De l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ · Saint Thomas d'Aquin
Article II
L’incarnation du Seigneur sert à quatre choses. Premièrement, elle sert à exalter la nature humaine. Il est écrit au livre des Cantiques, ch. VIII : « Qui me procurera le bonheur de vous voir dehors ; » « le bien-aimé étoit dedans, dit le Commentaire, quand au commencement étoit leVerbe; il fut dehors, quand il se fut fait chair ; » «et de vous donner un baiser; » c’est-à-dire, ajoute le Commentaire, « de vous voir face à face, de vous parler bouche à bouche ; >; « et dès-lors personne ne me méprisera; » le Commentaire ajoute : « Après la venue de Jésus-Christ qui déverse dans le cœur des siens l’esprit de liberté, l’Eglise est honorée des anges mêmes ; ce qui fait que l’ange répond à Jean, qui vouloit l’adorer : Gardez-vous de le faire, je suis serviteur comme vous. » « Reconnois, 6 chrétien! s’écrie saint Léon, ta dignité, tu es devenu participant de la nature divine, garde-toi de revenir par une conversation dégénérée à ton ancien état de servitude! »
La seconde chose à laquelle sert l’incarnation, c’est qu’elle nous fait les enfants adoptifs de Dieu. L’Apôtre dit, Gai., chap. IV : « Dieu a envoyé son Fils, » et un peu plus bas : « Pour nous rendre des enfants adoptifs. » « Le Fils de Dieu s’est fait homme, dit saint Augustin, pour faire les hommes enfants de Dieu. » Le même saint dit encore : « Le Fils unique a fait qu'il y en a eu un grand nombre qui sont devenus enfants de Dieu. Il s’est acquis des frères au prix de son sang; réprouvé, il en a approuvé; vendu, il en a racheté; injurié, il en a honoré ; mis à mort, il a donné la vie ; il n’y a pas lieu d’en douter; il vous donnera ses biens, lui qui n ’a pas dédaigné d’accepter vos maux. » Mais il faut remarquer que la filiation d’adoption est une image de la filiation naturelle. Mais naturellement le Fils de Dieu procède du Père ; comme Verbe intellectuel, ne faisant qu’un avec lui. Mais on peut assimiler quelqu’un à ce Verbe de trois manières. On peut en premier lieu le lui assimiler quant à la raison de la forme, mais non pas quant à son intellectualité; comme la forme d’une maison bâtie extérieurement ressemble au verbe ou parole mentale de l'architecte quant à l'espèce de la forme, mais non pas quant à son intellectualité; parce que la forme de la maison, quant aux matériaux qui la composent, n’est pas intellectuelle, comme elle l’étoit dans l’esprit de l’architecte; et on assimile de cette manière toute créature au Verbe éternel, puisque toute créature vient de lui. On assimile en second lieu la créature au Verbe, non-seulement quant à la raison de la forme, mais aussi quant à son intellectualüé : comme la science qui se grave dans l’esprit du disciple est assimilée au Verbe qui existe dans l’esprit du maître ; et c’est de cette manière aussi que la créature raisonnable ressemble au Verbe de Dieu quant à sa nature. On assimile en troisième lieu la créature au Verbe éternel quant à l’unité qu’il a avec le Père, et cette assimilation a lieu par la grâce et la charité. C’est pour cela que le Seigneur prie comme il suit, S. Jean, chap. XVII : « Je vous prie, o mon Père, pour qu’ils soient un en nous, comme nous sommes un ; » et c’est cette assimilation qui rend parfaite la raison de l’adoption, parce que ceux en qui il y a une telle similitude doivent être héritiers; aussi l’Apôtre dit-il, Rom., chap. VIII : « Si nous sommes fils, nous sommes aussi héritiers. »
La troisième chose à laquelle sert l’incarnation, c’est à donner intérieurement de nouvelles forces à l’ame. On lit dans saint Matthieu, chap. XI : « Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et je vous donnerai de nouvelles forces. » « Pour que l’homme mangeât le pain des anges, dit saint Augustin, le Créateur des anges s’est fait homme. » « La manne est descendue du ciel, dit saint Bernard, que ceux qui ont nis naturalis. Filius autem Dei naturaliter quod est in mente magistrî, et hoc modo procedit a Patre, ut verbum intellectuaïe creatura rationalis etiam secundum suam unum cum ipso existons. Huic autem verbo naturam assimilatur verbo Dei. Tertio, aspotest aliquis tripliciter assimilari. Uno similatur creatura verbo æterno secundum modo secundum rationem formæ, non au unitatem quam habet ad patrem, quæ fit tem secundum intellectualitatem ipsi us, si per gratiam et charitatem. Unde Dominus cut forma domus exterius constitutæ assi- orat, Joan,, XVII : « Oro ut sint unum in milatur verbo mentali artifleis secundum nobis, sicut et nos unum sumus ; » et talis speciem formæ, non autem secundum in assirailatio perfleit rationem- adoptionis, tellectualitatem ; quia forma domus in quia sic assimilatis debetur hæreditas,.ad materia non est intellectualis, sicut erat Rom,, VIII : « Si filii, et hæredes. » Tertia in mente artifleis, et hoc modo verbo æ- utilitas est interna mentis refectio. Matth „ temo assimilatur quælibet creatura, cum XI : « Venite ad me omnes qui laboratis sit facta per verbum. Secundo, assimilatur et onerati estis, et ego reficiam vos. » Aucreatura verbo non solum quantum ad ra gustinus : « Ut panem angeloruin mandutionem formæ, sed etiam quantum ad in caret homo, creator angelorum factus est tellectualitatem ipsius ; sicut scientia quæ homo. » Bcrnardus : « Manna de cœlo deslit in mente discipuli assimilatur verbo cendit, gaudeant esurientes, » etc., ut suf a im se réjouissent, etc..., » o n p e u t v o i r l e r e s t e d u te x te plus haut. Le Comme n ta ir e d e s p a r o l e s s u iv a n t e s d e s a i n t L u c, chap. II : « Il fut p l a c é d a n s u n e c r è c h e, » a jo u t e : « P o u r n o u s r a s s a s ie r d u f r o m e n t d e sa chair. » L 'I n c a r n a t i o n s e r t e n q u a t r i è m e l i e u a a u g m e n t e r n o t r e béatitude. O n l i t d a n s s a i n t J e a n, chap. X : « Si quel qu ’u n entre par moi, il sera sauvé ; il e n t r e r a e t i l s o r t i r a, et il trouvera le s g r a s p â t u rages. » « Dieus ’e s t f a it homme, dit saint Augustin, p o u r b é a ti fier tout l ’h o m m e e n l u i, pour tout le convertir à lui, pour le faire n ’a i m e r que lui, pour que le s s e n s d e l a c h a i r le v i s s e n t d a n s l a c h a i r, et que C h r is t : il vient vers le s hommes, dans les hommes, etc on tr e le s hommes. S o n p r e m ie r avènement se f a it dans la chair et au m ilie u d e ses f o ib les ses ; l e s e c o n d a l i e u d a n s l ’e s p r i t e t a v e c l a p u i s s a n c e ; le tr ois iè m e a l i e u a v e c l ’a p p a r e i l d e l a g l o ir e et de la majesté. » Jésus-C h r is t d a n s s o n p r e m i e r a v è n e m e n t f u t n o t r e r é d e m p t e u r ; dans le second, i l e s t n o t r e r e p o s e t n o t r e c o n s o la t io n ; dans le troisième, il s e m o n t r e r a c o m m e n o t r e vie. Nous a ll o n s p a r l e r d e c e t r i p le a v è Q u a n t a u p r e m i e r a v è n e m e n t d o n t i l e s t q u e s tio n dans le s par o le s parce quel ’o n croit que, plus que toutes le s autres, et le a reçu le s privilèges de la grâce, et on s’appuie pour cela sur les paroles suivantes que l’ange lui adresse, S. Luc, chap. I : « Je vous salue, pleine de grâce. » Il est écrit un peu plus bas encore : « Vous avez trouvé grâce devant le Seigneur. » Il est important pour nous de savoir que cette sanctification a eu un triple effet. Le premier, c’est qu’elle a expié la faute originelle, et cela parce que la sanctification est un mouvement vers la sainteté. « Mais la sainteté, comme le dit saint Denis dans son livre des Noms divins, chap. VII, est pure de toute souillure, c’est une pureté parfaite et exempte de toute tache. » Or, cette sanctification ne peut pas se comprendre avant l ’animation, soit parce que la sanctification est