Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Encyclique Ad salutem humani generis (20 avril 1930) · Pie XI

    Encyclique Ad salutem humani generis : Sur saint Augustin (2/2)

    Car l'Etat n'a pas à craindre que l'Eglise empiète sur son domaine et sur ses droits particuliers : dès le début, les chrétiens montrèrent tant de déférence à l'égard de ces droits, conformément aux préceptes de leur fondateur, que, exposés aux vexations et à la mort, ils pouvaient dire justement : Les princes m'ont persécuté sans raison.

    A ce propos, Augustin dit excellemment comme de coutume : « Comment les chrétiens avaient-ils offensé les rois de la terre? Est-ce que leur Roi a interdit à ses soldats de donner et d'exécuter ce qui est dû aux rois de la terre? Aux Juifs qui méditaient une accusation calomnieuse à ce sujet contre lui ne dit-il pas cette parole : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu? N'a-t-il pas payé lui-même le tribut avec la pièce d'argent trouvée dans la bouche d'un poisson? Est-ce que son Précurseur a dit aux soldats de ce monde qui lui demandaient une règle de conduite pour le salut éternel : Quittez le service, jetez vos armes, abandonnez votre vie, afin que vous puissiez combattre pour le Seigneur; mais il leur dit : Ne frappez personne, ne faites de tort à personne, contentez-vous de votre solde? Est-ce que l'un de ces soldats et un chef très aimé n'a point dit à ses compagnons d'armes et pour ainsi dire ses compatriotes dans le Christ : a Que tout homme soit soumis aux pouvoirs supérieurs »? Et il dit un peu plus loin : « Rendez à tous leur dù : à qui est dû le tribut, le tribut; à qui l'impôt, l'impôt; à qui la crainte, la crainte; à qui l'honneur, l'honneur. N'ayez de dette envers personne si ce n'est celle d'un amour mutuel. » N'a-t-il pas ordonné que l'Eglise priât même pour les rois? En quoi donc les chrétiens les ont-ils offensés? Quel devoir n'ont-ils pas accompli? En quoi les chrétiens n'ont-ils pas obéi aux rois terrestres? C'est donc sans motifs que les rois de la terre ont persécuté les chrétiens. »

    Assurément il ne faut pas demander aux disciples du Christ autre chose que d'obéir aux justes lois de leur pays, à condition qu'on ne leur commande ou défende pas défaire une chose interdite ou commandée par la loi du Christ, créant ainsi un conflit entre l'Eglise et l'Etat. C'est pourquoi il est à peine nécessaire de dire — car il Nous semble l'avoir suffisamment prouvé — que l'Eglise ne peut faire aucun tort â l'Etat, mais être au contraire pour lui d'un grand secours et d'une grande utilité.

    Sur ce point, pas n'est besoin de rappeler à nouveau les magnifiques paroles de l'évêque d'Hippone déjà rapportées dans Notre dernière Encyclique « Sur l'éducation chrétienne de la jeunesse », non plus que

    celles de Notre prédécesseur immédiat d'heureuse mémoire Benoît XV, insérées dans son Encyclique Pacem Dei munus, pour faire voir plus clairement que l'Eglise s'est toujours efforcée d'unir les peuples au moyen de la loi chrétienne et, de plus, a constamment favorisé tout ce qui pouvait rendre stables parmi les hommes les bienfaits de la justice, de la charité et de la paix générale, afin qu'ils tendent a à une certaine unité, source de prospérité et de gloire ».

    Après avoir décrit les caractéristiques du gouvernement divin en expliquant tout ce qui, à son avis, lui paraissait, en général, concerner l'Eglise et l'Etat, Augustin ne s'arrête pas là. S'avançant plus loin et avec une extrême pénétration, il s'attache à rechercher et à examiner la manière dont la grâce divine, dans son action intérieure et cachée, meut l'intelligence et la volonté de l'homme.

