Encouragement aux novices pour persévérer dans leur vocation · Alphonse de Liguori
Encouragement aux novices pour persévérer dans leur vocation
Il y a deux grâces bien distinctes! la grâce de la vocation et celle de persévérance dans la vocation. Beaucoup ont reçu de Dieu la vocation qui depuis, par leur faute, se sont rendus indignes d'obtenir la grâce de persévérance, IVon eoronabitur, nisi légitimé certaveril (II. Tim., n, 5). Nul donc ne recevra la grâce de persévérance et la couronne préparée par Dieu aux persévérants que celui qui fait de son côté tout ce qu'il doit pour combattre et vaincre l'ennemi. Tene quod habes, ut nemo accipial co~ ronam tuam (Apoc. m, 1 1 ). Mon jeune ami, vous qui ave» été par une faveur spéciale appelé par le Seigneur à marcher à sa suite, écoutez comme il vous exhorte lui-même et vous encourage : « Soyez attentif, mon dis, vous dit-il, à conserver la grâce que vous avez reçue de moi, et craignez que si vous la perdiez, un autre ae reçoive la couronne préparée pour vous. »
Celui qui entre en noviciat, entre au service du roi du ciel, lequel a coutume d'éprouver la fidélité de ceux qu'il accepte pour siens, par les croix et les tentations dont il permet que l'enfer s'arme contre eux. Ainsi, il fut dit a Tobie : Parce que vous étiez agréable au Seigneur, il a été nécessaire que la tentation vous éprouvât. El quia acceptes eras Deo, necesse fuit ut tentatio probarel le (Tob. s 13). Et de même le Saint-Esprit dit à celui qui quitte le monde, pour se donner à Dieu : Mon fils, en entrant au service de Dieu... préparez votre âme à la tentation. Fili, accedens ad servitutem Dei... prmpara animam tuam ad tenlalionem (Eccl. n, 1). En sorte que le novice, en entrant dans la maison de Dieu, doit se tenir prêt, non pas aux joies et aux consolations, mais bien aux tentations et aux combats que livre l'enfer à ceux qui se donnent tout à Dieu. D faut bien comprendre que le démon s'attache de préférence à tenter un novice, pour lui faire abandonner sa vocation (ce qui est pour lui le gage le plus assuré de sa damnation), plutôt que mille séculiers, surtout si ce novice entre dans une communauté de religieux travaillant au salut des âmes. Et cela parce qu'un tel novice, s'il persévère et s'il est fidèle à Dieu, doit un jour enlever au démon des milliers de pécheurs qui, par son ministère, seront sauvés. Aussi l'ennemi des âmes cherchera-t-il à le gagner en toutes façons, et mettra en œuvre toutes ses ruses pour l'égarer.
Les tentations par lesquelles l'enfer s'efforce le plus souvent d'engager les novices à abandonner leur vocation sont celles-ci : En premier lieu, il les tente par la tendresse de leurs parents. Pour résister à cette tentation, il faut réfléchir que Jésus-Christ a déclaré que l'on n'était pas digne de le suivre, si l'on aimait davantage ses parents que lui : Qui amal palrem aut matrem plus quàm me, non est me dignus. (Matth. x, 57). Il'a dit aussi lui-même qu'il était venu sur la terre, non pour apporter la paix, mais la division entre parents : Non veni pacem mittere, sed gladium; veni enim separare hominem adversus patrem suum et filiam adversùs matrem suam (Matth. x, 34). Et pourquoi tant d'empressement à séparer les parents l'un de l'autre? Parce que notre Sauveur connaissait bien le grand dommage que les parents se causent entre eux ; et que lorsqu'il s'agit du salut é t e m e l, et principalement de la vocation religieuse, nous n'avons pas do plus grands ennemis que nos parents, comme Jésus lui-même l a dit, à la suite des paroles déjà citées : Et les ennemis de l'homme sont dans sa maison, et inimici hominis domestici ejus. Oh! combien de pauvres jeunes gens, à cause de leur affection pour leurs parents, ont d'abord perdu leur vocation, et par suite leur âme (comme cela a coutume