la purification de la faute, mais la faute n’est effacée que par la grâce qui rend agréable, et elle n ’a pour objet que la créature raisonnable; soit encore parce que, comme la seule créature raisonnable est susceptible de culpabilité, l’enfant conçu ne peut être coupable qu'autant qu’il a reçu de Dieu une ame ; par conséquent, si la bienheureuse Vierge eût été sanctifiée d’une manière quelconque avant l’union de son ame à son corps, elle n'eût pas encouru la souillure du péché originel, et par conséquent elle n’auroit pas eu besoin de la rédemption et du salut opérés par Jésus-Christ, et dont il est dit, Matth., chap. I : « Il délivrera lui-même son peuple de ses péchés. » Mais il y a ici un inconvénient, c’est que de la sorte Jésus-Christ n’est pas le Sauveur de tous les hom m es, comme le dit l’Apôtre, I Tim., chap. IV. Il reste donc, quo la sanctification de Marie a eu lieu après son animation, ot nous en trouvons une figure dans les paroles suivantes de l’Exode, chap. ult. : « Et lorsque tout cela fut achevé, la nuée couvrit le Tabernacle du témoignage, et il fut rempli de la gloire du Seigneur. » C’est ce qui fait que, bien qu’il soit d’usage de célébrer dans certaines.églises la fête de sa conception, ceci ne doit pourtant pas nous donner à entendre que sa conception LucI : « Ave gratia pi en a, » etc., et in - noxia, et si concepta beata Virgo quocumfra : « Invenisti gratiam apud Dominum. » que modo ante animationem sanctificata Sciendum quod triplex est effectus hujus fuisset non incurrisset maculam culpæ orisanctificationis. Primus est culpæ origina- ginaüs, et sic non indiguisset redemptione iis expiatio, quia sanctificalio est motus ad ot salute quæ per Christum facta est, de sanctitatem. Sanctitas autem, ut dicit Dio- qua dicitur Matth., I : cr Ipse salvurn fanysius, VII De div. Nom., « est ab omiii ciet populum suum a peccatis eorum. » immunditia libéra et perfecta, et omnino Hoc est autem inconveniens, quod Chrisimmaculata munditia. » Hæc autem sanc- tus non sit salvator om n ium, ut dicitur l lificatio non potest intelligi ante anim atio Tim., IV. Relinquitur ergo quod sanctiflnem, tum quia sanctificatio est emundatio catio Mariæ fuerit post ejus animationem, a culpa, cutpa autem non expellitur nisi in cujus figura dicitur Exod., ult. : « Postper gratiam gratum facientem, cujus ob- quam cuncta perfecta sunt, operuit nubes jectum non est nisi creatnra rationalisa tabernaculum testimonii, et gioria Domini tum quia etiam cum sola creatura ratio * implevit illud. » Unde licet sit consuetudo nalis sit susceptiva culpæ, ante infusionorn aliquarum ecclesiarum celebrarc fes tum animæ proies concepta non est culpæ ob- conceptionis eju s, per hoc non datur inait été sainte; mais comme on ignore le temps où elle a été sanctifiée, c’est ce qui fait célébrer pi'éférablement la fête de la sanctification le jour de sa conception *.
Le second effet de la sanctification, c’est de préserver du péché. C’est ce <[ui fait dire à saint Bernard ; « Pour moi, je crois qu’elle a reçu avec plus d’abondance la bénédiction de la sanctification que tous les autres saints qui ont été sanctifiés dès le sein de leurs mères; cette bénédiction n’a pas seulement sanctifié sa naissance, mais elle a même préservé pour l’avenir sa vie de toute espèce de souillure. » « Si on eut interrogé, dit saint Augustin, tous les saints et toutes les saintes, pendant qu’ils vivoienl encore, s’ils ne furent coupables d’aucun péché, ils auraient répondu tous unanimement : Si nous disons que nous ne sommes coupables d’aucun péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous; il faut en excepter cette sainte Vierge, dit-il, de laquelle, à cause de l’honneur de Jésus-Christ, je ne veux faire absolument aucune mention lorsqu’il s’agit du péché. » Ceci nous apprend qu’elle reçut de plus abondantes grâces pour repousser le péché sous quelque forme qu’il se présentât, elle qui a été trouvée digne de concevoir et d’enfanter celui que certainement ne souilla jamais le péché. Elle n’auroit pas été, en effet, digne d’être la mère de Jésus-Christ, si elle se fût rendue coupable de quelque péché, soit parce que l'honneur des parents rejaillit sur les enfants, d’après les paroles suivantes du livre des Proverbes, chap. XVIII : « Les parents sont la gloire de leurs enfants; » ce qui fait que par contre l’ignominie de la mère eut rejailli sur le fils ; soit encore parce qu’il y eut une affinité spéciale et étroite entre le Christ et elle, puisqu’il prit d’elle sa chair. Mais il est écrit, I Cor., V : « Quelle union y a-t-il entre le Christ et Bélial? » Soit peut-être encore, parce que Cette question pouvoit être agitée au temps de saint Thomas; mais aujourd’hui Rome a parlé, et le fidèle doit croire et se taire. Note du Trad. telligi quod ejus conceptio fuerit saucta, sacra Virgine, de qua propter honorem sed quia quo temporé fuerit sanctificata Christi nullam prorsus volo fieri mentioignora tu r, célébra tur festum sanctificatio- nem cum de peccatis agitur. Unde scimus nis ejus potins in die conceptionis ipsins. quod plus gratiæ ei eollatum fuerit ad vin-Secundus effectus a peccato præservatio. cendum ex omni parte peccatum, quæ il-Unde Bernardus : « Ego puto quod copio- inm concipere et parère meruit, quem sior sanctificationis bénédictin in eam quam constat nnllura habnisse peccatum. » Non in alios sanctos ab utero sanctificatos des enim fuisset idonea mater Christi si alicendent, quæ non solum ipsins ortum quando peccasset, tum quia honor parensanctiftcavit, verurri etiam rteinceps vitam tum redundat in prolem, secundum illud, ejus ab omni peccato immunem conserva- Prou., XVIU : « Gloria filiorum parentes vit. » Augustinus : « Si omnes sancti et eorum, p unde et per oppositum ignom isanctæ, dum adhuc vivererit, interrogati nia matris ad filinm redunclasset, tum fuissent, utrum sine pcccato essent, omnes etiam quia singularem affinitatem habuit respondissent una voce. Si dixerimus quod ad Christum, qui ab ea carnem accepit. peccatum non habomus, n osipsos seduci- Dici tur autem I ad Corv V : « Quæ connrns, veritas in nobis non est, excepta hac ventio Christi ad Belial ? » tum etiam quia le Christ qui est la sagesse du Père, habita d’une manière spéciale non-seulement dans sou am e, mais même dans son sein. On lit au livre de la Sagesse, chap. I : « La sagesse n’entrera pas dans l’ame méchante, ni n’habitera dans le corps soumis au péché. » Nous devons donc simplement avouer que la bienheureuse Vierge ne commit aucun péché actuel, ni mortel, ni véniel, afin que s’accomplît en elle ce qui est écrit au livre des Cantiques, chap. IV : « Vous êtes toute belle, ma bien-aimée. » U nous importe toutefois de savoir que la sanctification dont fut gratifiée la Vierge dès le sein de sa mère, n’éteignit point en elle le foyer de la concupiscence quant à son essence, mais elle fut enchaînée, ce ne fut toutefois pas par un acte de la raison comme dans les saints, parce qu’elle n’eut pas aussitôt et dès le sein de sa mère l’usage de son libre arbitre (ce fut là un privilège spécial de Jésus-Christ); mais elle le fut par les grâces abondantes qu’elle reçut lorsqu’elle fut sanctifiée; elle le fut plus spécialement encore par la divine Providence qui la préserva de la sensualité et des mouvements déréglés de la chair. Mais nous devons croire qu’ensuite dans la conception même de son fils, la sainteté de l’enfant rejaillit sur la mère au point que ce foyer fut complètement éteint. Et nous en trouvons une figure dans les paroles suivantes d'Ezéchiel, ch. XLIII : Tout à coup parut la gloire du Dieu d’Israël, laquelle entroit par le côté de l’Orient, » c’est-à-dire par la bienheureuse Vierge; « et la terre, » c’est-à-dire sa chair, « resplendissait de sa majesté; » à savoir de la majesté de Jésus-Christ.
