Encyclique Ad salutem humani generis (20 avril 1930) · Pie XI
Encyclique Ad salutem humani generis : Sur saint Augustin (1/2)
AUX PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES, EVÈQUES ET AUTRES ORDINAIRES DE LIEU, EN PAIX ET COMMUNION
AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE :
sur saint Augustin, évêque d'Hippone et docteur de l'Église, à l'occasion du quinzième centenaire de sa mort.
PIE XI, PAPE VÉNÉRABLES FRÈRES, SALUT ET B.'N^DICTIDN APOSTOLIQUE,
Providentiellement instituée pour le salut du genre humain, l'Eglise a été jusqu'à ce jour et sera pareillement dans l'avenir assistée par le Christ Jésus. C'est là un fait qui, même s'il n'apparaissait pas avant tout comme une conséquence logique et nécessaire de la nature même de cette société, et s'il ne s'appuyait pas sur la promesse de son divin Fondateur, comme nous le lisons dans l'Evangile, pourrait cependant se déduire plus que suffisamment de l'histoire même de l'Eglise : car jamais elle n'a subi aucune contagion d'erreur, ni n'a été ébranlée par les défections de ses fils, si nombreuses qu'elles aient été; même les persécutions des impies, fussent-elles poussées jusqu'à la plus extrême cruauté, n'ont jamais pu l'empêcher de retrouver une vigueur toute juvénile et constamment renouvelée.
Bien que divers aient été les voies et moyens par lesquels Notre-Seigneur a voulu, en tout temps, assurer la stabilité et favoriser les progrès de son institution immortelle, il a cependant suscité d'âge en âge des hommes remarquables dont le génie et les œuvres admirablement adaptés aux nécessités des temps et des différentes époques ont réconforté le peuple chrétien, témoin de leurs efforts et de leur lutte contre la « puissance des ténèbres ».
Or, ce choix de la divine Providence s'est manifesté avec une particulière clarté dans la personne d'Augustin de Tagaste, qui, après être apparu aux yeux de ses concitoyens comme un flambeau sur le candélabre, un exterminateur de toute hérésie, un guide vers le salut éternel, non seulement continua, au cours des siècles, à instruire et à consoler les fidèles, mais encore contribue très puissamment aujourd'hui à faire resplendir dans leur âme l'éclat de la foi et allumer la flamme ardente de la divine charité.
Bien plus, c'est un fait très connu que les écrits d'Augustin, grâce à leur sublimité et à leur suavité, attirent un grand nombre d'âmes, séparées de nous et paraissant totalement étrangères à la foi.
Aussi, en ce quinzième centenaire de la bienheureuse mort du grand évêque et docteur, qui aura lieu cette année, les fidèles, vivement désireux presque dans tout l'univers de célébrer sa mémoire, préparent-ils de solennelles démonstrations en témoignage de leur pieuse admiration. Pour Nous, en raison de Notre charge apostolique et poussé par un vif sentiment de joie, Nous ne voulions pas négliger de prendre part à cet hommage universel; Nous vous exhortons donc, Vénérables Frères, vous, votre clergé et votre peuple, à vous unir à Nous, pour rendre de spéciales actions de grâces au Père céleste d'avoir enrichi son Eglise de tant et si grands bienfaits par l'intermédiaire d'Augustin, qui, de l'abondance des faveurs divines reçues en son âme, a tiré tant de profit personnel et a répandu tant de bien sur tout l'univers catholique.
Mais plutôt que de trop se glorifier au sujet d'un homme qui, uni comme par miracle au corps mystique du Christ, n'eut peut-être jamais, au jugement de l'histoire, en aucun temps ni chez aucun peuple son égal en grandeur et en sublimité, il est plus opportun de s'imprégner et de se nourrir de sa doctrine et d'imiter les exemples de sa très sainte vie.
La louange d'Augustin, en particulier sur les lèvres des Pontifes romains, n'a jamais cessé de retentir. En effet, innocent I saluait le saint évêque, encore vivant, comme son ami le plus cher et qualifiait les lettres qu'il avait reçues de lui et de quatre autres évêques de >es amis de « lettres remplies de foi et marquées au coin de toute la vigueur de la religion catholique»; Célestin I défendait Augustin, récemment décédé, contre ses adversaires, auxquels il adressait ces magnifiques paroles : « Nous avons toujours eu en Notre communion, eu égard à sa vie et à ses mérites, Augustin, homme de sainte mémoire et sur qui jamais n'a circulé aucun bruit de suspicion malveillante; Nous avons déjà rappelé que sa science si éminente l'avait fait même toujours considérer par Nos prédécesseurs comme un des meilleurs maîtres. Le sentiment commun à son égard fut donc juste puisque tous l'aimèrent et l'honorèrent. »
Gélase I exaltait à la fois Jérôme et Augustin comme les « flambeaux des maîtres ecclésiastiques ». Hormisdas, consulté par l'évêque
ACTES DE S. PIE XI — VI
Possessor, lui lit cette fort grave réponse : « Bien que la doctrine professée et suivie par l'Eglise romaine, c'est-à-dire catholique, sur le libre arbitre et la grâce divine, puisse être connue en lisant les divers écrits du bienheureux Augustin, en particulier ceux adressés à Hilaire et à Prosper, on la trouve néanmoins exprimée dans les chapitres explicites des archives ecclésiastiques. »
Jean II rendit un témoignage presque identique en invoquant contre les hérétiques les écrits d'Augustin, « dont l'Eglise romaine, disait-il, selon les décisions de ses prédécesseurs, suit et conserve la doctrine ».
