Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Réflexions sur la Passion de Jésus-Christ adressées aux ames dévotes · Alphonse de Liguori

    Première partie

    Chapitre III : De la flagellation, du couronnement et du crucifiement de Jésus-Christ

    I. Sur la flagellation. S. Paul a dit de Jésus-Christ : Semetipsum exinanivit, formam servi accipiens. (Phil. n. 7.) S. Bernard, sur ce texte, ajoute: JSonsolumformam servi aecipiens ut subesset; sed etiam mali servi, utvapularct. Notre Rédempteur, seigneur de l'univers, ne se contenta pas de prendre la condition d'esclave ; il voulut encore paraître méchant esclave afin d'être puni comme malfaiteur, et d'expier nos fautes par cette voie. Et certes la flagellation fut le tourment le plus cruel qu'eut à souffrir le Rédempteur, celui qui abrégea le plus sa vie ; car ce qui causa principalement sa mort, ce fut d'avoir répandu la plus grande partie de son sang, comme pour vérifier la prédiction qu'il avait faite lui-même. Hic est enim sanguis meus Novi Testamenti, qui pro multis effundetur. (Ma(th. XXVI. 2.) Ce sang, il est vrai, coula d'abord dans le jardin, ensuite il jaillit de l'apposition de la couronne, et des blessures des pieds et des mains ; mais la plus grande quantité coula par la flagellation, supplice humiliant, qui n'était infligé qu'aux esclaves, conformément à la loi romaine. C'était pour cette raison que les martyrs qu'on avait condamnés à mort étaient toujours livrés aux bourreaux pour cire flagellés avant que la sentence fût exécutée : Jésus-Christ seul fut flagellé avant que la condamnation fût prononcée. Il avait prédit à ses disciples qu'il serait soumis à cet ignominieux supplice : Tradctur gentibus ctiUudctur, et flagellabitur. (Luc. xvin. 3 2. ) Et il leur donnait à entendre tout ce qu'il aurait de pénible et de douloureux pour lui.

    IL D'après une révélation faite à sainte Brigitte, un des bourreaux ordonna d'abord à Jésus-Christ de se dépouiller lui-même de ses vêtemens. Jésus obéit, et il embrassa la colonne, à laquelle il fut aussitôt attaché. Il fut battu si cruellement, que tout son corps resta déchiré; les verges ne déchiraient pas seulement les chairs, mais elles y traçaient des sillons profonds. Jubente lictore, seipsum vestibus exuit, columnam sponte amplectens ligatur, et flagellis non evellendo sed sulcando totum corpus laccratur. (Revel. I. iv. c, 7 0. ) Les coups furent si violens, lit-on dans la même révélation, que sur la poitrine, on voyait les côtes à découvert : Ita ut costœ viderentur. S. Grégoire (in Matth.) dit la même chose. Sanclissimum corpus Dei flagella secuerunt. Les bourreaux, dit S. Pierre Damien, se fatiguèrent tellement que les forces leur manquèrent, usque ad fatigationem. Isaïe avait tout prédit dans ces seul mois : Altri tus est propter scelera nostra. ( un. 5.)

    Mais ce n'était point assez, ô mon Jésus, que vous fussiez tourmenté par vos bourreaux, j'ai été moi-même un de vos plus cruels ennemis, je vous ai flagellé par mes péchés, ayez pitié de moi. O mon aimable Sauveur, c'est trop peu d'un cœur pour vous aimer, je ne veux plus vivre pour moi-même, je ne veux vivre que pour vous seul, mon amour, mon tout. O amour, ô amour, vous dirai-je avec sainte Catherine de Gênes, plus de péchés. Je ne vous ai que trop offensé jusqu'ici, mais à présent j'espère être tout à vous, et avec votre grâce j'espère être à vous toute l'éternité.