Le troisième effet de cette sanctification, c’est la plénitude ou la perfection de la grâce ; aussi est-il dit dans saint Luc, ch. I : « Je vous salue pleine de grâce ; » et saint Jérôme dit à cette occasion : «Elle est vraiment pleine de grâce, parce que, pendant que les autres ne la reçoivent que partiellement, elle est déversée sur Marie dans toute sa plénitude. » Et la raison, c’est que plus une chose, quelle qu’elle soit, est rapprochée du principe duquel elle découle, plus aussi elle participe abondamment aux effets de ce principe.- C’est ce qui fait dire à saint Denis, chap. IV de la Hiérarchie céleste, que « les anges, qui sont plus rapprochés de Dieu que les hommes, participent aussi plus abondamment à ses biens. Mais Jésus-Christ est par autorité, en tant que Dieu, principe de la grâce, il en est, en tant qu’homme, le principe instrumental ; ce qui fait dire à saint Jean, chap. I : « Jésus-Christ est l’auteur de la grâce et de la vérité. » Mais la bienheureuse Vierge fut très-rapprochée de Jésus-Christ, puisqu’il prit d’elle sa chair ; elle dut, par conséquent, obtenir plus parfaitement que tous les autres la plénitude de la grâce. Mais il nous importe de savoir que la grâce délivre du mal, et qu’elle perfectionne dans le bien ; ce qui fait que la bienheureuse Vierge fut purifiée du péché originel par sa sanctification, et que, par la conception de son Fils, elle fut complètement délivrée du foyer de la concupiscence ; et dans son assomption, elle fut délivrée do toute espèce de maux ; et dans sa sanctification, elle acquit la grâce qui incline au bien, la conception de son Fils lui confirma la grâce qu’elle avoit reçue, et qui la confirmoit elle-même dans le bien; mais la grâce qu’elle avoit reçue, et qui la perfectionnait pour la jouissance de toute espèce de biens, fut consommée dans son assomption.
La seconde chose que nous devons remarquer dans la conception, c’est l’opération du Saint-Esprit. On lit dans saint Luc, chap. I : « Le Saint-Esprit viendra en vous, etc...; » le vénérable Bède ajoute : « Le Saint-Esprit survenant dans la Vierge, montra de deux manières l’efficacité de la puissance divine, parce qu’il rendit pur, autant que le permet la fragilité humaine, son esprit de toute espèce de vices, afin de la rendre digne de l’enfantement céleste ; et il créa par sa seule opération le corps saint et vénérable du Rédempteur dans son sein qui avoit été sanctifié. » Nous devons observer toutefois que la Trinité tout entière opéra la conception du Christ, parce que, comme le dit saint Augustin, « l’opération de la Trinité est indivisible. » Et néanmoins on l’attribue au Saint-Esprit, et on le fait pour cinq raisons. La première raison, c’est parce que le Saint-Esprit est l’amour du Père et du Fils ; ce qui fait dire à saint Augustin : « Le Saint-Esprit est celui par lequel celui qui a engendré aime celui qui l’engendre, et il aime lui-méme celui qui l’a engendré. » L’incarnation du Fils de Dieu résolue par le Père est le résultat d’un amour immense ; ce qui fait que saint Jean dit, chap. III : « Dieu aima tellement le monde, etc..., » et c’est aussi ce qui fait dire à saint Bernard : « Sachez que c’est l’amour qui a répandu sur nous la plénitude des grâces, qui a fait que l’infini s’est égalé à nous, et que celui qui est un s’est associé. » Donc c’est avec raison que l’on attribue la conception au Saint-Esprit. La seconde raison, c’est parce qu’on attribue la bonté au Saint-Esprit ; et saint Augustin dit à cette occasion : « Comme l’on attribue la puissance au Père, la sagesse r u F ils, on attribue pareillement la bonté au Saint-Esprit. » C’est ce qui fait que les œuvres où brille la puissance sont attribuées au Père, celles où brille la sagesse sont attribuées au Fils, quant à celles où brille la bonté, on les attribue au Saint-Esprit. Mais c’est surtout dans cette œuvre que brille la bonté ; aussi l’Apôtre écrit-il à Tite, chap. III : «La bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes a paru dans le monde. » Saint Bernard ajoute : « La puissance de Dieu s’est manifestée dans la création,.sa sagesse dans le gouvernement du monde ; mais c’est surtout dans son humanité qu’a brillé sa miséricordieuse bonté. » Donc, c’est avec raison qu’on attribue la conception au Saint-Esprit. La troisième raison pour laquelle on la lui attribue, c’est parce que le Saint-Esprit est un esprit sanctificateur, comme on le voit dans Jérémie, chap. I ; le Commentaire dit ici que « c’est lui qui sanctifie tout. » Mais tout ce que Marie a porté est saint et divin ; ce qui fait que l’ange lui dit : « Le saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu. » Donc, c’est avec raison qu’on attribue la conception au Saint-Esprit. C’est pour cela que le Commentaire des paroles suivantes, Rom., ch. I : « Selon l’esprit de sanctification, » ajoute que l’Esprit saint a formé l’homme lui-méme dans le sein de la Vierge, sans semence humaine, et qu’il l’a sanctifié. » La quatrième raison, c’est parce que l’Esprit saint est celui qui produit toutes les grâces. L’Apôtre dit à cette occasion, I Cor., chap. XII : « Il y a diversité de dons spirituels, mais il n’y a qu’un même esprit; » le Commentaire ajoute : « C’est lui qui les donne toutes, parce qu’il esL lui-méme le premier don en qui elles sont toutes concédées. » Mais que la nature humaine fût prise en unité de personnes par la divinité, c’est là une grâce surabondante, parce qu’elle ne fut précédée d’aucun mérite ; ce qui fait que l’Apôtre écrit à Tite, chap. III : « Ce n ’est pas par les œuvres de justice que nous avons faites, etc... » « Ce mode, dit saint Augustin, par lequel Jésus-Christ fut conçu du Saint-Esprit, sans avoir été précédé d’aucun mérite, nous apprend que ce fut par la grâce de Dieu que cet homme, dès le début de l’existence de sa nature, quand elle commença d’être, fut uni si étroitement au Verbe de Dieu en union de personne, qu’il devint le Fils de Dieu. » La cinquième raison, c’est parce que le Verbe humain, qui est dans le cœur, est une image du Verbe éternel en tant qu’il existe dans le Père. C’est ce qui fait dire à saint Augustin : « Chacun peut comprendre le Verbe non-seulement avant qu’il soit articulé, mais il peut aussi le comprendre avant que par la pensée on ait saisi les images ou figures de ses sons; » on peut déjà voir ici une figure de ce Verbe dont il est dit : « Au commencement étoit le Verbe. » Mais comme le verbe humain se revêt de la voix pour se rendre sensible aux hommes, de même le Verbe de Dieu s’est revêtu de la chair pour se rendre sensible aux yeux des hommes. Mais c’est l’esprit de l’homme qui forme la voix de l’homme, donc l’esprit a dû former la chair de Dieu. Mais il faut