Et qui ne sait, pour parler de temps plus rapprochés de la mort d'Augustin, combien les Pontifes romains s'assimilèrent profondément sa doctrine, comme par exemple Léon le Grand et Grégoire le Grand? Ce dernier, en effet, dans un sentiment aussi humble de soi que glorieux pour Augustin, écrivait en ces termes à Innocent, préfet d'Afrique : « Si vous désirez vous rassasier d'un mets délicieux, lisez les ouvrages d'Augustin votre compatriote, et après avoir savouré cette fleur de froment, ne cherchez plus notre son. »
On sait également qu'Adrien I avait coutume de citer souvent des passages d'Augustin, qu'il appelait l'« illustre docteur »; on sait encore que Clément VIII, pour expliquer des questions ardues, et Pie VI dans sa Constitution apostolique Auctorem Fidei, pour dissiper les équivoques captieuses du Synode de Pistoie condamnées par lui ont fait appel à l'autorité d'Augustin et se sont appuyés sur elle.
C'est aussi un témoignage d'honneur pour l'évêque d'Hippone que bien souvent, dans les conciles, les Pères légitimement assemblés aient employé ses propres paroles pour définir la vérité catholique : qu'il suffise de citer en exemple le second Concile d'Orange et le Concile de Trente.
Remontant aux années de Notre jeunesse, il Nous plaît de citer ici et pour ainsi dire de faire résonner suavement en Notre âme les paroles de Notre prédécesseur d'immortelle mémoire Léon XIII, qui, après avoir fait mention des docteurs de l'époque antérieure à celle d'Augustin, exalte les services rendus par lui à la philosophie chrétienne : « Mais la palme, disait-il, semble appartenir entre tous à saint Augustin, ce génie puissant qui, pénétré à fond de toutes les sciences divines et humaines, armé d'une foi souveraine, d'une doctrine non moins grande, combattit sans défaillance toutes les erreurs de son temps. Quel point de la philosophie n'a-t-il pas touché, n V t-il pas approfondi, soit qu'il découvrît aux fidèles les plus hauts mystères de la foi, tout en les défendant contre les assauts furieux de ses adversaires; soit que, réduisant â néant les fictions des Académiciens et des Manichéens, il assît et assurât les fondements de la science humaine ou recherchât la raison, l'origine et la cause des maux sous le poids desquels l'humanité gémit? »
Mais avant de pénétrer plus avant dans le sujet que Nous Nous sommes proposé de traiter, Nous voulons que tous soient prévenus que les louanges vraiment magnifiques adressées â Augustin par les auteurs anciens doivent être bien comprises dans leur véritable sens, et non pas dans celui qui leur est attribué par certains esprits manquant de sens catholique, comme si l'autorité de la parole d'Augustin devait être placée au-dessus de l'autorité de l'Eglise enseignante elle-même.
Combien admirable est Dieu dans ses saints! Dans le livre de ses Confessions, Augustin a magnifiquement illustré et glorifié la miséricorde de Dieu à son égard, avec des accents jaillis des profondeurs de son cœur rempli de reconnaissance et d'amour. Par une inspiration spéciale de la divine Providence, sa pieuse mère Monique l'enflamma dès sa plus tendre enfance d'un tel amour envers le Christ qu'il put s'écrier un jour : « Ce nom, selon le dessein de votre miséricorde, Seigneur, ce nom de mon Sauveur, votre Fils, restait profondément gravé dans mon cœur, depuis que, tendre encore, il l'avait bu avec le lait maternel ; sans ce nom, nul livre, si rempli qu'il fût d'érudition, d'éloquence, de vérité, ne me ravissait entièrement. »
Devenu adolescent loin de sa mère, Augustin se met à l'école des maîtres païens; le Très-Haut permit qu'alors sa piété première se refroidît, qu'il subit le triste esclavage des passions charnelles et fût pris dans les pièges manichéens, secte dans laquelle il resta près de neuf années, afin que le futur docteur de la grâce apprit par sa propre expérience et enseignât à la postérité combien fragile et faible est le cœur même le plus noble s'il n'est pas raffermi dans la voie de la vertu, grâce à la formation chrétienne et à la prière assidue, surtout pendant la période de la jeunesse, où l'esprit est bien plus facilement séduit et attiré par l'erreur et le cœur troublé par les premiers mouvements des sens. Dieu permit encore cette chute afin qu'Augustin éprouvât en sa personne combien malheureux est celui qui essaye de se remplir et de se rassasier de biens créés, comme il le confessa et l'avoua franchement lui-même devant Dieu : « Vous m'étiez toujours présent par vos miséricordieuses rigueurs, assaisonnant des plus amers dégoûts toutes mes joies illicites, pour me faire chercher des joies sans amertume. Et où pouvais-je en trouver quelqu'une sinon -en vous, Seigneur? «
Comment Augustin aurait-il.jamais pu être abandonné à.soi-même par le Père céleste, alors que Monique ne cessait de.pleurer ;et de prier, véritable modèle de ces.mères chrétiennes ;dont la patience et la douceur, l'appel incessant à la miséricorde-divine finissent ipar obtenir que leurs enfants reviennent dans la bonne voie? Non,.il était impossible que le fils de tant de larmes périsse!
Notre Augustin Je -dît lui-même : « Tout ce que j'ai raconté dans mes ouvrages sur ma conversion., accordée par Dieu à cette foi que je dévastais par mon verbiage si misérable et :si insensé, tout cela, dis je, ne vous :souvient-il pas que ce fut raconté de manière à faire (ressortir que c'est aux larmes persévérantes et quotidiennes,de ma mère que je dois la grâce de n'avoir pas péri ? »
Cependant Augustin se détache peu à peu de l'hérésie des manichéens, et comme poussé par une inspiration et une impulsion divines, il est «conduit à Milan, auprès (de l'évêque Ambroise; le Seigneur d'une main si douce et si miséricordieuse touchant et façonnant peu à peu » son cœur, fit en sorte que grâce aux très sages exhortations d'Ambroise il fût amené à croire en l'Eglise catholique et en la vérité des Saints Livres, si bien qu'à partir de ce moment le fils de Monique,, tout en restant ligoté par les inquiétudes et les charmes dut vice, était déjà fermement convaincu que, par un dessein de la divine Providence, il n'y a pas de salut possible sinon en Jésus-Christ, Notre-Seigneur et. en la Sainte Ecriture, dont la vérité nous est garantie par la- seule autorité de l'Eglise catholique.
