Consolations pour les ames scrupuleuses, dans leurs rapports d'obéissance avec leur directeur · Alphonse de Liguori
Consolations pour les ames scrupuleuses, dans leurs rapports d'obéissance avec leur directeur
Ce qui inquiète les scrupuleux, c'est la crainte qu'ils ont lorsqu'ils opèrent, d'agir en doutant, s'ils ne commettent pas un péché et de l'encourir par le fait. Mais alors il faut qu'ils sachent que celui qui agit par obéissance à un confesseur pieux et éclairé, n'agit jamais dans le doute, mais avec la certitude la plus grande que nous puissions avoir sur la terre, car Jésus-Christ a dit, que celui qui écoute ses ministres, est comme celui qui l'écoute lui-même : Qui vos audit, me audit. (Math. x. 10.) Ce qui fait dire à S. Bernard (De. Præc. et Disp. c. 42.) Quidquid vice Dei prœcepit homo, quod non sit tamen certum displicere Deo, haud secus omnino accipiendum est, quant si prœcipiat Deus.
Il est certain que, pour ce qui a rapport à la direction de la conscience, le confesseur est le supérieur légitime, comme disent tous les maîtres de la vie spirituelle, et S. François de Sales avec eux. (Introd. à la vie dévote, chap. 1 4. ) Voici ce que dit le père Pinamonli dans son Directeur spirituel : Il faut apprendre aux scrupuleux qu'en se soumettant à la volonté des ministres du Seigneur, ils doivent jouir de la sécurité la plus grande, dans tout ce qui n'est pas évidemment un péché. Qu'on leur fasse lire les vies des Saints, et ils verront que ces ames fidèles n'ont pas reconnu d'autre moyen plus sûr que celui de l'obéissance. Les Saints ont montré qu'ils suivaient la voix de leur confesseur plutôt que la voix immédiate de Dieu, elles scrupuleux préfèrent s'appuyer plutôt sur leur jugement que sur l'Évangile, qui dit : Qui vos audit, me audit.
Le bienheureux Henri de Suson dit ( après le père Brcncola, Chemin de la perfection,) Que Dieu ne nous demande pas compte des choses que nous avons faites par obéissance. S. Philippe de Néri disait encore la même chose. (In Vita. lib. I. cap. 1 0. ) Ceux qui désirent tirer de l'utilité dans la voie de Dieu se soumettent à un confesseur éclairé, auquel ils obéissent comme à Dieu même ; quand on agit ainsi, on est certain de ne pas rendre compte à Dieu des actions que l'on commet. Le même saint dit encore, que si l'on avait véritablement foi dans le confesseur, le Seigneur ne le laisserait pas errer. Il n'y a rien de plus sûr, et qui brise mieux les embûches du démon, que de faire la volonté d'autrui dans le bien; il n'y a rien de plus dangereux que de vouloir se conduire et se gouverner soi-même. C'est ce que dit S. Jean de la Croix (Tr. des épines. 1. m. coll. h. §. 2. n. /1.), car il s'écrie au nom du Seigneur : Si vous êtes infidèle à votre confesseur, vous l'êtes à moi-même, parce que j'ai dit, qui vous méprise me méprise ; et plus bas au n. 8 : Ne pas faire ce que le confesseur vous commande, c'est être orgueilleux, c'est manquer de foi.
Il faut donc avoir la ferme confiance qu'en obéissant au père spirituel, on est certain de ne pas pécher. Le remède le plus efficace pour les scrupuleux, dit S. Bernard, c'est une obéissance aveugle au confesseur, Jean Gerson rapporte (Tract, de Prseparal.) que le même S. Bernard ordonna un jour à un de ses moines d'aller célébrer sur sa foi; le moine ayant obéi, fut guéri de tous ses scrupules. Quelqu'un dira peut-être, ajoute Gerson : Plut à Dieu que moi aussi j'eusse un S. Bernard pour directeur; mais le mien est d'une science bien médiocre. Voici ce que ce directeur répond : Quisquis illi dicis, erras; non enim te commisisli in manibus hominis, quia littcralus, etc.; sed quia tibi estprœposilus. Quamobrem obedias illi, non ut homini, sed ut Deo ! C'est ce qui fait dire à Sainte Thérèse (Fondai, c. 1 0. ) : L'une prend le confesseur avec la détermination de ne plus penser à notre excuse, mais de se confier à la parole du Seigneur : Qui vos audit me audit. Le Seigneur estime tellement cette soumission, que, quoique ce soit après mille combats que nous accomplissions les choses qu'on nous a imposées, que ce soit avec peine ou sans peine que nous les fassions, le Seigneur nous proie son secours Elle ajoute ensuite, que nous contestons la volonté de Dieu.
De là S. François de Sales (Introd. c. 4. ), en parlant de la direction du père spirituel, pour marcher en sûreté dans les voies de Dieu, dit : C'est là l'avertissement des averlisscmcns. Vous avez beau chercher, dit le pieux Avila, vous ne trouverez jamais plus sûrement la volonté do Dieu, que dans le chemin de l'obéissance, que les anciens dévots ont tant pratiquée et tant recommandée. Aussi le pèse Alvarez disait-il : Quand bien même le père spirituel se tromperait, l'ame obéissante est sûre de ne pas pécher. car elle est soumise à celui que Dieu lui a donné pour supérieur. C'est encore ce qu'écrit le père Nicrembcrg (Tr. des scrup. §. 2. ) : Celui qui obéit à son confesseur ne pèche jamais, quand même ce qu'il ferait serait une faute, tant qu'il agit avec l'intention d'obéir à celui qui tient la place de Dieu, et en se persuadant qu'il est dans l'obligation de lui obéir, car, comme disent le père Rogacci et Lessius, le confesseur est pour nous l'interprète de la volonté divine. Et c'est encore ce qui est confirmé dans la glosse. (In. cap. ad aures, de temp. ord. lit. f. in fine) : Si vero dubium sit prœceptum, propter bwvufn obedicwtiœ excusatur a peccatis, licet in veritaie sit malum. 2 5. qu. I. Quid culpatur. 2. Et dans le ch. Jnquisitionu de Sent. exc. on recommande encore dans le même endroit l'obéissance au confesseur, en disant que les scrupules debent abdicari ex pastoris sui consilio.
S. François de Sales donnait trois sortes de consolations aux scrupuleux. ( In vit. cire, finem mass. 2 7. ) 1° Une ame qui obéit ne se perd jamais. 2° Il faut se contenter de ce que le père spirituel vous dit que vous marchez bien, sans en chercher la raison. 5° Le meilleur est de cheminer en aveugle, sous la direction de la divine providence, au milieu des ténèbres et des perplexités de cette vie. C'est pour cela que tous les docteurs moralistes disent communément avec S. Antoine, Navarre, Silvestre, etc. Que l'obéissance au confesseur est la règle la plus sûre pour bien marcher dans la voie de Dieu. Voilà, dit le père Tirillo avec le père Lacroix, quelle est la doctrine la plus généralement enseignée par les pères et les maîtres de la vie spirituelle.