    Le pouvoir qu'avait sur l'Ame cette grâce de Dieu, il l'expérimenta lui-même lorsque, converti soudainement d'une façon merveilleuse, à Milan, il s'aperçut que toutes les ténèbres du doute avaient subitement disparu : « Comme soudainement il me fut doux d'être sevré des vaines douceurs d'ici-bas! J'avais craint de les perdre et je les quittais avec joie. Car vous les chassiez loin de moi, douceur véritable et souveraine : vous les chassiez, et vous, vous entriez à leur place, plus suave que tout plaisir pour l'âme affranchie de la chair et du sang; plus brillant que toute lumière, et plus intime que ce qu'il y a de plus caché, plus sublime que toute élévation, mais non pas aux yeux de ceux qui s'exaltent eux-mêmes. »

    Dans ces questions, l'évêque d'Hippone prenait pour maîtres et pour guides les Saintes Ecritures, et en particulier les Epîtres de l'apôtre Paul, qui lui aussi avait été, jadis, miraculeusement conduit à suivre le Christ; il se conformait à la doctrine traditionnelle qui lui avait été transmise par de saints personnages, ainsi qu'au sens catholique des fidèles. Avec un zèle toujours plus ardent il s'élevait contre les Pélagiens, qui affirmaient partout avec opiniâtreté que la rédemption des hommes par le Christ Jésus n'avait aucune efficacité; enfin, sous l'inspiration divine, il étudia pendant plusieurs années la ruine du génie humain, après la faute de nos premiers parents, les rapports entre la grâce de Dieu et le libre arbitre, et la question que nous appelons la prédestination.

    IL en fit une étude si subtile et si heureuse que, appelé dans la suite Docteur de la grâce et regardé comme tel, il fut, en les précédant, le guide de tous les autres écrivains catholiques des époques suivantes, et il les préserva en même temps d'une double erreur en ces difficiles questions : d'une part, d'enseigner que le libre arbitre de l'homme déchu de la justice originelle n'est qu'un mot, sans réalités, ainsi qu'il plut aux anciens hérétiques et aux Jansénistes de le dire; et, d'autre part, que la grâce divine n'est pas accordée gratuitement et ne peut pas tout, comme l'affirmaient les Pélagiens.

    Citons ici quelques maximes pratiques, que nos contemporains pourraient méditer avec fruit. Il est évident que les lecteurs d'Augustin ne seront pas entraînés dans l'erreur pernicieuse répandue au XVIII siècle et d'après laquelle les inclinations de la colonie, étant toutes bonnes, ne doivent être ni redoutées ni domptées.

    De ce faux principe ont découlé les méthodes d'éducation condamnées récemment dans Notre Lettre encyclique « Sur l'éducation chrétienne de la jeunesse », qui finalement en sont arrivées, en ne mettant aucune séparation entre les sexes, à ne faire prendre aucune précaution contre les passions naissantes des enfants et des adolescents; de là aussi cette licence dans les écrits et les lectures, dans l'organisation et l'exécution des spectacles où l'innocence et la pudeur rencontrent de si grands pièges et périls, où surtout tant de chutes et de pertes sont causées; de là, enfin, ces modes déshonnêtes de s'habiller, pour l'extirpation desquelles les femmes chrétiennes ne dépenseront jamais trop d'effort.

    Augustin enseigne, en effet, que l'homme, après le péché des premiers parents, ne possède plus cette intégrité dans laquelle il fut créé et grâce à laquelle il était porté, tant qu'il en jouissait, à faire le bien avec facilité et promptitude; au contraire, dans la condition actuelle de la vie, il faut que l'homme résiste au mal et commande aux passions qui l'entraînent et le sollicitent, suivant la parole de l'Apôtre : Je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre les lois de ma raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres.

    Voici le beau commentaire qu'Augustin en fait à son peuple : « Tant que l'on vit, mes Frères, il en est ainsi; pour nous qui avons vieilli dans cette lutte, nous avons des ennemis moins puissants; nous en avons cependant. Nos ennemis ont, pour ainsi dire, été lassés même par l'âge; toutefois, même lassés, ils ne cessent, par toutes sortes de mouvements, de troubler le repos de la vieillesse. La lutte des jeunes gens est plus vive; nous la connaissons, nous y avons passé... Tant que vous portez un corps morte), le péché combattra contre vous; mais qu'il ne règne pas! Qu'est-ce à dire, qu'il ne règne pas? C'est à dire que vous n'obéissiez pas à ses désirs. Si vous commencez à obéir, il règne. Et qu'est-ce qu'obéir, sinon offrir vos membres pour en faire des armes d'iniquité pour le péché? Ne donnez pas vos membres comme des armes d'iniquité pour le péché. Dieu vous a donné le pouvoir, par son Esprit, de tenir vos membres. La passion surgit, tenez vos membres. Que fera cette passion qui s'est élevée? Vous tenez vos membres; ne donnez pas vos membres comme des armes d'iniquité pour le péché; n'armez pas votre adversaire contre vous. Tenez vos pieds pour qu'ils n'aillent pas aux plaisirs défendus. La passion s'est élevée, tenez vos membres; tenez vos mains loin de tout forfait; tenez vos yeux, de peur qu'ils ne se fixent avec une attention mauvaise; tenez vos oreilles, pour qu'elles n'entendent pas volontiers les paroles de la passion; tenez tout votre corps par côté, en haut, en bas. Que fait la passion? Elle a pu surgir, elle n'a pu vaincre. En s'élevant toujours sans succès, elle finit par ne plus s'élever. »

