et la liberté de l'Eglise rencontraient, comme aujourd'hui, plus d'adversaires, et d'autant plus que plus vive était la lutte. En ces âges où le troupeau du Christ était persécuté, où le vice inondait le monde, les saints ont donné l'exemple de cet attachement; à ces maux, Dieu opposait très opportunément leur vertu et leur sagesse. C'est l'un d'entre eux que Nous voulons rappeler dans ces Lettres : cette année même voit les fêtes solennelles du VIII centenaire de sa mort sainte : Nous avons nommé le docteur d'Aoste, Anselme, le défenseur de la vérité catholique et l'intrépide champion dos droits sacrés, d'abord comme moine et abbé en France, puis comme archevêque de Caiilorh<;ry et primat d'Angleterre. Naguère, les splendides solennités on riioiinônr des saints docteurs Grégoire le Grand et Jean Chrysostome ont présenté aux regards éblouis ces deux flambeaux de l'Eglise, l'un en Occident, l'autre en Orient; il ne Nous paraît pas hors de propos do fixer aujourd'hui Nos regards sur un autre astre; sans doute, il diffère en éclat (/ Cor. xv, 41) des deux premiers; mais, marchant sur leurs traces, il répand cependant par sa vie et sa doctrine une lumière égale, plus forte même en quelque sorte, pourrait-on dire, car Anselme est plus près de nous par son époque, son pays, son génie, ses travaux; il s'adapte plus aisément à notre siècle par le caractère des luttes qu'il eut à soutenir, la forme d'action pastorale qu'il mit en usage, et les procédés d'enseignement appliqués par lui et par ses disciples et accrédités surtout par ses écrits qui ont fourni une ligne de conduite, pour la défense de la religion et le bien des âmes à tous les théologiens qui ont enseigné les saintes lettres suivant la méthode scolastique (Brev. Rom., 2i avril). De la sorte, comme au milieu des ténèbres de la nuit, quand des étoiles se couchent, d'autres s'élèvent pour éclairer le monde, ainsi, pour illuminer l'Eglise, aux pères succèdent les fils, parmi lesquels a brillé comme un astre éclatant le bienheureux Anselme.
Dans les ténèbres de son siècle enlacé dans un réseau de vices et d'erreurs, il a paru, aux yeux dos meilleurs juges, surpasser en éclat tous ses contemporains par la splendeur de sa doctrine et de sa sainteté. Il fut, en effet, le prince de la foi. l'ornement de l'Eglise, la gloire de l'épiscopat; il t'emporta sur l'élite des hommes éminents do sou siècle {Epicedion in obitum Anselmi). Sage, bon, orateur brillant, esprit distingué (dans VEpilaphinm), il fut cela aussi; personne,on a pu le dire avec raison, tant sa renommée eut d'éclat, personne ne se trouva sur la terre pour oser dire: Anselme m'est inférieur ou n'est que mon égal (Epicedion in obitum Anselmi). Aussi fut-il on faveur auprès des rois, des princes, des Souverains Pontifes, aimé de ses frères, du peuple fidèle, de ses ennemis eux-mêmes (ïhi/1.). Il n'était encore qu'abbé quand il reçut du grand et courageux Pontife Grégoire Vil des lettres pleines d'estime et d'affection où le Pape recommandait à ses prières et sa personne et l Eglise catholique {Brev. Rom,., 21 avril). C'est a lui qu'Urbain II décernait la palme de la religion et de la science (JMtres de saint Anselme, 1. II, lett. 32). C'est lui dont, à plusieurs reprises et avec une extrême cordialité, Pascal II exalte la piété fervente, la foi robuste et le zèle pieux et vigilant, lui dont il accueille volontiers les demandes fraternelles en considération de l'excellence de sa piété et de sa sagesse (Lettres de saint Anselme, I. III, lett. 74 et 42), lui qu'il n'hésite pas à proclamer le plus sage et le plus religieux des évêques d'Angleterre.
Pour lui, cependant, il ne se considérait que comme un être méprisable, un inconnu, un homme de rien, d'une science infime, un pécheur. Malgré ces humbles sentiments de lui-même, il savait s'élever aux pensées les plus hautes, à l'encontre des jugements que portent volontiers ceux dont l'intelligence et le cœur sont corrompus, ceux dont parlent les Saintes Lettres quand elles disent : L'homme charnel ne perçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu (I Cor. n, 14). Chose plus admirable encore: cette grandeur d'âme, cette invincible énergie, mise à l'épreuve par tant de vexations, de persécutions, d'exils, s'alliait chez lui avec tant de douceur et d'aménité qu'il désarmait les colères qui s'agitaient autour de lui et se conciliait les bonnes grâces de ses adversaires: ceux-là mêmes qui ne pouvaient le supporter louaient cependant sa bonté (Epicedion in obitum Anselmi).
En lui s'accordaient et s'harmonisaient merveilleusement ces qualités que l'on considère souvent, mais bien à tort, comme contradictoires et absolument incompatibles: simplicité et candeur unies à la magnanimité; génie et modestie, douceur et force, science et piété: dès les débuts de sa carrière religieuse et durant toute sa vie, c'est merveille comme il fut aux yeux de tous un modèle de sainteté et de doctrine (Brev. Rom., 21 avril).