observer que la formation du corps du Christ fut instantanée, à cause de la puissance infinie du Saint-Esprit qui forma ce corps ; ce qui fait dire à saint Grégoire : « L’ange l’annonce ; le Saint-Esprit opère, et immédiatement le Verbe est incarné dans le sein de la Vierge. » Le corps fut donc formé et l’ame créée en même temps ; ils furent donc joints l’un à l’autre et unis à la divinité simultanément. Nous devons observer aussi que la bienheureuse Vierge fut la vraie Mère de Jésus-Christ, parce qu’elle fournit la matière de son corps ; ce qui fait que saint Grégoire dit, expliquant les paroles suivantes de saint Luc, chap. I : « La vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; » l’ombre est formée du corps et de la lumière ; mais Dieu, par sa divinité, est lumière ; par conséquent, comme la lumière incorporelle devoit se revêtir d’un corps dans son sein, c’est avec raison qu’on lui adresse ces paroles : « La vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; » c’est-à-dire la lumière incorporelle de la divinité se revêtira en vous du corps de l’humanité. Le sang très-pur de la Vierge fut la matière du corps de Jésus-Christ; ce qui fait dire à saint Damascène : « Le Fils de Dieu se forma à lui-même, du sang très-chaste et très-pur de la Vierge, une chair animée d’une ame raisonnable. »
Nous pouvons ici observer mystiquement que la conception de la Vierge est l’image de la conception spirituelle de l’ame fidèle ; et saint Ambroise ajoute ; « Si Jésus-Christ n’eut, selon la chair, qu’une mère, selon la foi, il est le fruit de tous les fidèles ; car toute ame conçoit le Verbe (le Dieu, pourvu toutefois qu’elle soit sans tache, exempte de toutes espèces de vices, et qu’elle garde dans un cœur pur, et la chasteté du cœur et celle de l’ame. Nazareth, le lieu de la conception de la Vierge, est parfaitement en rapport avec cette conception. Que votre conversation soit pure comme la fleur dans sa forme, que l’odeur de votre réputation ressemble à ses parfums, que la récompense éternelle soit votre but, comme étant toujours couvert de fruits abondants. Mais remarquons ici qu’il est écrit de la bienheureuse Vierge, qu’après sa conception elle fît trois choses, et ces trois choses désignent mystiquement celles que chaque ame sainte doit faire après avoir conçu spirituellement le Verbe de Dieu; elle gravit les montagnes, elle salua Elisabeth, et elle glorifia le Seigneur. La première de ces choses est la figure de la perfection des vertus, la seconde est celle de l’amour fraternel, la troisième est celle de la louange et de la joie. Les paroles suivantes de saint Luc, chap. II : Marie se levant, se retira en toute hâte vers les montagnes, » ont trait à la première de ces choses; et le Commentaire ajoute : « L’ange après avoir reçu le consentement de la Vierge, regagna les régions célestes, et la Vierge le suit, s’avançant sur les montagnes. » De même l’ame qui a conçu le Verbe de Dieu, gravit le sommet des vertus, emportée sur les ailes de l’amour, afin de pénétrer dans la cité de la Judée, c’est-à-dire dans la citadelle de la confession et de la louange, et parvenir jusqu’à la perfection de la foi, de l’espérance et de la charité, qui sont figurées par les trois mois qu’elle y demeura. Cette descente de la Vierge nous apprend trois choses : elle nous fait connoître la vallée de la crainte et de l’humilité, la peine et les difficultés que l’on éprouve à monter, et elle nous fait connoître le sommet de l’amour ou de la charité. Ce qui fait dire à saint Bernard : « L’humilité nous enseigne la vertu, le travail nous la procure, et l’amour nous la fait posséder. Et comme elle est digne de toutes ces choses-là, on ne peut ni l’apprendre, ni l’acquérir, ni la posséder à d’autres titres.
Ces paroles : « Elle entra dans la maison de Zacharie, et elle salua Elisabeth, » touchent à la seconde des choses signalées plus haut. La salutation est en effet l’adoption du salut. Mais désirer le salut du prochain est le fait de l’amour fraternel, parce que c’est véritablement la manière d’aimer le prochain, exprimée dans saint Matthieu, chap. XXII : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même ; » c’est-à-dire, ajoute le Commentaire, « vous l’aimerez pour la même raison que vous vous aimez vous-même. » « Quiconque, dit saint Augustin, aime véritablement son prochain, doit se conduire envers lui de manière à lui faire aimer, à lui aussi, Dieu de tout son cœur, de toute son ame et de tout son esprit. » Jésus-Christ lui-même a enseigné cette manière d’aimer à ses disciples, lorsqu’il dit, S. Jean, chap. XV : « Mon commandement est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai, etc...; » et saint Augustin ajoute : « Pourquoi Jésus-Christ nous a-t-il aimé, n’est-ce pas pour nous faire régner avec lui? » C’est donc dans le même but que nous devons nous aimer mutuellement. L’ame sainte doit donc, dès qu’elle a conçu spirituellement le Verbe de Dieu, s’appliquer à aimer de la sorte ; parce qu’il est écrit dans la première Epître de saint Jean, chap. IV : « Si nous nous aimons mutuellement, Dieu demeure en nous, et sa charité est parfaite en nous. » « Bienheureux, dit saint Augustin, est celui qui vous aime, qui aime son ami en vous, et qui aime son ennemi à cause de vous. » Le même saint dit encore : « Là où est l’amour véritable, que peut-il y manquer ? Mais là où il n’est pas, qu’y a-t-il qui puisse nous être utile? »
La troisième chose est exprimée par les paroles suivantes qui se lisent dans saint Luc, chap. II : « Mon ame loue le Seigneur. » Ce cantique est un cantique de joie et d’allégresse que peut chanter toute ame sainte qui a conçu spirituellement le Verbe de Dieu ; ce qui fait dire à saint Ambroise : a Comme l’ame de Marie glorifie Dieu dans chacun des fidèles, de même son esprit tressaille de joie en Dieu dans chaque fidèle. Mais qu’est-ce que glorifier Dieu*, dît saint Ambroise ? Le Seigneur est glorifié, non pas que la louange humaine lui ajoute quelque chose, mais il est glorifié en nous, quand notre ame, qui est créée à son image, se modèle par la justice sur Jésus-Christ, qui est lui-même l’image du Père. Et ainsi, pendant que notre ame glorifie Dieu en imitant Jésus-Christ, elle grandit en participant en quelque sorte à sa propre grandeur, et par l’éclat de ses bonnes actions, et par l’imitation de sa vertu, elle semble exprimer en elle cette image elle-même. » « Quand, dit Origène, j’aurai glorifié mon ame par mes actions, par mes pensées et par mes discours, elle deviendra alors une brillante image de Dieu, et le Seigneur lui-même, dont elle est l’image, est glorifié dans cette même ame. » « Elle glorifie Dieu, dit le vénérable Bède, l’ame de celui qui assujettit tous les mouvements de son homme intérieur à louer et servir Dieu. Il tressaille de joie en Dieu son Sauveur, l’esprit de celui qui n’affectionne aucune des choses terrestres, que ne sauroit amollir l’affluence des biens périssables, que ne peut briser l’adversité, et qui ne trouve de joie que dans le souvenir seul de son Créateur, de qui il attend le salut éternel. »