    Que si pour entreprendre cette lutte, nous nous revêtons des armes du salut, après nous être abstenus du péché, et avoir peu à peu brisé l'assaut de l'ennemi et épuisé ses forces, nous nous envolerons enfin "vers ce lieu du repos où le triomphe s'accompagnera d'une joie infinie.' Mais nous ne devrons attribuer qu'à la grâce divine, qui apporte secrètement lumière à l'intelligence et force à la volonté, la victoire remportée au milieu de tant d'obstacles et de luttes : oui, à la grâce de Dieu, disons-nous, qui, après nous avoir créés, peut encore, au moyen des trésors de sa sagesse et de sa puissance, enflammer notre cœur et véritablement l'embraser de sa charité.

    C'est donc avec raison que l'Eglise, dont les sacrements répandent en nous la grâce, est appelée sainte, car non seulement elle obtient qu'en tout temps d'innombrables Ames s'unissent à Dieu par le lien étroit de la charité, dans laquelle ils persévèrent, mais encore elle guide et entraîne une quantité d'entre elles vers un idéal toujours élevé, vers une parfaite sainteté et jusqu'à l'héroïsme.

    Et, en effet, ne s'augmente-t-il pas chaque année, le nombre des martyrs, des vierges, des confesseurs qu'elle propose à l'admiration et à l'imitation de ses fils? Ne sont-ils pas de magnifiques fleurs de vertu héroïque, de chasteté et de charité, que la grâce de Dieu transplante de la terre au ciel?

    Ceux-là seuls restent et languissent tristement dans leur faiblesse native qui résistent aux inspirations divines, sans vouloir faire bon usage de leur liberté. De même, la grâce de Dieu nous permet de ne pas désespérer du salut de quelqu'un aussi longtemps qu'il vit sur cette terre; elle veut même que nous espérions pour tous un plus grand accroissement quotidien de la charité; enfin, sur la grâce de Dieu repose le fondement de l'humilité et de la modestie, car plus une âme est parfaite plus elle doit se rappeler ces paroles : Que possèdes-tu que tu n'aies reçu? Et si ta l'as reçu, pourquoi t'en glorifier, comme si tu ne l'avais pas reçu ? Elle ne peut s'empêcher d'être reconnaissante envers Celui qui « a accordé aux faibles de vouloir inlassablement par sa grâce ce qui est bon et de s'opposer invinciblement à l'abandonner».

    La bonté du Christ Jésus nous exhorte à demander les bienfaits de Qui primus de vita et rebus Augustini scripsit, Possidius, iam tum affirmabat, multo magis quam qui eius opera legissent, sa grâce : Demandez et l'on vous donnera, cherchez et vous trouverez; frappez et l'on vous ouvrira; car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve et l'on ouvrira à celui qui frappe.

    Le don même de la persévérance « peut être mérité par la prière ». C'est pourquoi dans les églises la prière privée et publique n'a point de cesse : « Quand n'a-t-on pas prié dans l'Eglise pour les infidèles et les ennemis pour qu'ils croient? Quand un fidèle a-t-il eu un ami, un proche, une épouse infidèle, et n'a-t-il pas demandé pour lui à Dieu une âme soumise à la fin chrétienne? Qui n'a jamais prié pour soi-même pour obtenir la grâce de persévérer dans le Seigneur? »

    Suppliez donc le Seigneur, Vénérables Frères; que voire clergé et votre peuple unissent leurs supplications aux vôtres sous les auspices du Docteur de la grâce, pour tous ceux particulièrement qui sont hors de la foi catholique ou se sont égarés loin de la vraie foi; en outre, veillez avec le plus grand soin à ce qu'on élève saintement ceux qui paraissent aptes et appelés au sacerdoce, car ils doivent un jour, chacun dans son propre ministère, être les dispensateurs de la grâce divine.