Et ce double mérite d'Anselme ne resta pas confiné entre les murs de sa demeure ou dans l'enceinte des écoles: comme d'une tente militaire, il sortit au grand jour dans la poussière des camps. Paru en ces temps difficiles que nous connaissons, il eut à soutenir de très rudes combats pour la justice et la vérité. Porté par tempérament aux études et à la contemplation, il se trouva engagé dans de nombreuses et importantes affaires, et du jour où il prit en main le gouvernement d'une Eglise, il fut jeté dans un tourbillon de luttes et de difficultés. Doux et paisible comme il l'était, il lui fallut, pour la défense de la doctrine et des droits de l'Eglise, dire adieu aux charmes d'une vie tranquille, renoncer à l'amitié et à. la faveur des princes, briser les.liens très doux qui l'unissaient à ses frères en religion et à ses collègues dans l'épiscopat, subir toutes sortes de tribulations, être accablé de toutes sortes d'angoisses. L'Angleterre ne fut pour lui qu'une terre semée de haines et de périls, où il lui fallait résister aux rois et aux princes devenus les tyrans de l'Eglise et de leurs peuples, à des ecclésiastiques lâches ou indignes de leur saint ministère, aux grands et au peuple ignorants de tout et adonnés à tous les vices. Jamais son ardeur ne défaillit à venger la foi, les mœurs, la discipline et la liberté de l'Eglise, et par suite sa doctrine et sa sainteté, bien digne de cet autre éloge de Pascal : Dieu soit béni de la fermeté épiscopale toujours constante : en pays barbare, il n'est rien, ni la violence des tyrans, ni la faveur des puissants, ni les flammes du bûcher, ni la contrainte, rien qui l'empêche de prêcher la vérité. Et encore : Nous nous réjouissons, continue-t-il, de ce que, avec le secours de la grâce de Dieu, ni les menaces ne l'ébranlent ni les promesses ne le séduisent {Lettres de saint Anselme, 1. III, lett. 44 et 74).
Dans ces conditions, n'est-il pas juste, Vénérables Frères, que Nous aussi, en ce huitième centenaire, Nous Nous réjouissions avec Notre prédécesseur Pascal, et qu'à sa voix Nous fassions écho dans Nos actions de grâces? Mais, en même temps, Nous aimons à vous prier de contempler cette lumière de doctrine et de sainteté qui s'est levée en Italie, a brillé plus de trente ans en France, plus de quinze ans en Angleterre, soutien d'ailleurs et gloire de l'Eglise universelle.
D'où vient donc chez Anselme cette puissance en œuvres et en paroles que nous constatons? Dans les combats de la vie et de la pensée, par sa spéculation pénétrante et son inlassable activité, par la vigueur de ses luttes et par ses suaves aspirations à la paix, il a procuré à l'Eglise de splendides triomphes et à la société civile d'insignes bienfaits; tout cela repose sur une base unique : son attachement suis défaillance au Christ et à l'Eglise dans tout le cours de sa vie ou dans l'exercice do son ministère doctrinal.
Pénétrons-nous de ces pensées ou cette solennelle commémoration d'un tel docteur : Nous y puiserons, Vénérables Frères, de magnifiques leçons A admirer et à imiter. Nous trouverons, dans cette méditation, force et consolation pour accomplir virilement notre saint ministère, souvent pénible et angoissant. Nous y apprendrons à nous dépenser généreusement pour restaurer tout dans le Christ, pour former le Christ (Galat. iv, 19) en tous, dans ceux-là surtout qui se préparent au sacerdoce. Nous nous y instruirons à défendre énergiquement les enseignements de l'Eglise, à lutter vaillamment pour la liberté de l'Epouse du Christ, pour les droits sacrés qu'elle a reçus de Dieu, pour tout ce que requiert le maintien du pouvoir spirituel dans sa plénitude.
Vous connaissez, en effet, Vénérables Frères, pour les avoir souvent déplorées avec Nous, les tristesses des temps présents et les douloureuses conditions do Notre ministère.
Les infortunes publiques Nous avaient accablé d'une peine indicible; mais la blessure s'en est avivée à entendre les calomnies portée-; contre le clergé, comme si dans ces calamités il n'avait apporté qu'un concours paresseux; à voir les obstacles dressés pour empêcher l'Eglise d'exercer sa bienfaisante vertu à l'égard de ses malheureux enfants; à constater que ses soins maternels et sa sollicitude étaient méconnus. Ce n'est pas tout: Nous taisons d'autres méfaits machinés avec une ruse perfide ou perpétrés avec une audace sacrilège cour la ruine de l'Eglise, et cela au mépris du droit public et en violation de toutes les lois de la justice et de l'équité naturelle. Et ce qui est particulièrement grave, c'est que ces crimes ont été commis en des pays où a coulé plus largement le fleuve de la civilisation apportée par l'Eglise. Voyez ces fils que l'Eglise a élevés et choyés comme des premiers-nés dans toute la fleur de son âge et la vigueur de sa jeunesse : il s'en trouve pour oser plonger leur glaive dans le sein de cette Mère très aimante: est-il forfait plus inhumain?