    III. Sur le couronnement d'épines. La mère de Dieu a révélé à la même sainte Brigitte, que la couronne d'épines ceignait toute la tête sacrée de son fils jusqu'au milieu du front, et que les épines furent si violemment enfoncées, que le sang ruissela sur toute la face, de telle sorte qu'elle en fut toute couverte ; Quæ (corona) tam vehementer caput filii mei pupugit, ut ex sanguine affluente replerentur oculi ejus, ad medium frontis descendebat, plurhnis rivis sanguinis decurrentibus per faciem, ut quasi nil nisi sanguis totum videretur. (Revel. cap. LXX.) Origène dit que la couronne ne fut ôtée au Seigneur qu'après qu'il eut expiré, voici ses paroles : Corona spinea semel imposita et nunquam detracta cruitiir» Le vêtement intérieur de Jésus n'avait point de coutures, et il ne formait qu'un seul tissu; aussi les soldats ne le partagèrent-ils point entre eux, comme les autres pièces de l'habillement, mais ils le tirèrent au sort, comme le dit S. Jean : Milites ergo cum crucifixissent eum, acceperunl vestimenta ejus (et fecerunt quatuor partes, uni~ cuique militi partem), et tunicam; erat autem tunica inconsutilis, desuper contexta per totum. Dixerunt ergo ad invicem : Non scindamus eam, sed sortiamur de illa cujus sit. (Jo. xix. 2 3 et 2 4. ) Comme cette tunique devait se tirer du côté de la tête, il est très-probable, disent plusieurs auteurs, que les soldats lui ôtèrent la couronne pour faire passer la tunique, mais qu'ils la lui remirent avant de le clouer sur la croix.

    IV. On lit dans la Genèse : Maledicta terra in opère tuo... spinas et tribulos germinabit tibi. (Gen. III. 17 et 18.) Dieu fulmina cette malédiction contre Adam et toute sa descendance. Par le mot de terre il ne faut pas entendre seulement la terre matérielle, mais encore la chair humaine qui, infectée par le péché d'Adam, ne produit que les épines du péché. Pour remédier à cette corruption de la chair, dit Tertullien, il a fallu que Jésus-Christ offrît à Dieu en sacrifice les tortures de ce couronnement d'épines. (Tertul. lib. contra. Ileb.) Hunc enim oportebat pro omnibus gentibus fieri sacrificium. Ce tourment des épines ne fut pas seulement très-douloureux, mais il fut encore accompagné de soufflets, de crachats, et de railleries grossières des soldats, comme le disent S. Matthieu et S. Jean : El pleclentes ccronam de spinis, posuerunt super caput ejus, et arundinem in dextera ejus, et genu jlexo ante eum, illudetant ei dicentes : Ave rex Judœorum, el expuentes in eum acceperunt arundinem et percutiebant caput ejus. (Matt. xxvir. 29 el 50.) Et veste purpurea circumdederunt eum ; et venictant ad eum et dicebant : Ave rex Judœorum, el dabant ei abpas. (Jo. xix. 2 el 5.) O mon Jésus, combien d'épines n'ai-je pas ajoutées à cette couronne par mes mauvaises pensées. Je voudrais en mourir de douleur, pardonnez-moi par le mérite de cette douleur que vous acceptâtes dans votre passion pour me pardonner. Ah! Seigneur, vous, ainsi méprisé et avili ! Vous, vous chargez de tant de douleurs et d'opprobre pour me toucher de compassion pour vous, afin que par compassion au moins je vous aime et que je ne vous donne plus de déplaisir C'est assez, mon Jésus, ne veuillez point souffrir davantage, je suis assez persuadé de votre amour pour moi, et je vous aime de toute mon ame. Mais je vois assez que vous n'êtes pas encore rassasié de peines; vous ne le serez qu'après que vous serez mort sur la croix. O bonté, ô charité infinie! malheureux le cœur qui ne vous aime pas!

    V. Sur le crucifiement. La croix commença de faire souffrir Jésus-Christ, avant même qu'il y fût attaché; car aussitôt après la condamnation prononcée par Pilate, on la lui fit porter lui-même jusqu'au Calvaire, et Jésus en chargea ses épaules sans répugnance. Et bajulans sibi crucem exivit in eum qui diclturGalvariœ locum. (Jo. xix. 17.) S. Augustin dans son traité 117, in Joan., ajoute : Si spectatur impietas, grande ludibrium, si spectatur pietas, grande mysterium. Si on considère la cruauté qu'on déploya contre Jésus-Christ, en l'obligeant de porter lui-même l'instrument de sa mort, ce fut un grand opprobre ; mais si l'on considère l'amour avec lequel Jésus embrassa la croix, ce fut un grand mystère, parce qu'en portant ainsi sa croix, notre chef voulut alors arborer la bannière sous laquelle devaient s'enrôler et combattre ceux qui voudraient le suivre sur la terre, pour devenir ensuite ses compagnons dans le royaume des cieux.