d'arriver si facilement!) Les histoires sont pleines du récit de ces cas funestes. Je veux ici en rapporter quelques-uns. Le père Jérôme Piatti rapporte qu'un certain novice fut visité par un de ses parents, lequel lui parla ainsi: « Ecoutez-moi, c'est mon affection pour vous qui dicte mes paroles, réfléchissez que votre complexion ne vous permet pas de supporter les fatigues et les travaux de la vie religieuse : tandis que dans le siècle vous pouvez davantage plaire à Dieu, principalement en faisant une grande part aux pauvres des richesses que le Seigneur vous a données. Si vous vous obstinez, vous aurez à vous en repentir, et finalement vous vous verrez avant peu, avec honte, forcé de sortir de la communauté, ou vous aurez été employé à l'office de portier ou de cuisinier, à cause de votre peu de talent et de votre mauvaise santé. Ainsi il vaut mieux le faire dès aujourd'hui que demain. » Le pauvre jeune homme ainsi perverti se retira. Peu de jours se passèrent, et déjà le malheureux était livré à toutes sortes de vices. Il en vint aux mains avec quelques rivaux, et, dans cette rixe, il fut frappé ainsi que le parent qui l'avait perverti. Tous deux moururent peu à près dans le même jour, el le malheureux novice (ce qui fut pire) mourut sans confession dont il avait alors un si grand besoin.
Le père Casalicchio (Slim. à S. Tim. Stim., 8) nous raconte comment un certain cavalier, prêt à entrer une nuit dans la maison d'une femme débauchée, entendit sonner la cloche du couvent des Capucins, qui allaient en ce moment à l'office. Il se dit alors : Ah ! comment puis-je aller offenser Dieu, au même instant où d'autres vont le louer?El, appelé ainsi de Dieu, il entra depuis dans cette communauté. Mais sa mère fit tant et l'exhorta tant, qu'elle réussit à le faire retourner à la maison. Qu'en arriva-t-il? Peu de mois après, il fut tué par des ennemis, et rapporté à sa mère sur une civière. Denis-le Chartreux rapporte (In Scha. Relig.) que deux novices chartreux de son ordre, pervertis par leurs parents, se retirèrent du couvent. Peu de jours après leur sortie, les uns et les autres, pères et fils, périrent de la peste, et ce qui est pire, comme le remarque l'auteur, firent une mauvaise mort.
Le père Mancinelli raconte qu'un jeune homme noble, bien qu'il fût entré en religion avec courage, et en résistant aux séductions de sa mère, qui avait fait tout ce qu'elle avait pu pour le détourner, néanmoins plus tard, cédant à l'instance et aux poursuites continuelles de cette mère, sortit de la communauté. Cela fait, sa mère chercha à lui procurer les divertissements du siècle, et lui fit prendre des leçons d'escrime. Or il arriva qu'un jour le jeune homme prenant cet exercice avec un ami, celui-ci lui porta un coup dans l'œil, dont l'effet fut si violent que l'infortuné resta mort sur la place, sans pouvoir se confesser. On lit dans le même père Casalicchio, à l'endroit déjà cité plus haut (Slim., 6 ), qu'ayant été faire la mission dans une terre voisine de Cosenza, appelée les Caroli, il y apprit qu'un jeune homme s'étant retiré chez les capucins, son père alla d'abord faire grand bruit dans le monastère, afin que son fils lui fût rendu, et puis il y envoya un de ses frères, lequel, avec quelques compagnons armés, parmi lesquels était uu beau-frère du jeune homme, parvint à l'enlever de force. Qu'arriva-t-il? Un mois après le père périt dans une tempête qui le surprit dans un voyage sur mer. Au bout de soixante jours, le beau-frère mourut aussi hors de sa maison, et le malheureux novice qui n'avait pas su rester fidèle à sa vocation, après un court espace de temps, eut le corps tout couvert de plaies, en sorte que des pieds à la tête il rendait le pus, et il mourut ainsi dans les convulsions et Dieu sait dans quelle disposition de lame.