En second lieu, les scrupuleux doivent savoir, que non-seulement ils sont en pleine sécurité en obéissant, mais qu'ils sont obligés à obéir à leur directeur, et de mépriser les scrupules, en agissant avec liberté dans leurs doutes. C'est ainsi que l'enseigne Noël Alexandre (Theol. lib. 5. c. 4. pag. 40.) : Quod autem scrupuli aspernari debeant, accedente prudentis, pii, doctique directoris judicio, et contra illos sit agendum, constat ex c. In* quis., etc.,ut supra;de même le père Wigandt (Tr. 2. Ex. 2. q.) : Non peccat qui agit contra scrupules; imo aliquando est prœeepti, prœherlim si accedit confessarti judicium; c'est ainsi que pensent ces auteurs qui suivent cependant les opinions rigides. Les docteurs pensent communément ainsi. (Ap. Salmanl. tr, 2 0, c. 7. n. / l O. ) La raison en est, que les scrupuleux, on ne surmontant pas leurs scrupules, s'exposent à mettre de grands obstacles à l'accomplissement de leurs obligations, ou du moins à leur profit spirituel, ou bien à perdre la cervelle, la santé et la conscience par le désespoir et par le relâchement. De là S. Anton, avec Gerson (d'après Noël Alex. 1. cit.), blâment les scrupuleux qui, par vaine crainte, ne lâchent pas de vaincre les scrupules : Caveasad exlrcmuva, ne, dum quœris securitatem, in gruvem ruas prœcipitalionis foveam. Prenez garde, disent-ils, de ne courir à votre perte, en voulant marcher avec trop de sûreté.
Voilà pourquoi le même père Wigandt (L. cit. q. 4.) dit que les scrupuleux doivent obéir à leurs directeurs, pourvu que le commandement ne soit pas évidemment un péché: Nisi contra Deum (direclor) prœclplat aperte. Chacun est tenu dans les choses douteuses d'obéir à son supérieur, pourvu qu'il n'ordonne pas un péché ; c'est l'opinion commune et certaine après les docteurs. Cela se prouve par S. Bernard, avec le passage sur le principe adopté : Quidquid vice Dei, etc.; par S. Ignace de Loyola (In Const. Sec. ) : Obediendum in omnibus, ubi peccatum non cernitur, id est, (in deelar.) in quibus nullum manifeslum est peccatum ; de plus, par B. I l u m b c r t, général des pères prédicateurs, lequel dit (In L. d e E r u d. Bel. c. 1.) : Nisiaperle sitmalum quod prœcipilur, accipiendum est, ac si a Deo prœciperctur ; de plus, par Je B. Denis-le-Chartreux (In 2. Dist. qu. 3.) : In dubiis, an sit contra prœceplum Dei, standum est prœcepto prœlati : quia, etsi contra Deum, altamen propter obedientiœ bonum non peccat subditus. Par S. Bonaventure, (In Spec. Disc, c. 4.)
C'est pour cela que Jean Gerson (Cons. 6. ) d i l : Scrupidosis contra scruputos agendum est, et fixo operispede certandum. Scruputos compescere melius quant per contemptum nequimus, et regulariter non absque alterius, et prœscriim superioris consilio ; alioquin timor immoderatus, aut inconsulla prœsumptio prœcipitaL Il dit que l'on doit de pied ferme combattre les scrupules, et les mépriser. Le remède qu'avait employé S. Philippe de Néri pour les scrupuleux, c'était de leur faire mépriser les scrupules. Voici comme c'est rapporté dans sa vie (Lib. 2. c. 10.) : De plus, au remède ordinaire de se remettre en tout et pour tout au jugement du confesseur, il en donnait un autre, qui était d'exhorter les scrupuleux à mépriser les scrupules. Il défendait à certaines personnes de s'en confesser, et quand dans la confession les pénitens parlaient des scrupules, il avait coutume de les faire communier sans les écouter.
Ainsi, pour conclure, les scrupuleux doivent avoir devant les yeux l'obéissance, et juger comme vaine la crainte des scrupules, et agir librement. Et pour cela, il n'est pas nécessaire, comme disent les docteurs (Busemb. De Cons- Scrup. cap. 5. cum Sanch., Bec, Reg., Fill. ), que, dans tout acte particulier, ils disent que telle ou telle chose est un scrupule, et qu'ils doivent obéir à leur confesseur en la méprisant; il suffit qu'ils le combattent par le bon propos qu'ils ont fait auparavant; car, d'après l'exercice qu'ils ont fait en eux-mêmes, ils sont habituellement ou virtuellement dans la même disposition, bien qu'elle soit obscure et confuse.
Ce qui fait dire à La Croix (Lib. 4. num. 5 5 7. et Tambur. in dec. cap. 3. §. 8. avec Vasq. Val., etc.), que si le scrupuleux ne peut pas dans cette obscurité déposer tout aussitôt sa crainte, ni arriver à l'obéissance du confesseur (ce qui est une impossibilité pour certaines consciences perplexes de se défaire des scrupules, par la crainte qui les arrête), alors il ne pèche pas, encore qu'il agisse avec la crainte de pécher. La raison en est, qu'ayant eu d'abord par amour pour l'obéissance la disposition de mépriser de tels scrupules, il doit penser qu'il la possède encore, quoiqu'il ne s'en aperçoive pas à cause de la crainte qu'il éprouve; mais cette crainte, le scrupuleux doit la mépriser, car elle ne forme pas une véritable règle de conscience. Voici comment Gerson la confirme et la conseille (In Tr. de Conf. et Scrup.) : Conscientia formata est, quando post discussionem et dcliberationem ex definiliva sententia rationis judicatur aliquid faciendum aut vitandum: et contra eam agere est peccatum. Timor vero seu scrupulus conscientiæ est quando mens inter dubia vacillai, nesciens ad quid potius teneatur; non tamen vellet omitlere, quod sciret esse placitum divinæ voluntati, et iste timor quam fieri potest, abjiciendus et cxtinguendus. Gerson dit donc en substance, que l'on pèche dans le doute pratique, quand le doute provient d'une conscience formée ; mais il n'y a de conscience formée que quand on a examiné les circonstances que l'on porte un jugement avec délibération, et qu'on prononce une sentence définitive sur ce que l'on peut faire ou ne pas faire. Voilà comment on pèche, quand on opère avec une telle conscience; mais quand l'esprit est vacillant, il ne veut jamais faire ce qui déplaît à Dieu; ce n'est donc pas un doute, c'est une crainte vaine que l'on doit rejeter et mépriser. Ainsi, lorsque chez le scrupuleux il y a volonté habituelle de ne pas vouloir offenser Dieu, il est certain que lorsqu'il agit dans le doute, il ne pèche pas. C'est le sentiment de Gerson; sans doute, il a raison, car c'est là une crainte futile, et non un vrai doute, comme elle le croit. On doit savoir que, pour commettre un péché mortel, il faut une advcrlence pleine de l'intellect, et un consentement parfait et délibéré de la part de la volonté, pour adhérer à une action qui offense Dieu gravement. Cette doctrine est la moins douteuse et celle que les théologiens enseignent le plus généralement d'après les D. de Salam. (Tr. 2 0. c. 1 1. n. 5.) Même les plus rigides comme Juenin, Haberl, et le rigoriste Gonet, qui lui-même s'exprime ainsi : Quod si atiquainsitdeliberatio, sed imperfecta, erit peccatum veniale, non mortale* C'est encore ce qu'enseignent tous les autres après S. Thomas ( 1. 2. qu. 8 8. a. 6.) : Potest quod est mortale esse veniale propter imperfectionem actus, quia non plane pertingit ad perfectionem actus moralis, cum non sit deliberatus, sed subitus*
Que les ames scrupuleuses souffrent cette croix avec résignation et qu'elles ne s'étonnent pas, dans leurs grands embarras, que Dieu seul permet pour leur profit, afin qu'elles soient plus humbles. Qu'elles se gardent des occasions gravement dangereuses, et qu'elles se recommandent le plus souvent au Seigneur, et qu'elles se confient beaucoup plus à sa divine bonté. Qu'elles aient recours le plus souvent possible à la très-sainte Vierge, qui s'appelle la mère de miséricorde et la consolation des affligés; qu'elles craignent l'offense de Dieu, là où elles la voient; mais qu'elles soient résolues de mourir mille fois plutôt que de perdre la grâce divine; qu'elles craignent surtout de manquer à l'obéissance de leur directeur ; en obéissant, qu'elles aient de la sécurité et qu'elles songent que Dieu ne les abandonnera jamais, qu'il veut sauver tout le monde, qu'il aime la bonne volonté, et qu'il ne laissera jamais périr une ame vraiment obéissante.
