Considérations sur le livre de Boëce, Des Semaines · Saint Thomas d'Aquin
Considérations sur le livre de Boëce, Des Semaines (2/2)
Lorsque ensuite le Philosophe dit quorum vero substantia, il élève une difficulté de cette manière : il faut que les choses dont la substance est bonne soient bonnes suivant cela même qu’elles sont. Car ce qui concourt à la substance d’une chose appartient à son être, mais certaines choses tirent leur raison d’être de ce qui est esse, car on a dit plus haut qu’une chose est lorsqu’elle a reçu l’esse. Il s’ensuit donc que l’esse des choses qui sont bonnes quant au sujet est bon. Si donc toutes les choses sont bonnes suivant leur substance, il s’ensuit que l’être de toutes choses est bon. Et comme les prémisses d’où il part en argumentant sont convertibles, il procède è converso. En effet, il s’ensuit è converso que si l’Esse de toutes choses est bon, les choses qui sont sont bonnes en tant qu’elles sont, de sorte que chaque chose a un esse et un bon esse. Il s’ensuit donc encore que les biens sont substantiels par là même qu’ils sont des biens, non cependant par participation de la bonté. Mais parce qu’il en résulte un inconvénient, il reprend et dit que si l’Esse de toutes choses est b on, puisqu’il en résulte qu’elles sont des biens substantiels, il s’ensuit aussi qu’elles sont semblables au premier bien qui est le bien substantiel, et pour qui l’Esse et le bonum esse sont la même chose. 11 résulte encore ultérieurement de là qu’elles sont toutes le premier bien lui-même, parce que rien en dehors de lui ne lui ressemble quant au mode de bonté. Or rien en dehors du premier bien n’est bon de la même manière que lui, parce qu’il est seul le premier bien. On dit que d’autres choses lui ressemblent néanmoins en ce qu’elle sont des biens dérivés secondairement du premier et principal bien. Si donc toutes les choses sont le premier bien, le premier bien n’étant autre chose que Dieu, il s’ensuit que tous les êtres sont Dieu, ce que l’on ne pourroit dire sans crime. Il s’ensuit donc que ce que l’on a dit est faux. Donc tous les êtres ne sont pas des biens substantiels, et en eux l’esse lui-même n’est pas bon, parce qu’on en a conclu qu’ils étoient Dieu; il s’ensuit ultérieurement qu’elles ne sont pas toutes des biens en tant qu’elles sent. Lorsqu’il dit ensuite sed neque participant, il travaille à écarter la première supposition et dit : Si à cette conclusion que les êtres ne sont pas des biens substantiels, on ajoute cette autre qui a été tirée plus haut, que tous les êtres ne sont pas participativement des biens, parce qu’il s’ensuivroit qu’ils ne tendroientaubien en aucune manière, comme on l’a exposé plus haut. Il semble donc qu’on peut conclure finalement que les êtres ne sont bons en aucune façon, ce qui est contraire à ce qui a été établi plus haut.
Cette question pourra être ainsi résolue : Il y a plusieurs choses qui ne pouvant être séparées actu, le sont cependant par l’esprit et la pensée, comme le triangle ou tout autre figure que nul acte ne peut séparer de la matière subjectée ; on peut néanmoins le séparer mentalement et considérer ses propriétés en dehors de la matière. Eloignons donc un peu de notre esprit la présence du premier bien, ce qui est constant suivant le sentiment de tous les savants et de tous les ignorants et confirmé par les religions des nations barbares, ceci étant donc peu à peu écarté, prenons tous les êtres qui sont bons, et considérons-les sous le degré de bonté qu’ils pourroient avoir s’ils ne s’étaient écartés en rien du premier bien. Je trouve en eux un esse par lequel ils sont bons, et un autre par lequel ils sont. Supposons, en effet, qu’une seule et même substance est bonne, pesante, blanche, ronde. Alors cette substance seroit une chose, sa rotondité une autre, sa couleur et sa bonté d’autres choses. Car si chacune de ces choses était la même que la substance elle-même, la pesanteur seroit la même chose que la couleur, que le bien, et le bien la même chose que la pesanteur, ce qui est une impossibilité naturelle. Esse seroit donc différent de aliquid esse, et dans ce cas elles seraient bonnes, tandis que leur esse ne seroit nullement bon. Si donc elles étoient en quelque manière étrangères au bien, elles seroieut bonnes et ne seroient pas la même chose que bonnes, car en elles l’esse et le bona esse ne seroient pas la même chose. Que si elles n’étoient rien autre chose que bonnes, ni pesantes, ni colorées, ni de dimensions diverses, et n’avoient d’autre qualité que la bonté, dans ce cas elles sembleraient n’être point des choses, mais le principe des choses, et il vaudrait mieux dire paraîtrait que paraîtraient. Une chose de ce genre qui n’est que bonne sans être autre chose est une. Comme ces choses ne sont pas simples, elles ne pouvoienl être que ce qu’aurait voulu ce qui est uniquement lion; c’est pourquoi, comme leur esse vient de.la volonté du bien, on dit qu’elles sont bonnes. En effet, le premier bien, quoniam est, eo quod est, est bon; mais le second bien qui vient de lui, dont l’esse est bon, est encore bon; mais l’esse de toutes choses vient de lui, parce que c’est le premier bien, et qu’un tel bien est pour ainsi dire bon en ce qu’il est; donc leur esse est bon. Alors, en effet, ces choses ne seroient pas bonnes en ce qu’elles seroient, si elles ne venoient en rien du premier bien.