La situation d'autres pays n'est guère faite non plus pour Nous consoler : même hostilité sous d'autres formes et même haine, soit déjà en pleine effervescence, soit encore attisée dans l'ombre et prête à éclater. Car, quel est, en définitive, le plan de toutes les nations sur lesquelles se sont répandus plus abondants les bienfaits de la religion chrétienne, sinon de dépouiller l'Eglise de tous ses droits? Elle est par nature et par droit une société parfaite, instituée comme telle par notre Rédempteur : on agira avec elle comme si elle n'était rien moins que cela. Sa royauté atteint sans doute spécialement et directement les âmes, dont elle procure le salut éternel, mais elle n'en contribue pas moins au bien-être social : elle est cependant condamnée a disparaître. On met tout en œuvre pour que sous le faux nom de liberté règne à la place de Dieu une licence effrénée. En attendant que se réalise ce rêve, que s'établisse par le règne des vices et des passions la pire des servitudes; que les nations, par une course affolée, se précipitent aux abîmes — car le péché fait le malheur des peuples (Prov., xiv, 34), — éperdûment s'élève le cri : Lui, nous ne voulons pas qu'il règne sur nous {Luc. xix, 14). On proscrit les Ordres religieux, ornement et soutien de l'Eglise dans tous les âges, initiateurs et gloire de la civilisation et de la science, soit parmi les barbares, soit parmi les nations cultivées. On détruit ou on persécute les institutions de bienfaisance chrétienne. On se joue du clergé; on l'entrave au point d'annihiler ses efforts; on lui ferme tout accès aux chaires publiques ou du moins on multiplie sur sa route les obstacles; on ne lui laisse aucune part dans l'éducation de la jeunesse. Toute action chrétienne pour o bien public est empêchée : les hommes les plus distingués se rendent-ils coupables de professer ouvertement la foi catholique, on les écarte des honneurs; on ne leur accorde aucune considération; ils se voient en butte aux attaques les plus impudentes, victimes de procédés indignes comme une classe honteuse, comme des parias; tôt ou tard, ils doivent s'y attendre, une recrudescence d'hostilité légale leur interdira toute participation aux affaires et à la vie publique. Et quel est, à les entendre, les auteurs de cette guerre à la fois si perfide et si violente, quel est leur mobile? Ils n'obéissent, prétendent-ils, qu'à l'amour de la liberté, au zèle du progrès, à l'ardeur de leur patriotisme. Ils mentent, tout comme leur père, qui fut homicide dès le commencement, qui, lorsqu'il profère le mensonge, parle de son propre fonds, car il est menteur (Joan, vin, 44), et sa "haine contre Dieu et contre les hommes est insatiable.
Etrange effronterie, que celle de ces hommes : ils veulent en faire accroire; ils tendent des pièges aux oreilles distraites. Patriotisme? Sollicitude des intérêts populaires? Souci de justice, de probité? Non, ce n'est rien de semblable qui inspire cette guerre odieuse, mais une rage insensée contre Dieu et contre l'Eglise, son œuvre admirable. La voilà bien, la source empoisonnée d'où jaillissent ces projets scélérats; voilà pourquoi l'on veut opprimer l'Eglise, briser tout rapport entre elle et la société humaine; voilà le secret de ces imprudentes clameurs sans cesse répétées; « l'Eglise est morte », dit-on, et cependant cette morte, on ne cesse de la combattre. Leur audacieuse folie ne s'arrête pas en si beau chemin : ils ont enchaîné la liberté de l'Eglise et ils l'accusent maintenant comme inutile à l'humanité et au bien public. C'est dans le même esprit de haine qu'ils dissimulent perfidement ou passent sous silence les bienfaits les plus éclatants de l'Eglise et du Siège apostolique; parfois même ils en prennent occasion de soulever ces soupçons et de les insinuer habilement dans les oreilles et le cœur des foules, épiant les paroles et les actes de l'Eglise pour les présenter Comme autant de menaces et de périls pour la société; et cependant, qui pourrait.en douter, c'est du Christ que date la plus magnifique efflorescence de fraternité, de liberté et de civilisation, et c'est l'Eglise qui a été le canal de ces bienfaits.
Telle est cette guerre entreprise par les ennemis de l'extérieur, que nous voyons partout attaquer l'Eglise, ici en lutte ouverte, là par la fourberie et de secrètes embûches; c'est sur elle, Vénérables Frères, que souvent Nous avons orienté votre vigilante sollicitude.
Rappelez-vous en particulier Notre allocution consistorîale du 16 décembre 1907.
Mais il est une autre sorte de guerre, intérieure celle-là et domestique, d'autant plus funeste cependant qu'elle apparaît moins au dehors, et Nous avons le devoir de la signaler avec douleur et de la réprimer avec sévérité. Ce fléau est le fait do quelques fils dénaturés; ils l'ont machiné, se cachant dans le sein même de l'Eglise pour la déchirer; ils veulent frapper à coup sûr, atteindre le but; aussi c'est contre l'âme de l'Eglise qu'ils lancent leurs traits ; ils attaquent l'arbre dans ses racines.- Que veulent-ils, on effet? Troubler les sources de la vie et de la doctrine chrétiennes; dissiper l'héritage sacré de la foi; arracher les fondements de l'œuvre divine par le mépris qu'ils font de l'autorité pontificale et épiscopale;, donner à l'Eglise une forme nouvelle, de nouvelles lois, de nouveaux droits, au gré des exigences des monstrueux systèmes qu'ils défendent; en définitive, flétrir entièrement la beauté de l'Epouse de Dieu par le vain éclat d'une culture nouvelle, c'est-à-dire de cette fausse science contre laquelle l'Apôtre •nous met fréquemment en garde : Veillez à ce que personne ne vous séduise par une philosophie et des enseignements trompeurs, inspirés par une tradition tout humaine et les principes du monde, et non par le Christ (Coloss. n, 8).
