Du grand moyen de la prière · Alphonse de Liguori
Première partie
Chapitre I : De la nécessité de la prière
Ce fut une erreur des Pélagiens de dire, que la prière n'était pas nécessaire pour obtenir le salut. L'impie Pelage, leur maître, disait, que l'homme ne se perd que parce qu'il néglige de connaître les vérités nécessaires à savoir. Mais, chose étonnante, disait S. Augustin : Omnia{Pelagïus) disputât, quant ut oret. (S. Aug. De Natura et Grat. cap. xvii.) Pelage voulait traiter tout autre sujet que la prière, qui est l'unique moyen d'acquérir, comme le pensait et l'enseignait S. Augustin, la science des Saints, d'après ce qu'avait dit S. Jacques: Si quis indiget sapientia, posîulet a Deo, qui dat omnibus affluentcr^ nec improperat. (Jac. i.C.)
Les saintes Écritures parlent très-clairement, lorsqu'elles font voir la nécessité où nous sommes de prier, si nous voulons être sauvés : Oportet semper outre, et non deficere (Luc. xviii. i.) Vigilalc, et orate, ut non intretis in tentattonem. (Jo. iv. 2.) Petite, et dabitur vobis. ( Matth. vu. 7.) Ces paroles : Oportet, orate, petite, comme l'ont dit communément les théologiens, signifient et emportent avec elles précepte et nécessité. Wicleff disait, que ces textes ne devaient pas s'entendre de la prière, mais seulement de la nécessité des bonnes œuvres; et dans son sentiment prier n'est autre chose que bien faire ; mais c'est là une erreur qui fut condamnée par l'Église. Ce qui a fait dire au savant Léonard Lessius (Lessius. De Just. lib. 1 1. c. 3 7. Dub. m. n. 9 ), que l'on ne pouvait nier, sans errer dans la foi, que la prière des adultes ne soit nécessaire au salut: car il est constant, d'après les saintes Écritures, que la prière est l'unique moyen d'obtenir des secours nécessaires au salut : Vide tenendum est, orationem adultis ad salutem esse necessariam, ut colligitur ex Scripturis : quia oratio est medium, sine quo auxiliumad mlulem necessarium obtineri nequit.
La raison en est claire ; sans le secours de la grâce, nous me pouvons faire aucun bien : Sine me, nihilpoteslisfaeere. (3o. X Y. ) À ce sujet, S. Augustin remarque, que Jésus-Christ n'a pas dit, vous ne pouvez rien achever, mais, vous ne pouvez rien faire: Non ait perficere, sed facere. Notre Sauveur n'a tenu ce langage que pour nous faire comprendre quo, sans la grâce, nous ne pouvons pas commencer à faire le bien. Et meme l'apôtre dit, que nous ne pouvons pas avoir le désir de le faire : Non quod sumus sufficientes cogitare aliquid a nobis, sed sufficienlia nostra ex Deo est. (Cor. ni. 5.) Si donc nous ne pouvons pas de nous-mêmes penser au bien, à plus forte raison nous ne pouvons le désirer. C'est ce que l'on voit encore dans plusieurs autres passages de l'Écriture : Deus operatur omnia in omnibus. (1 Cor. XII.) Faciam ut in prœceplis meis ambuletis et judicia mea custodialis et operemini. (Ezech. xxx. 27.) C'est dans ce sens que S. Léon a dit (S. Léo in conc. Aur. s. can. xx.) : Nulla facit homo bona, quæ non Deus prœstet, ut faciat homo. Nous ne faisons d'autre bien que celui que Dieu nous fait faire par sa grâce. Ce qui a fait dire aux pères du concile de Trente, dans la session vi > can. 5 ; Si rjuk duerit, §im pwvenienle Spiritus sancti inspiratione, atque ejus adjutorio, hominem credere, spirwe, diligere aut pœnitere posse, sicut oportct, ut ut justificationis gratia conferatur, anathema sit.
L'auteur do l'Œuvre imparfaite dit, en parlant des animaux, que Dieu a donné aux uns la faculté de courir, à d'autres des ongles, des plumes, afin qu'ils pussent par ce moyen conserver leur existence ; mais que l'homme seul est formé de manière à ne trouver sa force qu'en Dieu : Alios mxinivit citrsu, alios anguibus, alios pennis; hominem autem sic disposait, nt virlus illius ipso sit. (Auct. Op. imperf. Hom. XVIII.) Ainsi donc, l'homme est entièrement impuissant à faire son salut, puisque Dieu a voulu qu'il reçut de sa grâce tout ce qu'il possède et tout ce qu'il peut acquérir. Mais cette grâce, Dieu, suivant le cours ordinaire de la Providence, ne l'accorde qu'à ceux qui prient, selon la célèbre pensée de Gennadius (Gennad. Lib. de Eccles. Dogm. inter Opéra S. Aug.) : Nullum credimus ad salutem, nisi Deo invitante, venire; nullum invitatum salutem suam, nisi Deo auxilianlc, operari; nullum, nisi orantem, auxilium promereri. Puisqu'il est donc certain que d'un côté, sans le secours de la grâce, nous ne pouvons rien, et que de l'autre, Dieu n'accorde ordinairement ce secours qu'à ceux qui le demandent, qui ne doit conclure que la prière nous est absolument nécessaire pour cire sauvés?
Il est vrai que les premières grâces qui nous arrivent sans aucune coopération de notre part, telles que la vocation à la foi ou la pénitence, Dieu les accorde aussi à ceux qui ne prient pas, dit S. Augustin; mais il est néanmoins vrai, ajoute le même saint, que les autres grâces (et principalement le don de la persévérance) ne s'accordent qu'à ceux qui prient : Deum nobis dure aliqua etiam non orantibus, ut initium fidei; alia nonnwi orantibus prœpa* russe, sicutperseverantia. (S. August. De Persever. cap, v.)