Mais combien- difficile et laborieuse est la- conversion totale d'un homme depuis longtemps égaré! Il continuait, en effet, à' être l'esclave des cupidités et des passions de son- cœur, ne se- sentant pas assez fort pour les maîtriser. Loin de puiser la vigueur nécessaire pour cela, au moins dans la doctrine platonicienne sur Dieu et les créatures, il aurait plutôt poussé à l'extrême sa propre misère en y ajoutant une misère, bien plus grave encore, c'est-à-dire l'orgueil, s'il n'avait appris autrefois dans les Epîtres: de saint Paul que la vie chrétienne doit s'appuyer sur le fondement de l'humilité et le secours de la grâce divine:,
Finalement — circonstance que nul ne peut relire ou se remémorer sans se sentir ému jusqu'aux larmes. — regrettant les égarements de ses vies passées et bouleversé par l'exemple de tant de fidèles qui en venaient à tout sacrifier pour acquérir l' « unique chose nécessaire », alors seulement il céda à la miséricorde divine qui le poursuivait suavement. Ce fut au moment où, interpellé soudain, pendant qu'il priait, par une voix qui lui disait : « Prends et lis », il ouvrit le livre des Epitres qui était à portée de sa main, et sous l'impulsion de la grâce céleste qui le pressait alors efficacement, il tomba par hasard sur ce passage : « Ne vivez pas dans les excès de la table et du vin, ni dans l'impureté et la débauche, ni dans les contestations et la jalousie; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne prenez pas soin de votre chair jusqu'à la livrer à la concupiscence. » A partir de cet instant, on le sait, et jusqu'à son dernier soupir, Augustin se donna tout à Dieu.
Et de fait, bientôt on comprit quel « vase d'élection » le Seigneur s'était choisi en Augustin et à quelles œuvres sublimes il le destinait. Ordonné prêtre, élevé ensuite au siège épiscopal d'Hippone, il commença à illuminer des splendeurs de sa vaste doctrine et à combler des bienfaits de son apostolat non seulement l'Afrique chrétienne mais encore l'Eglise universelle. Il méditait constamment la sainte Bible, adressait au Seigneur de longues et multiples prières, dont ses livres nous conservent encore les expressions et les accents; il s'absorbait dans l'étude des Pères et des Docteur» qui l'avaient précédé et qu'il vénérait humblement afin de pénétrer et de posséder chaque jour davantage les vérités révélées par Dieu.
Certes, Augustin venait après de saints personnages qui, pareils à des astres éblouissants, resplendirent dans le ciel de l'Eglise; tels Clément de Rome, Irénée, Hilaire, Athanase, Cyprien, Ambroise, Basile, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome; certes, Jérôme vivait à la même époque; cependant Augustin reste encore celui que le genre humain admire le plus, tant à cause de la subtilité et de la force de ses pensées que de la merveilleuse sagesse qui se dégage de ses écrits, composés et publiés grâce à un labeur quotidien de près de cinquante ans.
S'il est malaisé d'examiner ses nombreux et abondants ouvrages, qui touchent à tous les problèmes des sciences divines, de l'exégèse biblique et de la morale, au point que les commentateurs arrivent à peine à les parcourir et à les comprendre, ne pouvons-nous pas cependant extraire d'une si riche mine de doctrine et mettre en lumière quelques-uns de ces enseignements qui semblent mieux adaptés à notre temps et plus utiles à la société chrétienne?
Tout d'abord, Augustin s'applique fortement à donner à tous les hommes une claire notion et une vraie conviction sur leur fin suprême et sur l'unique moyen à employer pour atteindre la véritable béatitude. Et qui donc, demandons-Nous, si léger et si frivole soit-il, qui donc pourrait écouter sans émotion un homme adonné si longtemps aux plaisirs et doué de si remarquables qualités propres à lui procurer tous les avantages de la vie, confesser devant DieU : « Vous nous avez créés pour vous et notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il se repose en vous » ? Paroles qui nous donnent comme la somme de toute la sagesse et nous décrivent en même ^temps ^admirablement d'amour divin pour nous, la dignité singulière de l'homme et la condition misérable de ceux qui vivent loin de leur Créateur.