Il en est qui se sont laissé prendre à cette vaine apparence de philosophie, à cette érudition vide et trompeuse, tapageuse et ne reculant devant aucune des audaces de la critique. Ils sont devenus vains dans leurs pensées (Rom. i, 21); n'écoutant pas la voix d'une conscience droite, ils ont fait naufrage dans la foi (I Tim. i, 19), D'autres, victimes de doute, submergés pour ainsi dire sous les flots des opinions contraires, ne savent même plus vers quel rivage se diriger. D'autres encore consacrent leur temps, leur culture intellectuelle, leurs labeurs à de chimériques hypothèses, à la poursuite desquelles ils perdent le zèle des choses de Dieu, en même temps qu'ils s'écartent des vraies sources de la doctrine. On a reconnu le modernisme, car tel est, en raison même de la folle passion de ces hommes pour les nouveautés malsaines, tel est le nom qu'a reçu ce fléau pernicieux. Souvent dénoncé déjà et mis à nu d'ailleurs par les excès mêmes de ses fauteurs, il n'en continue pas moins à être un grave péril pour le monde chrétien. Venin subtil, il a infecté les veines et les entrailles de la société actuelle, séparée du Christ et de l'Eglise; mais là où il exerce surtout ses ravages, c'est dans la jeunesse qui lève; inexpérimentée, étourdie par tempérament, elle s'en est laissé envahir comme d'un chancre. " Mais, dira-t-on, pourquoi cette attitude? Ces hommes, sans doute, se distinguent par la profondeur de leur science? Non : entre la raison et la foi, il ne peut exister de réel dissentiment (Conc. du Vatican, Constit. Dei Filius, c. 4). Les vraies causes, les voici : leur orgueil intellectuel, l'atmosphère empestée de ce siècle dont ils sont imprégnés, l'air lourd et délétère qu'ils respirent, leur connaissance superficielle, confuse ou même nulle des questions religieuses, leur ridicule présomption. A développer ce mal, concourent la perte de la foi et la rébellion contre Dieu. Ceux-là, en effet, qui sont victimes de cet amour aveugle des nouveautés se croient volontiers assez forts cour rejeter, ouvertement ou hypocritement, le joug de l'autorité divine, assez forts pour créer à leur usage une religion à peine supérieure à la loi naturelle et accommodée à leur sentiment individuel. Cette ébauche peut emprunter le nom et l'apparence du christianisme : elle n'en possède pas, bien loin de là, la vérité et la vie.
C'est là une phase nouvelle de la guerre éternelle entreprise contré Dieu; il n'y a de changé que les armes employées, mais là précisément est la clé du péril : feinte piété, candeur ingénue, ténacité passionnée chez ces hommes entreprenants à rechercher la conciliation entre les éléments les plus opposés, entre les erreurs de la science humaine faillible et la foi divine, entre l'esprit mouvant du siècle et la constance pleine de dignité de l'Eglise.
Avec Nous, Vénérables Frères, vous déplorez cet état de choses, mais cependant vous vous rendez compte qu'il n'y a pas là motif de découragement ou de désespérance. Vous connaissez les luttes farouches qu'eut à soutenir le peuple chrétien dans les siècles passés, si différents pourtant du nôtre. Reportons-nous par la pensée à l'époque d'Anselme, / si pleine de difficultés, au témoignage de l'histoire. Il fallut alors véri- ; tablement lutter pour l'autel et la patrie, c'est-à-dire pour l'inviolabilité du droit public, pour la liberté, la civilisation, la doctrine, toutes choses dont l'Eglise seule avait la garde. "Il fallut réprimer la tyrannie des princes, habitués à, méconnaître les droits les plus sacrés. Il fallut déraciner les vices, cultiver les intelligences, amener à la civilisation des hommes encore imprégnés de barbarie. Il fallut travailler à la réforme d'une partie du clergé, coupable de lâcheté ou d'inconduite : nombreux dans ses rangs étaient ceux qui ne devaient leur élection qu'à l'intrigue et au caprice des princes, leur étaient en tout servilement soumis.
Telle était la situation, particulièrement dans les contrées qui bénéficièrent d'une façon plus immédiate des travaux et de la sollicitude d'Anselme, de son enseignement doctrinal, des exemples de sa vie monastique, de la vigilance attentive et du zèle industrieux qu'il mit à remplir ses fonctions d'archevêque et de primat. Les privilégiés de son action bienfaisante, ce sont les provinces françaises soumises au pouvoir des Normands et les îles Britanniques, venues à l'Eglise peu de siècles auparavant.
De part et d'autre, les révolutions intérieures et les guerres étrangères avaient eu pour conséquence le relâchement de la discipline : princes et sujets, clercs et laïques, personne n'y avait échappé.
Les plus grands esprits de ce siècle ne cessaient de déplorer de semblables abus, et, parmi eux, l'ancien maître d'Anselme et son prédécesseur sur le siège de Cantorbéry, Lanfranc. Mais, plus haut que tous, les Pontifes romains élevaient la voix. Nous ne citerons qu'un nom : celui qui le porta fut un homme au courage indomptable, le défenseur infatigable des droits et de la liberté de l'Eglise, le gardien vigilant et le sauveur de la discipline ecclésiastique, Grégoire VII.