    VI. S. Basile a dit sur ce passage d'Isaïe : Paroulus natus est nobis; et factus est principatus super humerum ejus. (ix. 6.) Que les tyrans de la terre surchargent à l'excès leurs sujets pour accroître leur propre puissance. Mais Jésus-Christ voulut s'imposer le poids de la croix et la porter pour y laisser la vie afin d'obtenir pour nous le salut. Observons de plus, que les rois de la terre fondent leur domination sur la force des armes et l'accumulation des richesses ; mais Jésus-Christ fonda la sienne sur la honte de la croix, c'est-à-dire sur ses humiliations et ses souffrances. Ce fut pour nous encourager à porter nos croix avec résignation et à le suivre, qu'il voulut porter la sienne dans ce douloureux trajet; il dit ensuite à ses disciples : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et to liât crucem suam et sequatur me. (Matth. xxvi. 24.)

    VIL II est bon de remarquer ici les beaux éloges que S. Jean Chrysostôme donne à la croix, dans son homélie (de Cruce, tom. III.) 111 'appelle spes desperatorum, quelle espérance de salut auraient eue les pécheurs, sans la croix où Jésus est mort pour les sauver? Navigantium gubernafor. L'humiliation qui vient de la croix, c'est-à-dire des tourmens qu'elle cause, nous fait obtenir dans cette vie comme sur une mer remplie d'écueils, la grâce de garder la loi divine, et de nous amender si nous l'avons transgressée, selon les paroles du prophète: Bonum mihi quia humiliasli me, utdiscamjuslifecationes tuas. (Psalm. cxviii. 71.) Justorum consiliarius. Les justes dans l'adversité prennent conseil de la croix, et ils y trouvent la nécessité de s'unir plus étroitement à Dieu. Tribulatorum requies. Où les affligés trouveraient-ils plus de soulagement que dans la vue de la croix sur laquelle est mort de douleur leur Rédempteur et leur Dieu? Martyrum gloriaûo. La gloire du saint martyre a consisté principalement à pouvoir unir leur douleur et leur mort aux douleurs et à la mort de Jésus-Christ sur la croix. De là S. Paul disait : Mihi autem absilgloriari, nisi in cruceDomininostriJesuChristL (Gal. vi. 14.) /Egrotantiummcdiciis. Oh ! quel remède que la croix pour ceux qui sont malades d'esprit ! les tribulations les font rentrer en eux-mêmes et les détachent du monde. Sitientium fons. Souffrir pour Jésus-Christ, c'est le désir, la soif des saints. Souffrir ou mourir, s'écrkul sainte Thérèse; sainte Marie Magdeleine de Pazzi allait plus loin: Souffrir et ne point mourir, disait-elle; comme si elle eût refusé de mourir el d'aller jouir au paradis pour souffrir plus long-temps sur la terre.

    VII. Du reste, justes ou pécheurs, chacun a sa croix. Les justes jouissent il est vrai de la paix du cœur; mais ils n'en sont pas moins exposés aux vicissitudes de la vie. Ils se consolent en visitant le saint sacrement, mais souvent ils éprouvent des contrariétés, des infirmités corporelles, et surtout des soucis amers, de la tiédeur, du trouble dans l'esprit, des scrupules, des tentations el des craintes pour leur salut. La croix des pécheurs est bien plus pesante encore, elle se compose d'abord des remords de leur conscience et de leur impatience dans l'adversité, et en second lieu, des terreurs qu'ils éprouvent lorsqu'ils songent aux peines éternelles. Les saints souffrirent tranquillement le malheur, et ils se résignèrent sans murmure aux volontés divines. Mais le pécheur, ennemi do Dieu, comment se résignera-t-il aux décrets de Dieu? Celui qui aime Dieu, disait sainte Thérèse, embrasse sa croix, et par ce moyen la sent à peine; celui qui au contraire n'aime point Dieu, la traîne péniblement, il ne peut donc que la trouver très-pesante.