On peut voir encore,, dans la vie de saint Camille de Lellis (Lib. i, chap. 22), qu'un jeune homme s'étant re- 'iré (tens sa communauté à Naples, et, persécuté par son père, résista d'abord courageusement; mais étant venu à Rome, et s'etant abouché de nouveau avec son père, il céda de nouveau à la tentation. En le congédiant, le saint lui prédit qu'il ferait une mauvaise fin, et mourrait des mains de la justice; et la prédiction se vérifia : car ce jeune homme, s'étant depuis établi, s'emporta dans un accès de jalousie jusqu'à tuer sa femme et deux serviteurs. C'est pourquoi, ayant été saisi par la justice, et malgré que sou père eût sacrifié toute sa fortune pour lui sauver la vie, neuf ans après sa sortie du monastère, il eut la tête tranchée sur la place du marché de Naples. Il est raconté, dans la vie du même saint, qu'un autre novice voulant rentrer dans le monde, saint Camille lui annonça aussi le châtiment de Dieu, et en effet, de retour à Messine, six mois après, il y mourut subitement sans sacrements.
Soyez donc vigilant sur ce point, mon cher frère, si le démon cherche par cette voie à vous faire perdre votre vocation. Le Seigneur, qui vous a fait cette grâce particulière de vous appeler à quitter le siècle, veut que non-seulement vous abandonniez, mais que vous oubliiez entièrement votre patrie et vos parents. Audi, filia, et vide el inclina aurem tuam ; el obliviscere populum luum et domum patris lui (Ps. XLIV, 11). Audi et vide, écoutez doue ce que Dieu vous dit, et voyez que si vous l'abandonnez par amour pour vos parents, votre douleur et vos remords seront extrêmes au moment de votre mort, quand vous vous rappellerez la maison de Dieu que vous aurez abandonnée, et que vous vous verrez mourant, entouré de vos frères et de vos neveux, qui vous assailliront de leurs doléances et de leurs importunités, dans ces moments où les secours spirituels sont si nécessaires, et où cependant, en retour des richesses que vous leur laissez, ils ne vous diront pas un seul mot de Dieu ; bien plus Ils chercheront à vous étourdir, pour diminuer la crainte que vous aurez alors de la mort, et vous flatteront de vaines espérances de guérison, afin que vous mouriez sans vous y préparer.
Et au contraire, considérez quel contentement et quelle paix vous auriez en mourant, si, ayant été fidèle à Dieu, vous aviez le bonheur de finir votre vie au milieu de vos frères en religion, qui vous prêteront le secours de leurs prières et vous soutiendront par l'espérance du paradis, sans vous tromper, et vous animeront à mourir avec calme et joie. Considérez en outre que si vos parents vous ont aimé pendant plusieurs années avec quelque tendresse, Dieu vous a aimé bien longtemps avant, et avec une tendresse bien plus grande. Vous n'aurez qu'une trentaine ou une quarantaine d'années â être aimé de vos parents, mais Dieu, lui, vous aimera pendant une éternité. « Je vous ai aimé, vous dit-il, d'une charité perpétuelle. In caritaieperpétua dilexi te. Il est encore vrai que vos parents auront fait quelques dépenses et supporté quelques incommodités pour vous: Mais Jésus-Christ a donné pour vous et son sang et sa vie. Alors donc que vous sentez quelque tendresse pour vos parents, et que la reconnaissance semble vous engager â ne pas leur déplaire, réfléchissez combien plus vous devez être reconnaissant envers Dieu qui, plus que tous, vous a aimé et gratifié. Dites ainsi en vous-même : Parents, si je vous abandonne, je vous abandonne pour Dieu qui, plus que vous, mérite mon amour et qui m'a aimé plus que vous. En vous parlant ainsi, vous vaincrez cette terrible tentation des parents qui, pour un grand nombre, a été une cause de ruine dan? cette vie et dans l'autre.
il.