Fort de leur zèle et de leurs exemples, Anselme criait hautement sa douleur dans une lettre au souverain de son pays, qui se glorifiait de lui être uni â la fois par les liens du sang et ceux de l'amitié : Vous voyez, mon très cher Seigneur, comment notre Mère l'Eglise de Dieu, que Dieu appelle sa tendre amie et son épouse bien-aimée, est foulée au.v pieds par de mauvais princes; comment, pour leur éternelle damnation, ceux-là mêmes à qui Dieu l'a confiée avec mission de la défendre se font ses bourreau®; avec quelle audace ils se sont approprié ses Mens; avec quelle cruauté ils changent en servitude sa liberté; avec quelle impiété ils méprisent et battent en brèche ses lois et sa doctrine. Ils dédaignent d'obéir aux décrets du Siège apostolique, portés pour la sauvegarde de la religion chrétienne : par là même, ils affichent leur rébellion contre l'apôtre Pierre que représente le Pontife romain, et contre Jésus-Christ lui-même qui a confié à Pierre son Eglise. Car tous ceux qui refusent de se soumettre à la loi de Dieu doivent, sans nul doute, être réputés ennemis de Dieu. (Lettres, 1, III, lett. 65.)
Ainsi parlait Anselme; et plût à Dieu que ses paroles eussent été entendues, non seulement des successeurs et des descendants de ce prince très puissant, mais encore des autres rois et peuples qu'il embrassa d'un tel amour, qu'il entoura de tant de sollicitude, qu'il combla de tant de bienfaits.
Mais les persécutions, les spoliations, les exils, les souffrances, surtout dans l'exercice de son ministère épiscopal, loin d'énerver son courage, ne firent que l'attacher plus étroitement à l'Eglise et au Siège apostolique. Parcourons la IcLtrc qu'il adresse, abreuvé d'angoisses et.. 4e soucis, à Notre prédécesseur Pascal: Je ne crains, dit-il, ni l'exil ni la pauvreté, ni les tourments, ni la mort, car, par la grâce de Шеи, mon cœur est prêt à souffrir tout cela pour l'obéissance au Siège apostolique et pour la liberté de ma Mère l'Eglise du Christ (Lettres, I.' Ш, lett. 73). S'il cherche aide et protection auprès de la Chaire, de Pierre, c'est, écrit-il, afin que jamais la fermeté de la discipline ecclésiastique et de l'autorité apostolique ne soit en aucune manière affaiblie par moi ou à cause de moi
C'est ainsi qu'il s'en explique dans les lettres qu'il envoie à doux chefs illustres de l'Eglise romaine. Et il en donne cette raison qui nous apparaît comme un éclatant témoignage de son énergie et de sa dignité pastorale : Je préfère, en effet, mourir, et, si je vis. souffrir toute pauvreté en exil, que voir l'honneur de l'Eglise de Dieu diminué en quelque façon à cause de moi ou par mon exemple (Lettres, l. IV, lett. 47).
L'honneur de l'Eglise, sa liberté, sa pureté, ces trois objets ne quittent l'esprit du Saint ni le jour ni la nuit. Pour leur conservation, il importune Dieu de ses larmes, de ses prières, de ses sacrifices. Pour les accroître, il déploie toute sa vigueur, il résiste énergiquement, il souffre avec courage. Il les protège par son action, ses écrits, sa parole, A les défendre, il convie les religieux, ses frères, ses collègues dans l'épiscopat, le clergé et le peuple, trouvant pour cela des exhortations suaves et fortes, mais plus sévères quand il parle à des princes qui foulent aux pieds les droits de la liberté de l'Eglise pour leur malheur et celui de leurs sujets.
A cette heure, ces nobles, paroles de sainte liberté sont vraiment opportunes; elles sont entièrement dignes de ceux que l'Esprit-Saint a chargés de gouverner l'Eglise de Dieu (Act. xx, 28). Elles ne sont pas inefficaces, même lorsque, par l'affaiblissement de la foi, par l'abaissement des mœurs, parla tyrannie des préjugés, elles ne sont reçues que par des oreilles qui ne veulent pas entendre. C'est à nous, Vénérables Frères, à nous surtout, vous le savez, que s'adresse cet avis divin : Criez, ne cessez pas, faites retentir votre voix comme la trompette (Is. LVIII, i)- à nous qu'il s'adresse plus particulièrement encore à l'heure où le Très-Haut lui-même a fait entendre sa voix (Ps. xvii, 14) dans le frémissement de la nature et de terrifiantes calamités; sa voix qui ébranle la terre; sa voix dont les éclats blessent nos oreilles, sa voix qui nous rappelle le néant de tout ce qui n est pas éternel.: mus n'avons pas ici-bas de demeure permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir (Hebr. xiii, 14); sa voix de justice et de miséricorde tout ensemble, qui rappelle dans le sentier du bien les peuples égarés. Dans ces infortunes publiques, Nous avons le devoir d'élever la voix, de rappeler les grandes vérités de la foi, non seulement aux humbles, mais aux puissants eux-mêmes, aux heureux de ce monde, aux chefs des peuples, à ceux qui sont appelés au gouvernement des Etats. Nous devons appeler l'attention de tous sur ces sentences éternelles que l'histoire a vérifiées en caractères sanglants, celle-ci, car exemple: Le péché fait le malheur des peuples (Prov. xiv, 34); les puissants subiront un jugement plus rigoureuse {Sag. vi, 7); et ces paroles du psaume II : Et, maintenant, rois, devenez sages; recevez l'avertissement, juges de la terre; soumettez-vous à la loi du Seigneur, de peur qu'il ne s'irrite et que vous ne périssiez hors de la voie droite.
Ces menaces autorisent à redouter les plus dures conséquences, lorsque s'accroît l'iniquité publique, lorsque la faute des gouvernants et des peuples consiste dans l'exclusion de Dieu et la révolte contre l'Eglise du Christ. De cette double apostasie découlent le désordre général et des misères infinies pour les individus et les sociétés.