    Possidius, qui, le premier, écrivit la vie et les actes d'Augustin, affirmait déjà que, plus encore que les simples lecteurs de ses ouvrages, « ceux qui avaient pu le voir et l'entendre prêchant devant eux à l'église, ceux surtout qui avaient pu jouir de sa conversation avaient grandement tiré profit d'Augustin. Car il n'était pas seulement un savant dans les choses du royaume des cieux, tirant du trésor de son érudition des choses nouvelles et anciennes, ou l'un de ces marchands qui, ayant trouvé une pierre précieuse, vendent tous leurs biens pour l'acheter; mais il était de ceux dont il est écrit : Parlez ainsi et agissez de même, et de ceux dont le Sauveur dit : Celui qui agira ainsi et enseignera les hommes de cette façon, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. »

    Pour commencer par la plus haute de toutes les vertus, Augustin rechercha et pratiqua au mépris de tout la divine charité; il la cultiva en son âme avec une telle constance que c'est avec juste raison qu'on le représente tenant en main un cœur de feu. Et si l'on a parcouru une fois seulement les Confessions, est-il possible d'oublier le colloque du fils avec la mère, à la fenêtre de la maison d'Ostie? Son récit n'est-il pas si vivant et si doux qu'il nous semble voir Augustin et Monique, l'un près de l'autre, plongés dans la contemplation des choses célestes? « Nous étions donc seuls, conversant avec une ineffable douceur; oubliant le passé, tout entiers à ce qui était devant nous, nous cherchions ensemble, en présence de la vérité qui est vous-même, ce que sera pour les saints cette vie éternelle dont l'œil n'a rien vu, ni l'oreille rien entendu, où le c œ j r de l'homme ne peut atteindre. Et la bouche de notre âme aspirait après l'eau céleste de votre fontaine, fontaine de vie qui est en vous, afin que, recueillant, selon notre mesure, quelques gouttes de sa rosée, nous puissions méditer un peu une chose si grande... Et parlant ainsi, aspirant à cette vie heureuse, nous y touchâmes un instant dans relancement de tout notre cœur; puis, en soupirant, nous y laissâmes fixées les prémices de l'esprit et nous redescendîmes dans le bruit de nos voix, où la parole commence et finit. Et qu'y a-t-il en cela de semblable à votre Verbe, Notre-Seigneur, immuable en lui-même, qui, sans vieillir jamais, renouvelle toutes choses? »

    De tels ravissements de l'esprit et du cœur ne sont pas rares dans sa vie. S'il lui restait, en effet, quelque instant de loisir en dehors des devoirs de sa charge et de ses labeurs quotidiens, il l'employait à méditer les Saintes Ecritures, qu'il connaissait si bien, pour y trouver la joie et la lumière de la vérité. Par la pensée et par le cœur, il prenait insensiblement son vol sublime des œuvres de Dieu et des mystères de son amour infini envers nous jusqu'à la sublimité des perfections divines elles-mêmes, dans lesquelles il se plongeait autant que la grâce d'en haut lui en laissait les loisirs : « Aussi j'y reviens souvent; j'y trouve un charme ineffable, et, autant que je peux m'arracher aux nécessités des travaux, je me réfugie dans ce plaisir. Or, parmi tous ces objets que je parcours sous votre conduite, mon âme ne trouve qu'en vous un lieu sûr, où elle rassemble mon être épars afin que rien de moi ne s'éloigne de vous. Et parfois vous me pénétrez d'un sentiment bien étrange, de je ne sais quelle douceur intérieure qui, recevant en moi sa perfection, serait je ne sais quoi qui ne serait plus cette vie. » C'est pourquoi il s'écriait : « Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne et nouvelle! Je vous ai aimée tard! »

    Et combien affectueusement il contemplait la vie du Christ, dont il s'efforçait de reproduire chaque jour la ressemblance plus parfaite, et à qui il tâchait de rendre amour pour amour, absolument comme il le conseillait lui-même aux vierges : « Qu'il soit fixé dans tout votre cœur, lui qui a été pour vous fixé sur la croix. »