Nullus speravit in Domino, et confusus est. (Eccli. n.)
Omnem sollicitndinem vestram projicientes in eum, quoniam ipsius est de vobis. (I. Eph. v.)
Dominus iltuminaiio mea et salus mea, quem timebo. (Ps. xxvi.)
In pace in idipsum dormium et requiescam : quoniam tu Domine, singulariter in spe constiluisti me. (Ps. iv.)
In te, Domine, speravi, non confundar in æternum (Ps. xxxv.)
Conseils de consolation et de confiance pour une ame désolée.
Dialogue entre l'auteur et l'âme qui demande un conseil.
L'AUTEUR. — Voyons, faites-moi connaître les embarras de conscience qui vous affligent, comme vous me le dites?
L'AME. — Il y a deux ans, monsieur, que je ne trouve plus Dieu, ni dans l'oraison, ni devant le saint sacrement de l'autel, ni dans la communion. Il me semble que je suis une ame sans amour, sans espérance, sans foi ; en un mot une âme abandonnée de Dieu. Je n'éprouve plus de tendresse, ni en songeant à la passion de Jésus-Christ, ni à la sainte eucharistie; je suis insensible à toute dévotion. J'avoue que je le >mérilc par mes péchés, car je mérite l'enfer.
L'AUTEUR. — Mais, dites-moi, vous êtes-vous confessée de ces péchés ?
L'AME. — Oui, mon père, j'en ai fait la confession générale; je les ai même confessés plusieurs fois.
L'AUTEUR. — Et que dit votre directeur?
L'AME. — Il m'a défendu de jamais penser à ma vie passée; malgré cela, je me sens toujours inquiète, et je crains de ne les avoir pas assez développés à mes yeux. Je suis encore tourmentée par mille tentations contre la foi, contre la pureté, contre l'humilité. Je les chasse bien, il est vrai, mais je crains cependant d'avoir donné mon consentement tacite.
L'AUTEUR. — Et que vous dit votre directeur, à propos de ces mauvaises pensées?
L'AME. — Il ne veut pas que je m'en confesse, à moins que je ne puisse jurer, sans avoir besoin de réfléchir, que j'ai donné mon consentement. Mais vous, monsieur, que me dites-vous? Donnez-moi, je vous prie, quelque instruction consolante.
L'AUTEUR. — Que vous dirai-je, moi? D'avoir plus de confiance dans l'obéissance que vous devez à votre directeur. Connaissez-vous ce que dit S. Philippe de Néri, écoutez : Celui qui obéit à son confesseur agit de manière à ne pas rendre compte à Dieu des actions qu'il fait. Le même saint ajoute : Si l'on avait véritablement foi dans le confesseur, le Seigneur ne le laisserait pas errer. Il n'y a rien de plus sûr et qui brise mieux les embûches du démon que de faire la volonté d'autrui dans le bien. Il n'y a rien de plus dangereux que de vouloir se conduire et se gouverner soi-même. Connaissez-vous le passage de S. François de Sales où il est dit, en parlant de l'obéissance que l'on doit au directeur : C'est là l'avertissement des avcrlissemens. Vous avez beau chercher, dit le pieux Avila, vous ne trouverez jamais plus sûrement la volonté de Dieu que dans le chemin de l'obéissance, que les anciens dévots ont tant pratiquée et tant recommandée. C'est encore ce que dit Sainte Thérèse. L'ame prend le confesseur avec la détermination de ne plus penser à sa volonté, mais de se confier à la parole du Seigneur : Qui vos audit, me audit. Le Seigneur estime tellement cette soumission que, quoique ce soit après mille combats que nous accomplissions la bagatelle qu'on nous a imposée, que ce soit avec peine ou sans peine que nous l'ayons faite, le Seigneur nous prête son secours.... Car nous accomplissons pour lors la volonté de Dieu. S. Jean de la Croix dit encore, en parlant au nom de Jésus-Christ : Si vous êtes infidèles à votre confesseur, vous l'êtes à moi-même; parce que j'ai dit : Qui vous méprise me méprise. El plus bas, au n" v m : Ne pas faire ce que le confesseur vous commande, c'est être orgueilleux, c'est manquer de foi. Ce saint dit cela à l'occasion des paroles do Jésus-Christ que nous avons rapportées plus haut : Qui vos audit, me audit; ce qui fait ajouter à S. François de Sales ces maximes extrêmement utiles : 1° Une ame qui obéit ne se perd jamais ; 2° Il faut se contenter de ce que le père spirituel vous dit que vous marchez bien, sans en chercher la raison. C'est là une grande leçon pour les personnes scrupuleuses, qui veulent savoir pourquoi le père spirituel leur ordonne telle ou telle chose. En troisième lieu, S. François ajoute une belle maxime, qui n'est que la conséquence des deux autres : Il vaut mieux, dit-il, marcher en aveugle, sous la direction de la divine Providence, au milieu des ténèbres et des perplexités de cette vie.
Obéir au père spirituel dans les doutes de conscience, c'est là ce que nous enseignent tous les docteurs de l'Église et tous les saints pères. Nous citerons seulement S-Bernard, qui dit que toutes les fois qu'un homme nous commande au nom de Dieu de faire quelque chose, si ce qui nous est ordonné n'est pas un péché nous devons l'accomplir comme si Dieu lui-même eût parlé. Quidquid vice Dei prœcipit homo, quod non sit tamen certum displiccre Deo, haud secus omnino accipiendum est quam si prœeipiat Deus. (S. Bern. De Prœcept. el Disc. cap. 2.)