Par l'acquiescement de notre silence, nous sommes exposés à nous faire les complices de tels crimes : le fait n'est pas rare, même parmi les bons. Que chacun des Pasteurs de l'Eglise regarde dès lors comme ^adressant à lui-même en particulier ces paroles d'Anselme au puissant comte de Flandre, et qu'au besoin il les rappelle à ses collègues :
Je vous en prie, je vous en supplie, écoutez mes avertissements, les conseils que je vous adresse dans ma sollicitude pour votre âme, Monseigneur, et dans l'amour que je vous porte en Dieu : ne croyez jamais amoindrir votre haute dignité, en aimant et en défendant la liberté de l'Eglise, épouse de Dieu et votre Mère; ne pensez pas que vous vous humiliez en l'exaltant, que vous vous affaiblissez en la fortifiant. Voyez, jetez les yeux autour de vous : les exemples s'offrent d'eux-mêmes. Considérez les princes qui attaquent l'Eglise et foulent aux pieds ses droits; en quoi en sont-ils plus prospères? à quoi en arrivent-ils? La réponse est assez évidente; il n'y a pas à y insister. {Lettres, 1. IV» lett. 12.) La même pensée se retrouve avec plus d'ampleur, mais en des termes d'une force et d'une suavité égales dans une lettre à Baudouin, roi de Jérusalem- : Je VOÎÔS le demande comme votre très fidèle ami, je vous en donne le conseil et prie Dieu à cette intention : vivez sous la loi de Dieu et soumettez en tout votre volonté à la sienne. C'est lorsque vous régnez selon là volonté de Dieu que vous régnez vraiment pour votre bien. Ne croyez pas, comme beaucoup de mauvais rois, que l'Eglise vous a été livrée comme une esclave à un maître : elle vous a été confiée comme à son avocat et à son défenseur. DIEU N'A RIEN DE PLUS CHER AU MONDE QUE LA LIBERTÉ DE SON EGLISE. Ceux qui veulent moins lui être utiles que lui commander prouvent incontestablement qu'ils sont ennemis de Dieu : Dieu veut que son Epouse soit libre et non esclave. Ceux qui la traitent avec la déférence d'un fils à l'égard de sa mère, ceux-là prouvent qu'ils sont ses fils elles fils de Dieu. Mais ceux qui lui commandent comme à une esclave se montrent non des fils, mais des étrangers, et c'est justement qu'ils sont exclus de l'héritage et de la dot dont elle a reçu les promesses. (Lettres, 1. IV, lett. 8.) C'est ainsi que jaillit du cœur du saint, la flamme de son amour pour l'Eglise; c'est ainsi qu'éclate son zèle pour la défense de sa liberté, liberté indispensable dans le gouvernement du monde chrétien, liberté que Dieu aime par-dessus tout, comme l'affirme l'éminent Docteur dans cette brève et vibrante parole : Dieu n'a rien de plus cher au monde que la liberté de son Eglise. Il n'est rien, vénérables Frères, rien qui exprime mieux notre pensée et nos sentiments que cette insistance sur le mot que Nous venons de citer.
Nous nous plaisons aussi à emprunter à ce même Docteur les exhortations qu'il adressait aux princes et aux seigneurs.
' Il écrivait à la reine d'Angleterre Mathilde : Voulez-vous par le fait même rendre à Dieu des actions de grâce justes, bonnes et efficaces? Respectez cette reine qu'il lui a plu de se choisir en ce monde pour épouse; respectez-la, dis-je, exaltez-la, honorez-la, défendez-la, afin que comme cette Epouse et par elle vous soyez agréable a Dieu et que vous régniez avec elle dans l'éternelle béatitude. (Lettres, 1. III, lett, 57.) Il vous arrivera de rencontrer de ses fils enflés de leur puissance, terrestre, oublieux de leur Mère très aimante, en rébellion contre son doux empire: c'est alors surtout qu'il vous faudra ne pas perdre de vue les paroles suivantes : C'est à vous qu'il appartient de lui rappeler ces vérités et d'autres du même ordre, à temps et à contretemps; à vous de l'exhorter à se montrer non le maître, mais le défenseur de l'Eglise, son vrai fils et non un fils dénaturé (Lettres, 1. III, lett. 59). Car c'est un des devoirs de notre charge, et il nous convient tout particulièrement, de persuader aux hommes, et, pour ainsi dire, de graver en tous les esprits ces autres paroles, si nobles et si paternelles, de saint Anselme : Quand j'apprends sur vous quelque chose qui ne plaît pas à Dieu et qui vous est désavantageux, si je néglige de vous avertir, Je ne puis prétendre craindre Dieu ni même vous aimer comme je le dois (Lettres, 1. IV, lett. 52). Apprenons-nous que vous vous comportez à l'égard des Eglises confiées à vos soins autrement que pour leur bien et celui de votre âme, il Nous faut imiter Anselme, prier à nouveau, avertir et reprendre, afin que votre esprit ne juge pas négligemment ces choses et que vous corrigiez sans délai tous les abus que vous reproche en ces matières votre conscience (Lettres, 1. IV, lett. 52). — Il ne faut, en effet, laisser subsister comme insignifiant rien qui puisse être amélioré; Dieu demande compte à tous les hommes non seulement du mal qu'ils ont fait, mais aussi du mal qu'ils n'ont pas corrigé, quand il était en leur pouvoir de les corriger; et plus est grand ce pouvoir que Dieu leur a si miséricordieusement mis entre les mains, plus aussi Dieu exige strictement qu'ils l'emploient à vouloir et à accomplir le bien Peut-être ne pouvez-vous pas faire tout en même temps; du moins devez-vous vous efforcer d'aller de progrès en progrès; Dieu dans sa bonté achèvera ces bons desseins et ces généreux efforts, et il les récompensera avec une plénitude merveilleuse. (Lettres, I. III, lett. 142.)