Et certes, aujourd'hui surtout, où les merveilles de la création apparaissent toujours plus clairement et où l'homme parvient grâce à son génie à réduire sous son pouvoir leur force et leur vertu prodigieuse pour les faire servir à sa commodité, à son luxe, à sa jouissance, aujourd'hui, disons-Nous, tandis que se multiplient toujours davantage et se répandent avec une incroyable rapidité'dans.toutes les parties du monde les oeuvres scientifiques ou artistiques, fruits de l'intelligence ou de l'esprit inventif des hommes, il arrive malheureusement que notre cœur, accaparé tout entier par les créatures, oublie le Créateur, recherche les biens frivoles, au mépris des biens éternels, et transforme au préjudice du/bien.privé ou public et à sa propre ruine ces dons qu'il avait reçus de la grande libéralité de Dieu pour répandre le royaume de Jésus-Christ et travailler au salut de son âme. Or, pour ne pas se laisser absorber par cette civilisation humaine qui est totalement tournée vers les biens corporels et les plaisirs des sens, il faut méditer profondément les principes de la sagesse chrétienne, si bien énoncés et expliqués par l'évêque d'Hippone : « Dieu, créateur très sage et ordonnateur très juste de toutes les créatures, qui institua le genre humain mortel comme le plus bel ornement de la terre, a donné aux hommes certains biens convenant à cette vie, c'est-à-dire la paix temporelle selon le faible besoin d'une vie mortelle dans la santé, l'intégrité et la société de ses semblables et tout ce qui est nécessaire pour conserver ou recouvrer cette paix, comme ce qui touche d'une manière proportionnée et convenable ses sens : la lumière, les ténèbres, l'air respirable, l'eau potable et tout ce qu'il faut pour nourrir, couvrir, soigner et orner le corps, avec cette condition fort équitable, que celui qui aurait sagement usé de ces biens mortels faits pour la paix des mortels recevrait des biens plus amples et meilleurs, c'est-à-dire la paix de l'immortalité elle-même, ainsi que la gloire et l'honneur conformes à cet état, dans la vie éternelle, pour jouir de Dieu et du prochain en Dieu; celui, au contraire, qui agirait mal ne recevrait pas ces biens, et perdrait les autres. »
Cependant, parlant de la fin suprême de l'homme, Augustin se hâte de donner cet avertissement à quiconque veut l'atteindre : vaine sera leur tentative s'ils ne se soumettent et n'obéissent pas humblement à l'Eglise catholique, qui est la seule divinement instituée pour donner aux âmes la force et la lumière sans lesquelles l'on perd infailliblement la droit chemin et l'on court facilement à la ruine éternelle. Dieu, en effet, dans sa bonté n'a pas voulu que les hommes restent aveugles et chancelants : Cherchant Dieu et le trouvant comme à tâtons; mais, dissipant les ténèbres de l'ignorance, il s'est fait connaître à eux au moyen de la Révélation et a rappelé aux égarés le devoir de la pénitence : Dieu ne tenant pas compte de ces temps d'ignorance, annonce maintenant aux hommes qu'ils aient tous, en tous lieux, à se repentir. Ayant ainsi guidé les écrivains sacrés par son inspiration il confia les Saintes Ecritures à l'Eglise, afin qu'elle en fût la gardienne et l'interprète authentique; en même temps il montrait et confirmait dès le début l'origine divine de l'Eglise elle-même grâce aux miracles opérés par le Christ son Fondateur. « Les malades sont guéris, les lépreux purifiés. La marche est rendue aux boiteux, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds. Les hommes de cette époque virent l'eau changée en vin, cinq mille personnes rassasiées de cinq pains, les flots foulés aux pieds, les morts ressuscités : ainsi certains miracles guérissaient le corps par un bienfait manifeste; d'autres l'esprit par une faveur moins apparente, et tous montraient aux hommes le sceau de la puissance divine; c'est ainsi que l'autorité divine touchait alors l'âme égarée des humains. »
Il est vrai que la fréquence des miracles diminua ensuite quelque peu; mais quelle en fut la raison, demandons-nous, sinon parce que chaque jour est devenu plus manifeste le témoignage divin, grâce à la merveilleuse propagation de la foi elle-même et aussi à l'amélioration qui s'opérait au sein de la société à mesure qu'y pénétrait la morale chrétienne? « Penses-tu, demande saint Augustin a son ami Honorât, qu'il voulait ramener à l'Eglise, penses-tu que ce soit un léger avantage pour l'humanité non pas qu'un petit groupe de savants aient appris par leurs discussions, mais que même la foule ignorante d'hommes et de femmes de régions si nombreuses et si différentes croient et proclament que rien de terrestre, aucun élément de fou, rien enfin de ce qui touche les sens ne doit être adoré comme Dieu et que seule l'intelligence peut monter vers Lui; que cette foule se contente d'un peu de pain et d'eau et qu'elle observe des jeunes, non pas d'un jour seulement, mais continués durant des périodes; que la chasteté aille jusqu'au renoncement au mariage et à l'espoir d'une descendance; la patience jusqu'au mépris de la croix et du bûcher; la libéralité jusqu'à la distribution de ses biens aux pauvres; qu'enfin le mépris de tout au monde aille jusqu'au désir de subir la mort?
» Peu font cela, un plus petit nombre le font avec sagesse, et discrétion : mais les foules l'approuvent, les foules le louent, les foules le favorisent; les foules l'aiment enfin; les foules accusent leur propre faiblesse de ce qu'elles ne peuvent les suivre, et cela n'est pas sans un progrès, de leur âme vers Dieu, sans que s'allument des étincelles de vertu.
» La divine Providence a fait cela par les oracles des prophètes, par la bonté et la doctrine dû Christ, par l'évangélisation des apôtres, par les outrages, les croix, le sang, la mort des martyrs; par l'admirable vie des saints, et, en tout cela, par les miracles que méritaient, selon l'opportunité des temps, de telles actions et de telles vertus. Puisque nous voyons Dieu accorde un si grand secours, et les hommes en tirer pareils avantages et profit, hésiterions-nous à nous cacher dans le sein de cette Eglise qui, au témoignage du genre humain, a reçu la suprême autorité du Siège apostolique à travers la série de ses évêques, tandis que les hérétiques aboient en vain autour d'elle et sont condamnés, et par le jugement du peuple chrétien, et par la puissance des conciles, et même par la majesté des miracles? »
Or, ces paroles d'Augustin n'ont rien perdu jusqu'ici de leur force et de leur importance; elles ont été, au contraire, comme chacun le sait, pleinement 'confirmées par un long espace de quinze siècles. Durant leur cours, l'Eglise de Dieu, accablée de tant d'angoisses et de tant de bouleversements des sociétés, déchirée par tant d'hérésies et de schismes, affligée par la rébellion et l'indignité de tant de ses fils, est demeurée néanmoins — forte des promesses de son Fondateur, 'alors que les unes après les autres les institutions humaines -étaient balayées autour d'elle — non seulement indemne et stable, mais encore, à toutes les époques, s'est embellie de magnifiques exemples de sainteté et de sacrifice, a avivé sans cesse et augmenté en d'innombrables fidèles la flamme de la charité, est en outre parvenue, grâce à l'action de ses missionnaires et de ses martyrs, à la conquête de nouvelles nations au sein desquelles fleurissent et prospèrent la si rare prérogative de la virginité et la dignité du sacerdoce-et del'épiscopat; enfin elle a su imprégner si profondément tous les peuples de son esprit de Charité et de justice que les indifférents eux-mêmes, et jusqu'à ses adversaires, n'ont pu s'empêcher de lui emprunter sa manière de parler et d'agir.
