Advis sur la vocation à l’estat religieux et sur la reception des filles · Saint François de Sales
Advis sur la vocation à l’estat religieux et sur la reception des filles
Quant à la premiere reception dans le Monastere en habit seculier, comme on ne pourrait pas beaucoup les cognoistre, à cause de leur bonne mine que toutes y apportent, et qu’elles se monstrent en parolles aussi promptes que S. Jacques et S. Jean à boire le calice de Nostre-Seigneur, aussi on ne les peut bonnement esconduire. Et, en effect, on n’y doit pas faire trop grand esgard pour les recevoir. Et tout ce qu’on peut faire, c’est qu’on peut observer leur façon, et, par la conversation qu’on a avec elles, recognoistre quelque chose de leur intérieur.
Pour ce qui est de la santé corporelle et autres infirmitez de corps, on n’y doit point faire ou fort peu de considération ; d’autant que dans la Visitation on peut y recevoir les infirmes et les imbecilles, comme les fortes et les robustes, et elle a esté en partie faite pour elles, pourveu que ce ne soient des infirmitez si pressantes, qu’elles les rendent tout à fait incapables d’observer la Réglé, et inhabiles à faire ce qui est de leur vocation.
2° Pour la prinse d ’habit ou Vesture.
Quant à recevoir les filles à l’habit et au noviciat, on doit y apporter d’autant plus de difficulté et de considération, qu’on a eu plus de moyens de remarquer leurs humeurs, actions et habitudes : pour estre encore tendres, ou choleres, ou subjettes à telle autre passion, cela ne doit point empescher qu’elles soient admises au noviciat, pourveu qu’elles ayent une bonne volonté de s’amender, de se sousmettre, et de se servir des medecines et medicamens propres à leur guérison ; et bien qu’elles y ayent de la respugnance, ou qu’elles les prennent avec difficulté grande, cela ne veut rien dire, pourveu qu’elles ne laissent point d’en user; ny encore qu’elles ayent la nature rude et grossiere, pour avoir esté mal nourries et mal civilisées, cela ne doit point empescher leur reception : car, bien qu’elles ayent plus de peine et difficulté que les autres qui ont le naturel plus doux et plus traittable, si toutesfois elles veulent bien estre gueries, et tesmoignent une volonté ferme à vouloir recevoir la guérison, quoyqu’il leur couste, à celles-là il ne faut pas refuser la voix, nonobstant leurs cheutes : car ces personnes-là, après un long travail, font de grands fruicts en la religion, et deviennent grandes servantes de Dieu, et acquièrent une vertu forte et solide; car la grâce de Dieu supplée au deffaul, et d’ordinaire où il y a moins de la nature, il y a plus de la grâce.
3° Pour la Profession.
Quant à ce qui est de recevoir les filles à la profession, il est requis une plus grande considération : il faut observer trois choses.
La premiere, que les filles soient saines, non de corps, mais de cœur et d’esprit; c’est-à-dire, qu'elles ayent le cœur bien disposé à vivre dans une entiere souplesse et sousmission.
La seconde, qu’elles ayent l’esprit bon, non pas de ces grands esprits, qui sont pour l’ordinaire vains et pleins de suffisance, et qui estant au monde estoient des boutiques de vanité, et viennent en religion, non pas pour s’humilier, mais comme si elles y venoient faire des leçons de philosophie, voulant tout conduire et gouverner. A celles-là il faut y prendre garde de fort près. Mais un esprit bon est un esprit mediocre, qui n’est ny trop grand ny trop petit ; celles-ci sont à estimer, parce que ces esprits-là font tousjours beaucoup, sans pourtant qu’ils le sachent : ils s’appliquent à faire, et s’adonnent aux vertus solides; ils sont traittables, et on n’a pas beaucoup de peine à les conduire, car facilement ils comprennent.
La troisiesme chose qu’il faut observer, c’est si cette fille a bien travaillé dans son année de noviciat; si elle a bien souffert et profitté des medecines qu’on lui a données, propres à la rendre quitte de son mal; si elle a bien fait valoir les resolutions qu’elle fit en entrant en religion, et depuis en son noviciat, de changer et amender ses mauvaises habitudes, humeurs et inclinations. Si l’on void qu’elle persevere fidellement en sa resolution, et que sa volonté demeure ferme et constante pour continuer, ayant remarqué qu’elle se soit appliquée à se reformer et se former selon les Regles et Constitutions; si cette volonté luy dure tousjours, voire de vouloir tousjours mieux faire, c'est une bonne conduitte pour estre receuë : encore que par-cy,. par-là, elle ne laisse pas de faire des grandes fautes, et mesme assez souvent, cela ne la doit point faire refuser.
Car, quoyqu’en l’année de son noviciat elle ayt deu travailler à la reformation de ses mœurs et habitudes, ce n’est pas à dire pour cela qu’elle ne doive point faire de cheutes, ny qu’à la fin de son année elle doive estre parfaicte; ainsi que les apostres, encore qu'ils fussent bien appeliez et qu’ils eussent long-tems travaillé en la reformation de leur vie, ne laissoient pas de faire des fautes, et non-seulement en la premiere année, mais encore en la seconde et en la troisiesme.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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