Après avoir posé la question et formulé les raisons qui s’en déaliud esse, quod bona sunt aliud quod sunt. rem viderentur esse principium, nec po-Ponatur enim una eademque substantia bona tin s viderentur, sed videretur. Unum enim esse gravis, alba, ro tu n d a, tune aliud esset solum que est hujusmodi, quod tan tu m est ilia ipsa substantia, alind ejus rotunditas, bonum, alindque nihil sit, quæ quoniam aliud color, alind bonitas. Nam si hæc sin non suut sim plicia; esse omnino non polegula idem essent, quod ipsa substantia, quod rant, nisi ea id, quod solum bonum est esse idem esset gravitas quod color, bonum quod voluisset, idcirco quoniam esse eorum a alb u m, et quod rotundum, quod fleri 11 a - boni voluntate defluxit, bona esse dicuntur. tu ra non sinit. Alind igitur tune in eis esset Primum enim bonum in eo quod est, boesse, alind aliquid esse : a t tune quidem num : secundum vero bonum, quod ex eo bona essen t, esse tam en ipsum m inim e flu x it, cujus ipsum est bonum, ipsum haberent bonum. Ig itur si nullo modo quoque bonum est : sed ipsum esse omessent non a bono, bona quidem essent, ac n in m rerum ex eo flu x it, quod primum non idem essent quod bona, sed eis aLind bonum, et quod bonum ta ie, ut recte diesset esse, aliud bona esse. Quod si nihil ca tu r in eo quod est bonum e st; ipsum igiomnino alind essent nisi bona, neque gravia, tu r eorum esse bonum est. Tune enim in neque colorata, neque spatii dimensione eo quod essent, non essent bona, si a primo distincta, neque ulla in eis qualitas e sse t, bono m inim e defluxissent. Præmissa quaïsnisi tan tu m bona essent, tu ne non res, sed tione et rationibus bine inde inductis, hic dicit, Boëce donne la solution. Sur cela il fait trois choses; d’abord il établit la vérité de la question, secondement il résout les objections, quæ in resoluta est quæstio, troisièmement il élève quelques difficultés contre la solution et les résout, ai non alba. Sur le premier article, il met en avant une supposition, secondement il montre ce qui résulteroit dans cette supposition relativement à la bonté des choses, hoc igitur paulisper, troisièmement il expose en quoi consiste la bonté des choses, suivant la vérité de la chose en dehors de toute supposition, quæ quoniam non sunt simplicia. Il fait deux choses dans le premier article ; d’abord il expose quelque chose qui est nécessaire, pour montrer que l’on peut faire une semblable supposition, amoveamus igitur. Il dit donc d’abord qu’il y a beaucoup de choses qui ne peuvent être séparées actu, qui le sont néanmoins mentalement et par la pensée. La raison de cela, c’est que les choses existent dans l’ame autrement que dans la matière. Il peut donc se faire qu’une chose soit inséparablement jointe à une autre par le mode de son être dans la matière, et que cette conjonction ne soit pas inséparable, relativement au mode d’être dans l’ame, parce que les deux natures sont différentes. U tire un exemple du triangle et des autres figures mathématiques qui ne peuvent être séparées actu de la matière sensible, quoique le mathématicien, par une abstraction mentale, considère le triangle et ses propriétés en dehors de la matière sensible, parce que la nature du triangle ne dépend point de la matière sensible. Lorsqu’il dit ensuite, amoveamus igitur, il établit la supposition qu’il a en vue, qui est d’écarter pour un temps, des autres choses, par une spéculation mentale, la présence du premier bien, ce qui est bien possible, suivant l’ordre des cognoscibles relativement à nous. En effet, quoique, suivant l’ordre naturel de cognition, Dieu soit la première chose connue, néanmoins, par rapport à nous, ses effets sensibles nous sont antérieurement connus; c’est pourquoi rien n’empêche que les effets du souverain bien ne deviennent l’objet de nos méditations, sans que nous considérions le premier bien lui-même, de telle sorte néanmoins que nous écartions ce premier bien de nos considérations, parce que son existence est pour nous quelque chose de