De là vient que les théologiens enseignent communément avec S. Basile, S. Jean Chrysostôme, Clément d'Alexandrie, avec S. Augustin et une foule d'autres pures, que la prière des adultes est nécessaire, non-seulement do nécessité de précepte, comme nous l'avons déjà vu, mais encore de nécessité de moyen ; ils ajoutent que dans le cours? de la Providence ordinaire, il est impossible à un fidèle de se sauver, s'il ne se recommande à Dieu, et s'il ne cherche les grâces nécessaires au salut. C'est encore ce qu'enseigne S. Thomas, lorsqu'il dit : Post baptismum necessaria est kominijugis oratio, ad hoc quod cœlum introeat ; licetenim per baptismum remitlanlur peccata; remanet tamen fomes peccati nos impugnans interius, et mundus et dœmones qui impugnant exlerius. ( S. Thom. 2. 2. q. 8 3. a. 2. ) La raison qui nous assure, selon le docteur angélique, de la nécessité que nous avons de prier, cette raison, dis-je, la voici, exprimée on peu de mots : Pour nous sauver, il faut combattre et vaincre : Qui certat in agone, non coronalur, nisi légitime certaverit. (Tim. II. 5,) D'un autre côté, sans le secours de Dieu, nous ne pouvons pas résister aux forces de nos ennemis qui sont si puissans et si nombreux. Or, ce secours ne s'obtient que par la prière; donc sans la prière, il n'y a pas de salut.
Que la prière soit l'unique moyen que nous ayons ordinairement en notre pouvoir pour recevoir les dons de Dieu, c'est encore ce qu'affirme plus clairement le même saint docteur dans un autre endroit, lorsqu'il dit que le Seigneur ne veut nous donner les grâces qu'il a pensé de toute éternité devoir nous accorder, qu'autant que nous les demanderons par la prière.
Et S. Grégoire dit encore (S. Grég. Lib. u Dial. c. 8-) : Homines postulando mcrcntar accipere quod eis Deus ante sœaila disposait donarc. La prière, dit S. Thomas ( S. Thomas. Loc. cit. ad. 4. ), n'est pas nécessaire pour que Dieu connaisse nos besoins, mais elle l'est afin que nous connaissions nous-mêmes do quelle nécessité il est pour nous de recourir à Dieu pour obtenir les secours qui doivent nous sauver, et le reconnaître en même temps comme le seul auteur de tous nos biens : Sed ut nos (ce sont les propres paroles du S. docteur) coiisidercmus in his ad divinum anxilium esse recurrendum, et recognoscemus eum esse bonorum nostromm aiwlorem. Ainsi, de même que le Seigneur a établi que nous ne pourrions avoir du pain qu'autant que nous sèmerions du grain, et recueillir du vin qu'autant que nous planterions la vigne; de même aussi a-t-il voulu que nous reçussions les grâces nécessaires au salut par le moyen de la prière, lorsqu'il a dit : Petite et dabilwvobis; (fuœrite etinvenielis. (Matth. vu. 7. )
En un mot, nous ne sommes que de pauvres mendians qui ne possédons que ce que Dieu nous donne par aumône. Ego autem mendicus sum et pauper.(1?sn\. xxxix. 1 8. ). Le Seigneur, dit S. Augustin, a bien le désir et la volonté de nous dispenser ses grâces, mais il ne veut les accorder qu'à ceux qui les demandent: Deus dare vult, sed nondatnisi petenlL (S. Aug. in Psalm c.) Et il l'affirme par ces paroles : Petite et dabitur vobis. Cherchez et l'on vous donnera. Par conséquent, dit sainte Thérèse, celui qui ne cherche pas ne reçoit pas. De même que la sève est nécessaire aux plantes pour vivre et ne pas se sécher, de même aussi, dit S. Chrysostome, la prière est nécessaire pour opérer notre salut ( J o. Chrys t. i. Hom. 6 7. ) Le même saint dit encore autre part que, comme l'ame donne la vie au corps, ainsi la prière conserve la vie de l'ame ; Sicut corpus sine anima non potest vivere, sic anima sine orationa mortua est, et graviter olens. Il dit graviter olcns; car celui qui cesse de se recommander, commence déjà à exhaler l'odeur du péché. On appelle aussi la prière la nourriture de l'ame, puisque le corps ne peut se sustenter sans nourriture, et que l'ame, dit S. Augustin, ne peut pas Conserver la vie sans la prière: Sicut escis aliiurcuro, ita oralionibus homo nutrkur. Toutes ces comparaisons que font les pères nous marquent bien qu'il est absolument nécessaire, à leur avis, de prier pour acquérir le salut.
La prière est en outre l'arme la plus nécessaire pour nous défendre contre nos ennemis, et celui qui n'y a pas recours est perdu, dit S. Thomas. Ce saint pense qu'Adam n'a péché que parce qu'il ne se recommanda pas à Dieu au moment de la tentation : Peccavit, quia ad Domini auxilium recursum non habuit. Et S. Gélase a dit la même chose en parlant des anges rebelles : l)ci gratiam in vannm recipientes, non orando constate ncqnicrnnt. (Epist. v. adEpisc. in Picseno contra Pclag.) S. Charles Borromée dit dans une de ses lettres pastorales (Act. eccl. med. 1005.) que, parmi tous les moyens que Jésus-Christ nous a recommandés dans l'Évangile, il a mis la prière au premier rang. Et c'est en cela qu'il a voulu que son Église et sa religion se distinguât de toutes les sectes, en voulant qu'elle prit le nom de maison de prière : Domus mea domus orationis vocabitur (Matth. xxi. 15.) Enfin, S. Charles conclut dans cette même lettre, que la prière est omnium virtutum principium, ;?ro~ grcs&us et complemcntum. Ainsi, dans les ténèbres, dans les misères et dans les dangers où nous nous trouvons, nous n'avons pas d'autre moyen pour appuyer notre espérance que de lever les yeux vers Dieu, et d'obtenir de sa miséricorde le salut par la prière ; Sed ctm ignoremi<$ (disait le roi Josaphat) quid agere debeamus, hoc solum habcmus residui, ut oculos noslros dirigamus ad te. (II. Paral. xx. 12.) C'est ainsi que le pratiquait David; pour ne pas devenir la proie des ennemis, il ne trouvait d'autre moyen que de prier sans cesse le Seigneur de le délivrer de leurs embûches : Oculi m ci semper ad Dominum, quoniam ipse evellel de laquée pedes meos. (Psal. xxiv. 15.) Aussi priait-il toujours en disant : llcspicc in me et miserere mei, quia tmi~ ciiset pauper sum ego. (Ibid. 16.) Ctamavi ad tc Domine, salvum me fac ut custodiam mandata tua. (Psal. cxviii.) Seigneur, tournez votre regard sur moi, ayez pitié de moi et sauvez-moi, car je ne puis rien de moi-même, et, excepté vous, il n'y a personne qui puisse m'aider.
