Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Témoignages sur quelques articles contre les Grecs, les Arméniens et les Sarrasins · Saint Thomas d'Aquin

    Chapitre III : Comment il faut entendre la génération dans la divinité

    Comment il faut entendre la génération dans la Divinité.

    Nous devons d’abord considérer que la dérision par laquelle nos adversaires cherchent à nous ridiculiser, quand nous posons en principe que le Christ est Fils du Dieu vivant, comme s’il avoit eu une épouse, est souverainement absurde et ridicule en elle-même. Comme ils sont charnels, leurs pensées ne peuvent être que celles de la chair et du sang. Il appartient à toute personne sage de considérer que tout ce qui existe n’a pas le même mode de génération, mais que l’on trouve, dans chaque chose, un mode de génération en rapport avec sa nature. Dans les animaux, la génération a lieu par l’union du mâle et de la femelle ; dans les plantes, par pullulation ou génération; dans les autres êtres, par des modes différents. Mais la nature de Dieu n ’est pas charnelle : il ne peut doué pas chercher une femme, avec laquelle il ait des rapports pour engendrer ; sa nature, au contraire, est spirituelle, intellectuelle ; bien plus, elle est au-dessus de toute nature intellectuelle. Il faut donc admettre en lui un mode de génération tout-à-fait en rapport avec sa nature intellectuelle. Quoique notre intelligence soit inférieure à l’intelligence divine, nous ne pouvons parler de celle-ci que d’après la similitude des actes que nous trouvons dans notre propre intelligence. Quelquefois notre intellect a seulement la puissance de comprendre, d’autres fois il l’exerce. Mais toutes les fois qu’il l’exerce; il forme quelque chose d’intelligible qui est pour ainsi dire son enfant; ce qui le fait appeler conception de l’esprit. Et c’est cette conception intérieure que la voix exprime extérieurement ; d’où comme la voix qui exprime extérieurement s’appelle verbe extérieur, de même la conception intérieure de l’esprit, exprimée par le verbe extérieur, s’appelle verbe intellectuel ou verbe de l’esprit. Cette conception de notre esprit n’est pas l’essence même de cet esprit, mais quelque chose qui lui est accidentel ; car il ne nous appartient pas de comprendre l’intellect comme nôtre; dans ce cas, il n’existeroit que quand il comprend activement. Par conséquent, le verbe de notre intellect, par une certaine similitude, peut être appelé produit de la conception, surtout lorsqu’il se comprend lui-même, en tant qu’il est une certaine similitude de l’intellect procédant par une force intellectuelle, comme le fils a une certaine ressemblance avec le père, procédant de sa puissance génératrice. Il ne nous est pourtant pas permis, proprement, d’appeler le verbe de notre intellect progéniture ou fils, parce qu’il n’est pas de même nature que notre intellect. On ne peut pas donner le nom de fils à tout ce qui procède de quelqu’un, quand même il y auroit similitude avec lui, car alors il faudroit donner le nom de fils à son portrait peint par soi-même. Pour qu’un être soit considéré comme fils, il faut qu’il ressemble à celui duquel il procède, et qu’il soit de la même nature.

    Mais, comme en Dieu il n’y a pas de différence entre comprendre et être soi-même, il s’ensuit que le Verbe conçu dans l’intelligence divine n’est pas quelque chose d’accidentel ou d’étranger à sa nature; mais par le fait même qu’il est Verbe, il a sa raison de procession de cet autre, et est comme la ressemblance de celui dont il est le Verbe : c’est ce que nous trouvons dans notre propre verbe. Ce Verbe de Dieu a cela de particulier, qu’il n’est rien d’accidentel, qu’il n’est point une portion quelconque de la Divinité, qui est simple ; il n’est pas non plus quelque chose d’étranger à la nature divine, mais il est une espèce de complément subsistant dans la nature divine, et qui porte avec lui sa raison de procession d’un autre : sans cela, il est impossible de comprendre le Verbe. C’est ce que, dans le langage humain, on appelle le fils qui procède d’un autre et subsiste en ressemblance, dans la même nature, avec lui. Autant que nous pouvons exprimer les choses divines par la parole humaine, nous appelons Fils de Dieu le Verbe de l’intellect divin; nous donnons le nom de Père au Dieu duquel procède le Verbe, et la procession du Verbe est la génération immatérielle et non charnelle du Fils, comme l’affirment les hommes charnels.

    Mais il y a encore un autre point sur lequel la génération du Fils de Dieu, de laquelle il est ici question, surpasse toute génération humaine ; soit la génération matérielle, suivant laquelle l’homme naît de l’homme, soit la génération intellectuelle, suivant laquelle le verbe est conçu dans l’esprit humain. Dans l’un et l’autre cas, en effet, ce qui procède par génération est postérieur en temps à celui duquel il procède. De fait, le père n’engendre pas dès l’instant qu’il commence d’être ; il faut que d’un état imparfait il arrive à cet état parfait où il lui est possible d’engendrer. Dans la génération humaine, le fils ne naît pas immédiatement de l’acte générateur, parce que la génération charnelle consiste dans un certain changement, une certaine succession. Au point de vue intellectuel, l’homme n’est pas non plus, dès le principe, apte à former des conceptions intellectuelles ; il lui faut pour cela atteindre un certain état de perfection. De là, il suit qu’il ne comprend pas toujours activement, mais qu’il a seulement la puissance intellectuelle ; après cela, il passe à l’état intellectuel actif, puis il cesse encore de comprendre activement et demeure à l’état de puissance intelligente. Il suit donc de là que le verbe de l’homme lui est postérieur, et que quelquefois il cesse d’être avant lui. Il est de toute impossibilité que ces deux hypothèses puissent s’appliquer à Dieu, car il n’y a en lui ni changement, ni imperfection ; il n’y a pas même séparation entre la puissance de l’acte et l’acte lui-même, puisqu’il est un acte pur et premier. Le Verbe de Dieu lui est donc coéternel. Il y a encore un autre point sur lequel le Verbe divin diffère du nôtre. Il n’appartient pas à notre intellect de comprendre, par un acte unique et en même temps, toutes choses; il ne le fait que par des actes multiples et divers; par conséquent, le verbe de notre intellect est multiple. Dieu, au contraire, comprend en même temps et par un seul acte tout ce qui existe, car il ne peut y avoir en lui qu’un seul acte intellectif, puisqu’il lui appartient d’être ; d’où il suit qu'il n’y a en lui qu’un seul Verbe.

    Nous devons en dernier lieu considérer une autre différence entre le Verbe de Dieu et celui de l’homme, elle consiste en ce que le verbe de notre intellect n’est pas égal à la puissance de ce même intellect, ce qui fait que, lorsque nous concevons quelque chose par l’esprit, nous pouvons en concevoir une multitude d’autres ; de là, il découle, que le verbe de notre intellect est imparfait, qu’il peut y avoir composition en lui, et que de plusieurs verbes imparfaits, il peut en résulter un plus parfait ; comme quand notre intellect conçoit l’exposition ou définition d’une chose quelconque. Pour le Verbe de Dieu, il égale sa puissance, parce qu’il se comprend lui-même par sa propre essence, il comprend aussi toutes les autres choses. Il est évident par conséquent, que quelque grande que soit son essence, le Verbe est aussi grand qu’elle, car il conçoit par son essence, se comprenant lui-même et toutes les autres choses. Il est donc parfait, simple et égal à Dieu pour les raisons déjà exposées. Nous confessons qu’il est de même nature que le Père, qu’il lui est coéternel, qu’il est son Fils unique et parfait.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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