L'obéissance aux ministres sacrés est, en un mot, le seul remède certain que Jésus-Christ nous ait laissé pour tranquilliser les consciences douteuses. Aussi lui en devons-nous d'innombrables actions de grâces. Car si nous n'en avions pas, comment une âme scrupuleuse pourrait-elle retrouver la paix? Cette tribulation de scrupules est la plus pénible pour les personnes qui aiment Dieu; elle surpasse toutes les autres afflictions, les infirmités, les persécutions. Presque tous les saints y ont été en butte, Sainte Thérèse, Sainte Marie-Magdeleine de Pazzi, Sainte Françoise Fremiot et une foule d'autres. Comment ces saints auraient-ils trouvé la paix s'ils n'eussent pratiqué l'obéissance? Eh bien, que dites-vous maintenant? Êtes-vous persuadée qu'en obéissant à votre directeur vous acquerrez de la sécurité ?
L'AME. — Oui, monsieur, je suis persuadée. Mais pourquoi donc, moi, qui suis obéissante depuis deux ans, n'éprouvé-je pas de la dévotion?
L'AUTEUR. — Je connais maintenant votre défaut, car vous me dites que vous ne trouvez pas la paix ; cherchez-vous à faire la volonté de Dieu, ou bien cherchez-vous les consolations et les douceurs? Si vous voulez devenir sainte, ne cherchez désormais que la volonté de Dieu, qui veut que vous vous sanctifiiez, mais qui ne veut pas peut-être que vous ayez des consolations sur cette terre. Si vous n'avez pas de consolation, consolez-vous en pensant que vous avez le consolateur avec vous. Vous vous plaignez de la sécheresse que vous éprouvez depuis deux années, mais Sainte Françoise Fremiot eut quarante ans d'aridité ; Sainte Magdeleine de Pazzi eut cinq années de peines et de tentations, sans un instant de repos, et après ces cinq années, elle demanda â Dieu de ne plus lui accorder aucune consolation sensible sur cette terre. S. Philippe de Néri était si enflammé d'amour qu'il s'écriait : O mon Jésus, je ne vous ai jamais aimé, et je voudrais vous aimer cependant. Une autre fois il disait: Je voudrais vous aimer, ô mon Jésus, et je ne sais comment m'y prendre. Je vous cherche et je ne vous trouve pas. Tel est le langage des saints, et vous vous laissez altérer parce que vous avez des aridités; parce que vous ne trouvez pas Dieu comme vous voudriez le trouver?
L'AME. — Mais sans doute vous me citez là l'exemple des saints, et sais-je moi si Dieu m'a pardonné toutes mes offenses, car j'ignore encore si jamais j'en ai eu de la douleur.
L'AUTEUR. — Eh quoi? vous êtes-vous complue dans les péchés que vous avez commis.
L'AME. — Non, je les déteste, et je les hais plus que la mort même.
L'AUTEUR. — Pourquoi donc craignez-vous que Dieu ne vous ait pas pardonné? Les saints pères disent, que qui hait le mal qu'il a commis, est sur du pardon. Il est certain d'ailleurs, comme le dit Sainte Thérèse, que celui qui est résolu de souffrir plutôt la mort que d'offenser Dieu est évidemment repentant des fautes qu'il a commises. Dites-moi, êtes vous résolue de souffrir toutes sortes de peines plutôt que de perdre la grâce de Dieu?
L'AME. — Oui, mon père, moyennant la grâce de Dieu, je prends la résolution de me laisser hacher en mille morceaux plutôt que de commettre un péché véniel de propos délibéré.
L'AUTEUR. — Eh ! mais, pourquoi donc Dieu vous haïrait-il, pourquoi craignez-vous que Dieu vous haïsse? Oh, si vous voyiez l'amour qu'il a pour vous, vous mourriez de bonheur? Ne savez-vous pas que Jésus-Christ est ce bon pasteur qui est venu sur la terre pour donner sa vie pour ses brebis, pour las sauver lors même qu'elles se sont perdues volontairement? Et comment abandonnerait-il une brebis qui préfère mourir que de lui faire la moindre peine de propos délibéré?
L'AME. — Mais qui sait si j'ai donné mon consentement à quelque péché grave, et si pour cette raison Dieu ne m'a pas abandonnée?
L ' A U T E U U. — Non, non, vous ne parlez pas bien. Le péché mortel est quelque chose de si monstrueux, qu'il est impossible qu'une ame en soit souillée sans qu'elle le connaisse. Aucun pécheur étant en disgrâce avec Dieu, ne l'ignore pas; il est certain d'avoir perdu la grâce divine. Il y a une maxime généralement reçue parmi tous les maîtres de la vie spirituelle, c'est que lorsqu'une personne timorée doute si elle a perdu la grâce de Dieu, il est certain qu'elle ne l'a pas perdue, car personnelle perd Dieu sans le savoir. Ainsi donc si vous doutiez d'avoir perdu Dieu, soyez certaine que vous ne l'avez pas perdu.
L'AME. — Pourquoi donc suis-je sans confiance?
L'AUTEUR.—Ecoutez : la vraie confiance, sachez-le bien, ne consiste pas dans le sentiment, mais dans la volonté; voulez-vous vous confier en Dieu ? eh bien, dès que vous voulez vous confier, vous avez déjà la confiance.
L'AME. — Mais l'amour de Dieu, où est-il en moi?
L'AUTEUR. — Il en est de même pour l'amour de Dieu comme pour la confiance. L'amour ne réside que dans la volonté; voulez-vous aimer Dieu? si vous voulez l'aimer, vous l'aimez déjà par le fait. Mais vous désireriez éprouver la consolation de sentir en vous la confiance et l'amour; mais pour votre utilité, Dieu ne veut pas que vous ayez la consolation de sentir cette confiance et cet amour. Contentez-vous donc de la posséder sans la sentir. Je puis vous en dire autant de la foi. C'est assez de vouloir croire ce que l'Eglise vous enseigne sans sentir celle croyance. Viendra un temps où les nuages se dissiperont et où vous verrez la lumière qui vous consolera doublement» Ainsi contentez-vous d'être dans l'obscurité, et de vivre abandonnée dans la main de sa divine volonté et de sa miséricorde. Raffermissons-nous par les divines Ecritures; Dieu dit quelque part : Convertimini ad me, ait Dominus exerciluuni, et convcrlar ad vos. (Zach. i. 5.) Si donc nous voulons Dieu, abandonnons les créatures, tournons-nous vers lui avec amour, et lui aussi se tournera vers nous avec la même ardeur. Il nous dit à tous : Venite ad ma omnes, qui laboratis et onerati estis, et ego rejiciam vos» (Matth. XI. 28. ) O vous tous qui êtes affligés, venez à moi, et mon plaisir sera de vous soulager. Dans un autre endroit: Venite et arguite me, dicit Dominus: si fuerint peccata vcslra ut coccinum, quasi nix dealbabuntur. (Isa. i. 1 8. ) C'est-à-dire: venez, pécheurs, venez, repentez-vous et si je ne vous pardonne pas, arguite me, gourmandez-moi et traite/-moi de menteur. Mais non, car quand même vos consciences seraient noires, moi avec ma grâce je les rendrai plus blanches que la neige. Il va après des pécheurs en gémissant sur leur perte et en leur disant: Et quare moriemini, domus Israel (Ezech. X V I I K 31.) C'est comme s'il disait: Pourquoi voulez-vous vous damner, ô mes enfans, quand je m'empresse de vous sauver, si vous avez recours à moi? Or, si c'est là son langage vis-à-vis des obstinés, comment chassera-t-il une ame qui veut l'aimer.