C'est donc avec raison qu'Augustin, après avoir montré et opposé aux Donatistes, qui prétendaient restreindre et renfermer la véritable Eglise du Christ dans un coin de l'Afrique, l'universalité, ou, comme on dit, la catholicité de l'Eglise, ouverte à tous, afin qu'ils pussent y trouver les secours et la protection par le moyen particulier de la grâce divine, concluait son raisonnement par ces paroles solennelles : « Sans hésitation, le monde porte son jugement», parole dont la lecture frappa naguère tellement l'esprit d'un illustre et très noble personnage que, sans hésiter plus longtemps, il résolut d'entrer dans l'unique bercail du Christ.
Augustin professait d'ailleurs hautement que cette unité de l'Eglise universelle, non moins que l'immunité de toute erreur dans son enseignement, provenait non seulement de son Chef invisible, Jésus-Christ, qui du haut du ciel « gouverne son corps » et parle par son Eglise enseignante, mais encore de son Chef visible ici-bas, le Pontife romain, qui par droit légitime de succession occupe la chaire de Pierre; la série des successeurs de Pierre, en effet, « est la pierre même contre laquelle ne peuvent prévaloir les puissances orgueilleuses de l'enfer », de même « nous sommes maintenus on m peut plus sûrement dans le giron de l'Eglise, depuis le pontificat de Pierre lui-même, — auquel le Seigneur, après sa résurrection, confia ses brebis, — par la succession des pontifes jusqu'à l'épiscopat actuel ».
Tandis que commençait à se répandre l'hérésie pélagienne et que ses sectateurs tentaient, par le mensonge et par l'astuce, de jeter le trouble dans l'esprit et dans le cœur des fidèles, les Pères du Concile de Milève, qui, après d'autres conciles, se réunit sous l'impulsion et comme sous la direction d'Augustin, présentèrent à Innocent I les rapports sur les questions discutées par eux ainsi que les décrets déjà rédigés, pour qu'il les approuvât. Le Pape, dans sa réponse, louait ces évêques de leur zèle pour la foi et de leur soumission au Pontife romain : « Ils savaient, disait-il, que les réponses jaillissent de la source apostolique pour toutes les provinces et pour ceux qui les demandent; chaque fois surtout que s'agite une question de foi, nous croyons que ce n'est pas à d'autres qu'à Pierre, et cela à cause de son nom et de son titre, que tous nos frères et collègues dans l'épiscopat doivent s'adresser, comme vient de le faire votre charité, car seul il est à même devenir en aide à la fois à toutes les Eglises de l'univers en général. »
C'est pourquoi, après que la sentence du Pontife romain contre Pelage et Celestius fut parvenue à Milève, Augustin, dans un discours au peuple, prononça ces mémorables paroles : « Concernant cette affaire on a déjà envoyé les décisions de deux conciles au Siège apostolique; de son côté, celui-ci a envoyé les réponses. L'affaire est donc terminée; puisse l'erreur elle aussi finir un jour ! » Ces paroles, sous une forme fort concise, sont passées en proverbe : Rome a parlé, la cause est entendue. Et ailleurs également, après avoir rapporté la décision du Pape Zosime qui condamnait et réprouvait les Pélagiens, où qu'ils fussent, Augustin ajoutait :.« Ces paroles du Siège apostolique expriment si sûrement et si clairement la foi catholique, si ancienne et si bien établie, qu'il serait sacrilège pour un chrétien d'en douter. »
•Quiconque sert l'Eglise, qui a reçu de l'Epoux divin l'administration des richesses de la grâce céleste surtout pour les sacrements, verse, à l'exemple du bon Samaritain, l'huile et le vin sur les plaies des fils d'Adam, de manière à purifier de leurs fautes les coupables, à réconforter les faibles et les infirmes et enfin à former les justes à une vie plus sainte: admettons qu'un ministre du Christ ait pu parfois manquer à son devoir, la vertu du Christ en perdra-t-elle pour cela son efficacité? •« Et moi, je dis — écoutons l'évêque d'Hippone, — et nous disons tous que les ministres d'un tel juge doivent être justes : que les ministres soient justes s'ils le veulent; mais si ne veulent pas l'être ceux qui sont assis dans la chaire de Moïse, je n'en suis pas moins rassuré par mon Maître, dont son Esprit a dit : Voilà •celui-qui'baptise. »
Que n'ont-ils jadis écouté Augustin, et que ne l'écoutent-ils aujourd'hui, tous ceux qui, à l'exemple des Donatistes, prenant prétexte de la chute de quelques prêtres, lacèrent la tunique sans couture du Christ et se jettent misérablement hors de la voie du salut !
Nous avons vu avec quelle humilité ce puissant esprit se soumettait à l'autorité de l'Eglise enseignante, persuadé que tant qu'il agirait ainsi il ne s'écarterait pas d'un point de la doctrine catholique.. Et après avoir bien pesé cette maxime : A moins de croire vous ne comprendrez pas, il avait parfaitement compris que non seulement toutes les, âmes scrupuleusement attachées à la foi et qui méditent dans la prière et la soumission la parole de Dieu sont éclairées de cette lumière céleste, refusée aux orgueilleux, mais aussi que les prêtres, dont les lèvres doivent conserver la science ont l'obligation — puisqu'ils sont tenus d'expliquer et de défendre comme il convient les vérités révélées et d'en faire pénétrer le sens dans l'âme des fidèles — de s'adonner à de profondes méditations sur la vérité de la foi, dans la mesure- où la- grâce divine leur-en- donne la force. C'est pourquoi, illuminé par la Sagesse incréée, au cours de ses prières et de ses méditations sur les mystères.des choses divines, il parvint par ses écrits à laisser en héritage à la postérité la plus vaste et la plus magnifique somme de la doctrine sacrée.