Quant à la troisième chose qui mérite de fixer notre attention relativement à la conception, à savoir la perfection de l’enfant conçu, on lit dans saint Luc, chap. I : « Il sera grand, et on l’appellera le Fils du Très-Haut. » Cet enfant eut une triple perfection dès l’instant de sa conception; ce furent la perfection de la nature, celles de la grâce et de la gloire. Q uanta la perfection de la nature, il est écrit dans Jérémie, ch. XXIII : « Dieu écrira sur la terre un nouveau prodige, une femme environnera un homme ; » « c’est-à-dire, ajoute le Commentaire, un homme parfait étoit contenu dans le sein d’une femme. » Ces paroles ne doivent pas s’entendre de la quantité corporelle de l’homme, mais de la vérité de la nature humaine et de l’intégrité, tant du corps que de l’ame, que posséda cet enfant dès le moment de sa conception ; 'ce qui fait dire à saint Damascène : « Tout ce dont Dieu a revêtu notre nature, le Verbe de Dieu l’a pris, à savoir le corps, l’ame intellectuelle et les idiomes qui leur sont propres. Il s’est revêtu de tout mon être, pour donner gratuitement à tout mon être le salut ; c’est-à-dire pour le rendre agréable à Dieu. » Le même saint dit encore : « La chair du Verbe de Dieu est animée simultanément et par l’ame raisonnable, et par l’ame intellectuelle. » Il nous importe pourtant de savoir que, bien que ces choses se soient instantanément accomplies, l’ordre naturel qui existe entre elles fut néanmoins observé, comme le dit saint Augustin ; « Celui qui est la vérité indivisible et immuable reçut l’ame par l’esprit et le corps par l’ame. « Pour voir l’évidence de ceci, il importe de savoir que l’ordre naturel qui existe entre diverses choses peut être considéré de deux manières. La première manière de le considérer, c’est d’après le degré de dignité ; et ainsi l’ame occupe le milieu entre Dieu et la chair, et d’après cela on peut dire que le Fils de Dieu s’unit à la chair par l’intermédiaire de l’ame. On peut encore la considérer d’après la raison de la causalité; et, considérée de cette manière, l’ame est en quelque sorte la cause qui a fait unir la chair au Fils de Dieu. Ce qui rend la chair susceptible d’être prise, c’est l’ordre qui existe entre elle et l’ame raisonnable, par laquelle elle est chair humaine, et par conséquent plus susceptible d’être prise que les autres. Il prit pareillement l’ame par l’esprit; soit parce que c’étoit la manière la plus convenable de la prendre, car l’ame ne peut être- prise convenablement que par ce qui est capable de recevoir Dieu et qui est créé à son image, qui est selon l’esprit, et c’est ce qui fait que l'esprit est entendu dans ce sens, d’après les paroles de l’Apôtre, Ephés., chap. IV : «Renouvelez-vous dans l’intérieur de votre ame ; » soit encore à cause de l’ordre de dignité ; parce que l’intellect est, entre les autres parties de l’ame, la plus digne, la plus élevée, et celle qui ressemble le plus à Dieu. C'est* pourquoi, comme le dit saint Damascène, « le Verbe de Dieu s’est uni à l’ame par l’intermédiaire de l’intellect. » Nous devons pourtant savoir que le Christ se revêtit de l’humanité avec quelques-uns de ses défauts; et il le fit pour trois raisons. La première, c’étoit afin de satisfaire pour nous. On lit dans Isaïe : « Il s’est véritablement chargé de nos langueurs, il les a portées lui-méme. » La seconde, c’étoit pour prouver qu’il avoit réellement pris notre nature. L’Apôtre dit, Phil., chap. II : « Etant reconnu pour homme, par tout ce qui a paru de lui au dehors. » La troisième, c’étoit pour nous rendre semblables à lui, en nous donnant l’exemple des vertus; l’Apôtre dit, Hébreux, chap. XII : « Pensez en vous-mêmes à celui qui a souffert une si grande contradiction contre lui-même, afin que vous ne vous découragiez point et que vous ne tombiez point dans l’abattement; » Ce qui précède prouve aussi qu’il ne dut pas prendre l’infirmité du péché, soit parce que le péché est un obstacle à la puissance de satisfaire ; car il est écrit au livre de l’Ecclésiastique, chapitre XXXIV : « Le Très-Haut 11 e tient pas pour agréable les dons des pécheurs ; » soit parce que le péché est un obstacle à la manifestation de la vraie nature humaine dont Dieu est l’auteur ; « puisque le péché a été introduit contre cette nature par une semence diabolique, » comme le dit saint Damascène ; soit encore parce qu’on péchant il 11 ’eut pas donné l’exemple des vertus, puisque le péché est l’opposé de ces mêmes vertus. Ceci prouve donc clairement qu’il n’a pris aucun des défauts du péché, ni du péché originel, ni du péché actuel; ce qui fait dire à saint Pierre, IEpître, ch. II : « Lui qui n’avoit commis aucun péché, et de la bouche duquel il n ’est jamais sorti aucune parole fallacieuse. » Le péché renferme trois espèces de défauts. Il en est qui sont opposés à la perfection de la science et de la grâce, tels que l’ignorance, la propension au mal, l’opposition pour le bien, défauts qu’il ne convenoit nullement à Jésus-Christ de prendre, lui qui fut plein de grâce et de vérité, comme le dit saint Jean, chap. I. Il en est qui, dans l’homme, proviennent de certaines causes particulières, telles que la lèpre, l’épilepsie, etc... Ces défauts proviennent pourtant quelquefois de la faute de l’homme et du dérèglement de sa vie ; quelquefois aussi ils proviennent du défaut de la force formative : or ni l’une ni l’autre de ces deux choses ne conviennent à Jésus-Christ, parce que sa chair a été conçue par l’opération du Saint-Esprit, dont la puissance est infinie de même que la sagesse, et qu’il ne peut ni se tromper, ni foiblir. Il vécut toujours lui-méme d’une manière parfaitement réglée. Le péché du premier père produit généralement dans tous les hommes trois défauts, tels que la mort, la faim, la soif, etc... Jésus-Christ prit ces défauts, que saint Damascène appelle des défauts naturels et des passions qu’il n’est pas possible de guérir ; des défauts naturels, parce que communément, parce que naturellement ils suivent toute la nature ; ils ne peuvent pas être guéris, parce qu’ils n’emportent pas avec eux un défaut de science ou de grâce. Il faut observer de plus que les passions en Jésus-Christ furent des appétits sensitifs, mais qu’elles diffèrent de nos passions de trois manières. Premièrement elles en différèrent quant à l’objet, parce que