Telles sont les vérités (et nous ne pouvons tout citer) qu'Anselme inculquait, avec tant de force et de sagesse, aux rois et aux puissants; elles conviennent excellemment aux pasteurs et aux princes de l'Eglise, car c'est à eux qu'est confiée la défense de la vérité, de la justice et de la religion. Le cours des temps a multiplié les obstacles; on a jeté sur Nous tant d'entraves qu'il Nous reste à peine un lieu où Nous puissions vivre en liberté et en sécurité. La licence ne connaît plus de bornes, elle n'a plus de frein, elle reste impunie; pendant ce temps, on s'acharne avec âpreté contre l'Eglise, on rive plus étroitement ses fers, on retient encore le mot de liberté, mais c'est pour s'en jouer. De jour en jour, par de nouveaux artifices, on entrave davantage votre action et celle de votre clergé; rien d'étonnant, si vous ne pouvez pas faire tout en même temps pour arracher les hommes à l'erreur et au vice, pour les détourner de leurs mauvaises habitudes, pour leur inculquer la notion du vrai et du bien, pour soulager l'Eglise, accablée de tant d'angoisses.
Pourtant, il est des considérations bien propres à soutenir notre courage. Le Seigneur est toujours là; grâce à lui, tout concourra au bien, de ceux qui l'aiment (Rom. vin, 28). Il tirera le bien du mal; les triomphes qu'il réserve à son Eglise seront d'autant plus éclatants que plus méchants ont été les efforts de la perversité humaine pour ruiner son œuvre. Telle est l'admirable grandeur des desseins de la divine Providence; telles sont ses voies impénétrables (Ibid. xi, 33), dans la situation présente; - car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes^voies, dit le Seigneur (Is. LV, 8). Ne faut-il pas que l'Eglise^ de jour en jour, prenne davantage la ressemblance du Christ? Ne faut-il pas qu'elle soit comme la vivante image de Celui qui a souffert de tels tourments et si nombreux? Ne faut-il pas que d'une certaine façon elle achève en elle-même ce qui manque aux souffrances du Christ (Coloss. i, 24)? C'est là le secret de cette loi de la souffrance imposée par Dieu à son Eglise qui milite sur cette terre : les luttes, les oppressions, les angoisses seront à jamais son partage ; telle est la voie, telles sont les tribulations incessantes par lesquelles elle entrera dans le royaume de Dieu (Act. xiv, 21), pour se réunir enfin à l'Eglise triomphante du ciel.
A ce propos, écoutons le commentaire d'Anselme sur ce passage de saint Matthieu : Jésus força ses disciples à monter sur la barque.... Au sens mystique, dit le Saint, ces paroles décrivent brièvement l'état de l'Eglise, de la naissance dû Sauveur à la fin du monde. La barque ÉTAIT BALLOTTÉE SUR LES FLOTS AU MILIEU DE LA MER. Cependant Jésus restait sur le sommet de la montagne. Depuis l'heure où le Sauveur est monté au ciel, la Sainte Eglise est en effet agitée en ce monde par de violentes tribulations, secouée par des tempêtes de persécutions de toutes sortes, en butte à toutes les méchancetés des hommes pervers, attaquée de mille manières par le vice. -LE VENT LUI ÉTAIT CONTRAIRE : le souffle des esprits mauvais ne travaille-t-il pas toujours à l'empêcher d'entrer au port du salut ; il s'efforce de l'accabler sous les flots des adversités du siècle et soulève contre elle tout ce qu'il peut d'obstacles. (Hom. m.)
- Ils se trompent donc singulièrement, ceux qui s'imaginent et espèrent pour l'Eglise un état exempt de toute perturbation : à en croire leurs rêves, tout arriverait à souhait, la puissance religieuse ne verrait plus se dresser devant elle aucune opposition, on jouirait sans trouble des charmes de la paix. Plus grossière encore est l'erreur, quand, dans le faux et vain espoir d'obtenir cette paix, on dissimule les intérêts et les droits de l'Eglise, on les sacrifie à des intérêts particuliers, on les diminue injustement, on pactise avec le monde, qui est tout entier plongé dans le mal (I Joan. v, 19) : tout cela sous prétexte de gagner les fauteurs de nouveautés et de les réconcilier avec l'Eglise : mais depuis quand peut-il y-avoir accord entre la lumière et les ténèbres, entre le Christ et Bélial ? Rêves d'esprits malades, que tout cela : on n'a uoiuw Mjitjuuia uo pauiiatti' aV0C 1 ennemi, C CSt-à-U 1 espèce, avec le très malfaisant ennemi de Dieu et des hommes • Souvenez-vous donc de votre devoir, Vénérables Frères, vous que la divine Providence a constitués pasteurs et chefs de son peuple. C'est à vous de veiller selon vos forces à ce que notre âge renonce enfin à l'attitude néfaste dans laquelle il se complaît : à l'heure où sévit contre la religion une guerre si cruelle, il n'est pas permis de croupir dans une honteuse apathie, de rester neutres, de ruiner les droits divins et humains par de louches compromissions; il faut que chacun grave en son âme cette parole si nette et si expresse du Christ : Qui n'est pas avec moi est contre moi (Matth. xn, 30). Ce n'est pas que les ministres du Christ puissent se dispenser d'avoir au cœur d'abondantes réserves de charité paternelle : ils doivent, au contraire, faire leur le mot de saint Paul : Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous (I Cor. ix, 22). Ce n'est pas non plus qu'ils ne puissent parfois céder même quelque peu de leur, droit: cela est permis dans une certaine mesure, et le salut des âmes peut le réclamer. Mais, d'ailleurs, aucun soupçon de fautes de ce genre ne vous effleure, vous que presse la charité du Christ. Au reste, cette juste condescendance ne mérite aucun blâme, elle ne viole aucun devoir ; elle ne touche absolument en rien aux fondements éternels de la vérité et de la justice.