Et en effet, comment pourrions-nous résister aux forces de nos ennemis et observer les divins commandements, surtout depuis le péché de notre premier père Adam, qui nous a rendus si faibles et si infirmes, si nous n'avions la prière au moyen de laquelle nous pouvons obtenir de Dieu la lumière et la force suffisantes pour les observer? Luther a blasphémé quand il a dit que, depuis le péché d'Adam, il était absolument impossible aux hommes d'observer la loi de Dieu. Jansénius disait aussi qu'il y a des préceptes dont l'accomplissement est impossible, même aux justes, avec les forces qu'ils possèdent. Cette proposition aurait pu être expliquée dans un sens orthodoxe; mais l'Église l'a condamnée néanmoins avec raison, parce qu'il y avait ajouté qu'il n'y avait pas de grâce qui rendissent les préceptes possibles. Il est vrai, dit S. Augustin, que l'homme, à cause de sa faiblesse, ne peut accomplir certains commandemens avec ses forces actuelles et avec la grâce ordinaire commune à tous ; mais il peut, par la prière, obtenir les grands secours dont il a besoin pour les observer : Deus impossibilia non jubet, sed jubendo monet et facere quod possis, et peter quod non possis, et adjuvat ut possis. (S. Aug. De Nat. et Grat. c. x u v. n. 5 0. ) Cc lexlc de S. Augustin est célèbre, et il a été adopté comme dogme de foi par le concile de Trente (Sess. vi, c. 4 1. ) ; ce saint docteur ajoute immédiatement ; Videamus unde medicina poterit, quod vitio non potest, c'est-à-dire comment l'homme fera-t-il ce qu'il ne peut pas faire? Il veut par là nous engager à obtenir par la prière le remède de notre faiblesse, puisque, lorsque nous prions, Dieu nous donne la force de faire ce qui n'est pas en notre pouvoir.
Nous ne pouvons pas croire, continue S. Augustin, que le Seigneur ait voulu nous imposer l'observance de la loi et qu'il nous ait donné ensuite une loi impossible; c'est pourquoi, dit le même saint, lorsque Dieu nous fait connaître notre impuissance à observer tous ses préceptes, il nous avertit en même temps de faire les choses faciles avec la grâce ordinaire qu'il nous donne, et de demander, au moyen de la prière, une plus grande quantité de grâces pour faire les choses difficiles. Eo ipso quo fir~ missime creditur, Demi impossibilia non potuisse prœcipère, admonemur et in facilibus qaid agamus, et in diffi,- cillibus qaid petamus. ( S. Aug. Lib. de Nat. et Grat. cap. Lxix. n. 85.) Mais pourquoi, dira quelqu'un, Dieu nous a - l-il commandé des choses au-dessus de nos forces? S. Augustin répond très-bien à cela : c'est afin que nous soyons attentifs à obtenir, au moyen de la prière, des secours pour nous aider à faire ce que nous ne pouvons pas. Jubet aliqua quae non possumus, ut noverimus quid ab illo petere debcamus. ( Idem. Ibid. cap. xvi. n. o. ) Et je lis encore dans un autre endroit : Lex data est, ut gratia quaereretur; gratia data est, ut lex implerctur. (S. Aug. in Psal. c.) On ne peut pas observer la loi sans la grâce, et Dieu n'a promulgué cette loi qu'afin que nous le suppliions de nous accorder la grâce de l'observer. Il dit encore autre part : bona est lex, si quis ea légitime utatur; quid est ergo légitime Mi legc? A cela il répond : Per legem agnoscere morbum suum, et quaerere ad sanitatem divinumadjuto7ium($. Aug. Serm. XIII. De Verb. apost. c. 5.) S. Augustin dit donc que nous devons nous servir de la loi, mais à quel effet ? pour connaître par ce moyen (j'entends par la loi impossible) quelle est notre impuissance pour l'observer, afin que nous obtenions par la prière l'aide de Dieu, qui guérit notre faiblesse.
S. Bernard a dit encore la même chose : Qui sumus nos, aut quae fortitudo nostra ut tam multis tentationibus reszstere valeamus ? Hoc erat certe quod quaerebat Deus, ut videntes defectum nostrum, et quod non est nobis auxilium aliud, ad ejus misericordiam tota humilitate curramus ( S. Bern. Serm. v. De Quadrag.)Le Seigneur sait quelle est l'utilité que nous pouvons retirer de la prière, pour conserver notre Immunité et pour exercer notre confiance; c'est pour cela qu'il permet que des ennemis plus forts que nous viennent nous assaillir, afin que par la prière nous obtenions de sa miséricorde la grâce de résister. Remarquez surtout que personne ne peut résister aux tentations impures de la chair, s'il ne se recommande à Dieu quand il est tenté. La chair est un ennemi si terrible, que lorsqu'elle nous attaque, elle nous enlève toute lumière, nous fait oublier toutes nos méditations et nos bons propos, mépriser même les vérités de la foi, et nous fait perdre encore la crainte des châtimens de Dieu : car elle complote de concert avec ce penchant naturel qui nous pousse avec violence vers le plaisir des sens. Si dans ces circonstances on n'a pas recours à Dieu, on est perdu. L'unique moyen de défense contre cette tentation, c'est la prière, dit S. Grégoire de Nice. Oratio pudicitice praesidium est. Et Salomon avait déjà dit la même chose; Et ut scivi quoniam aliter non possem esse continens, nisi Deus det.... adii Dominum, et deprecatus sum Uhim. ( Sap. vin. 21.) La chasteté est une vertu que nous ne pouvons pratiquer qu'autant que Dieu nous en donne la force; mais Dieu n'accorde cette force qu'à ceux qui la demandent ; et celui qui la demande l'obtiendra certainement.