    Toujours plus enflammé de cette divine charité, Augustin fit des progrès incroyables dans les autres vertus; il n'est personne qui n'admire cet homme — que pour l'excellence de son génie et de sa sainteté tout le monde vénérait, louait, consultait et écoutait, — si attentif, dans les écrits qui paraissaient en public et dans ses lettres» à rapporter les louanges qui lui étaient adressées à l'Auteur de tout bien comme dues à lui seul et à donner à tout les autres des encouragements et, en sauvegardant la vérité, des louanges; si attentif aussi à rendre honneurs et respects à ses collègues dans l'épiscopat, surtout aux grands évèques qui l'avaient précédé, comme Cyprien et Grégoire de Nazianze, Hilaire et Jean Chrysostome, Ambroise, son maître dans la foi, qu'il vénérait comme un Père et dont il aimait à rappeler souvent les préceptes et les actes.

    L'amour des âmes, qui ne saurait être séparé de l'amour de Dieu, resplendit également en Augustin principalement pour les âmes qui étaient confiées à sa charge pastorale.

    En effet, dès que sous l'inspiration divine la confiance de l'évêque Valère et le choix populaire l'eurent appelé au sacerdoce et élevé ensuite au siège d'Hippone, il se donna tout entier au soin de nourrir son troupeau de l'aliment d'une saine doctrine, de le protéger contre les incursions des loups et de le mener ainsi à la béatitude éternelle. Energiquement, mais avec chanté à regard des égarés, il combattit les hérésies; il mit son peuple en garde contre les faussetés que répandaient alors les Manichéens, les Donatistes, les Pélagiens et les Ariens; il les confondait de telle façon que non seulement il empêchait la propagation de la fausse doctrine et ramenait ceux qui s'étaient laissé prendre, mais encore il reconquérait les hérétiques à la foi catholique.

    C'est pourquoi il était toujours prêt à discuter même en public, pleinement confiant dans le secours divin, dans la force convaincante i*'e la vérité et dans la constance du peuple; et si des écrits hérétiques parvenaient à sa connaissance, il les réfutait sans délai et en détail, sans se laisser vaincre et arrêter par la sottise des opinions, par la difficulté de la discussion, l'obstination et les injures des adversaires. Cependant, tout en luttant si ardemment pour la vérité, il ne cessait de demander à Dieu l'amendement de ses ennemis, qu'il traitait lui-même avec bienveillance et charité chrétienne. Par ses écrits on peut juger de la modestie et de la vigueur de persuasion dont il faisait preuve en s'adressant à eux : « Que ceux-là s'emportent contre vous qui ignorent avec quelle peine on trouve le vrai et avec quelle difficulté on évite les erreurs! Que ceux-là s'emportent contre vous qui ignorent combien il est rare et ardu de s'élever au-dessus des imaginations de la chair dans la sérénité d'une âme pieuse!... Enfin, qu'ils s'emportent contre vous, ceux qui n'ont jamais été trompés par une erreur comme celle dont ils vous voient ia victime! Moi qui, si longtemps et tellement ballotté, ai pu connaître enfin quelle est cette vérité qui se perçoit sans les exposés d'une vaine fable..., moi qui, enfin, ai recherché avec curiosité, écouté avec attention, cru avec témérité, persuadé avec instance à qui je le pus, défendu avec obstination et ardeur contre les autres toutes ces théories, dans lesquelles une longue habitude vous embarrasse et vous tient liés, je ne puis pas du tout m'emporter contre vous que je dois supporter maintenant comme je fus supporté moi-même et traiter avec une patience égale à celle de mes proches lorsque j'errais, enragé et aveuglé, dans vos maximes. »

    Comment le zèle pour la foi, l'activité inlassable et la douceur de l'évêque d'Hippone auraient-ils pu être déçus et rester sans succès? Loin de là : les Manichéens, attirés, regagnèrent le bercail du Christ, les dissensions et le schisme provoqués par Donat cessèrent, et les Pélagiens furent mis en pleine déroute à ce point qu'après la mort d'Augustin, Possidius pouvait écrire à son sujet: « Cet homme, digne de l'histoire, membre de choix dans le corps du Christ, veillait toujours avec sollicitude au bien de l'Eglise universelle. Dieu lui a donné de pouvoir jouir même en cette vie du fruit de ses labeurs et de voir dans l'Eglise et la région d'Hippone qu'il gouvernait l'unité et la paix parfaites; il vit l'Eglise du Seigneur multiplier ses enfants dans les autres parties de l'Afrique, par son propre zèle, par celui des autres et par celui des prêtres qu'il avait lui-même donnés; il pouvait se réjouir de voir que les Manichéens, les Donatistes, les Pélagiens et les païens avaient pour la plupart disparu et étaient entrés dans l'Eglise de Dieu; il favorisait les progrès et les efforts de tous les bons et il s'en réjouissait; il supportait avec patience et douceur les désobéissances de ses frères et il gémissait sur les péchés des mauvais, qu'ils appartinssent à l'Eglise ou lui fussent étrangers; il se réjouissait, comme je l'ai dit, des conquêtes du Seigneur et pleurait ses pertes. »