Quiconque, Vénérables Frères, a parcouru même rapidement tant de riches ouvrages ne peut certainement ignorer avec quelle assiduité l'évêque d'Hippone s'appliquait à progresser dans la connaissance de Dieu lui-même.
Oh! comme il sait admirablement se servir delà variété et de l'harmonie des choses créées pour s'élever jusqu'à leur Créateur, et avec quelle efficacité il s'efforce, soit dans ses écrits, soit de vive voix, d'obtenir que le peuple confié à ses soins sache se servir, lui aussi, des créatures pour s'élever jusqu'à Dieu! « La beauté de la terre, disait-il, est comme la voix de la terre muette. Considère attentivement sa beauté, vois comme elle est féconde, comme elle est pleine de force, comme elle fait germer les semences, comme souvent elle produit des fruits sans semences, et tu te verras comme porté à l'interroger : ta recherche même n'est-elle pas une interrogation? Après un examen attentif, tu découvriras tant de choses admirables, tu verras tant de puissance, de beauté, de fécondité, qu'il te viendra aussitôt à l'esprit que la terre ne pouvant exister par elle-même, a dû recevoir l'être non d'elle-même mais du Créateur. Et ce que tu y as entendu c'est l'appel à la louange, afin que tu glorifies le Créateur. Quand tu as considéré toute la beauté de ce monde, est-ce que sa beauté ne te répond pas comme d'une seule voix : ce n'est pas moi qui me suis fait, mais c'est Dieu? »
Combien de fois, en termes aussi magnifiques, n'a-t-il pas exalté l'infinie perfection, la beauté, la bonté, l'éternité, l'immutabilité et la puissance de son Créateur! Néanmoins il se souvient sans cesse que quand il s'agit de Dieu, la pensée est plus vraie que la parole, et la réalité est plus vraie encore que la pensée, et que c'est au Créateur que convient en propre le nom révélé par Dieu lui-même à Moïse lorsqu'il l'interrogeait pour savoir qui était celui qui l'envoyait.
Toutefois, Augustin ne se contenta pas d'étudier la nature divine avec les seules forces de la raison humaine, mais, se laissant guider par la lumière des Saintes Ecritures et de l'Esprit de sagesse, il employa toute la vigueur de son puissant esprit à rechercher, dans le plus profond de tous les mystères, celui que tant d'autres Pères avaient avant lui entrepris de défendre contre les assauts impies des hérétiques, avec une constance pour ainsi dire infinie et une admirable force d'âme : Nous voulons parler de l'adorable Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dans l'unité de la nature divine.
Rempli de la lumière d'en haut, Augustin disserte sur ce premier et fondamental article de la foi catholique avec une telle profondeur et une telle subtilité que les autres docteurs postérieurs n'eurent plus, pour ainsi dire, qu'à puiser dans les écrits d'Augustin pour ériger ces solides monuments de théologie sur lesquels sont venus s'émousser en tous temps les traits de la raison humaine dévoyée qui rejette ce mystère, le plus difficile de tous à admettre.
Citons l'enseignement de l'évêque d'Hippone : « Dans la Trinité, il fa-ut. attribuer en propre, comme se rapportant distinctement à chaque Personne en particulier, les appellations qui sont dites, réciproquement et relativement, comme Pèr ae l Fils, et le Don commun du Père et du Fils, le Saint-Esprit, car le Père n'est pas la Trinité, ou le Fils la Trinité, ou le Don la Trinité. Mais ce qui est dit de chacune des trois personnes relativement à soi ne doit pas être trois au pluriel : mais u n i a Trinité elle-même : ainsi, le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu; le Père est bon, le Fils est bon, le Saint-Esprit est bon; le Père est tout-puissant, le Fils, est tout-puissant, le Saint-Esprit est tout-puissant; cependant, il- n'y a ni trois» Dieux, ni trois bons, ni trois tout-puissants> mais un seul Dieu, bon, tout-puissant, la Trinité elle-même. Et ainsi toutes les autres appellations relatives non réciproques, mais à soi,, doivent être attribuées à chacune, des Personnes. Cela leur est, en effet, attribué en raison de l'Essence,, car être signifie, en ce cas, être-grand, être bon, être sage, et toute autre appellation qui est attribuée à chaque Personne relativement à elle-même ou à la Trinité elle-même. »
Après cet exposé subtil et dense, Augustin essaye de nous faire saisir, en quelque manière, le mystère en recourant à des comparaisons bien appropriées : ainsi, par exemple, lorsqu'il considère l'image de la Trinité reflétée dans l'âme humaine qui tend à la sainteté et qui, se souvenant de Dieu, le connaît et l'aime; ceci nous montre d'une certaine façon comment le Verbe est engendré par le Père, « lequel, peut-on dire, a exprimé dans le Verbe coéternel avec lui tout ce qu'il possède substantiellement et comment du Père et du Fils procède l'Esprit-Saint, qui « nous manifeste l'amour réciproque dont s'aiment le Père et le Fils ».
Augustin nous avertit ensuite que cette image de Dieu qui est en nous, nous devons la rendre chaque jour plus resplendissante et plus belle, jusqu'à notre mort, afin qu'à ce moment l'image divine déjà imprimée en nous atteigne sa perfection par la vision qui, après le jugement, sera face à face, tandis que maintenant elle n'a lieu que comme dans un miroir et en figure.