constant. On peut se convaincre de cela par le sentiment commun des savants comme des ignorants, et finalement par les religions des nations barbares qui ne se seroient pas établies, s’il n’y avoit pas de Dieu. Ensuite, quand l’auteur dit, hoc igitur paulisper, il montre ce qui résulte dans cette supposition pour la bonté des choses. Sur cela il fait deux choses, d’abord il déclare ce qu’il a en vue, secondement il prouve une chose qu’il avoit supposée, quod si nihil alind; il dit donc d’abord qu’après avoir écarté par l’intelligence le premier bien, il faut supposer la bonté du reste, parce que par la bonté des effets nous arrivons à la connoissance du premier bien. Considérons donc comment elles auroient été bonnes, si elles n’avoient. pas procédé du premier bien. Cette supposition faite, il semble qu’en elles il y a une différence entre la bonté et l’esse. Car si l’on suppose qu’urie seule et même substance est bonne, blanche, pesante, ronde, il s’ensuit que dans cette chose la substance seroit une chose, la rotondité, la couleur, la bonté mie autre chose. On entend en effet par la bonté d’une chose une vertu propre, par le moyen de laquelle elle exécute une bonne opération. Car la vertu est ce qui rend bon celui qui la possède, ainsi que ses œuvres, comme l’enseigne Aristote dans son Ethique ; et il prouve qu’elle est différente de la substance de la chose, par la raison que si chacune des secundum ordinem coguoscibilinm quo ad cundo, probat quiddam quod supposuerat, nos. Quamvis enim secundum naturalem ibi : Quod si nihil alind : Dicit ergo primo ordinem cognoscendi, Deus sit primum quod remoto per intellectum prim o bono, cognitum, tamen quo ad nos prins sunt co - ponamus quod cætera sint bona, quia ex gniti effectus sensibiles ejus ; et ideo nihil bonitate effectuum devenimns in cognitioprohibet in consideratione nostra cadere nem boni primi. Consideremus ergo qualiter effectus sum mi boni absque hoc quod possent esse bonasi non præcessissent a prim o ipsum primum bonum considcremus : ita bono. Hac autem suppositione facta, videtam en quod primum bonum removeamus tu r in eis alind esse ipsa bonitas, et ipsum a consideratione mentis quod omnino cons eorum esse. Si enim ponatur un a et eadem ta t nobis illud esse. Hoc enim cognosci substantia esse bona, alba, gravis, rotunda, potest ex com m uni omnium sententia, tam sequeretur quod alind in ilia re esset ejus doctorum quam indoctorum et ulterins substantia, alind ro tu n d itas, alind color, etiam ex ipsis religionibus gentinm barba- alind bonitas. In telligitur enim bonitas ra ru m, quæ nullæ essent si Deus non est. uninscujusqne re i virtus ipsins, per quam Deinde cum dicit : Hoc igitur paulisper os perficit operationem bonam. Nam virtus tendit quid hac suppositione facta sequatur est quæ bonum facit hab en tem, et opus circa bonitatem rerum. Et circa hoc duo ejus bonum r e d d it, ut per Philosophum facit. Primo m anifestât quod intendit : se patet in lib. E th ic. Quod autem ista sit choses dont nous avons parlé étoit identique à la substance de la chose, il s’ensûivroil que toutes ces choses seroient identiques entre elles, c’est-à-dire que la gravité seroit la même chose que la couleur, la bonté, la blancheur, la rotondité. Caries choses qui sont identiques à une seule et même chose sont identiques entre elles : or la nature des choses s’oppose à ce que toutes ces choses soient identiques entre elles. Il reste donc à dire qu’en faisant la supposition précédente, fesse est une chose et aliquid esse une autre chose, comme bon, blanc, ou autre chose semblable, et de cette manière, dans la supposition dont nous parlons, les choses seroient à la vérité bonnes, mais il n’en seroit pas ainsi de leur esse. Ainsi donc, si en quelque manière elles ne venoient pas du premier bien, et que néanmoins elles fussent bonnes en elles-mêmes, il s’ensuivrait qu’en elles il y aurait différence entre être ce qu’elles sont et être bonnes; et il y aurait en elles un esse différent de l’esse bonum.