L'antre tentation, par laquelle le démon a coutume d'attaquer un novice, est la crainte pour sa santé corporelle, lui insinuant cette réflexion : Ne vois-tu pas qu'en menant une vie pareille tu ruines ta santé, et que, par la suite, tu ne seras plus bon ni pour le monde ni pour Dieu? Le novice doit repousser cette tentation, par la confiance que le Seigneur, qui lui a donné la vocation, lui donnera également la force de santé nécessaire pour l'exécuter. Et s'il est venu dans la maison de Dieu dans le seul dessein de lui plaire, comme il faut le supposer, il devra se dire : « Je n'ai point caché, et je ne cache point encore à mes supérieurs l'état de santé où je suis. Ils m'ont pourtant accepté et ne me congédient point. Donc c'est la volonté de Dieu que je continue à demeurer ici, et si telle est sa volonté, dussé-je y souffrir et mourir même, qu'importe? Combien d'anachorètes s'en sont allés se dévouer aux souffrances dans les grottes et dans les forets? Que de martyrs ont couru au-devant des supplices, donnant leur vie pour Jésus-Christ? C'est assez qu'il lui soit agréable que je perde pour l'amour de lui la santé et même la vie. je dois en être content. Je ne désire pas autre chose, et ne puis rien souhaiter de meilleur. » Ainsi doit parler un novice fervent qui a un véritable désir de se sanctifier. Que si quelqu'un, dans le temps de son noviciat, n'a point de ferveur, qu'il tienne pour certain qu'il ne l'aura dans aucun autre temps de sa vie.
Une troisième tentation est la crainte de ne pouvoir supporter les incommodités de la vie en communauté, telles que l'insuffisance et la mauvaise préparation des aliments, un lit dur, un sommeil très-court, l'interdiction de sortir delà maison, le silence et, par-dessus tout, la gêne de ne faire en rien sa volonté. Quand le novice se verra assailli par cette tentation, il devra répéter ce que saint Bernard se disait à lui-même: Bernard, pourquoi es-tu venu ici ? Bernard, ad quid mnistiî Il devra penser qu'il n'est point, venu dans la maison de Dieu pour y mener n n o vie arçroable, mais pour travailler à se rendre saint, VA comment parviendra-t-il à se sanctifier? Sera-ce en cbrtrfthanf. s^s commodités et ses plaisirs? Non,mais en souffrant, mais en mourant à toute satisfaction des sens. Sainte Thérèse disait: Penser que. Dieu admet à son tmow eentr, qui aiment leurs aises, c'est une erreur. Dans un' autre endroit : Les âmes qui aiment vraiment Dieu, ne peuvent pas demander du repos. Ainsi donc, celui qui n'est pas fermement résolu à souffrir et à tout souffrir pour Dieu, ne se rendra jamais saint.
Non, il ne deviendra pas saint et n'aura jamais la paix de Tâme. Et quoi ! cette paix se trouve peut être dans la jouissance des biens de ce monde et dans les plaisirs des sens? Peut-être les grands de la terre qui ont en abondance ces biens et ces plaisirs y trouvent-ils aussi la paix? Ah ! ceux-là sont les plus malheureux qui se nourrissent de fiel et de haine. Tout est vanité et affliction d'esprit s Vanitasvanilatum, et affliclio spiritûs (Eccl. i, là). Ainsi furent nommés les biens terrestres par Salomon, qui en jouit si abondamment. Quand l'homme place ses affections dans ces biens-là, plus il obtient d'en posséder et plus il en désire de nouveaux, et il demeure toujours inquiet; mais s'il met tout son plaisir en Dieu, il trouve en Dieu une joie et une paix parfaites. Plaisez-vous en Dieu seul, dit David, et Dieu contentera tous les désirs de votre cœur : Delectare in Domino, et dabil tibi pelitiones tordis lui (Ps. xxxvi, 4). Le père Charles de Lorraine, frère duduedo Lorraine et depuis religieux, quand il se trouvait seul dans sa pauvre cellule, ressentait une joie intérieure si vive qu'il ne pouvait s'empêcher de la témoigner en dansant. Le bienheureux Séraphin, capucin, disait qu'il ne changerait pas nn bout de son cordon pour toutes les richesses et les dignités de la terre. Et sainte Thérèse, dans l'occasion, encourageait les autres en disant : Quand une âme est entièrement résolue à souffrir, elle ne sent plus la peine.