souvent chez nous elles se portent sur des objets illicites, ce qui n’eut jamais lieu dans Jésus-Christ. Elles eu différèrent secondement quant Patet ergo, quod nullum defectum peccati ex Spiritu sancto concepta fuit, qui est inassumpsit, nec origiualis, nec actualis, finitæ virtutis et sapientiæ, errare et defiunde dicitur 1 P etr., II : « Qui peccatum cere non valens. Ipse enim nihil inordinate non fecit, nec inventus est dolus in ore in regimine vitæ suæ exercuit. Tertii sunt ejus.» Sciendum vero quod triplicessunt defectus qui communiter in hominibus defectus. Quidam sunt qui contrariantur inveniuntur ex peccato primi parentis, siperfectioni scientiæ et gratiæ, sicut iguo- cut m ors, fam és, sitis et hujusmodi. Hos rantia, pronitas ad malum, difficultas ad Christus suscepit defectus quos Damascebonum, quos non decuit Christum assu nus vocat naturales defectus et indetractamera, qui plenus fuit gratia et veritate, ut biles passiones, naturales, quia communidicitur Joan,, I. Quidam vero sunt qui pro ter, quia naturaliter consequuntur totam venant in hominibus ex quibusdam par- naturam, indetractabiles, quia defectum ticularibus causis, sicut lepra'et càducus gratiæ et scientiæ non important. Notanmorbus, etaliahujusmodi. qui quidem de dum insuper, quod passiones appetitus senfectus causantur quandoque ex hominis sitivi fuerunt in Christo, sed aliter quam culpa ex inordinatione victu s, quandoque in nobis quantum ad tria. Primo quantum ex defectu virtutis formativæ, quorum ad objectum, quia in nobis feruntur sæpe neutrum Christo convenit, quia caro ejus ad illicita, quod in Christo non fuit. Seau principe, parce que souvent chez nous elles préviennent le jugement de la raison, pendant qu’en Jésus-Christ elles ne se produisoient que conformément à la raison ; ce qui fait dire à saint Augustin, « qu'en Jésus-Christ l’ame humaine ne fut agitée que lorsqu’il le voulut, de même qu’il se fil homme quand il le voulut. » Elles en différèrenten troisième lieu quant à l’effet, parce que parfois en nous ces mouvements n’ont pas pour siège l’appétit sensitif, mais ils entraînent la raison, ce qui n’eut pas lieu en Jésus-Christ, parce qu’en lui tous les mouvements convenoient naturellement à la chair humaine, ce qui fait qu’ils étoient renfermés dans les limites de l’appétit sensitif, ce qui fait encore que la raison pouvoit faire ce qui étoit convenable. C’est ce qui fait dire à saint Jérôme, que « Jésus-Christ, pour prouver qu’il avoit réellement pris la nature humaine, s’attrista véritablement ;• mais de peur que sa passion ne fût dominée par l’esprit, il est dit qu’il commença à être attristé par la passion, pour que l’on comprenne que. la passion est parfaite, quand elle domine l’esprit et la raison, et cela pour la passion qui n’est que commencée dans l’appétit sensitif, et qui ne s’étend pas au-delà. »
Quant à la perfection de la grâce, il est dit dans saint Jean, ch. I : « Le Verbe s’est fait chair, etc... » Ces paroles nous font connoître ici par ordre, trois grâces; qui sont la grâce d’union, la grâce habituelle, et la grâce du chef. La première grâce, la grâce d’union est exprimée par ces paroles : le Verbe s’est fait chair ; ce qui fait dire à saint Augustin ; que de tout ce qui s’est réalisé dans le temps, la plus grande des grâces, c’est que Jésus-Christ se soit uni l’homme en unité de personne. Nous devons observer toutefois que les saints Pères ne méritèrent pas l’incarnation ex condigno, ou par leurs propres mérites, soit parce que les propres œuvres méritoires de l’homme ont pour objet la béatitude que procure la vertu, et qui consiste dans la pleine secundum quantum ad principium, quia in cœpit tristari, ut passio perfecta intelliganobis sæpe judicium rationis præveniunt1, tur, quando animo et rationi dominatur, in Christo vero non oriebantur nisi secun- pro passio vero quæ est inchoata in appedum dispositionem rationis, unde dicit titu sensitivo ; sed ulterius se non enten-Augustinus, quod Christus hoc cum vo- dit. De perfectione gratiæ dicitur, Joan., luerit motus humana anima suscepit, sicut I : « Verbum caro factum est, » etc. Ubi cum voluit factus est homo. Tertio, quan triplex gratia sesecundum ordinem exprimitum ad affectum, quia in nobis quandoque tur, videlicet gratia unionis, gratia habihujusrnodi moins non sistunt in appetitu tualis et gratia capitis. Prima gratia, scilisensitivo, sed trahunt rationem ; quod in cet u nionis, tangitur ibi : « Verbum caro Christo non fuit, quia omnes motus natu- factum est. » Unde Augustinus in rébus per raliter humanæ carni convenicntcs, sicin tempus ortis ilia summa gratia est, quod appetitu sensitivo remanebant, quod ratio homo Deo junctos est in unitate personæ. non impediebatur facere quod conveniebat. Notandum vero, quod sancti Patres non Unde Ilieronyinus dicit, quod Christus ut meruerunt incarnationem Christi ex converitatem probaret assumpti hominis, vers digno, tum quia opéra meritoria hominis contristatus est ; sed ne passio illius durai- propria ordinantur ad beatitudinem, quæ naretur animo, per passionem dicitur quod est virtutis, et consistit in Dei pleua fruijouissance de Dieu; mais comme l’uuion de l’incarnation consiste dans l’existence personnelle, elle surpasse l’union de l’ame bienheureuse avec Dieu, union qui n’a lieu que par l’acte de celui qui jouit ; ce qui fait qu’elle ne peut pas tomber sous le mérite, puisqu’elle est ie principe de la grâce, d’après les paroles suivantes de saint Jean, chap. I : a La grâce et la vérité ont été faites par Jésus-Christ; » soit encore parce que l’incarnation de Jésus-Christ a réformé la nature humaine toute entière, ce qui fait qu’elle ne tombe sous le mérite d’aucun homme en particulier, parce que le bien d’un simple homme quelconque ne peut procurer le bien de toute la nature ; cependant les saints Pères méritèrent l’incarnation ex congruo par convenance eu la demandant, eu la désirant. Il convenoit en effet que Dieu exauçât ceux qui lui obéissoient. La seconde grâce, ou la grâce habituelle est exprimée par ces paroles : « Plein de grâce et de vérité. » Le Commentaire ajoute : « Comme la divinité étoit en lui, et qu’elle le remplissoit, il déversoit de son trop plein sur les autres ; » mais la raison de cette plénitude peut se tirer de la proximité où il se trouvoit de Dieu ; plus en effet le réceptacle est près de la cause de l’écoulement, plus il participe abondamment à ce qui en découle, mais la grâce vient de Dieu, d’après ces paroles du Psaume LXXXIII : « Le Seigneur donnera la grâce et la gloire ; » ce qui fait que comme l’ame de Jésus-Christ touchoitDieu de très-près, elle reçut au moment même de sa conception la plénitude de la grâce par son influence.