Jamais non plus on ne pourra assez admirer les termes dans lesquels le docteur d'Hippone nous parle du mystère du Fils unique de Dieu fait homme lorsqu'il demande en ces propres termes, que saint Léon le Grand cita dans sa lettre à l'empereur Léon, que « nous reconnaissions une double nature dans le Christ, à savoir la nature divine, par laquelle il est égal au Père, el la nature humaine, par laquelle le Père lui est supérieur. Les deux natures réunies ne forment pas deux mais un seul Christ, sinon Dieu serait quaternité au lieu de Trinité. De même, en effet, que l'âme raisonnable et le corps sont un seul homme, de même le Christ, Dieu et homme, est un ».
Théodose le Jeune fit donc acte de sagesse en ordonnant d'inviter Augustin, avec toutes les marques de respect qui lui étaient dues, au Concile d'Ephèse, où fut abattue l'hérésie de Nestorius; mais sa mort inopinée empêcha que sa forte et puissante voix s'unît à la voix des autres Pères présents pour anathémaliser l'hérétique qui avait osé, pour ainsi dire, diviser le Christ et attaquer la divine maternité de la Très Sainte Vierge.
Il ne faut pas oublier de rappeler ici, ne serait-ce qu'en passant, qu'Augustin mit aussi en pleine lumière la dignité royale de Jésus-Christ, que Nous avons défendue et proposée au culte des fidèles [par l'Encyclique Quas primas, publiée à la fin de l'Année sainte; il l'a célébrée, en effet, plus d'une fois, comme le prouvent les leçons tirées de ses écrits, qu'il Nous a plu d'introduire dans la liturgie de la fête de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Roi.
Personne, sans doute, n'ignore comment — embrassant d'un coup d'oeil l'histoire du monde entier, en utilisant l'aide que pouvait lui prêter aussi bien la lecture assidue de la Bible que la science humaine d'alors — il écrivit son célèbre ouvrage De Civitate Dei, dans lequel il montre excellemment l'action de la divine Providence dans le gouvernement de toutes choses et de tous les événements. Avec la perspicacité qui lui est propre, il découvre et distingue dans les étapes et les progrès de la société humaine deux cités, fondées sur « deux amours » : d'une part, la cité terrestre, fondée sur l'amour de soi-même poussé jusqu'au mépris de Dieu; de l'autre, la cité céleste, fondée sur l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi; la première est Babylone; la seconde, Jérusalem. Toutes deux « sont mélangées, depuis l'origine du genre' humain et le seront jusqu'à la fin du monde »; mais bien différent sera leur sort, puisque les citoyens de Jérusalem seront appelés à régner éternellement a\ec Dieu, tandis que les partisans de Babylone iront, pendant l'éternité, expier leurs iniquités avec les démons.
C'est pourquoi l'histoire de la société humaine n'apparaît à l'esprit investigateur d'Augustin que comme un tableau de l'effusion incessante en nous de la charité divine pourvoyant à l'accroissement de la cité céleste fondée par lui, à travers les triomphes et les tribulations, mais de manière que les folies et les excès de: la cité terrestre contribuent à sa prospérité, suivant ce qui est écrit : Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui, selon son décret sont appelés à être saints.
Fous et insensés sont donc tous ceux qui ne voient dans le cours des siècles qu'un jeu ou un amusement de la fortune aveugle, dominé à peu près complètement par la cupidité et l'ambition des puissants de la. terre, ou encore d'une agitation perpétuelle des esprits.et des coeurs^, pour seconder les. forces humaines, favoriser les progrès des arts, et conquérir les agréments de la vie.
Ces événements naturels, tout au: contraire, ne doivent, servir à rien d'autre qu'à accroître la prospérité de la cité de Dieu, c'est-à-dire la diffusion de la vérité évangélique et l'obtention du salut des âmes, suivant les conseils secrets mais toujours miséricordieux de Celui qui atteint avec force d'un bout du monde à l'autre et dispose tout avec douceur.
Et pour insister encore; sur ce point, disons qu'Augustin marque d'un signe de honte ou. plutôt d'un- stigmate de feu le paganisme: des Grecs et des-Romains, dont la religion semble faire languir de regret, même de nos. jours,, quelques-auteursdégers et. dissolus- qui lui trouvaient une beauté, une convenance et une douceur supérieures. Mais lui, qui connaissait si è i e n la misérable vie que menaient ses contemporains oublieux de Dieu, rappelle, parfois en phrases mordantes et d'autres fois en -termes indignés, tout ce qui s'était infiltré de violence, de méchanceté, de cruauté, de luxure, dans les moeurs des hommes par l'action des démons «t.grâce au culte des faux dieux. Personne ne pourrait se flatter de trouver son salut dans ce faux idéal de perfection que poursuit la cité terrestre : car il n'y a personne qui réussisse aie réaliser en:lui-même, ou,s'il y réussissait par hasard, ils ne goûterait qu'une gloire vaine et éphémère.
Si Augustin loue les anciens Romains d'avoir « méprisé leurs intérêts privés pour le bien commun, c'est-à-dire pour la République et son trésor, d'avoir résisté à l'avarice, veillé librement au salut de la patrie,» de n'avoir pas commis de crimes selon leurs lois et de ne -S'être pas livrés aux passions, de s'être aidés de tous ces moyens 'comme de la vraie manière d'obtenir honneurs, empire et gloire, et par là d'avoir reçu les honneurs de presque toutes les nations et imposé leurs lois à beaucoup de peuples, cependant, ajoute-t-il peu après, pour tant et tant de. fatigues, qu'ont-ils donc obtenu, « sinon ce faste inutile et vain de l'ostentation humaine qui constitue toute la récompense de tant d'hommes que consuma la cupidité et qui pour elle entreprirent des guerre acharnées?