Quand Boëce dit ensuite, quod si nihil aliud, il prouve ce qu’il avoit supposé, savoir, que dans cette supposition il y aurait dans les choses une différence entre être bon, ou être simplement, ou être quelque chose. Car s’il n’y avoit en elles que la bonté, de sorte qu’elles ne fussent ni pesantes, ni colorées, ni de dimensions diverses, comme sont tous les corps, qu’elles n’eussent d’autre qualité que la bonté, il semblerait alors qu’elles ne sont pas des choses créées, mais bien le premier principe des choses, parce que ce qui est l’essence de la bonté est bien le premier principe des choses, et par conséquent il s'ensuivrait qu’il ne faut pas dire au pluriel de toutes ces choses qu’elles sembleraient être le principe des choses, mais bien au singulier, qu’elle semblerait être le premier alind quam substantia r c i, probat per hoc alind bonum esse. Deinde cum dicit : Quod quod singula præmissorum si essent idem si nihil a lin d, probat quod supposuerat, quod rei substantia, sequeretur etiam quod scilicet quod prædicta suppositione facta omnia ilia essent eadem ad invicem, scili alind esset in eis bonum esse, et alind simcet quod idem esset gravitas quod color, pliciter esse, vel quicquid alind esse : quia et quod b onum, et quod album, et quod si nihil alind esset in e is, nisi quod sunt rotunditas, quia quæ uni et eidem sunt, bona, ita scilicet quod neque essent gravia, sibi invicem sunt eadem ; hoc autem na neque colorata, neque distincta aliqua spatii tu ra rerum non p a titur, quod omnia ista dimensione, sicut sunt omnia corpora, nec sint idem. Relinquitur igitur quod præ - esset in eis ulla qualitas, nisi hoc solum missa suppositione facta alind esset in rébus quod bona essent, tune non videretur quod ipsum esse, et alind aliquid esse, puta vel essent res creatæ, sed quod essent ipsum bonum vel album, vel quicquid taliter di primum iterum p rin cip in m, quia id quod c itur, et sic prædicta positione facta res est ipsa essentia bonitatis, est primum reessent quidem bonæ, non tam en ipsum eo-_ rum principinm, et per consequens sequeru m esse esset bonum. Sic ergo si aliquo re tu r quod non oporteret dicere pluraliter modo essent non a primo bono, et tam en de omnibus eis, quod videretur esse prinin se essent bona, sequeretur quod non cipinm rerum, sed singulariter, quod viidem esset in eis, quod sint talia et quod deretur esse primum rerum principinm, sint bona, sed alind esset in eis esse, et tanquam res bonæ omnes essent simpliciter principe des choses, comme si toutes les choses bonnes étoient simplement une seule chose, car une semblable chose n’est rien de plus que bonne. Or il est évident que cela est faux, et par conséquent ce qui a été dit en premier lieu est faux aussi, savoir, que les choses créées, en écartant le premier bien, n’auroient d’autre qualité que la bonté.