    VIII. Venons au crucifiement. D'après les révélations de sainte Brigitte, quand le Seigneur eut été étendu sur la croix, il étendit les bras et porta la main de lui-même au lieu où elle devait être clouée : Vcluntarie extendit bracliium et aperta sua dextera manu posuit eam in cruce, quant torlores erneifixerunt. (Révélai, liv. vu. c. 15.) Les bourreaux clouèrent ensuite l'autre main, puis les pieds, après quoi Jésus fut abandonné à la mort sur ce lit de douleur. Le supplice de la croix, dit S. Augustin, cause des tourments affreux, parce que sur la croix, mors ipsa producebatur, nedolor citius jinireiur. (S. Aug. inJoan. tr. 50.) La mon même se prolongeait afin que la douleur se terminât moins promptement. Dieu ! quel étonnement pour le ciel ! le fils du Père Éternel crucifié entre deux larrons ! Telle était au surplus la prédiction d'Isaïe ; et cum scclcmtis reputalus est. En considérant Jésus sur la croix, S.JcanChrvsostôme s'écrie, frappé de stupeur et d'amour : Medium in sancta Triade, medium inter Moysem et Eliam, medium inter latrones ? Je vois mon Sauveur dans le ciel entre le Porc et le saint Esprit; je le vois sur le mont Thabor entre deux saints, Moïse et Élie; et sur le Calvaire je le vois entre deux voleurs! mais cela devait être ainsi; parce que le décret divin le condamnait à mourir en expiation dos péchés des hommes et pour leur salut : Et cum scclvrath reputatus est, et ipso pcccatamullorum tulit.

    X. Le même prophète demande: Quis est iste qui venit de Edom tinctis vestibus de Bosra iste formosus in stola sua yradiens in mulliludinefortitudinis suœ ? (Isa. LXIII. 4.) Quel est cet homme si beau et si fort qui vient de la colline d'Edom, les vêtemens teints de couleur rouge-brun? Et on lui répond : Ego qui loquor justifiant, propugnalor sum ad vandum. (Ibid.) Celui qui répond ainsi, disent les interprètes, c'est Jésus-Christ : Je suis le messie promis, celui qui vient sauver les hommes en triomphant de leurs ennemis.

    XI. Le prophète continue : Quarc ergo rubntm est indumenium iuum, et vestimenta tua sicut catcartthtm in lorcutari? (Ibid. v. 2. ) Pourquoi tes vêtemens sont-ils rouges, comme ceux des vendangeurs qui foulent des raisins? On répond : Torcular calcavi solus et de gentibus non est vir mecum. (Ibid. 3. ) Tertullien, S. Augustin et S. Cyprien, expliquent ce torcular, pressoir, par la passion de Jésus-Christ, durant laquelle ses vêtemens, c'est-à-dire les chairs sacrées, furent ensanglantées cl déchirées. El veslUus eral veste aspersa sanguine, dit S. Jean dans l'Apocalypse, (six. 15), et vocatur nomen Verbum Dei. S. Grégoire ( hom x m. in Ezech.), explique les mots : Torcular calcavi solus, par ceux-ci : Torcular in quo calcatus est, et calcavit. Calcavit, parce que Jésus par sa passion a vaincu le démon. Calcatus est, parce que dans la passion son corps fut brisé de coups, comme le grain de raisin sous le pied des vendangeurs- Et Dominus voluit conterere eum in injirmilate. (Isa. un. 40.)

    XII. Voilà donc ce Seigneur qui était le plus beau de tous les hommes, speciosus forma prae filiis hominum, (psalm. XLIV. 5), il paraît sur le Calvaire si défiguré, qu'il fait presque horreur à ceux qui le regardent. Mais aux yeux de ceux qui l'aiment, il paraît encore plus beau, tout défiguré qu'il est, parce que ces plaies, ces meurtrissures, ces chairs déchirées sont autant de signes et de preuves de son amour. Si tu souffris pour nous, Seigneur, une si rude flagellation, dit dans ses vers Pelrucci, tu parais d'autant plus beau aux yeux de ceux qui l'aiment, que tu es plus défiguré. S. Augustin ajoute: Pendebatiacrucedeformis, sed deformitus illius pulcliriludo nostra erat. (Serm. xxii. d:j Verb. ap.) Cela est vrai, cette difformité de Jésus crucifié a fait la beauté de nos ames qui, d'abord toutes souillées et puis lavées dans le sang divin sont devenues belles et remplies de grâce, comme le dit S. Jean: Hi qui (tmicti sunt stolis albis, qui sunt? hi sunt qui venerunl de inbidniione magna, cl laverunlsiolas suas et dealbaverunteas in sanguine Agni. (Apoc. vii. 15 et 14.) Tous les saints, comme fils d'Adam, la vierge Marie exceptée, ont été couverts pendant long-temps de vêtements tachés et souillés par le péché d'Adam et par leurs propres péchés, mais, lavés dans le sang de l'agneau, ces vêtements sont devenus blancs et agréables à Dieu.