C'est pourquoi S. Thomas (S. Th. 4. 2. q. 400. a. 4. ad. 2.) dit, contrairement à Jansénius, que nous ne devons pas dire que la chasteté, ou tout autre précepte, nous est impossible, puisque, si nous ne pouvons l'observer par nos propres forces seulement, nous le pouvons cependant avec l'aide de Dieu. Diccndam quod illud quod possumus cum auxilio divino, non est nobis omnino impossibile. Que l'on ne dise pas que c'est une injustice de commander à un boiteux do. marcher droit- Non, dit S. Augustin, il n'y a pas d'injustice, dès qu'on lui a donné la manière de trouver le remède à son défaut ; si donc il persiste toujours à boiter, la faute en est à lui. Ccmsultissimc homini prœcipi, ut redis passibus ambutet, et cum se non posse perspexerit, medichiam reqairat ad sanandam peccati dandicalioncm. (S. Aug. De Perf. cap. ni.) Il est certain, dit le S. docteur, que celui qui ne sait pas prier ne sait pas bien vivre. Recte novit vivere, qui recte novit orare. ( ? d. Hom. X U H. ) Bien plus, dit S. François d'Assise, sans la prière nous ne pouvons espérer aucun bon fruit d'une ame. C'est donc à tort que les pécheurs s'excusent, lorsqu'ils disent qu'ils n'ont pas la force de résister aux tentations. Mais, leur répondra S. Jacques, si vous n'avez pas cette force, pourquoi ne la demandez-vous pas? Vous ne l'avez pas, parce que vous ne la cherchez pas. Non habetis, propter quod non postulatis. ( Jac. iv. 2.) Il n'est pas douteux que nous sommes trop faibles pour résister aux assauts de nos ennemis; mais il est certain aussi que Dieu est fidèle, comme dit l'apôtre, et qu'il ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces : Fidelis autem Deus est, qui non patietur vos tcntari supra id quod potestis, sed faciet etiam cum tentatione proventum, ut possitis sustinere. (1 X o r. x. 1 3. ) Primasius commente ainsi ces paroles : Illud faciet provenire gratiæ prœsidio, quod possitis tentationcm sustincre. Nous sommes faibles, mais Dieu est fort ; lorsque nous lui demandons son aide, il nous communique sa force, et alors nous pourrions tout, comme le promettait avec raison l'apôtre, par ces paroles : Omnia possum in eo qui me confortât, (Philip, iv. 43.) Celui qui tombe n'as donc pas d'excuse, dit S. Jean Chrysostome, puisqu'il néglige de prier, et que s'il eût eu recours à ce moyen, il n'eut pas été vaincu par les ennemis. Nec quisquam poterit excusari, qui hostem vincere voluit dum ab orando cessavit. (Jo. Chrys. Serai. deMoys.)
Et ici se place naturellement la question de savoir s'il est nécessaire de recourir aussi à l'intercession des Saints pour obtenir les grâces de Dieu, Quant à la légitimité et à l'utilité de cette invocation, en regardant les Saints comme des intercesseurs capables de nous obtenir, par les mérites de Jésus-Christ, ce que nous ne sommes pas dignes de recevoir à cause de nos péchés, c'est la doctrine de l'Église, comme nous le voyons dans la déclaration du concile de Trente (Sess. in. decr. de Invoc. SS.) : Bonum atque utile est suppliciter eos invocarc, et ob beneficia impetranda a Deo pcrfitium ejus Jesum Christum, ad eorum opem anxitiumquc confugere. Calvin, dans son impiété, condamnait à tort cette doctrine; il est d'ailleurs permis et même très-utile d'appeler à notre aide les Saints de l'Église militante, et de les inviter à nous assister de leurs prières, comme faisait le prophète Baruch, par ces mots : Et pro nobis ipsis orate ad Dominum Deum nostrum. (Baruch. i. do.) Et comme faisait encore S. Paul : Fratres, orate pro nobis. (l.Thess.) Dieu lui-même voulut que les amis de Job se recommandassent à ses prières, afin qu'eu égard aux mérites de ce saint homme, il les regardât d'un œil de bienveillance. Itcad&ervummeumJob... Job autem servus meus orabit pro vobis;* faciem ejus suspiciam. (Job. X L H. 8.) S'il est donc permis de se recommander aux vivans, pourquoi ne le serait-il pas d'invoquer les Saints du paradis qui jouissent de la présence de Dieu? Ce n'est pas déroger à l'honneur que l'on doit à Dieu, mais c'est le doubler ; c'est honorer un roi, non-seulement dans sa personne, mais encore dans celle de ses serviteurs. C'est pour cela que S. Thomas a dit (S. Th. in 4. Sent. dist. XLV. q- 3. a. 2. ad. 2.), qu'il était bon de recourir à plusieurs Saints, Quia plurium oralionibus quandoque hnpclralur, quod unius oratione non impetrarelur. Que si quelqu'un disait encore : Mais à quoi sert-il de recourir aux Saints pour obtenir leurs prières, puisqu'ils prient pour tous ceux qui en sont dignes? Le saint docteur répond (Loc. cit. ad. 5.), que personne ne mérite jamais assez que les Saints prient pour lui ; mais Ex hoc fit dignus, quod ad ipsum (sanctum) cum devotione recumt.