Mais ici il faut faire remarquer une autre erreur, dans laquelle le démon tente de faire tomber un novice, alors qu'il se trouve dans cette affliction d'esprit. Ne voyez-vous pas, lui dit-il, que vous ne trouvez pas ici la paix? Vous avez perdu la dévotion, tout vous cause de l'ennui, l'oraison, la lecture, la communion, même la récréation. C'est là un signe que Dieu ne vous veut pas dans cet état. « Oh! quelle terrible et périlleuse tentation que celle-là, pour les novices tout récents et peu expérimentés ! Pour vaincre une pareille tentation, il faut d'abord considérer en quoi consiste la véritable paix de l'âme sur cette terre, qui est un lieu d'épreuves, et par conséquent de peine. Cette paix ne consiste pas d'abord, comme nous l'avons vu, dans la jouissance des biens du monde, mais elle n'est pas non plus dans les délices spirituelles, qui par elles-mêmes ne nous apportent aucun mérite, et ne nous rendent pas meilleurs aux yeux de Dieu. La vraie paix de l'âme consiste uniquement dans notre conformité à la volonté divine. D'où nous devons regarder comme notre meilleure paix, celle qui nous fait être plus soumis à la volonté de Dieu, alors qu'il veut nous tenir dans l'humiliation et l'affliction, O combien est chère à Dieu une âme fidèle, qui fait la lecture, la communion, et tout autre exercice, sans aucune consolation et seulement pour plaire à Dieu ! Oh ! quel grand mérite ont les saintes œuvres faites sans récompense actuelle! Le vénérable père don Antoine Torrès écrivait à une âme ainsi affligée : Parler sa croix avec Jésus sans consolation, fait courir, fait voler une âme à la perfection. Le novice qui se trouvera dans cet état de sécheresse d'âme, devra donc se tourner vers Dieu et lui dire: Seigneur, puisque vous voulez me tenir affligé et privé de consolations, je veux rester dans cet état et autant qu'il vous plaira. Je ne veux point vous abandonner ; me voilà prêt à souffrir de même toute la vie et toute l'éternité même, si telle est votre volonté, c'est assez pour moi de savoir que vous le voulez ainsi. »
Voilà ce que doit dire un novice qui véritablement a le désir d'aimer Dieu; mais qu'il sache d'ailleurs qu'il n'en sera pas ainsi. Le démon, par cette insinuation, cherche à lui faire perdre la confiance, en lui répétant que cette vie pénible durera toujours, et qu'enfin elle le réduira au désespoir et à l'impuissance de la supporter davantage. Ces tourbillons d'horreur apparaissent au milieu des ténèbres de l'esprit, par l'œuvre de l'ennemi qui les présente aux âmes désolées. Mais certes, tel ne doit pas être l'avenir. Je donnerai aux vainqueurs une manne cachée: Vincenlibus dabo manna absconditum (Apoc. n, 17). Ceux qui auront souffert avec patience cette tempête d'aridité et de désolation, et qui auront vaincu les tentations que pendant ce temps l'enfer leur aura suscitées pour les faire reculer en arrière, ceux-là recevront les consolations du Seigneur, qui leur fera goûter la manne cachée, c'est-à-dire cette paix intérieure qui, comme dit saint Paul, surpasse toutes les délices des sens : Pax Dei quae exswperat omnem sensum (Phil. iv, 7). Cette seule pensée : Je fais la volonté de Dieu, je plais ainsi à Dieu, donne un contentement bien supérieure toutes les joies du monde, à tous ses divertissements, festins, spectacles, banquets, honneurs et dignités. Et puis Dieu ne peut faillir dans la promesse qu'il a faite à ceux qui abandonneraient tout pour son amour : Qui reliquit domum, vel fratres, aut patrem, etc., propter nomen meum, centuplum accipiet, et vitam œlernam posddebit (Matth. xix, t>9). Il leur est donc promis le paradis dans l'autre vie, et le centuple dans celle-ci. Or, quel est ce centuple? C'est le témoignage d'une bonne conscience qui surpasse immensément toutes les délices do la terre.