    Si Augustin, dans les grandes questions intéressant l'Afrique et l'Eglise universelle, montra une âme forte et invincible, il fut, d'autre part, à l'égard de son troupeau, un père on ne peut plus affectueux et dévoué. Il avait coutume de prêcher au peuple le plus souvent possible : la plupart du temps, il lui commentait des textes tirés des psaumes, de l'Evangile de saint Jean et des épitres de saint Paul, sous une forme claire et adaptée à l'intelligence des gens les plus humbles et les plus simples; il poursuivait avec le plus grand succès les abus et les vices qui avaient pu s'implanter parmi les habitants d'Hippone; il s'imposait de grandes et longues fatigues, non seulement pour ramener à Dieu les pécheurs, secourir les pauvres et intercéder pour les coupables, mais encore — bien qu'il se plaignît de la distraction que cela lui causait — pour apaiser les conflits et les discussions qui naissaient parmi les fidèles au sujet des choses profanes, subordonnant ses goûts à l'exercice do la charité épiscopale.

    Cette charité et cette grandeur brillèrent surtout dans une circonstance extrêmement critique, c'est-à-dire lorsque les Vandales, ayant envahi et dévasté l'Afrique, n'épargnèrent aucune offense à la dignité sacerdotale et aux lieux sacrés.

    Comme évêques et prêtres hésitaient sur ce qu'ils devaient faire au milieu de si grandes et si nombreuses calamités, le saint vieillard, interrogé par l'un d'eux, répondit nettement qu'aucun des prêtres dont le ministère était nécessaire aux fidèles n'avait le droit d* déserter son peuple, quels que fussent les événements : « Est-ce que nous pourrions oublier, dit-il, lorsque l'on arrive à des dangers aussi extrêmes et qu'il n'y a pas moyen de fuir, quel concours de fidèles de l'un et de l'autre sexe et de tout âge afflue dans l'Eglise? les uns demandent le baptême; les autres, la réconciliation; d'autres encore l'application de la pénitence, tous la consolation, la célébration et la distribution des sacrements. Si les ministres ne sont point présents, quel malheur surprendra ceux qui partiront de ce monde sans être régénérés par le baptême et déliés de leurs fautes! Quelle ne sera pas la douleur de leurs fidèles de ne pas les retrouver avec eux dans le repos de la vie éternelle! Quelle plainte universelle, et de la part de certains quels blasphèmes devant l'absence de ministère et de ministres sacrés! Voyez ce que ferait la crainte de maux temporels et combien on acquerrait par elle de maux éternels. Si, au contraire, les ministres sont là, ils donnent leurs secours à tous, selon les forces que Dieu leur accorde : les uns sont baptisés, les autres sont réconciliés, nul n'est privé de la communion au corps du Seigneur; tous sont consolés, édifiés; tous entendent l'exhortation à prier Dieu, qui par sa puissance peut écarter tout ce qui est à redouter; prêts à tout, à accepter que, si le calice ne peut s'éloigner d'eux, la volonté se fasse de Celui qui ne peut rien vouloir de mal. »

    Et il concluait ainsi : ce Celui qui fuit de manière à priver le troupeau du Christ des aliments spirituels dont il vit, celui-là est un mercenaire qui voit venir le loup et qui s'enfuit, parce qu'il n'a point souci des brebis. » D'ailleurs, Augustin confirma sa leçon par l'exemple; c'est dans sa ville épiscopale, assiégée par les barbares, que le pasteur magnanime qui était demeuré avec son peuple rendit son âme à Dieu.