On discute, en outre, pour savoir s'il est utile de se recommander aux ames du purgatoire. Les uns disent que ces ames ne peuvent pas prier pour nous> suivant l'avis de S. Thomas (S. Th. 2. 2. q. 8 3. a. 1 1. ad. 3.), qui pense que ces ames, se lavant de leurs fautes au milieu des souffrances, nous sont inférieures, et que par cette raison, Non sunt in statu orandi, sed magis ut oretur pro eis. Mais plusieurs autres docteurs, tels que Bellarmin., Sylvius, le cardinal Gotti et autres (Bellarm. lib. n. De Purg. cap. 1 5. Silvius in Qu. 7 1. Suppl. art. 6. Gotti. lom. m. Tract. 1 4. q. 4. § 3 in fin. Less. De Justifia. Lib. ii. cap. 5 7. Dub. 5 cum Sylv. Medina, etc.) pensent, avec plus de probabilité, et il est même plus pieux de le croire, que Dieu fait connaître nos prières à ces saintes ames, afin qu'elles prient pour nous, et qu'il s'établisse entre elles et nous cet échange d'amour qui fait que nous prions pour elles et qu'elles prient pour nous. Quant à ce qu'en dit le docteur Angélique, que les ames du purgatoire ne sont pas en état de prier, cela ne prouve rien, disent Sylvius et Gotti ; car autre chose est de ne pas être en état de prier, et autre chose de ne pas pouvoir prier. Ces saintes ames, il est vrai, ne sont pas en état de prier, car, comme le dit très-bien S. Thomas, elles sont inférieures à nous, puisqu'elles souffrent, et ont plutôt besoin de nos prières. Néanmoins, dans cet état, elles peuvent prier encore, car elles sont amies de Dieu. Si un père aimait son fils avec tendresse, et qu'il le tint enfermé dans une prison afin de le punir de quelque faute, ce fils ne serait pas sans doute alors en état de prier, mais pourquoi ne pourrait-il pas prier pour les autres? Pourquoi ne pourrait-il pas espérer d'obtenir ce qu'il demande, en connaissant l'affection que lui porte son père? C'est ainsi que sont les ames du purgatoire, chéries de Dieu, confirmées en grâce, et il n'y a rien qui puisse les empêcher de prier pour nous, Si l'Église n'est pas dans l'usage de les invoquer et d'implorer leur intercession, c'est qu'ordinairement elles ne connaissent pas nos prières. Mais il est très-pieux de croire, comme nous l'avons déjà dit, que le Seigneur les leur fait connaître, et qu'alors ces âmes, qui sont si enflammées de charité, ne manquent pas de prier pour nous. Sainte Catherine de Bologne avait recours aux âmes du purgatoire toutes les fois qu'elle désirait obtenir quelque grâce, el elle était exaucée aussitôt. Elle assurait même qu'elle avait souvent obtenu, par l'intercession des âmes du purgatoire, plusieurs? grâcesqu'cllen'availpuoblcnirparrinlerccssion des Saints.
Mais on me permettra de faire ici une petite digression à l'avantage des saintes âmes dont nous parlons. Si nous voulons cire aidés de leurs prières, il convient aussi que de notre côté nous les aidions de nos prières et de nos bonnes œuvres. J'ai dit, il convient, mais j'aurais dû dire que c'est un des devoirs du chrétien, puisque la charité exige que nous nous souvenions du prochain lorsqu'il a besoin de notre aide, et lorsque nous pouvons le secourir sans souffrir un grand dommage. Or il est certain que les âmes du purgatoire sont au rang de notre prochain, et que, bien qu'elles ne soient plus dans cette vie, elles ne laissent pas de participer à la communion des Saints. Piorum animas mortuorum, dit S. Augustin, non séparateur ab Ecclesia* (S. Aug. Lib. xx. De Civ. Dei. cap. 9.) Et S. Thomas nous dit encore plus clairement que la charité qu'on doit aux fidèles, qui sont morts en état de grâce, est une extension de celle même charité dont nous devons être enflammés à l'égard de nos frères vivans : Charitas quae est vinculum Ecclesiœ membra uniens, non solum ad vivos se extendil, sed etiam ad mortuos qui in charitate decedunt. Il est donc certain que nous devons secourir de tout notre pouvoir ces saintes ames, comme notre prochain, et puisque leurs besoins sont plus grands que ceux de nos autres frères, il semblerait que nous devrions nous souvenir d'elles plus souvent encore.
Quelles sont grandes les nécessités de ces saintes ames! Il est certain que leurs peines sont immenses. Le feu qui les brûle, dit S. Augustin, est un tourment plus affreux que tous les supplices qu'on peut infliger à un homme en cette vie. Gravior erit ille ignis, quam quodqaod potest homo pati in hac vita. (S. Aug. in Ps. xxxvii.) S. Thomas est de cet avis, et il ajoute encore que le feu du purgatoire est le même que celui de l'enfer : Eodem igne torquetur damnatus, et purgatur dectus. (S. Th. in 4. Sent. disl. xxi.) Cela ne s'entend que de la peine du sens; cependant la peine du dam, c'est-à-dire la privation de la vue de Dieu, qui afflige ses saintes épouses, est bien plus affreuse ; car elles brûlent pour Dieu, non-seulement d'un amour naturel, mais encore d'un amour surnaturel ; ce qui les entraîne vers le souverain bien avec tant de force, que se voyant retenues par leurs péchés, elles éprouvent une douleur assez amère pour en mourir à tout moment, si elles pouvaient mourir. Ainsi la peine de la privation de Dieu, comme dit S. Chrysostome, est un supplice infiniment plus terrible que la peine du sens: Mille inferni ignés simul uniti non dorent tantam pœnam, quanta estsola pœna damnLDvAh vient que ces saintes épouses préféreraient souffrir toutes les autres peines que d'être privées un seul instant de l'union avec Dieu qu'elles ont tant désirée. S. Thomas dit encore qu'il n'y a pas de douleur sur cette terre qui puisse être comparée à celle que l'on souffre au purgatoire : Oporiet quod pœna purgatorii excédât omnem pœnam istius vitœ (S. Th. in 4. Sent. Disl, xxi. q. i. a. 1. q. 5. ) ; cl Denis-le-Chartreux rapporte qu'un homme qui était mort étant revenu à la vie, par l'intercession de S. Jérôme, dit un jour à S. Cyrille de Jérusalem, que tous les tourmens de ce monde ne sont que douceurs cl délices en comparaison des moindres peines que l'on souffre au purgatoire : Si omnia tormenta mundi minori, quæ in purgalorio habcUir, pœnœ comparentur, solatia erunt. (I)ionys. Charl. noviss. I. iv. p. 3. a. 40.) Il ajoute que si un homme avait éprouvé ces douleurs, il préférerait plutôt souffrir celles que tous 1(S hommes ensemble oui souffertes jusqu'au jour du jugement, que (Vôtre en proie pendant un seul jour à la plus petite peine que l'on souffre dans le purgatoire. C'est ce qui a fait dire au même S. Cyrille ( S. Cyr. Ilieros. in Ep.. ad S. Aug. ), que ces peines sont les mêmes que celles de l'enfer, quant à leur amertume, et qu'elles ne diffèrent de celles-ci qu'en ce qu'elles ne sont pas éternelles. L'on voit donc que les peines du purgatoire sont, extrêmes; mais, d'un autre côté, les âmes qui les souffrent ne peuvent pas se secourir elles-mêmes; car, comme le dit Job, elles sont In catenis, et vinchintur funibus panpertatm (Job. xxxvr. 8.) Elles sont destinées à régner, il est vrai, mais elles ne peuvent prendre possession de leur trône que lorsqu'elles sont entièrement purifiées de leurs péchés; ainsi donc, il est certain qu'elles ne peuvent pas se secourir elles-mêmes, ou que du moins elles ne peuvent le faire suffisamment, selon le sentiment des docteurs qui pensent que les âmes du purgatoire peuvent obtenir par leurs prières quelque soulagement à leurs souffrances ; mais que d'elles-mêmes elles ne peuvent pas rompre les chaînes qui les lient, jusqu'à ce qu'elles aient satisfait entièrement à la justice de Dieu. C'est ce que disait un jour un moine de l'ordre de Cîteaux, qui était au purgatoire, au sacristain de son couvent : Aidez-moi, je vous en conjure, aidez-moi de vos prières, car de moi-même je ne puis rien obtenir (Histor. dell' ordinc Cisfcr.); et S. Bonaventure a dit encore : Mcndicitas impedit solutionem* ( S. Iïonavenl. Serm. de Mort.) Ce qui signifie que ces ames sont si pauvres qu'elles ne sont pas à même de satisfaire.