Nous devons observer que la plénitude de la grâce peut être envisagée de deux manières. Elle peut l’être d’abord du côté de la grâce elle-même, et cela a lieu quand quelqu’un atteint le souverain bien de la grâce, et quant à l’essence et quant à la puissance de cette même grâce ; à savoir parce qu’il a la grâce la plus excellente qu’il soit postioae t unio autem incarnationis cum sit dante in alios; hujus autérn plenitudinis in esse personali, transcendit unionem ratio potest accipi ex propinquitate ipsius mentis beatæ ad Deum, quæ est per ac- ad Deum ; quanto enim receptivum aliquod fruentis, et ita non potest cadere sub quod propinquinsest causæ influerai, tanto merito, quæ est principium gratiæ, secun abundantins participât influentiam ipsius; dum illud Joan., I : « Gratia et veritas influxus autem gratiæ est a Deo juxta ilper Jesum Christum facta est,» tum etiam lud Psalm. LXXXÏU : « Gratiam et gloquia incarnatio Christi est reformatio to- riam dabit Dominus, » unde cum anima tins humanæ naturæ, et ideo non cadit sub Christi propinquissime attingebat ad Deum, merito alicujus hominis singularis, quia ex ejus infinentia plenitudinem gratire in bonum alicujus hominis puri non potest ipso instanti conceptionis accepit.
esse causa totius boni naturæ ; tamen ex Notandum vero, quod plenitudo gratiæ congruo meruerunt patres sancti incarna- potest accipi dupliciter. Uno modo ex parte tionern petendo et desiderando. Congruum ipsius gratiæ, quando scilicet aliquis attinenim erat ut Deus exaudiret eos qui sibi git ad summum bonum gratiæ, et quanobediebant ; seconda gratia habitualis tum ad essentiam, et quantum ad virtutangitur ibi : « Plénum gratia et ve- tem, quia scilicet 'habet gratiam in m axiritate. » Glossa : « Quia divinitas in eo ma excellentia, qua potest haberi, et in fuerat replens eum plenitudine reclun- maxima extensione ad omnes gratiæ effecsible d’avoir, et qu’il l’a dans sa plus grande extension quant'à tous ses effets ; et une telle plénitude de la grâce ne convient qu’à l’homme Christ. Elle se prend encore de la part de celui qui a la grâce; et c’est ce qui arrive quand quelqu’un a la grâce avec toute l’abondance que lui permet sa condition, ou selon sa propre intensité, ou en tant que la grâce s’étend en lui jusqu’au terme déterminé par Dieu, d’après ces paroles de l’Apôtre, Ephés., chap. IV : « Or la grâce a été donnée à chacun de nous selon-la mesure du don de Jésus-Christ; » c’est-à-dire, d’après ce qu’a déterminé Jésus-Christ qui en est le dispensateur. Mais la division des dons en est la mesure. Telle personne en effet a tel don, et telle autre personne tel autre don; et ce qu’a celle-ci, l’autre ne l’a pas. L’homme la reçoit encore selon la puissance ou vertu ; en tant que la grâce lui donne la force de faire tout ce qu’exige son état ou son devoir, comme le disoit l’Apôtre, Ephés., chap. III : J’ai donc reçu, moi qui suis le plus petit d’entre tous les saints, cette grâce, d’éclairer les aveugles, etc... » Ce n’est pas cette plénitude de la grâce qui est propre à Jésus-Christ, mais il la communique aux autres, c’est dans ce sens que l’on dit de la bienheureuse Vierge, qu’elle est pleine de grâce, Luc, chap. II : Elle qui eut la grâce suffisante pour l’état auquel Dieu l’âvoit destinée; c’est-à-dire pour être mère de Dieu. C’est aussi dans ce sens que l’on dit de saint Etienne qu’il fut plein de grâce, Act., chap. VII, parce qu’il eut la grâce suffisante pour être un digne ministre et un digne témoin de Jésus-Christ. Mais il est une de ces plénitudes qui est plus abondaute que l’autre, selon que quelqu’un est prédestiné de Dieu à un état ou supérieur ou inférieur. C’est encore dans ce sens que l’on dit communément des saints qu’ils sont pleins de grâces, d’après les paroles suivantes de l’Apôtre, Ephés., chap. IV : «Pour que vous soyez remplis dans toute la plénitude de Dieu ; » parce qu’ils ont la grâce suffisante pour mériter la vie éternelle, qui consiste dans la jouissance parfaite de Dieu.
Nous devons encore observer que la grâce habituelle de Jésus-Christ peut s’envisager de deux manières différentes. On peut d’abord la considérer en tant qu’elle est un être quelconque, et dans ce sens elle a des bornes, parce qu’elle est dans l’ame de Jésus-Christ, comme dans un sujet dont la capacité est finie. On peut encore la considérer selon la raison de la grâce, et dans ce sens on peut la dire infinie, et cela, parce qu’elle n’est pas limitée, et elle n’est pas limitée parce qu’elle possède tout ce qui est de la raison de la grâce; parce qu’elle est conférée à l’ame de Jésus-Christ, comme à un certain principe de satisfaction ou de gratification, dans la nature humaine, et c’est ce que dit l’Apôtre, Ephés., chap. I : « Il nous a gratifiés dans son Fils bien-aimé ; » c’est comme si nous disions que la lumière du soleil est infinie, elle ne l’est pas dans son être, mais elle l’est quant à la raison de la lumière ; parce quelle a tout ce qui peut être de la raison de la lumière. Quant à ces paroles de saint Jean, chap. III ; « Que Dieu ne donne pas son esprit par mesure à l’homme Christ, » on peut l’entendre de trois manières. On peut premièrement bien l’entendre du don que Dieu le Père a fait de toute éternité à son Fils; à savoir la nature divine, et c’est là un don infini; ce qui fait dire à un certain Commentaire que le Fils est aussi grand que l’est le Père. On peut en second lieu les rapporter au don fait à la nature humaine, pour l’unir à la personne divine, et c’est un don infini, parce que, comme le dit le Commentaire à cette même occasion, de même que le Père a engendré le Fils avec la plénitude la plus parfaite ; de même le Fils s’est uni à la nature humaine d’une manière pleine et parfaite. On peut en troisième lieu les rapporter à la grâce habituelle en tant qu’elle s'étend à l’état de grâce ; ce qui fait que saint Augustin expliquant la même chose, dit : « La division des dons en est une sorte de æternam, quæ consistit in plena fruitione cis pertinere : verbum autem illud Joan., Dei. Notandum etiam, quod gratia Christi IX : « Non enim ad mensuram dat Deus habitualis dupliciter consideratur. Uno mo spiritum homini Christo, » potest tripliciter do secundum quod est ens quoddam, et sic exponi. Uno modo de d on o, quod Deus paest ilnita, eo quod est in anima Christi si ter ab æterno dédit Filio scilicet divin» m cut in subjecto flnitam habente capacita- naturam, quæ est donum infinitum. Unde tem. Alio modo potest cousiderari sccun- quædam Glossa dicit ibidem, ut tantus sit dum rationem gratiæ, et sic potest dici in Filius, quantus sit Pater. Alio modo potest fini ta, eo quod non lim itatur, quia scilicet referri ad donum quod est datum lrnhabet quicquid potest pertinere ad ratio- manæ, ut uniatur divinæ personæ, quod nem gratiæ, quia collata est animæ Christi est donum infinitum, ut dicit Glossa ibisicut cuidam principio satisfactionis, seu dem, sicut Pater plénum et perfectum gegratificationis in humana natura, secundum nuit F iliu in, sic plénum et perfectum est illud Ephes., I : « Gratificavit nosindilecto naturæ unitum humanæ. Tertio modo po-Filio suo : » sicut si dicamus lucem solis test referri ad gratiam habitualem, in esse infmitam, non quidem secundum* quantum se extendit ad statum gratiæ : suum esse, sed secundum rationem lucis, unde Augustinus hoc exponens dicit : quia habet quicquid potest ad rationem lu - « Mensura quædam donorum divisio. » mesure; l’un reçoit de l’esprit le don de sagesse, l’autre le don de science; mois Jésus-Christ qui donne n ’est soumis à aucune mesure. »
Il nous importe de savoir qu’en Jésus-Christ la grâce d’union précède la grâce habituelle, non pas dans l’ordre du temps, mais dans l’ordre de la nature et de l’intellect, ce qui fait dire à Isaïe, ch. XII : a Voici mon serviteur dont je prendrai la défense ; » c’est là ce qui appartient à la grâce d’union, et on lit un peu plus loin : « Je répandrai sur lui mon esprit; » et c’est là ce qui appartient à la grâce habituelle. On peut encore prendre la raison de cette antériorité de manière d’être de la grâce par rapport à sa cause, la présence de la divinité produit en effet la grâce dans l’homme comme la présence du soleil produit la lumière dans l’air; ce qui fit dire à Ezéchiel, chap. XLIII : « Que la gloire du Dieu d’Israël eutroit par le côté de l’Orient, et que la terre fut éclairée par la présence de sa majesté. » Mais Dieu est présent en Jésus-Christ par l’union de la nature humaine à la personne divine ; ce qui fait que la grâce habituelle de Jésus-Christ est considérée comme une conséquence de cette union, comme la splendeur de la lumière est la conséquence du soleil. Mais comme la grâce se rapporte à l'essence de l'ame, de même la vertu se rapporte à sa puissance ; d’où il faut conclure que comme les puissances de l’ame dérivent de son essence ; de même les vertus sont certaines dérivations de la grâce. Plus en effet un principe est parfait, plus aussi il imprime profondément ses effets, comme la grâce de Jésus-Christ est très-parfaite ; par conséquent, c’est d’elle que découlèrent toutes les vertus destinées à perfectionner chacune des puissances de l’âme, et c’est ce qui fait que Jésus-Christ eut toutes les vertus, il n’eut pourtant ni la foi, ni l’espérance, à cause de leur imperfection, mais il eut ce qui leur correspond dans le ciel, la vision et la compréhension, parce qu’il embrassa vraiment tout le bonheur.