Parlez-moi avec sincérité: étes-vous attachée à quelque chose de terrestre, à quelque personne, à quelque propriété? avez-vous de l'ambition? désirez-vous être préféré à autrui ? Ecoutez S. Jean de la Croix, qui vous dit qu'un seul lien, qu'un simple fil peut vous empêcher de voler vers Dieu, et d'être tout à lui.
L'AME. — Oh ! non, par la grâce de Dieu il me semble que je ne suis attachée à rien de ce monde, sans quoi je me plairais à l'offenser délibérément; mais je me vois toujours remplie de défauts: je rougis d'être méprisée et je m'en ressens dans les occasions.
L'AUTEUR. — Mais après cela que faites-vous?
L'AME. — Je m'humilie, je prie Dieu qu'il me pardonne, je me propose de ne plus tomber, et je me confie dans Jésus-Christ, afin qu'il me donne la force; mais, malgré cela, je suis toute atterrée et inquiète, et il me semble alors impossible de devenir sainte ; aussi serait-ce orgueil que de le prétendre.
L'AUTEUR. — Cela va bien; continuez, seulement n'ayez pas d'inquiétude. Si vous tombez cent fois le jour, pour ainsi parler, faites toujours la même chose. Repentez-vous et proposez-vous de ne plus tomber avec l'aide de Dieu, confiez-vous en Jésus-Christ, et puis tranquillisez-vous ; sachez ensuite que ce n'est pas de l'orgueil que de désirer, après avoir commis un péché, de devenir saint. Il y aurait plutôt de l'orgueil à s'avilir, à se troubler comme si nos bons propos devaient nous assurer que nous ne tomberons jamais plus. Humiliez-vous donc et confiez-vous en Dieu.
L'AME. — Monsieur, puisque vous avez tant de charité, je vous prie de me donner quelques avis qui me donnent du courage dans les circonstances embarrassantes où je ne pourrai avoir recours à vous.
L'AUTEUR. — Je veux bien; je vais vous laisser par écrit quelques paroles simplcsctsansordre, que vous pourrez lire quand votre esprit sera oppressé. Elles Y O U S donneront du courage pour supporter ce combat que tout homme doit au moins souffrir dans cette vallée de larmes jusqu'à la mon.
I. La première chose que je vous recommande, c'est d'obéir exactement à votre directeur; soyez attentive à lui obéir en tout: quand je dis en tout, j'entends dans ce qui ne sera pas péché. Souvenez-vous de ce que dit Sainte Thérèse, qu'en obéissant à votre confesseur, soit avec peine, soit sans peine, nous sommes assurés do faire la volonté de Dieu. S. Bernard dit que le remède le plus efficace contre les scrupules, c'est de se soumettre au jugement de son conducteur; car Dieu lui-incmc a institué ce remède afin que celui qui ne peut tranquilliser ses doutes avec son propre jugement, les tranquillise avec le jugement du directeur. Mais quoique celui-ci puisse se tromper, comme le pensent les scrupuleux, ils n'en seront pas moins en sécurité en obéissant au guide que Dieu leur a donné.
IL Soyez ensuite attentive dans les contrariétés qui vous surviennent à recevoir tout de la main de Dieu, surtout dans le temps de vos infirmités ; obéissez exactement au médecin en prenant les remèdes; expliquez-lui toutes vos souffrances sans exagération, et puis tranquillisez-vous ; ne mendiez pas la compassion de ceux qui viennent vous visiter; et lorsque quelqu'un vous plaindra d'une manière immodérée, dites-lui comme Jésus-Christ: Calicem quem dedit mihi pater, non bibam illum? (Joan. xvm. 41.) Dites : cette maladie Dieu me l'envoie, mais ce n'est pas parce que Dieu me veut du mal, c'est parce qu'il me veut du bien, pourquoi donc ne l'accepterais-je pas avec tranquillité? On reconnaît dans les temps des maladies si quelqu'un a l'esprit de Dieu ou s'il ne l'a pas. Il y a des personnes pieuses qui, lorsqu'elles sont bien portantes, sont toutes douceur et toutes humilité mais pour peu qu'elles souffrent, elles sont impatientes et orgueilleuses; elles se plaignent de tout, surtout si elles ne sont pas servies à temps et comme elles le désirent. Quand vous serez malade, souffrez donc sans vous plaindre. Dans l'adversité dites avec le saint homme Job : Sicut Domino placuit ^ itafactum est; sit nomen Domini benedictum* (Job. i. 21.) Soyez encore attentive à supporter les mépris sans en avoir du ressentiment; l'on connaît si une personne est humble, lorsqu'elle reçoit les mépris avec patience.
III. Du reste, élargissez votre cœur, et confiez-vous en Jésus-Christ ; il est la bonté même envers ceux qui le cherchent: Bonus est Dominus animæ quœrcnti illum. Dieu n'a jamais abandonné ceux qui ont eu de la confiance en lui : Nullus speravit in Domino et confusus est. (Eccl. H. 11.) Dieu permet que ceux qui ne le cherchent pas, le trouvent, comme dit S. Paul : Inventus sum a non quœrentibus me y à plus forte raison Dieu se fait-il trouver de ceux qui le cherchent? Gardez-vous donc de dire désormais que Dieu vous a abandonnée; le Seigneur n'abandonne que les obstinés qui veulent vivre dans le péché; mais, malgré cela, il court encore après eux jusqu'à la mort en les éclairant de quelque trait de lumière pour ne pas les voir se perdre.
IV. Mais quand une ame cherche à l'aimer, il ne peut faire autrement que de l'aimer, car il a dit : Ego diligentes me diligo. (Prov. V J T I. 17.) Et lorsqu'il se cache aux âmes qui l'aiment, il ne le fait que pour leur utilité afin de les voir plus désireuses de trouver sa grâce et de se les mieux attacher à lui. Voilà ce que disait Sainte Catherine de Gènes lorsqu'elle éprouvait quelque sécheresse au point de sembler abandonnée de Dieu, et de n'avoir plus d'espérance. Oh ! que je suis heureuse dans cet état déplorable! Que mon cœur soit parmi les ruines, afin que mon amour soit glorifié. O mon amour, si de ce malheureux état il pouvait vous en rejaillir un seul rayon de gloire, laissez-moi, je vous prie, laissez-moi ainsi pendant toute l'éternité. En disant ces mots, elle retombait dans sa désolation.