Mais ce n'est pas tout, il nous reste à parler de tentations encore plus dangereuses. Celles dont nous avons parlé jusqu'ici sont les tentations principales et mondaines, et qui se font aisément reconnaître comme venant du démon ; d'où il suit qu'avec le secours de Dieu, elles peuvent être plus facilement dévoilées et vaincues. Les tentations bien plus terribles sont celles qui portent le masque de la dévotion et de la perfection, parce qu'elles sont cachées et plus propres par conséquent à nous égarer.
La première de ce genre est ordinairement le doute sur sa vocation, que le démon suggère à l'esprit d'un novice, en lui disant : « Mais qui sait si telle est réellement votre vocation, ou si c'est seulement un effet de votre propre idée? Si vous n'avez pas été véritablement appelé de Dieu, vous n'aurez point les secours suffisants pour persévérer, et peut-être arrivera-t-il qu'après vos vœux prononcés, vous vous en repentirez et vous apostasîerez; et ainsi vous vous seriez sauvé dans le monde, tandis qu'ici vous vous perdrez. » Pour surmonter cette tentation, il faut examiner comment et quand on peut être sûr de sa vocation. La vocation est vraie quand trois conditions se trouvent réunies. La première, une bonne intention, c'est-à-dire le désir de s'éloigner des dangers du monde, et de mieux assurer son salut éternel, et de se lier plus étroitement à Dieu. La seconde, qu'il n'y ait aucun empêchement positif de santé, de talent,de nécessité de famille; toutes choses à regard desquelles le novice doit être parfaitement tranquille, lorsqu'il s'en est remis au jugement de ses supérieurs, après leur avoir sincèrement exposé la vérité. La troisième condition est que les supérieurs vous acceptent. Or, ces trois choses se rencontrant, le novice ne peut être un instant en doute que sa vocation ne soit vraie.
Une autre tentation est celle dont use l'esprit malin avec les jeunes gens qui ont déjà, avant d'entrer en religion, pratiqué la vie spirituelle. Hors de cette communauté, leur dira-t-il, vous faisiez plus souvent l'oraison, vous pratiquiez davantage les mortifications, le silence, la retraite, l'aumône, etc. Maintenant vous ne pouvez vaquer à ces bonnes œuvres, et moins encore le pourrez-vous, en sortant du noviciat, parce qu'alors vos supérieurs vous feront appliquer aux études, aux offices de la communauté, et â d'autres obédiences qui vous en distrairont. Oh! quel piège que celui-là! Si un novice prête l'oreille à une pareille tentation, c'est un signe qu'il ignore quel est le grand mérite de l'obéissance. Celui qui fait pour Dieu les oraisons (outre ce que «lisait sainte Marie Madeleine de Pazzi, que tout ce qui se fait en communauté est oraison), les aumônes, les jeûnes, les pénitences, lui donne bien en partie les choses qui sont de lui, mais ne lui donne pas tout; pour mieux dire, il donne ses actions, mais il ne se donne pas lui-même, tandis qu'au contraire celui qui renonce à sa propre volonté par le vœu d'obéissance, se donne lui-même tout entier à Dieu, en sorte qu'il peut lui dire : Seigneur, vous ayant