On ne suivit pas d'autre ligne de conduite dans la cause d'Anselme, ou plutôt dans la cause de Dieu et de l'Eglise, car c'est pour elle qu'Anselme eut à soutenir de si longs et si rudes combats. L'interminable conflit vient enfin d'être apaisé : alors celui dont le nom est souvent déjà venu sous notre plume, votre prédécesseur Pascal, lui écrit en ces termes élogieux : Ce sont Nous en avons l'assurance, ta charité et tes prières instantes qui ont obtenu de la miséricorde divine qu'elle jette en ces circonstances un regard favorable sur les peuples confiés à ta sollicitude. Et le Pontife explique l'indulgence paternelle avec laquelle il a accueilli les coupables : Sache-le, si Nous avons manifesté une telle condescendance, c'est que Nous voulions, par cette affection et cette miséricorde, Nous mettre à même de relever ceux qui étaient tombés : on a beau tendre la main, pour le redresser, à quelqu'un qui est renversé par terre : on ne peut y réussir à moins de se courber soi-même. Sans doute, celui qui s'incline peut paraître tomber, mais il ne perd pas pour cela l'équilibre. (Lettres de saint Anselme, 1. iii, lett. 140.)
Nous faisons Nôtres ces paroles de Notre pieux prédécesseur à Anselme pour le consoler. Nous ne pouvons pas dissimuler cependant les angoisses qui déchirent parfois l'âme des plus tendres pasteurs eux-mêmes : à quel parti s'arrêter? Faut-il prendre la voie de la douceur? Faut-il opposer une résistance énergique? Qu'on se rappelle les anxiétés, les terreurs, les larmes d'hommes d'une sainteté éminente : ils avaient discerné de quel poids est le gouvernement des âmes, quels dangers courent ceux qui l'assument. La vie d'Anselme nous en fournit un exemple très significatif : appelé de son agréable solitude, >>i pieuse et si studieuse, aux plus hautes fonctions et cela en des temps, comme on l'a vu, si difficiles, il eut à supporter les traverses les 'plus dures; néanmoins, au milieu de tant de soucis, il ne craignait rien tant que de n'en pas assez faire pour son salut et celui de son peuple, l'honneur de Dieu et le triomphe de l'Eglise. Et quand son âme, en proie à ces préoccupations, se trouvait brisée et endolorie d'ailleurs par la défection d'un grand nombre de ses amis, parmi lesquels des évêques, rien ne le réconfortait tant que de placer dans le secours de Dieu toute sa confiance et de chercher un refuge dans le sein de l'Eglise : En danger de faire naufrage au milieu des assauts de la tempête, il se réfugiait dans le sein de sa Mère l'Eglise, implorant du Pontife romain, \m bienveillant et prompt secours, et la consolation dans ses souf- * frances (Lettres, 1. III, lett. 37). Ne faut-il pas admirer là un dessein secret de la Providence : à voir un homme d'une sagesse et d'une sainteté si singulières en butte à tant d'adversités, à le suivre au milieu de ses épreuves, nous avons en lui un exemple et une consolation dans les souffrances de notre saint ministère et dans les difficultés avec lesquelles nous sommes aux prises; de la sorte, chacun de nous pourra faire siens les sentiments et les aspirations de l'Apôtre : Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités, afin qu'habite en moi la vertu du Christ. C'est pourquoi je me complais dans mes infirmités ; quand je suis faible, c'est alors que je suis puissant; (II Cor. xn, 9, *0.) A ces paroles font bien écho celles de saint Anselme à Urbain II ; Saint-Père, je souffre d'être ce que je suis, je souffre de n'être plus ce que j'ai se; je m'attriste d'être évêque, car, à cause de mes péchés, je ne remplis pas mes devoirs d'évêque. Dans mon humble condition d'autrefois, je paraissais jouer un certain rôle; dans ma haute situation d'aujourd'hui, trop lourde est pour moi la charge : elle m'accable : je n'acquiers rien pour moi el je ne suis utile à personne; je succombe sous le fardeau, parce que je suis, plus qu'on ne le pourrait croire, dépourvu des forces, des vertus, de la science et des talents qu'exige une telle fonction. Je désire fuir cette charge au-dessus de mes forces, déposer ce fardeau que je ne puis porter. Mais, d'autre part, je crains d'offenser Dieu. C'est la crainte de Dieu qui m'a forcé à accepter ce ministère c'est elle encore qui me contraint à le garder La volonté de Dieu m'est cachée et je ne sais que faire; je suis errant et soupirant, et j'ignore quelle solution je pourrais donner à ces incertitudes. (Lettres, 1. III, lett. 37.)
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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