V. Tachez que les ames qui aiment la désolation du crucifix gravent Dieu plus profondément dans leur cœur. Rien n'invite à chercher Dieu comme la désolation, rien n'attire Dieu dans un cœur comme la désolation, car dans la désolation, les actes de conformité à la volonté de Dieu sont plus parfaits ; plus la désolation est grande, plus l'humilité, la confiance, la résignation, les prières ont de pureté, plus les grâces et les secours du ciel sont abondans.
VI. Pour avancer dans la perfection, exercez-vous surtout à l'amour divin. Lorsque l'amour de Dieu est maître de notre cœur, il le dépouille de toute affection désordonnée. Tâchez alors de répéter souvent des actes d'amour, et dites : O mon Dieu, je vous aime, je vous aime, je vous aime ; ah ! j'espère mourir en disant, mon Dieu, je vous aime. Les Saints disent qu'une ame ne doit pas moins aimer que respirer.
VII. De plus, dans la prière, offrez-vous souvent à Dieu sans réserve; dites-lui de cœur : Mon Jésus, je me donne à vous sans réserve, je veux cire à vous, à vous, à vous toute entière ; et si je ne sais pas me donner comme je devrais, prenez-moi, mon Jésus, et faites-moi toute à vous. Sainte Thérèse s'offrait à Dieu cinquante fois par jour. Vous pouvez le pratiquer ; vous aussi donnez-lui toujours votre volonté, dites-lui avec S. Paul : Domine quid me vis facere ? (Act. ix. 6.) Ce seul acte a suffi pour faire de S. Paul un vase d'élection, tout persécuteur qu'il était. Voilà pourquoi priez souvent le Seigneur avec David : Doce me facere voluntatem tuam. (Psalm. CXLII. 40.) Que toutes vos prières soient dirigées vers Dieu, et vers la mère de Dieu. Priez l'Ange gardien, et tous vos saints patrons, afin que vous obteniez de faire parfaitement la volonté de Dieu. Enfin, cette seule parole, fiat voluntas tua, vous servira de remède à tous vos maux.
VIII. Et quand vous vous trouvez plus aride, exercez-vous à vous complaire dans la joie infinie, dont se réjouit Dieu que vous aimez; c'est l'acte le plus parfait d'amour, que puissent faire les bienheureux dans le ciel, qui ne se réjouissent pas tant de leur bonheur que de celui dont Dieu jouit, puisqu'ils aiment Dieu immensément, et bien plus qu'eux-mêmes.
IX, Quant au sujet qui doilserviràl'oraison, ne cessez pas de méditer sur la passion de Jésus-Christ : Jésus, qui a souffert pour notre amour, est l'objet qui excite notre cœur à l'aimer avec le plus de force. Si en méditant les mystères de la passion, le Seigneur vous donne quelque tendresse, recevez-la avec reconnaissance; mais toutes Jos fois que vous n'éprouvez pas de tendresse, sachez que vous n'en recevrez pus moins dans votre ame un grand secours. Allez souvent au jardin de Gethsémairi, comme faisait Sainte Thérèse, en disant que là elle le trouvait seul : considérez-le affligé, agonisant, suam le sang, se déclarant accablé d'une tristesse qui va lui donner la mort, et vous vous trouverez rassuré dans votre affliction, en voyant qu'il souffre pour votre amour; et à la vue de Jésus, qui se prépare à mourir pour vous, préparez-vous encore à mourir pour lui ; et quand vous vous trouvez affligée, dites alors, comme disait S. Thomas l'apôtre aux autres disciples. Eamus et nos, ut moriamur cum eo. (Joan. xi. ) Mourons avec Jésus.
X. Allez au Calvaire, vous le trouverez expirant sur la croix, consumé de douleur; et en l'admirant dans cet état, il n'est pas possible que vous ne soyez disposée à souffrir volontairement toutes sortes de peines pour un Dieu qui meurt de douleur pour votre amour. S. Paul assurait, qu'il ne savait et ne voulait savoir dans cette vie, que Jésus crucifié : Non enim judieavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hunc emei/beum* ( I. Cor. ii. 2.) S. Bonaventure disait, que celui qui veut conserver une continuelle dévotion à Jésus-Christ, doit toujours avec les yeux de l'esprit regarder Jésus mourant sur la croix : Semper oculis cordis sui Christum in cruce morienlem videat, qui devotionem in se vult conservarc* Et dans toutes vos craintes, gardez le crucifix, et prenez courage, et préparez-vous à souffrir pour son amour.
XI. Surtout je vous recommande la prière; quand vous ne savez rien dire, il suffit que vous disiez : Seigneur, aidez-moi, aidez-moi vite; Domine, in adjutorium meum intende; Domine, ad adjuvandum me festina. Sachez que la sainte Église fait dire cette prière très-souvent, dans tous les offices, à tous les prêtres, à tous les religieux. S. Philippe de Néri enseignait à dire soixante trois fois cette prière, en forme de couronne : Deus in adjutorium meum intende; Domine, ad adjuvandum me festina. Le Seigneur a promis de donner tout ce que nous lui demanderions : Petite, et dabitur vobis* S. Bernard était enlevé quand il pensait aux paroles de Jésus-Christ, adressées au petx fils de Zébédée, lequel lui disait : Magister, volumus* ut quodeumque petierimus, facias nobis. Et Jésus répondit, Quid vultis, utfaçium vobis? (Matth. x. 35. )
XII. Toutes les grâces que vous demandez à Dieu, demandcz-Ics toujours au nom de Jésus-Christ. Tout ce que nous recevons de Dieu, nous ne le recevons que par les mérites de Jésus-Christ. Notre Rédempteur nous a même promis que, lorsque nous demanderions quelque chose à Dieu en son nom, il nous le donnerait : Amen, amen, dico vobis : si quid pelierilis patrem in nomine meo, dabit vobis. (Joan. xvi.25.)Quand vous craindrez que Dieu veuille vous envoyer à l'enfer, pensez s'il est possible que celui qui vous d i l : demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous le donnerai, puisse avoir la volonté de vous envoyer à l'enfer.
XIII. Mais pourquoi voulez-vous supposer que Dieu vous hait, lorsque vous êtes dans la désolation. Vous ne devez pas vous affliger; mais plutôt consolez-vous, en voyant que Dieu vous traite, comme il traite les âmes les plus chères parmi ses serviteurs, et comme il a traité son bien-aimé fils, dont parle l'Écriture : Et Dominus voluit conterere eum in injirmîtatc. ( Isa. LIII. 10. ) Il a voulu le voir consumé de douleur et de souffrances.