Lorsqu’ensuite le Philosophe dit, quæ quoniam non sunt simplicia, il montre ce qu’il faut penser de la bonté des choses selon la vérité. Et il dit que les choses créées n’ont pas une simplicité absolue, de telle sorte qu’il n’y ait en elle que l’essence de la bonté, et même cela ne pourroit pas être dans la nature des choses, sans la permission de Dieu, qui seul est ce qui est, comme étant l’essence même de la bonté, il s’ensuit que l’être des choses créées provient de la volonté de celui qui est essentiellement bon, c’est pourquoi les choses créées sont regardées comme bonnes. En effet, le premier bien, c’est-à-dire Dieu, est bon en ce qu’il est, parce qu’il est essentiellement la bonté même ; mais relativement au bien qui est créé, il est bon à raison de ce qu'il provient du premier bien qui est bon par essence. Donc, comme l’être de toutes choses provient du premier bien, il s’ensuit que l’être des choses créées est bon, et que chaque chose créée est bonne en tant qu’elle est. Mais c’est seulement ainsi que les choses créées ne seroient pas bonnes en ce qu’elles sont, si leur être ne procédoit pas du souverain bien. Cette solution revient donc à cela que l’être du premier bien est bon en vertu de sa raison propre, parce que la nature et l’essence du premier bien n’est autre chose que la bonté. Quant à l’être du second bien, il est bon, il est vrai, non à raison de sa propre essence, parce que-son essence n’est pas la bonté même, mais bien l’humanité ou quelque chose de semblable, son être lient sa bonté de l’habitude relative au premier bien, qui est sa cause, et auquel il est comparé comme au premier principe et à la dernière fin, à la manière qu’une chose est dite saine et ordonnée à la fin de la santé, comme on appelle une chose médicinale, à raison qu’elle provient du principe effectif de la médecine. Il faut remarquer, suivant ce qui a été dit, qu’il y a dans les choses créées une double bonté, l’une à raison de laquelle ils sont appelés biens par relation au premier bien, et en vertu de cela leur être et tout ce qui en eux vient du premier bien, est bon. L’autre bonté est considérée en eux d’une manière absolue, en tant que chaque chose est appelée bonne, à raison de sa perfection dans l’être et dans l’opération. Cette perfection ne convient pas aux biens créés, suivant l’esse de leur essence, mais suivant quelque chose de surajouté que l’on appelle leur vertu, comme on l’a dit plus haut; et à raison de cela l’être n’est pas bon ; il n’y a que le premier bien qui possède une perfection absolue dans son esse, et eu conséquence son esse est bon par lui-même et d’une manière absolue.
La question est ici résolue. Quoique les êtres soient bons en ce qu’ils sont, ils ne sont pas néanmoins semblables au premier bien. L’esse des choses n’est pas bon de la même manière qu’elles sont, mais comme il ne peut pas se faire que cet esse ne provienne pas du premier être, c’est-à-dire du premier bien, il s'ensuit que cet esse est bon sans être semblable à celui dont il procède. Celui-ci, en effet, de quelque manière qu’il soit, est bon en ce qu’il est; pour celui-là, s’il ne tire sa bonté du premier, il pourroit peut-être ne pas être, mais il ne pourroit être bon en ce qu’il est. Car alors il participeroit peut-être au bien ; mais il ne pourroit avoir bon l’être qu’il ne tireroit pas du premier bien. Donc en leur enlevant mentalement et par la pensée le premier bien, ces êtres, quoique bons, ne pourraient l’être néanmoins en ce qu’ils seroient. Et comme ils n’ont pu exister en acte sans que celui qui est le vrai bien les ait produits, il en résulte que leur être est bon et que ce qui provient du bien substantiel ne lui est pas semblable ; et s’ils neprovenoient de lui, quoique bons, ils ne pourraient néanmoins être bons en ce qu’ils seroient, parce qu’ils seroient en dehors du bien, non produits par lui, tandis que ce bien est le premier qui est l'esse, le bien lui-même, et l’esse bon. Mais il n’y aura pas de nécessité à ce que les choses blanches, en ce qu’elles sont blanches, soient ce qui est blanc, parce qu’elles viendraient de la volonté de Dieu ou seroient blanches, pas le moins du monde. En effet, autre chose est être, autre chose être blanc. En conséquence celui qui a voulu que ces choses existassent est à la vérité bon, mais nullement blanc. Elles ont donc répondu à la volonté du bien pour être bonnes en ce qu’elles sont ; mais elles n’ont pas répondu' à la volonté du blanc de manière à avoir cette propriété d’être blanches en ce qu’elles sont. Car elles ne sont pas venues de la volonté du blanc. C’est pourquoi celui qui n’est pas blanc ayant voulu qu’elles fussent blanches, elles ne sont que blanches, tandis que celui qui est bon, ayant voulu qu’elles fussent bonnes, elles sont bonnes en ce qu’elles sont. Suivant cette raison donc toutes choses doivent être justes, parce que celui qui est juste a voulu qu’elles existassent; il n’en est pas pourtant ainsi, car l’esse bon a trait à l’essence, tandis que l’esse juste n’a trait qu’à l’acte. Or esse en lui est la même chose que agere. Etre bon est donc la même chose qu’être juste. Mais pour nous être n’est pas la même chose qu’agir. Car nous ne sommes pas des êtres simples. Ce n’est donc pas la même chose pour nous d’être bons que d’être justes, mais pour nous c’est la même chose pour tout d’être en ce que nous sommes. Donc toutes choses sont bonnes, mais non justes. De plus, ce. qui est général est bon, et ce qui est spécial est juste, et l’espèce ne descend pas à tout. C’est pourquoi il y a des choses justes, d’autres qui sont autres choses et tout a une bonne fin.