Mais puisqu'au contraire, il est certain, et même de foi, que nous pouvons par nos suffrages et surtout par certaines prières, et principalement par celles qui sont usitées dans l'Église, soulager ces amas, je ne sais comment on pourra croire exempt de péché celui qui néglige de leur procurer quelque secours au moins par des prières. Ah! si le sentiment de notre devoir ne suffit pas pour nous porter à les secourir, que ce soit du moins par égard pour le plaisir que Jésus-Christ éprouve de nous voir appliqués à délivrer do leurs cachots ses épouses célestes, pour les avoir avec lui dans le paradis; que ce soit du moins, enfin, par égard pour les grands mérites que nous pouvons acquérir en faisant ce grand acte de charité envers ces saintes ames. Ces ames sont reconnaissantes, et savent tout le bien que nous leur faisons lorsque nous les soulageons dans leurs peines et que nous anticipons par nos prières leur entrée dans la gloire; c'est pourquoi, lorsqu'elles y seront parvenues, elles ne cesseront de prier pour nous. Si le Seigneur promet sa miséricorde à celui qui est miséricordieux envers son prochain : Beati miséricordes, quoniam ipsi misericordiam consequentur. (Luc. v. 7.), on peut avec raison espérer son salut, quand on s'est souvenu de ces ames souffrantes et si chères au cœur de Dieu. Après avoir assuré le salut des Hébreux par une victoire remportée sur les ennemis, Jonathas fut condamné à mort par Saul, son père, pour avoir mangé du miel, contrairement àladéfcnse que celui-ci avait faite ; mais le peuple se présenta devant le roi et lui dit ; TSrgonc Jonathas morktnr, qui fecit salutem hanc in Israël? (I. Reg. xiv. 45.) Eh bien ! nous devons concevoir la même espérance; et si quelqu'un de nous était jamais parvenu par ses prières à délivrer une âme du purgatoire, et à la faire entrer au paradis, celle ame dirait à Dieu : Seigneur, ne permettez pas que mon libérateur se perde. Et si Saul, cédant aux supplications du peuple, accorda la vie à Jonathas, Dieu ne refusera pas non plus le salut éternel de ce fidèle, aux prières d'une âme qui est son épouse. Bien plus, dit S. Augustin, Dieu fera que ceux qui auront le plus secouru les saintes ames sur cette terre, reçoivent aussi plus de secours lorsqu'ils seront mi purgatoire. Nous pouvons dire ici, pour la pratique, qu'un des suffrages avantageux aux ames du purgatoire, c'est d'entendre la messe pour elles, et de les y recommander à Dieu par les mérites de la passion de Jésus-Christ, en lui disant, par exemple : « O Père éternel, je vous offre ce sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ, avec toutes les douleurs qu'il a souffertes pendant sa vie et à sa mort; et je vous recommande, par les mérites de sa passion, les ames du purgatoire, et spécialement, etc.... » Ce serait encore un acte de charité très-grand que de recommander en même temps les ames de tous les agonisans.
Ce que nous avons dit das ames du purgatoire, sur la question de savoir si elles peuvent prier pour nous, et s'il nous est utile, ou non, de nous recommander à leurs prières, ne peut pas concerner les Saints, puisqu'on ne peut nier qu'il ne soit très-utile de recourir à leur intercession; nous parlons des Saints déjà canonisés par l'Église, qui jouissent de la vue de Dieu. Croire que l'Église peut se tromper en ce point, c'est une pensée qui ne peut être exempte du péché d'hérésie, comme le disent S. Bonaventure, Bellarmin et plusieurs autres théologiens, ou du moins qui approche de l'hérésie, selon le sentiment de Suarez, Azor, Gollï et autres, puisque, d'après le docteur angélique (S. Th. Quod. 1 ix. art. 4 6. ad.4.), lorsque le souverain pontife canonise les Saints, il est guidé par l'inspiration infaillible de l'Esprit divin.