consacré complètement ma propre volonté, je n'ai plus rien que je vous puisse donner. La volonté propre est la chose dont l'homme a le plus de difficulté à se dépouiller, mais c'est le don le plus agréable que nous puissions faire à Dieu, cl t;:te Dieu plus spécialement demande de nous : Prœbc, fili mi,cor luummihi Pro v., xxiu, 2f>). Mon fils, donnez-moi votre cœur, c'est-à-dire votre volonté. C'est pourquoi Le Seigneur dit Tobéissauce lui plaît davantage que tous les autres s.ioilficesquc nous pouvons lui offrir- Méfiar est o'jedimiia yuan viciimm (I. Reg., xv, 22). Aussi c;^u *;<ïi so donne à Jîtou par une pleine obéissance, oiiûcut, non pas; une victoire, main toutes les victoires sur les -eus, sur les honneur,*?, le* richesses et les joies du monde, t;li sur iouic autre chose, Vir obediens loquelur vûloiias (Prov,, AXJ, ity*
Celui qui vit dans le monde acquiert du mérite sans doute» par les jeûnes, les disciplines, les oraisons, etc., mais faisant tout de son propre mouvement, il mérite moins qu'un religieux qui, quelque chose qu'il fasse, n'agit que par obéissance. Le mérite de ce dernier est donc plus grand, et, de plus, il est continuel, puisque tout ce qui se fait dans une communauté se fait par obéissance. Et ainsi le religieux fait œuvre méritoire, non-seulement quand il prie, quand il jeûne, quand il se mortifie, mais aussi quand il étudie, quand il est occupé au dehors, quand il est à table ou à la récréation, quand il va se reposer. Saint Louis de Gonzague disait que, dans le vaisseau religieux, on avançait toujours, même alors qu'on ne ramait pas. C'est pourquoi nous avons vu nora<- bre de personnes dévotes qui, ayant d'abord mené une vie sainte, ont cherché depuis à se soumettre au régime de l'obédience, en entrant dans quelque communauté religieuse, comprenant bien que si les œuvres de propre mouvement étaient méritoires, celles faites par pure obéissance l'étaient bien encore plus.
Une tentation du même genre que la précédente, et encore plus dangereuse, est celle par laquelle le démon insinue que l'on aurait pu, hors de la communauté, faire un plus grand bien au prochain. Vous êtes entrés, dit-il, dans cette communauté, où déjà se trouve un grand nombre d'autres employés au secours des âmes; mais vous pouviez opérer un plus grand bien en restant dehors, et en portant des secours à vos compatriotes, qui en ont tant besoin, et qui manquent d'ouvriers spirituels. Celui qui est ainsi tenté, doit d'abord réfléchir que le plus grand bien que nous puissions faire est celui que Dieu réclame de nous. Dieu n'a besoin de personne, et, s'il veut que de plus grands secours soient donnés à votre pays, il peut les lui procurer par d'autres. Or, le Seigneur vous ayant appelé, mon cher frère, dans sa maison, là est le bien qu'il attend de vous, et qui consiste en ce que vous obéissiez à la règle et aux ordres de vos supérieurs. Que si l'obédience exige que vous soyez inactif dans un lieu, ou seulement employé à balayer la maison, ou à nettoyer les plats, c'est là le plus grand bien que vous puissiez faire.