C'est pourquoi il ne s'ensuit pas que les succès dans les entreprises et la puissance elle-même dont se sert le Créateur, conformément aux conseils secrets de sa Providence, soient le privilège exclusif de ceux qui n'ont cure de la cité céleste.
Dieu, en effet, « a comblé l'empereur Constantin, qui n'invoquait pas le démon mais adorait le vrai Dieu lui-même, de tant de bienfaits terrestres que nul n'oserait en souhaiter de si grands ». Il a accordé aussi une grande prospérité et de multiples triomphes à Théodose, qui « se réjouissait plus d'être membre de l'Eglise que de régner ici-bas », et qui, repris par Ambroise à cause des massacres de Thessalonique, « fit tellement pénitence que le peuple priant pour lui versait plus de larmes à la vue de la majesté impériale humiliée qu'il n'avait eu de crainte en le voyant pécher au moment de sa colère ».
Quoique les biens de ce monde soient répartis à tous indistinctement, bons et mauvais, et que les malheurs puissent également frapper tout le monde, honnêtes et injustes, on ne peut cependant douter que Dieu ne distribue la prospérité et le malheur de cette vie au mieux du salut éternel des âmes et des intérêts de la cité céleste. C'est pourquoi les princes et les gouvernants, ayant reçu le pouvoir de Dieu afin que, dans les limites de sa propre autorité ils s'efforcent dans leurs actes de réaliser les desseins de la divine Providence dont ils sont alors les collaborateurs, il est évident qu'ils ne doivent jamais, pour procurer le bien temporel des citoyens, perdre de vue la fin suprême fixée à tous les hommes. Et non seulement ils ne doivent rien faire ou ordonner qui puisse tourner au détriment des lois de la justice et de la charité chrétiennes, mais ils sont tenus de faciliter à leurs sujets la connaissance et l'acquisition des biens impérissables.
« Nous ne proclamons pas, dit l'évèque d'Hippone, les empereurs chrétiens heureux parce qu'ils ont longtemps régné, ou laissé après une mort paisible leurs fils sur le trône, ou dompté les ennemis de la République, ou pu se défendre et se débarrasser des citoyens ennemis qui se levaient contre eux. Ces avantages et les autres bienfaits ou consolations de cette misérable vie, certains adorateurs des démons ont aussi mérité de les obtenir, et ils n'appartiennent pas au royaume de Dieu comme ceux-là. N'y a-t-il pas là une manifestation de sa miséricorde voulant éviter que les hommes croyant en lui ne désirent ces biens comme s'ils étaient souverains? Mais nous disons heureux les empereurs chrétiens, s'ils gouvernent avec justice, si les louanges de ceux qui les entourent d'éclatants honneurs et les hommages de ceux qui les saluent trop bas ne les enorgueillissent pas et ne leur font pas oublier qu'ils sont hommes; s'ils font servir leur puissance à la majesté divine pour la plus grande extension du culte de Dieu; s'ils craignent, aiment et adorent Dieu; s'ils aiment davantage le royaume où ils ne craignent pas d'avoir des compagnons de règne; s'ils sont lents à la vengeance et prompts au pardon; s'ils exercent cette vengeance pour les nécessités du gouvernement et de la protection de l'Etat et non pour satisfaire par elle leurs inimitiés; s'ils accordent le pardon non pour laisser le crime impuni, mais dans l'espoir d'un amendement; s'ils compensent par la douceur de leur miséricorde et l'abondance de leurs bienfaits les décisions sévères qu'ils sont le plus souvent obligés de prendre; si leur sensualité est d'autant plus refrénée qu'elle pourrait être plus libre; s'ils aiment mieux commander à leurs passions déréglées qu'à toutes les nations; et s'ils font tout cela, non par recherche de vaine gloire, mais par amour de la félicité éternelle; s'ils ne négligent pas d'offrir à leur vrai Dieu pour leurs péchés le sacrifice de l'humilité, de la miséricorde et de la prière. De tels empereurs chrétiens, nous les disons heureux maintenant en espérance, plus tard en réalité, lorsque nous serons mis en possession de ce que nous attendons. »
Tel est l'idéal du prince chrétien dont on ne peut trouver plus noble et plus parfait exemplaire. Mais il ne sera jamais réalisé et reproduit par celui qui se confie en la sagesse humaine, souvent obtuse, et plus souvent aveuglée par les passions; il le sera seulement par celui qui, formé selon la doctrine de l'Evangile, a conscience qu'il dirige les affaires publiques, en vertu d'une mission divine, dont il ne pourra ni mieux ni plus heureusement s'acquitter que s'il est profondément pénétré du sentiment de la justice, unie à la charité et à l'humilité : Les rois des nations dominent sur elles et ceux qui leur commandent sent appelés bienfaiteurs. Pour vous, ne faites pas ainsi; mais que le plus grand parmi vous soit comme le dernier, et celui qui gouverne comme celui qui sert.
Aussi, quelle triste erreur commettent tous ceux qui organisent la Cité sans tenir aucun compte de la fin dernière de l'homme, ni du juste usage des biens d'ici-bas; également dans l'erreur quantité d'autres qui pensent que les lois concernant le gouvernement de l'Etat et la prospérité du genre humain ne peuvent cadrer avec les préceptes de Celui qui a dit : Le ciel et la terre passeront, main mes paroles ne passeront point. Nous voulons parler du Christ Jésus, qui a doté et muni son Eglise d'une splendide et immortelle constitution, que tant de vicissitudes des choses et des temps, tant de persécutions ne purent, en l'espace de vingt siècles, ni ne pourront jamais ébranler jusqu'à la fin du monde. Pourquoi donc les chefs des peuples, soucieux du bien et de la prospérité de leurs concitoyens, s'opposeraient-ils à l'action de l'Eglise? Ne devraient-ils pas plutôt, pour autant que les circonstances s'y prêtent, favoriser son action?
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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