XIV. Quand vous pensez que Dieu veut vous abandonner, à cause de votre ingratitude, faites comme firent les deux disciples qui allaient à Emmaüs. Jésus les accompagnait sous la figure d'un pèlerin, et quand ils furent près de ce lieu, le Seigneur feignit de vouloir passer outre (se finxit longius ire); mais ceux-ci, dit l'Evangile, et coegerunt illum dicentes : Manc nobiscum, quoniam advesperascit. Alors Jésus prit plaisir à entrer dans cette maison, et de rester avec eux : El inlravit cum Mis. Tout cela se trouve dans S. Marc. (Chap. x. vers. 2 8 cl 2 9. ) Et quand vous pensez que le Seigneur veut vous délaisser, forcez-le à rester avec Y O U S, et dites-lui : Mon Jésus, mane mecum, restez avec moi, je ne veux pas que vous m'abandonniez; si vous m'abandonnez, à qui puis-je m'adresser, pour me consoler et me sauver ! Domine, ad quem ibimusl c o n n n c d i l S. Pierre. (Joan. vi. 69.) Efforcez-vous de le prier avec amour et tendresse, et ne craignez pas qu'il vous abandonne, et dites-lui ensuite avec l'apôtre: Neque mors.... neque creatura alia poterit nos separare a charitate Dei etc. (Rom. vni. 5 8. 5 9. ) Dites-lui : Mon Sauveur, mon liez-vous sévère envers moi ; sachez que ni la crainte de la mort, ni le désir de la vie, ni aucune créature du monde, ne pourra me séparer de votre amour. Dites-lui ce que S. François de Sales disait ; quand il était jeune, comme il était dans une grande aridité, le démon lui suggérait qu'il était destiné à l'enfer; et il lui répondit : Eh bien, puisque je ne pourrai pas aimer mon Dieu pendant l'éternité, je veux du moins l'aimer dans cette vie, autant que je pourrai. Voilà pourquoi je reprends mon allégresse.
XV. Du reste, si vous avez intention d'aimer Dieu, ouvrez votre cœur : Dilata os tuum, et implebo illud. ( Ps. LXXX. 41. ) Ouvrez votre bouche, dit Dieu, et je la remplirai; il vient nous dire que nous ne recevrons de Dieu qu'autant que nous espérerons en Dieu. Il déclare qu'il favorise ceux qui se confient en lui : Protector est omnium sperantium in se. (Ps. xvii. 31.) Figurez-vous que, lorsque vous doutez que le Seigneur vous aime, il vous blâme, comme il blâmait S. Pierre, et qu'il vous dit: Modiccefidei, quaredubitasti. (Matth. xiv. 51. ) Pourquoi douter que je vous écoute, sachant que j'ai promis d'exaucer toutes les prières ! Et voilà pourquoi, s'il veut nous exaucer, il veut que nous croyons qu'il nous exauce, lorsque nous lui demandons une grâce : Omnia quœcumque orantes petitis, crédite quia accipietis, et evenient vobis. (Marc, xi, 24. ) Remarquez ces paroles, crédite, et accipietis. Nous avons donc besoin de demander à Dieu les grâces avec une grande confiance, sans craindre de ne pas les recevoir, comme nous exhorte S. Jacques : Posiulet autem in fide nihil hœsitans. (Jac. i. 6.) Dieu vous traitant avec cette bonté, confiez-vous à lui, et chassez votre mélancolie. Celui qui sert Dieu, s'il est triste, au lieu de l'honorer, le déshonore. S. Bernard dit (Bern. cant. serm. xxvm. n. 2. ) que celui qui se représente Dieu sévère, lui fait injure, puisqu'il est la bonté même et la miséricorde. Comment pouvez-vous douter, dit ce saint, que Jésus pardonne vos péchés, lorsqu'il les a fixés avec les clous qui percèrent ses mains sur cette même croix où il est mort.
XVI. Dieu déclare que ses délices sont de rester avec nous : Dcliciœ meœ esse cum filiis hominum. (Prov. vin. 51.) Si donc Dieu mot ses délices à irailcr avec nous, il est juste que nous mettions toutes nos délices à traiter avec Dieu. Cette pensée doit nous encourager ;\ traiter avec Dieu, en toute confiance; aussi tâchons de passer tout le temps de la vie qui nous reste, avec notre Dieu qui nous aime tant, et avec lequel nous espérons être un jour dans le ciel pendant l'éternité.
XVII. Traitons donc avec confiance et amour avec l'ami le plus affectionné et le plus cher que nous ayons et qui nous aime plus que personne. Oh! Dieu, les âmes scrupuleuses traitent Dieu comme un tyran qui n'exige de ses sujets que crainte et réserve; c'est pour cela qu'ils craignent que pour une parole un tant soit peu inconsidérée, pour une pensée qui leur a passé par l'esprit, Dieu n'entre en colère et ne les jette en enfer. Non, Dieu ne nous prive de sa grâce que lorsque nous le méprisons et que nous le fuyons avec connaissance de cause. Quand nous commettons quelque péché véniel, pour léger qu'il soit, nous lui faisons de la peine, il est vrai, mais il ne nous prive pas pour cela de l'amour qu'il avait pour nous auparavant, et il s'apaise aussitôt par un acte de repentir ou par un acte d'amour.
XVIII. Cette majesté infinie mérite tout respect et toute vénération; mais elle préfère être traitée avec une confiance amoureuse et une sujétion timide par les ames qui l'aiment; tandis que vous, vous ne traitez ce Dieu que comme un tyran. Souvenez-vous des grâces qu'il vous a faites, même après vos offenses et vos ingratitudes. Souvenez-vous des actions amoureuses qu'il a faites pour vous retirer de votre vie désordonnée, des lumières extraordinaires qu'il a fait luire à vos yeux, et au moyen desquelles il vous a appelée tant de fois à son amour. Enfin, dorénavant traitez avec Dieu avec tendresse et confiance, comme avec l'objet le plus cher que vous ayez. Passons outre.
XIX. Ce n'est pas le lieu de vous recommander la fréquentation des sacremens, car vous les fréquentez déjà. Confessez-vous deux fois la semaine ou tout au moins une. Quant à la communion, obéissez à votre directeur. Mais, quoique vous vous sentiez en proie aux sécheresses, ne laissez pas de la demander, car les directeurs se règlent souvent, pour permettre plus ou moins de communier, sur le désir que les pénitens manifestent. Quand le directeur voit que vous ne la demandez pas et que vous ne la désirez pas, difficilement il vous ordonnera de communier? Lorsque vous ne faites pas la communion réelle, faites du moins la communion spirituelle; faites-la souvent et plusieurs fois le jour.