Boëce, après avoir établi la vérité de la question précédente, résout ici l’objection en vertu de laquelle on concluoit que les biens créés sont bons en ce qu’ils sont semblables au premier bien. Sur cela il fait deux choses; d’abord il résout l’objection, secondement il résume ce qui a été dit, si igitur sublato, etc. II dit donc d’abord que cette question est évidemment résolue par ce qui a été dit, car en effet les biens ne sont pas semblables au premier bien en ce qu’ils sont, par la raison qu’ils sont des biens, parce que l’être des choses créées n’est pas bon d’une manière absolue quel qu’il soit, mais seulement en vertu d’une habitude au premier bien. Mais comme l’esse des choses créées ne peut être sans qu’elles dérivent du premier bien, c’est pour cela que leur esse est bon. Néanmoins il n’est pas semblable en bonté au premier bien, parce que celui-ci est bon quel qu’il soit, car il n’y a en lui rien autre chose que l’essence de la bonté. C’est là la raison pour laquelle il n’y a en lui nulle perfection par addition, et il possède dans son être simple toutes sortes de perfections, comme il a été dit. Mais le bien créé pourroit peut-être être bon considéré en soi, quand même on accorderait par impossible qu’il ne procède pas du premier bien, c’est-à-dire de la bonté qui lui conviendrait d’une manière absolue : mais de cette manière il ne seroit pas bon en ce qu’il est, parce qu’alors il seroit bon par participation de la bonté surajoutée, mais son esse ne seroit pas bon s’il ne dérivoit pas du absolute est bonum quom odocum que se bien par l’habitude duquel l’esse des choses créées est bon. Ensuite lorsqu’il dit, si igitur sublato, il fait le résumé de ce qui a. été dit et ajoute : que si on écarte des choses par l’intellect le premier bien, toutes les autres choses, quoiqu’on accorde qu’elles soient bonnes, ne seront par néanmoins bonnes en ce qu’elles sont. Mais parce qu’elles ne pourront être en acte qu’autant qu’elles auront été produites par le premier bien, qui est le vrai bien, c’est pour cela que leur esse est bon ; et néanmoins Y esse provenant du premier bien n’est pas semblable au premier qui est substantiellement bon, et si les autres choses ne dérivoient de lui, quoique bonnes, elles-ne seroient cependant pas bonnes en ce qu’elles sont à raison de ce qu’elles ne viendroient pas du premier bien, quoique cependant ce bien soit le premier et l’esse même, parce que son être est la propre substance, le bien même, parce qu’il est l’essence même de la bonté, l’esse bonum lui-même, parce qu’en lui l’esse et le quod est ne sont pas différents. Lorsqu’il dit ensuite, et non alba, il élève deux difficultés contre ce qui a été dit, dont il expose ici la seconde : Secundum igitur hanc rationem. Voilà ce qu’il dit dans le premier cas : On a dit que toutes choses sont bonnes en ce qu’elles sont, parce qu’elles tirent de la volonté ce qui doit les rendre bonnes. Est-ce donc que toutes les choses blanches sont blanches en ce qu’elles sont, parce que la volonté de Dieu a fait qu’elles soient blanches. Il répond lui-même que ce n’est nullement nécessaire, parce que les choses qui sont blanches ont un esse simpliciter qui leur convient suivant les principes essentiels, et une autre chose qui fait qu’elles sont blanches. La raison de cette différence entre blanc et bon, c’est que Dieu qui a fait les créatures bonnes et blanches, est bon, il est vrai, mais n’est pas blanc. Il est donc résulté de la volonté du premier bien, que les créatures fussent bonnes en tant qu’il a voulu qu’elles le fussent, et qu’elles le fussent en ce qu’elles sont comme produites par le bien, parce que l'esse des choses créées, par cela même qu’il vient du bien, a la nature du bien, comme nous l’avons dit, mais la volonté de Dieu n’a pas conféré aux choses créées la propriété d’être blanches en ce qu’elles sont, par la raison