Et puis, quel bien un homme peut-il faire dans sou propre pays? Jésus-Christ lui-même, incité à prêcher et à faire du bien à son pays, répondit : Nul n'est prophète dans son pays: Nemo prophcla acceptes est in patriâ suâ (iv, 24). Cela est si vrai que, pour le fait des confessions, les confesseurs du pays même sont ordinairement appelés les confesseurs des péchés véniels. Et cela est vrai, parce que les gens du pays répugnent à dire leurs fautes graves à un prêtre qui leur est parent, ou qui habite au même lieu, en sorte qu'ils peuvent l'avoir ensuite toujours présent devant leurs yeux. Aussi vont-ils, à cause de cela, se confesser à des étrangers. Puis, quant aux prédications, on sait aussi que celles d'un compatriote profitent peu, d'abord, parce qu'il est du pays, et puis, parce que c'est toujours la même voix déjà entendue. Qu'un saint Paul vienne prêcher, il fera d'abord beaucoup d'effet, si vous voulez, mais lorsqu'il aura été entendu pendant six mois ou au plus pendant un an, il cessera de plaire et ne gagnera plus d'âmes. C'est pourquoi les missionnaires font beaucoup de bien dans les pays qu'ils visitent, parce qu'ils sont étrangers, et parce que leurs voix sont inaccoutumées. Il est certain qu'un prêtre d'une congrégation, et surtout un missionnaire, sauvera plus d'àmes dans un seul mois et dans une seule mission, que s'il était resté dix ans dans sa patrie, exerçant les pénibles fonctions du saint ministère. De plus, restant dans ce même lieu, il ne sauvera que les âmes qui y sont, tandis qu'en s'employant aux missions, il en sauvera de cent, de mille endroits différents. Ajoutons encore qu'en restant dans le siècle, il sera souvent incertain et ignorant de ce que Dieu exigera de lui, pour telle ou telle œuvre, tandis que, s'il vit en religion, agissant dans l'obéissance aux supérieurs, il est assuré que tout ce qu'il fait est conforme à la volonté de Dieu. D'où on voit que les religieux sont ces heureux serviteurs qui peuvent dire : Nous sommes heureux, ô Israël, parce que ce qui plaît à Dieu nous est ouvertement manifesté. Beati sumus, Israël; quia quae Deo placent manifesta sunt in nobis (Baruch., iv, 4).
Enfin, il est une autre tentation que le démon emploie envers ceux qui se trouvent favorisés de Dieu, au point de goûter des consolations spirituelles sensibles, de verser des pleurs et de ressentir des embrasements d'amour. « Ne voyez-vous pas, leur dit-il, qu'au lieu d'être appelés à une vie religieuse active, vous Têtes uniquement à la vie contemplative ou au moins à vivre dans un ermitage. C'est là votre véritable vocation. >? Si jamais le démon me tentait ainsi, je lui répondrais ainsi à mon tour : Puisque tu parles de vocation, je dois donc suivre la mienne et non ma propre inclination ou les idées que tu me suggères. Dieu m'ayant d'abord appelé dans cette communauté, consacrée à l'œuvre du saint ministère, qui m'assurera que l'idée de la quitter soit une inspiration plutôt qu'une tentation?
Et je vous dirai la même chose, à vous, mon frère. Il n'y a aucun doute que Dieu appelle les uns à la vie active et d'autres à la contemplative; mais puisqu'il vous a appelé dans une communauté agissante, vous devez plutôt penser qu'une autre idée de vocation ne vient pas de Dieu, mais de l'enfer, qui prétend par là vous faire perdre votre véritable vocation. Saint Philippe de Nérî disait qu'il ne fallait pas quitter un état bon pour un meilleur, sans être certain que ce fût là la volonté de Dieu. Ainsi, pour ne pas risquer de vous égarer, il faudrait que vous fussiez plus que moralement sûr que Dieu veut que vous passiez à un autre état. Mais quelle certitude en aurez-vous, surtout si votre supérieur et votre père spirituel vous disent que c'est une tentation? Et puis vous devez considérer, comme l'enseigne saint Thomas, que bien que la vie contemplative, prise en elle-même, soir plus parfaite que la vie active, toutefois une vie mixte, c'est-à-dire entremêlée d'oraison et d'action, est la plus parfaite, parce que toile fut la vie do Jésus-Christ. Et telle est la vie menée dans toutes les communautés d'oeuvres qui sont bien ordonnées, dans lesquelles il y a plusieurs heures consacrées à l'oraison, et plusieurs au silence. D'où ces religieux peuvent dire que lorsqu'ils sont hors le la maison, ils mènent la vie active, et que lorsqu'ils restent dans l'intérieur, ils sont de vrais ermites. Ainsi, mon frère, ne vous laissez point égarer par tous ces prétextes spécieux de l'ennemi de votre âme. Soyez certain que si vous quittiez la communauté, vous vous en repentiriez, comme il est arrivé à plusieurs, et que vous ne reconnaîtriez votre erreur que lorsque vous ne pourriez plus y remédier, parce que difficilement celui qui abandonne une fois la vie religieuse peut ensuite y entrer de nouveau,
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.