XX. Que ces deux grands mystères, du sacrement do l'autel et de la passion de Jésus-Christ, soient continuellement les objets les plus chers à votre amour. Si l'amour de tous les cœurs s'unissait en un seul cœur, certainement il ne pourrait pas correspondre à l'amour que Jésus-Christ nous a montré dans le mystère de sa passion et dans celui de l'eucharistie. Tâchez donc pendant la vie qui vous reste d'aimer Dieu et de vous confier en lui ; et ne vous rebutez pas lorsque vous vous trouvez au milieu des afflictions et des peines, car c'est là un signe d'amour et non un signe de haine. À ce propos, je vais terminer ce petit traité par le récit du martyre d'une vierge, de Sainte Liduvine. Je ne sais si dans toute la vie des Saints on trouverait un tel exemple de souffrances et de tribulations. Elle naquit de parens pauvres, dans une terre do Hollande appelée Sccdan. Dans son bas âge, comme elle se promenait un jour sur la glace, elle tomba et se cassa une côte. Elle était trop pauvre pour se faire soigner, dès-lors il lui survint un apostème sur le dos. Cet apostème s'ouvrit de lui-même, infecta tout le corps et la laissa paralytique. Ses parens l'abandonnèrent et n'en prirent aucun soin. Cette fille resta percluse de tous ses membres, excepté de la tête et du bras gauche; son bras était attaqué du feu de S. Antoine, ses os étaient cariés; et cependant elle n'osait parler de son mal, afin de n'être pas gourmandée de ses parens.
XXI. Elle avait de violents maux de tête, son front était couvert d'une large plaie, son menton était ouvert jusqu'à la bouche et rempli de caillots de sang, de telle manière qu'elle ne pouvait ni parler ni manger. Un de ses yeux était rentré dans la tête et devenait inutile; l'autre était tellement rempli d'humeurs, qu'elle ne pouvait supporter la présence d'une lampe. Elle souffrait des maux de dents si horribles, qu'elle en était réduite à l'agonie. Elle avait un flux de sang continuel par la bouche, par les narines, par les yeux et par les oreilles. Elle souffrait d'une cxcorificalion au gosier, et ne pouvait respirer. Ellcélail sans cesse tourmentée de la fièvre; elle vomissait toujours, et rejetait une espèce d'eau mêlée de sang toutes les fois qu'elle venait de prendre la plus légère nourriture. Elle était tout ensemble hydropique, clique el pblhisique, avec cela dépourvue de tout et abandonnée de tout secours. Quelquefois, par compassion, il se trouvait quelqu'un qui lui donnait un remède, mais alors son martyre redoublait, et elle le prenait avec obéissance, comme un agneau qui ne sait pas se plaindre. Ses parents, pauvres et fatigués de tant de maux, la gourmandaient souvent; ils lui disaient qu'elle n'était née que pour leur tourment et pour leur dévorer le peu qui leur restait, qu'il valait mieux sans doute qu'elle mourût bientôt. Mais elle gémissait à son tour, non sur les maux qu'elle endurait, mais sur les incommodités qu'elle causait aux autres.
XXII. Elle ne pouvait pas se remuer et restait toujours couchée sur le dos ; mais alors son dos se pourrissait et la peau s'attachait au lit, ou, pour parler avec plus de vérité, sur la paille où on l'avait délaissée. Lorsque quelqu'un la soulevait par pitié, la peau restait attachée à la paille et le corps était comme déchiré. En un mot, cette pauvre fille de quinze ans, étendue sur son grabat, respirait à peine et était comme un cadavre sur la planche ; c'est ainsi que vécut pendant trente-huit ans cette sainte fille. Un jour, quatre militaires entrèrent dans sa chambre, lui dirent mille injures, la traitèrent d'hypocrite, et lui enlevèrent cette misérable couverture de laine qui lui servait à couvrir son corps à demi-mort. Puis, avant de sortir, ils eurent la cruauté de la frapper à coups de sabre.
XXIII. A tous ces maux extérieurs se joignait une désolation intérieure qui l'affligeait depuis plusieurs années ; car Dieu, pour la purifier davantage, retira, comme il fait envers les ames qu'il chérit, son assistance sensible, et cette sainte fille fut abandonnée de cette amoureuse confiance qu'elle avait en Dieu. Dans ces momens, le démon la tourmentait en lui insinuant que, puisqu'elle était en proie à tant de maux, c'était un signe certain que Dieu l'avait abandonnée d qu'elle mourrait dans le désespoir. Mais cette sainte fille, quoique accablée par de si grandes infirmités, et malgré ses peines intérieures, souffrait tout avec résignation et bénissait Dieu de ce qu'il la traitait ainsi. Et afin de l'apaiser, elle portait une ceinture de crin qui entrait dans ses chairs couvertes de plaies.
XXIV. La sainte vécut dans cette désolation pendant quatre années; mais elle souffrit tout en se résignant à la volonté de Dieu et en le bénissant toujours de ce qu'il la traitait ainsi. Elle unissait ses souffrances à la passion de Jésus-Christ et se soutint ainsi pendant tout Je temps de cette horrible tempête. Mais Dieu quelquefois la consolait cependant; et au milieu de ses douleurs les plus cuisantes, elle s'écriait : Quand je vois mon Jésus attaché à une croix, je n'éprouve plus aucune douleur. Mes souffrances m'arrachent des cris, mais mon cœur dit avec sincérité: O Jésus, mon amour, augmentez mes peines, mais aussi augmentez mon amour. À ceux qui la plaignaient elle disait : Mon mal n'est rien, car je suis entre les mains de la bonté infinie, entre les mains d'un Dieu qui a des entrailles plus compatissantes qu'un père et qu'une mère.
Prière d'une âme amoureuse qui se trouve dans la désolation.
O mon Jésus crucifié, vous savez déjà que pour l'amour de vous j'ai tout abandonné ; mais puisque j'ai tout quitté, pourquoi me délaissez-vous? Que dis-je, ô mon amour, prenez pitié de moi ; ce n'est pas moi qui parle, c'est ma faiblesse qui me fait parler ainsi, je sais que je mérite toute sorte de peines par rapport à mes péchés Vous m'avez abandonnée, comme je le méritais, et vous m'avez privée de votre assistance amoureuse avec laquelle vous m'avez tant de fois consolée ; pour moi, malgré tout, bien que vous m'ayez abandonnée et que je sois dans la désolation, je proteste que je veux vous aimer et vous bénir toujours. Ne me privez donc pas de la grâce de pouvoir vous aimer. Traitez-moi comme vous le voudrez. Je vous dirai comme votre servante bien-aimée :
Je vous aime, quoique à vos yeux
Je sois votre ennemie ;
Chassez-moi de votre présence,
Je vous suivrai toujours.
Seigneur, privez-moi de tout ce qu'il vous plaira, mais ne me privez pas de vous. Trahe me post te. O mon amour, entraînez-moi auprès de vous; que m'importe que vous me priviez de la consolation de le savoir; entraînez-moi avec force et arrachez-moi à la boue de mes défauts : Tuis famulis subveni, quos pretioso sanguine redemkti Je veux eue toute à vous, à quelque prix que ce soit. Je veux vous aimer de toutes mes forces; mais que puis-je, moi? Votre sang est mon espérance. O mère de mon Dieu, Marie, mon refuge, ne cessez de prier pour moi pendant mes tribulations. Je me confie pour mon salut éternel dans le sang de Jésus-Christ et puis dans vos saintes prières : In te, Domina, speravi, vous dirai-je avec S. Bonaventure, non confundar in æternum. Obtenez-moi la grâce de toujours aimer Dieu dans cette vie el dans l'éternité ; et je ne vous demande rien de plus.
Vive Jésus notre amour, et Marie notre espérance.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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