    Il nous faut maintenant rapporter un autre fait, sans quoi l'éloge d'Augustin ne serait pas complet. L'histoire atteste que le saint Docteur de l'Eglise avait vu à Milan, « hors des murs de la ville, entretenu par Ambroise », « un collège de saints » et que peu de temps après la mort de sa mère il avait connu « à Rome plusieurs monastères, non seulement d'hommes, mais encore de femmes ». A peine débarqué en Afrique, Augustin conçut donc l'idée de pousser les Ames vers la plénitude de la perfection de la vie chrétienne dans l'état religieux et fonda dans un de ses domaines un monastère où, « en dehors des soucis du monde, il se renferma avec ceux qui s'étaient unis à lui près de Dieu, pendant près de trois ans, dans le jeune, la prière, les bonnes œuvres, et méditant jour et nuit la loi du Seigneur ».

    Ordonné prêtre, il fonde aussitôt à Hippone, non loin de l'église, un autre monastère, où « il commença à mener avec les serviteurs de Dieu une vie conforme aux pratiques et à la règle établies au temps des Apôtres, veillant principalement à ce que personne ne possédât rien en propre dans cette société, mais que tout fût au contraire commun et que l'on distribuât à chacun ce qui Lui était nécessaire ».

    Après son élévation à l'épiscopat, ne voulant pas rester privé des bienfaits de la vie commune, ni laisser la porte du monastère ouverte à tous les visiteurs et hôtes de l'évêque d'Hippone, il établit dans son palais épiscopal même un monastère de clercs ayant pour règle de renoncer à leur patrimoine, de mener en commun une vie éloignée des plaisirs du monde et sans aucun luxe, mais cependant ni trop austère ni trop dure, et enfin de remplir ensemble les devoirs de la charité envers Dieu et envers le prochain.

    Quant aux religieuses, groupées non loin de là sous la direction de sa propre sœur, il leur donna une règle merveilleuse, pleine de sagesse et de modération, suivie aujourd'hui encore par un grand nombre de familles religieuses de Tun'etde l'autre sexe, non seulement de celles qu'on appelle augustiiiiennes, mais encore celles qui ont reçu de leurs divers fondateurs cette même règle augmentée de constitutions particulières.

    En jetant chez les siens ces semences d'une organisation de la vie parfaite poussée jusqu'à l'observation des conseils évangéliques, Augustin non seulement a bien mérité de l'Afrique chrétienne, mais encore de l'Eglise universelle, à laquelle cette milice a rendu au cours des âges et rend aujourd'hui encore tant de services et d'accroissements.

    C'est ainsi que, du vivant même d'Augustin, cette excellente institution donna les fruits les plus consolants, et Possidius rapporte qu'avec l'autorisation de leur Père et législateur, qui en avait été sollicité de toutes parts, un grand nombre de religieux avaient déjà essaimé de tous les côtés pour y fonder de nouveaux monastères et soutenir par leur doctrine et l'exemple de leur sainteté les Eglises d'Afrique, au sein desquelles ils allumaient la flamme du foyer central. Heureux â la vue de ce splendide essor de la vie religieuse, qui comblait si pleinement ses vœux, Augustin en éprouvait une joie bien légitime qui lui fît écrire un jour : « Moi, qui écris ces lignes, j'ai vivement aimé la perfection dont le Seigneur a parlé quand il a dit au jeune homme riche : Va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; et puis, viens et suis-moi; je l'ai ardemment aimé et j'ai agi ainsi, non par mes propres forces, mais avec l'aide de sa grâce. Ce n'est point parce que je n'étais pas riche qu'il m'en sera moins tenu compte; car les Apôtres eux-mêmes, qui le firent les premiers, n'étaient pas riches non plus. C'est abandonner le monde entier que d'abandonner ce que l'on a et ce que l'on désire avoir. Combien j'ai pu avancer dans cette voie de la perfection, je le sais mieux que personne; mais Dieu le sait mieux que moi. Et j'exhorte les autres de toutes mes forces à ce genre de vie, et, grâce à Dieu, j'ai des compagnons qui s'y sont engagés par mon ministère. »

    Aussi voulons-Nous aujourd'hui que de toutes les parties de la terre surgissent, semblables au saint Docteur, de nombreux « semeurs de chasteté » qui, prudemment certes, mais avec force et persévérance, se fassent des conseillers de vie sacerdotale et religieuse toujours selon la volonté de Dieu, afin de s'employer à mieux éviter par là l'affaiblissement de l'esprit chrétien et la perte graduelle de l'intégrité des mœurs.