Mais revenons au doute dont nous parlions, savoir, si nous sommes obligés de recourir à l'intercession des Saints? Je ne prendrai pas sur moi de décider cette question, mais je ne saurais m'empêcher d'exposer la doctrine de l'ange de l'école. Ce saint docteur, dans plusieurs endroits que nous avons rapportés plus haut, et spécialement dans le Livre des Sentences (S. Th. in 4. Sent. dist, xv. c. 4. a. 4. Solut. ad. q. 5.), regarde comme une chose certaine que chacun doit prier, puisqu'on ne peut d'ailleurs, comme il l'affirme lui-même, obtenir les grâces nécessaires au salut, si l'on ne les demande : Ad orationem quilibet tenetur, ex hoc ipso quod tenetur ad bona spiritualia sibi proetwanda, quae non nisi divinitus dantur; unde alio modo procurari non possunt, nisi ut a Deo petantur Dans une autre page du moine livre ( S. Th. in 4. Sent, dist. XMT. q. 3. a 2.), ce saint pose en question : Utrum debeamus sanctos orare ad intcrpellandum pro nobis? et voici comment il répond. (Pour faire bien comprendre Je sentiment du saint, je dois rapporter le texte dans son entier.) Ordo est divinitus insliiulus in rebus, secundum Dionysium, ut per média ultimareducanturin Deum. Unde, cum Sancti qui sunt in patria, sint Deo propinquissimi, hoc divinaj legis ordo requirit, ut nos qui manentes in corpore peregrina» mur a Domino, in eum per sanctos medios reducamur; quod quidem contingit dum per eos divina bonitas sutim effectum diffundil. Et quia reditus noster in Deum respondere débet processui bovitatum ipsius ad nos, su ut mediantibus Sanctorum suffragiis Dei beneficia in nos devcniunt, ita oportet nos in Dcwn rcduci, ut iterato beneficia ejus sumamus mediantibus Sanctis. Et inde est quod eos interccssorcs pro nobisad Bcumconstituimus, et quasi mcdiatorcs, dam ab eis pethnus quod pro nobis orent. Remarquez ces mots : Hoc divinre legis ordo reqnirk; remarquez surtout les derniers : Sicut mediantibus Sanctorum suffragiis Dei beneficia in nos deveniunt, ita oportet nos in Beum rcduci, ut iterato beneficia ejus sumamus mediantibus Sanctis.
Ainsi donc, selon S. Thomas, l'ordre de la loi de Dieu exige que nous, faibles mortels, nous nous sauvions par Pmlcrrnédiaire des Saints, et en recevant par leur canal les secours nécessaires au salut. Le docteur angélique se propose une objection (adpnmum), dans laquelle il dit qu'il parait superflu de recourir aux Saints, puisque Dieu est infiniment plus miséricordieux et porté à nous exaucer ; mais à cela il répond que Dieu l'a établi ainsi, non par défaut de puissance, mais pour conserver le bon ordre et l'usage universellement établi d'opérer par le moyen des causes secondes: Non est propter defectum (ce sont les propres termes du saint) misericordiœ ipsius, sed ut ordo predictus conservetur in rebus.
C'est d'après cette autorité de S. Thomas que le continuateur de Tournely a dit avec Sylvius, que, quoiqu'on doive prier Dieu seul comme Pauleur de toutes les grâces, on n'en est pas moins obligé pour cela de recourir aussi à l'intercession des Saints, afin d'observer l'ordre que Dieu a établi pour opérer notre salut, c'est-à-dire, afin que les inférieurs se sauvent en implorant le secours des supérieurs : Quia lege naturali tenentur eum ordinem observare, quem Deus instituit; at constituit Deus, ut ad salutem inferiores perveniant, implorato superiorum subsidio. (Continuai. Tourncly. t. i. De Relig. cap. 2. De Orat. art. A. q. 1 cum Sylvie)
Si donc ce que nous venons de dire est vrai des Saints, à plus forte raison pouvons-nous l'appliquer à la mère de Dieu, dont les prières valent certainement, auprès du Seigneur, plus que celles de tous les Saints du paradis; car S. Thomas a dit (S. Th. Epist vin.) que les Saints ont le pouvoir de sauver plusieurs fidèles en proportion des mérites par lesquels ils ont gagné la grâce ; mais que Jésus-Christ et sa sainte mère ont tellement mérité qu'il est en leur pouvoir de sauver tous les hommes : Magnum est enim in quolibet Sancto, quando habet tantum de gratia, quod sufficit ad salutem mullorum; sed quando habent tantum quod sujficeret ad salutem omnium, hoc esset maximum; et hoc est in Christo et in beata Virgine. Et S. Bernard ( S. Bern. Serm. in Dom. in 4. Oct. Àssumpt.) a dit aussi en parlant de Marie : Per te accessum habemus ad filium, o inventrix gratiæ, mater salutis; ut per te nos suscipiat, qui per te datus est nobis. Ce qui veut dire que, comme nous ne trouvons accès auprès du père que par l'intermédiaire du fils, qui est le médiateur de toute justice; de même nous n'avons accès auprès du fils que par la mère, qui est la médiatrice de toute grâce, et qui nous obtient par son intercession les biens que Jésus-Christ nous a mérités. Et S. Bernard dit dans un autre endroit (S. Bern. Serm. de Àquaeducl. ), conséquemment à ces dernières paroles, que Marie a reçu de Dieu deux plénitudes de grâces. La première a été celle de l'incarnation du Verbe éternel, qui s'est fait homme dans son sein; la seconde a été la plénitude des grâces que Dieu répand sur nous au moyen des prières de Marie. C'est ce qui a fait dire à ce saint : Totius boni plenitudinem (Deus) posuit in Maria, ut providé, si quid spei nobis est, si quid graliœ, si quid salutis, ab ea noverimus redundarc, quæ ascendit deliciis nffluens* Ilortus deliciarum, ut undique fiuant ci affluant aromata ejus, charismata scilicet gratiarum. Ainsi tous las biens que le Seigneur répand sur nous, nous ne les recevons que par l'intercession de Marie. Et pourquoi cela? parce que Dieu le veut ainsi, répond le même S. Bernard : Sic est uoluntas ejus qui totum nos habere voluit per Mariam. Mais la raison plus particulière se lire de ce que dit S. Augustin, que Marie est justement appelée notre mère parce qu'elle a coopéré, par son amour, à notre naissance à la vie de la grâce, et qu'elle nous a fait, nous, fidèles, les membres de notre chef, qui est Jésus-Christ : Sed