La troisième grâce, à savoir la grâce du chef, est exprimée par ces paroles de saint Jean, chap. I : « Nous avons tous reçu de sa plénitude. » Mais cette grâce est la même quant à l’essence que la grâce habituelle, elle n’en diffère que par sa raison d’être. Mais il faut observer que Jésus-Christ est appelé chef de l’Eglise, en figure de là tête de l’homme ; et en ceci, nous pouvons considérer trois choses, ce sont : l’ordre, la perfection, la vertu. L’ordre, parce que la tète est la première partie de l’homme en commençant par le haut, et c’est ce qui fait qu’on est dans l’usage d’appeler tète, tout principe ; aussi il est dit, Psaume XXXIX : « Il est écrit de moi en tète du livre, etc..., «c’est-à-dire, au commencement du livre. La perfection, parce que dans la tète résident tous les sens, tant intérieurs qu’extérieurs, pendant que le tact seul existe dans les autres membres, et c’est pour cela qu’il est dit dans Isaïe, chap. XV : « Le vieillard, et celui qui est constitué en dignité sont la tête. » La vertu, parce que la vertu et le mouvement de tous les autres membres, et ce qui les dirige dans leurs actes procède de la tète, parce que c’est là le foyer de la force sensitive et motrice, et c’est ce qui fait qu’on l’appelle avec raison la tête du peuple, d’après les paroles suivantes du premier livre des Rois, chap. XV : « Lorsque vous étiez petit à vos yeux, vous avez été établi chef des tribus d’Israël. » Or les trois choses précédentes conviennent spirituellement à Jésus-Christ. Et d’abord, la proximité où il se trouve de Dieu fait que sa grâce est, et la plus grande et la première de toutes les grâces, bien qu’elle ne soit pas la première par le temps, mais elle est là première parce que c’est en considération de sa grâce, que tous les autres la reçurent, et c’est, ce que nous apprennent les paroles suivantes, Rom., chap. VIII : « Ceux-qu'il a connus dans sa prescience, et qu’il a prédestinés pour être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il fût l’aîné d’entre plusieurs frères. » Il a en second lieu la perfection quant à la plénitude de toutes* les grâces, comme nous l’apprennent les paroles de saint Jean, ch. I : Plein de grâce et de vérité. » T1 a en troisième lieu la vertu ; à savoir la vertu de déverser la grâce sur tous les membres de l’Eglise, et c’est encore ce que nous apprend saint Jean, chap. T.: «Nous avons tous reçu de sa plénitude; » ceci prouve par conséquent que c’est avec raison que nous l’appelons la téte ou le chef de l’Eglise. Mais il faut observer qu’il ne la déverse pas seulement sur le corps, mais qu’il la déverse encore sur l’ame ; et c’est surtout sur l’ame qu’il la répand, pendant qu’elle ne se répand que secondairement sur le corps. Et d’abord il la déverse sur le corps en tant que les membres du corps sont des armes de justice pour l’ame qui tient de Jésus-Christ son existence, comme le dit l’Apôtre, Rom., chap. VI. Il la répand encore sur le corps en tant que la vie de gloire dérive de l’ame sur le corps; et c’est ce que nous apprend encore l’Apôtre, Romains, chap. VIII : Qui a ressuscité Jésus-Chrisfd’entre les morts, et qui vivifiera nos corps, à cause du Saint-Esprit qui réside en nous. » Nous devons encore observer que Jésus-Christ est la téte ou le chef des hommes, à des degrés divers. Et d’abord, il est surtout la tête de ceux qui lui sont actuellement unis par la gloire; il l’est en second lieu de ceux qui lui sont unis par la charité ; troisièmement, il l’est de ceux qui lui sont actuellement unis par la foi; quatrièmement, il l’est de ceux qui lui sont unis par une puissance qui n’est pas encore à l’état d’acte, mais qui pourtant, en vertu de la prédestination divine, doit le devenir. Il l’est cinquièmement de ceux qui lui sont unis en une puissance qui ne se réalisera pas; tels sont les hommes qui vivent encore ici-bas, qui ne sont pas prédestinés, et qui en quittant ce monde, cessent complètement d’ètre les membres de Jésus-Christ; parce qu’ils n’ont déjà plus le pouvoir de s’unir à lui. Jésus-Christ n’est pas seulement le chef des hommes, il est encore celui des anges, et c’est ce que nous apprend l’Apôtre par les paroles suivantes, Coloss., chap. II : « Qui est le chef de toutes les principautés et de toutes les puissances; » et il en est ainsi, parce qu’il est plus proche de Dieu, et qu’il participe plus abondamment àsesdons. C’est ce qui fait qu’il donne lui-même aux anges le sens de la connoissance, parce qu’il les éclaire lui-même, qu’il les purifie, et qu’il les perfectionne; cependant comme il ne communique pas avec les anges dans la nature de l’espèce, on l’appelle avec moins de raison le chef des anges que le chef des hommes.
Il nous importe de savoir que la tête influe de deux manières sur les membres. La première est le résultat d ’une certaine influence intrinsèque, en tant que la puissance motrice et sensitive dérive de la tête sur les autres membres. La tète influe encore sur le corps en tant qu’elle le dirige extérieurement; et ceci arrive parce que l’homme est dirigé dans ses actes extérieurs par la vue et les autres sens qui ont leur siège dans la tête; Jésus-Christ est dans l’un et l’autre sens appelé le chef. On peut pourtant donner à d’autres le nom de chef dans le second sens, comme nous l’apprennent les paroles suivantes d’Amos, chap. VI : « Les grands-sont leurs chefs. » On appelle aussi le diable le chef des méchants en tant qu’il les dirige vers son but, qui est la haine de Dieu ; ce qui fait dire à Job, chap. XIV : « Il est le roi des fils de l’orgueil ; et saint Grégoire ajoute : « Le diable est le chef de tous les méchants. » Quant à la troisième perfection de l’enfant de la bienheureuse Vierge, à savoir la perfection de la gloire, il est écrit, Psaume LXIV : « Bienheureux celui que vous avez choisi, et que vous avez pris, il habitera vos saints tabernacles ; » et le Commentaire entend ces paroles de Jésus-Christ. Mais la béatitude consiste dans la vision de l’essence divine, que contemploit d’une manière parfaite
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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