    XIII. Vous aviez donc bien raison, mon Jésus, de dire que lorsque vous auriez été élevé sur la croix, vous attireriez tout vers vous : Et ego, si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad me ipsum. Hoc autem dicebat, significans qua morte esset moriturus. (Joan. x n, 52 et 53.) Et en effet, vous n'avez rien omis pour gagner l'affection de tous les hommes. Combien d'ames heureuses, qui vous voyant crucifié et mort pour l'amour d'elles, ont tout abandonné, biens, dignités, patrie, famille, jusqu'au point de vouloir souffrir les tout mens et même la mort pour se donner à vous tout entières. Malheur à ceux qui résistent à votre grâce, et qui rejettent le bien que vous avez gagné pour eux au prix de toutes vos souffrances ! Ah ! leur plus grand tourment dans l'enfer sera de penser qu'ils avaient un Dieu, qui pour les sauver avait perdu la vie sur une croix, qu'ils ont volontairement cherché à se perdre, et que leur malheur actuel n'aura ni consolation ni remède dans toute l'éternité.

    XIV. Ah ! mon Rédempteur, j'ai déjà mérité ce sort funeste par les péchés que j'ai commis contre vous. Combien de fois n'ai-je pas résisté à votre grâce qui cherchait à me gagner ! combien de fois n'ai-je pas méprisé votre amour pour satisfaire mes inclinations ! Que ne suis-je mort avant de vous avoir offensé, ou du moins que ne vous ai-je toujours aimé ! Je vous rends grâces de m'avoir supporté avec tant de patience, et, au lieu de m'abandonner comme je le méritais, d'avoir renouvelé vos invitations, de m'avoir envoyé plus de lumières et d'avoir rendu plus vives les impulsions de mon amour. Misericordias Domini in œternum cantabo. Mon Sauveur et mon espérance, daignez me continuer vos faveurs, afin que dans le ciel je puisse vous aimer avec plus de ferveur, en me rappelant tous les actes de votre miséricorde et tous les déplaisirs que je vous ai donnés. J'espère tout par ce sang précieux que vous avez répandu pour moi, et par cette mort douloureuse que vous avez offerte en sacrifice pour mon compte. O sainte Vierge Marie, protégez-moi, priez Jésus pour moi.

    XV. Jésus sur la croix. Le spectacle de Jésus crucifié remplit de stupeur le ciel et la terre : Voir un Dieu tout-puissant, maître de l'univers, mourir sur un gibet infâme entre deux malfaiteurs, condamné lui-même comme un malfaiteur! Ce fut là un spectacle de justice; pour que cette justice divine fût satisfaite, le Père éternel voulut punir les péchés des hommes dans la personne de son fils unique et bien-aimé. Ce fut aussi un spectacle de miséricorde; le fils innocent se soumit à une mort cruelle et ignominieuse pour sauver ses créatures coupables ; mais ce fut surtout un spectacle d'amour ; un Dieu offre et donne sa vie pour racheter des esclaves que le péché rend ses ennemis ! c'est ce spectacle d'amour qui a toujours été et qui sera toujours l'objet le plus cher de la contemplation des saints qui, pour en jouir, n'ont pas hésité à se dépouiller de tout, biens et plaisirs de la terre, pour embrasser avec ardeur et avec délices les peines et la mort, seul moyen de montrer leur reconnaissance à un Dieu mort pour eux.