plane mater membrorum ejus (quae nos sumus), quia cooperata est charitate, ut fidèles in Ecclesia nascerentur, qui illius capitis membra sunt. (S. Aug. 1. m. De Symb. ad. art. c. 4.) De là vient que comme Marie a coopéré par son amour à la naissance spirituelle des fidèles, de même aussi Dieu veut qu'elle coopère, par son intercession, à nous faire acquérir la vie de la grâce dans ce monde et la vie de la gloire dans l'autre. C'est pour cela que l'Église la fait appeler el saluer en termes absolus, noire vie, notre douceur et notre espérance: Vita, dulcedo, et spes nostra, salve. De là encore S. Bernard nous exhorte ( S. Bern. Cit. Serm. de Aquicd. ) à recourir toujours à cette divine mère, parce que ses prières sont certainement exaucées par son fils : Ad Mariant recurro, non dubius dixerim, exauditt utique matrem filium. El puis il ajoute : Filioli, hœc peccatorum scala, hœc maxima mea fiducia, hæc tota ratio spei meœ. Ce saint l'appelle Yêchclle, car de même que sur une échelle on ne peut mettre le pied sur le troisième échelon, sans l'avoir mis d'abord sur le second, et qu'on ne monte jamais au second si l'on n'a déjà mis le pied sûr le premier, de même aussi on n'arrive à Dieu que par Jésus-Christ, et à Jésus-Christ que par Marie. Il l'appelle ensuite sa grande confiance et son motif d'espérance, parce que Dieu (à ce qu'il suppose) veut que toutes les grâces qu'il nous dispense passent par les mains de Marie. Il termine enfin en disant que nous n'avons qu'à demander par l'intercession de Marie les grâces dont nous avons besoin, puisqu'elle obtient tout ce qu'elle demande, et que ses prières ne peuvent pas être rejetées : Quœramus gratiam, et per Mariam quaeramus; quia quod quaerit, invenit, et frustrari non potest. Plusieurs pères parlent encore comme S. Bernard ; S. Éphrem dit : Nobis non est alia quam a tefiducia, ô Virgo sincerisshna. S. Idclphonse: Omnia bona quae illa smnma majeslas decrevit facere, tuis manibus decrevit commendare. Commissi quippe sunt tibi thesauri et ornamenta gratiarum. S. Germain : Si nos descrueris, quid erit de nobis, o vita chrislianorum? S. Pierre Damien : In manibus tuis sunt omnes thesauri miserationum Dei S. Antonin : Qui petit sine ipsa, sine alis tentât volare. S. Bernardin de Sienne dit aussi quelque part : Tu dispensatoix omnium gratiarum ; salus nostra in manu tua est. Et dans un autre endroit il dit non seulement que toutes les grâces nous sont transmises par le moyen de Marie, mais il assure encore que, lorsque Marie fut mère de Dieu, elle acquit une certaine juridiction sur toutes les grâces qui nous sont dispensées ; Per Virginem a capite Christi vitales gratiæ in ejus corpus mysiieum transfunduntur. A tempore quo Virgo mater concepit in utero Verbum Dei, quamdam {ut sic dicam) jurisdictionem oblinuit in omni Spiritus sancti processione temporali; ita ut nulla creatura aliquam a Deo obtinuit gratiam, nisi sccmdumipsiuspifç matrk dispemationem. Puis il conclut en disant: Ideo omnia dona, virtutes, et gratice, quibus vult, per ipsius manus dispensanlur. S. Bonaventure dit aussi la même chose : Cum tota natura divina inira Virginis utemm extiterit, non timeo dicere quod in omnes gratiarum effluxus quamdam jurisdictionem habitent hœc virgo, de cujus utero quasi de quodam divinitatis occano flumina émanant omnium gratiarum.
Aussi, plusieurs théologiens, fondés sur l'autorité des SS. pères, ont dit avec piété et raison qu'il n'y a pas de grâce que nous recevons, qui ne nous soit donnée par l'intercession de Marie; du nombre de ces auteurs sont Vcga, Mcndozza, Paciucchelli, Ségnéri, Poiré, Grasset, et une foule d'autres, avec lepère'Noël Alexandre, qui a dit : Deus vult, ut omnia bona ab ipso expectemus, poteniissima Virginis Matris intercessione impetranda, cum eam {ut par est) invocamm. (Natal. Alexandr. Epist. Ï, X X Y I. In calce. tom. iv. Moral,) Et il rapporte à l'appui le passage de S. Bernard dont nous avons parlé : Sic est voluntas ejus, qui totum voluit vos habere per Mariam. Et le père Contenson dit aussi la même chose au sujet des paroles que Jésus adressa à S. Jean du haut de la croix : Ecccmalertua. Voici comment il fait son commentaire: Quasi diceret, nullus sanguinis mei particeps erit, nisi intercessione matris meœ Vulnera gratiarum fontes sunt, sed ad nullos derivabuntur rivi, nisi per Mariœ canalem. Joamies dîscipule, tantum a me amaberis, quantum eam amaveris. (Contons. Theol. mentis et cordis. 1. 1. 1. 10. d. 4. c. 1.) Et il est certain, du reste, que si Dieu aime que nous ayons recours aux Saints, il voit encore avec bien plus déplaisir que nous recherchons l'intercession de Marie, afin qu'elle supplée par ses mérites à notre indignité, comme dit S. Anselme : Ut dignitas intercessons suppléât inopiam nostram. Unde Virginem inter* peltare non est de divina misericordia diffidere, sed de propria indignitate formidare. ( S. Ans. De excelh Virg. cap. C.) En parlant de la dignité de Marie, S. Thomas rappelle presque infinie : Ex hoc quod est mater Dei, habet quamdam dignitatem hijinitam. (S. Th. 4. par. q. xxv. a. 6. ad. A.) Ainsi on peut dire avec raison que les prières de Marie sont plus puissantes que celles de tout le paradis.
Terminons ce premier chapitre, et résumons tout ce que nous avons dit, en concluant que celui qui prie est sûr d cire sauvé ; et celui qui ne prie pas, d'être damné. Tous les bienheureux ( les enfans exceptés) ne le deviennent jamais que par la prière. Et les damnés ne se sont perdus que parce qu'ils n'ont pas prié ; s'ils eussent prié, ils ne se seraient pas perdus. Le plus grand tourment que l'on souffrira dans l'enfer, ce sera de voir d'avoir eu autant de facilité pour se sauver, puisqu'il ne s'agissait que de demander à Dieu des grâces, que l'on ne sera plus à temps de demander.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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