qu’elles ne procèdent pas de la volonté du blanc, comme les choses bonnes procèdent de la volonté du bien; de manière qu’on peut dire que leur esse est blanc en tant qu’elles viennent du premier blanc. Il est donc ainsi évident que parce que Dieu, qui n'est pas blanc, a voulu que quelques créatures fussent blanches, tout ce qu’on peut dire d’elles, c’est qu’elles sont blanches, mais non parce qu’elles sont. Mais parce que Dieu qui est bon a voulu que toutes choses fussent bonnes; elles sont pour cette raison bonnes en ce qu’elles sont, c’est-à-dire en tant que leur être a la raison du bien, parce qu’il procède du bien. Lorsqu’il dit ensuite, secundum igitur hanc rationem, il expose la seconde objection. On pourrait dire toutes choses sont bonnes en ce qu’elles sont, parce que celui qui est bon a voulu qu’elles fussent bonnes ; par la même raison, il faut que toutes choses soient justes, parce que celui qui est juste a voulu qu’elles le fussent. Mais il répond lui-même que cette conséquence n ’existe pas pour deux raisons. La première c’est que ce qui est bon signifie une certaine nature, comme l’essence. Nous avons dit, en effet, que Dieu est l’essence même de la bonté et chaque chose est appelée bonne suivant la perfection de sa propre nature; mais juste ne se dit que par rapport à l’acte, comme toute vertu. Or en Dieu être est la même chose qu’agir, par conséquent en lui être bon est la même chose qu’être juste. Mais en nous être n’est pas la même chose qu’agir, parce que nous n’avons pas la simplicité de Dieu ; c’est pourquoi pour nous être bons n’est pas la même chose qu’être justes, mais l’esse nous convient à tous en tant que nous sommes et par là même la bonté nous convient aussi. Mais l'acte de la justice ne convient pas à tous, et en ceux à qui il convient, il n’est pas la même chose que leur être. D’où il faut conclure que toutes choses ne sont pas justes en ce qu’elles sont. Voici la seconde raison, Amplius ibi. Le bien est quelque chose de général dont une certaine espèce est la justice, comme les autres vertus. Or on trouve en Dieu toute la nature de la bonté, c’est pour cela qu’il n’est pas seulement bon, mais qu’il est encore juste. Mais toutes les espèces de la bonté ne se trouvent pas en tous, les unes se trouvent dans les uns, les autres dans les autres. Il n’est donc pas nécessaire que l’espèce qui est la justice se communique à tous les êtres, comme la bonté. C’est pourquoi il est des êtres qui sont justes, d’autres ont une autre espèce de la bonté, et néanmoins tous sont bons en tant qu’ils dérivent du premier bien. Nous terminons ici l’exposition de ce livre : Que Dieu soit béni de tout. Ainsi soit-il.
Fin de l’Opuscule soixante-huit, ou de l'exposition du premier livre de Hebdomadibus.
L'Abbé VÉDRINE.
to s, sed esse convenit nobis omnibus in inveniuntur in omnibus, sed diversæ in quantum sumus, et ideo etiam bonitas diversis : et ideo non oportet quod species omnibus convenit ; sed actus quem recipit quæ est justitia, derivetur ad omnia entia, justitia, non convenit omnibus, nec in his sicut derivatur bonitas. Unde entium quæquibus convenit, est idem quod esse ipsc- dam sunt justa, quædam vero habent aiiam ru m : unde relinquitur quod non omnia speciem bonitatis, et tamen omnia sunt sunt justa in eo quod sunt. Secundam ra bona in quantum derivantur a primo bono, tionem ponit ibi : Amplius bonum. Bonum et in hoc terminatur expositio hujus libri. enim est quoddam generale, cujus quædam Benedictus Deus per omnia. Amen.
species est justitia, sicut et cæteræ virtu tes. In Deo autem invenitur omnis ratio Explicit Opusculum sexagesimum octabonitatis, et ideo non solum est bonus, sed v u m, videlicet expositio primi libri de justus. Non autem omnes species bonitatis Hebdomadibus.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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