    XVI. Fortifiés per l'aspect de Jésus humilié sur la croix, les saints ont aimé les humiliations plus que les mondains n'ont aimé les biens et les honneurs de la terre, En le contemplant sur la croix, tout couvert de plaies, baigné du sang qui coule de tous ses membres, ils ont abhorré les plaisirs des sons, et ils ont cherché à mortifier leur chair pour accompagner de leurs douleurs les douleurs de Jésus-Christ. En voyant son obéissance et sa résignation aux volontés de son père, ils ont travaillé de toutes leurs forces à vaincre tous les appétits qui n'étaient point conformes aux divins préceptes, et beaucoup d'entre eux, bien qu'ils ne s'occupassent que d'œuvres de piété, sachant que le sacrifice de sa propre volonté est le plus agréable à Dieu, sont entrés dans quelque ordre religieux afin de vivre dans l'obéissance et de s'assujettir aux volontés d'autrui. La patience de Jésus-Christ qui a souffert tant de tourmens et d'opprobre pour l'amour de nous leur servant de modèle, ils ont accepté en paix et avec joie les injures, les infirmités, les persécutions et les tortures. Touchés enfin de l'amour que Jésus leur a montré en sacrifiant sa vie à son père pour leur salut, ils ont sacrifié à Jésus-Christ tout ce qu'ils avaient, biens, plaisirs, honneurs, existence.

    XVII. Comment arrive-t-il donc que tant d'autres chrétiens, à qui la foi enseigne que Jésus est mort pour eux, au lieu de s'employer à le servir et à l'aimer, ne cherchent qu'à l'offenser, et qu'ils dédaignent ses faveurs pour des plaisirs vils et passagers? D'où naît en eux tant d'ingratitude? Elle vient de ce qu'ils oublient la mort et la passion de Jésus-Christ. Mais, grand Dieu! que de remords, que de honte pour eux au jour du jugement quand le Seigneur leur rappellera face à face tout ce qu'il a fait et souffert pour leur avantage! Ah ! ne cessons jamais, nous, âmes dévotes, de placer toujours sous nos yeux Jésus crucifié mourant au milieu des douleurs et au plus bas degré d'abjection. Tous les saints ont puisé dans la passion de Jésus-Christ ces flammes de charité qui leur ont fait abandonner tous les biens de ce monde et les ont remplis d'abnégation d'eux-mêmes pour s'occuper uniquement d'aimer ce divin Seigneur qui a tant aimé les hommes, qu'il semble qu'il n'a pu faire davantage pour obtenir leur amour. C'est la croix, en un mot, c'est-à-dire la passion de Jésus-Christ qui nous fera obtenir la victoire sur nos penchans et sur les tentations que l'enfer suscitera contre nous pour nous séparer de Dieu. Heureux celui qui l'embrasse on celle vie pour ne la déposer qu'à la mort. Celui-ci qui meurt uni à la croix emporte de sûres garanties pour la vie éternelle que Jésus a promise à tous ceux qui le suivraient au Calvaire.

    XVIII. Mon Jésus crucifié, vous n'avez rien épargné pour vous faire aimer des hommes; vous êtes allé jusqu'à immoler votre vie par un douloureux supplice, pourquoi donc ces hommes, qui aiment leurs parens, leurs amis, les bêtes même qui leur donnent quelque signe d'affection, sont-ils si ingrats envers vous que pour des biens méprisables ils perdent voire grâce el votre amour. Malheureux ! je suis un de ces ingrats, pour des choses du néant j'ai renoncé à votre amitié et je vous ai abandonné; je mériterais que vous me bannissiez de votre présence, comme je vous ai banni de mon cœur. Mais je sens que vous continue// à me demander mon amour ^ diliges Dominum Deum tuum. Oui, mon Jésus, puisque vous désirez que je vous aime et que vous m'offrez le pardon, je renonce à toutes les créatures, et je ne veux désormais aimer que vous, mon créateur et mon sauveur. Vous devez élre l'unique amour de mon ame. O Marie, mère de Dieu, refuge des pécheurs, priez pour moi, obtenez-moi la grâce d'aimer Dieu, et je ne vous demande plus rien.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

    Lire la suite de Réflexions sur la Passion de Jésus-Christ adressées aux ames dévotes

    32 chapitres dans l'app Lectio, avec plus de 500 œuvres des Pères de l'Église et des saints. 3 chapitres par mois sans compte, 15 avec un compte gratuit.