    Nous avons retracé, Vénérables Frères, la vie et les mérites d'un homme que la puissance de son génie pénétrant, l'abondance et la profondeur de sa science, la sublimité de sa sainteté, la lutte invincible qu'il entreprit pour défendre la vérité catholique font qu'il ne se trouve pour ainsi dire pas d'hommes, ou certainement bien peu, à qui on puisse le comparer depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour.

    Nous avons déjà cité plus haut plusieurs de ses admirateurs; voici maintenant avec quelle affection et quelle sincérité Jérôme écrivait à son contemporain et grand ami : « Je me suis bien promis de t'aimer, de l'accueillir, de t'honorer, de t'admirer et de défendre les idées comme si elles étaient les miennes. » Et ailleurs : « Allons, courage! tu es célèbre dans le monde entier; les catholiques te respectent et te reçoivent comme un restaurateur de la foi antique, et, chose plus glorieuse encore, tous les hérétiques te détestent; ils me poursuivent aussi d'une haine égale au point de tuer par le désir ceux qu'ils ne peuvent tuer par le glaive. »

    C'est pourquoi, Vénérables Frères, à l'approche de ce quinzième centenaire de sa mort, comme Nous-même Nous l'avons volontiers rappelé par cette Lettre Encyclique, Nous avons grandement à cœur que vous le rappeliez de même à vos fidèles respectifs. Que tous donc parmi vos peuples s'attachent à le célébrer de même, afin qu'il n'y ait personne qui ne l'honore, personne surtout qui ne s'efforce de l'imiter et de rendre grâce à Dieu des bienfaits dont l'Eglise a été gratifiée par l'intermédiaire d'un si grand Docteur. A cet égard, nous savons que las fils éminents d'Augustin seront, comme il convient, les premiers à donner l'exemple, ceux qui ont le bonheur de conserver et de garder pieusement à Pavie, en l'église Saint-Pierre in coelo aureo, les cendres de leur Père et législateur que leur restitua, dans sa bienveillance, Léon XIII, Notre prédécesseur d'heureuse mémoire.

    Puissent les fidèles du Christ accourir innombrables de tous côtés pour vénérer son corps sacré et gagner l'indulgence que Nous avons accordée.

    Nous ne pouvons enfin passer sous silence les grandes espérances et l'attente de Notre cœur au sujet du prochain Congrès eucharistique international de Carthage. Tout en étant un triomphe pour le Christ Jésus dans l'Eucharistie, il tournera aussi à la gloire de saint Augustin.

    De même, en effet, que ce Congres aura lieu en cette cité, où jadis le saint Docteur vainquit les hérétiques et raffermit dans la foi les chrétiens; dans cette Afrique latine dont aucun âge ne pourra jamais oublier les antiques gloires, et moins que tout autre celle d'avoir donné à l'Eglise ce flambeau si resplendissant de sagesse; non loin d'Hippone, qui eut le bonheur de jouir si longtemps du spectacle de ses vertus et de sa sollicitude pastorale; de même il n'est pas possible que le souvenir du saint Docteur et de sa doctrine sur l'Auguste Sacrement — dont Nous n'avons pas parlé, car elle est déjà connue en partie d'un grand nombre d'après la liturgie même de l'Eglise — ne soient pas présents à l'esprit et presque sous les yeux de tous les congressistes. Enfin, Nous exhortons tous les fidèles, ceux-là en particulier qui se réuniront à Carthage, à implorer l'intercession d'Augustin auprès de la divine clémence, afin qu'il accorde des jours meilleurs à l'Eglise et fasse que tous ceux qui sont dispersés dans ces immenses contrées de l'Afrique, indigènes et étrangers, encore privés de la foi catholique ou séparés de nous, accueillent la lumière de la doctrine évangélique apportée chez eux par nos missionnaires et s'efforcent de se réfugier dans le sein de notre très aimante Mère l'Eglise.

    En attendant, comme gage des grâces célestes et témoignage de Notre paternelle bienveillance, Nous vous accordons affectueusement dans le Seigneur, à vous, Vénérables Frères, à tout votre clergé et à tout votre peuple, la Bénédiction apostolique.

    Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 20 avril, en la fête pascale de la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’an 1930, de notre Pontificat le neuvième.

    PIE XI, PAPE.

    ALLOCUTIO habita in Consistorio die 3o iunii 1930.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

    Lire la suite de Encyclique Ad salutem humani generis (20 avril 1930)

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