Lettres et allocutions (1878-1883) · Léon XIII
Allocution aux cardinaux sur son élévation au pontificat (1878)
Vénérables Frères,
Lorsque, le mois dernier, Nous fûmes appelé, par vos suffrages, à prendre le gouvernement de l'Eglise universelle et à devenir sur la terre le Vicaire de "Jésus-Christ, Prince des Pasteurs, Nous avons senti Notre cœur ému d'un trouble extrême et d'une grande crainte.
D'une part, en effet, Nous étions profondément effrayé, et par le sentiment intime de Notre indignité et par la faiblesse de Nos forces vraiment inégales à un tel fardeau ; cette faiblesse, d'ailleurs, paraissait d'autant plus grande que la renommée de Notre prédécesseur Pie IX, d'immortelle mémoire, s'était répandue dans le monde avec plus d'éclat et de gloire. Car cet insigne Pasteur du troupeau catholique a, en effet, combattu avec une âme toujours invincible pour la vérité et pour la justice ; il a gouverné d'une façon exemplaire et avec de grands labeurs la république chrétienne, et non seulement il a illustré ce Siège apostolique par la splendeur de ses vertus, mais il a encore tellement rempli l'Eglise universelle d'amour et d'admiration pour lui, que, de même qu'il a surpassé tous les Pontifes romains par la durée de son pontificat, de même aussi il a reçu plus qu'aucun autre peut-être, de très grands témoignages d'une vénération et d'un dévouement publics et constants.
D'autre part, Nous avions un grand sujet d'angoisse à la vue de la très pénible condition où, de nos jours, et presque sur toute la terre, se trouvent, nonseulement la société civile, mais encore l'Eglise catholique et, en particulier, ce Siège apostolique, qui, dépouillé par la force de sa domination temporelle, se voit réduit à ne plus pouvoir user de sa puissance pleine, libre et indépendante.
"Mais quoique, Vénérables Frères, Nous fussions induit par ces motifs à refuser l'honneur qui Nous était conféré, comment cependant aurions-Nous pu résister à la volonté de Dieu qui Nous était manifestée si clairement - par l'union de vos suffrages et par cette très pieuse sollicitude qui, Vous portant à considérer avant tout le bien de l'Eglise catholique, fit que Vous étiez surtout préoccupés d'accomplir le plus tôt possible l'élection du Souverain Pontife ?
C'est pourquoi Nous avons cru de Notre devoir d'accepter la charge du suprême Apostolat, qui Nous était offerte et d'obéir à la volonté divine, plaçant d'ailleurs toute Notre confiance en Dieu et espérant fermement que celui qui Nous conférait cette dignité, accorderait aussi la force à Notre humilité.
Et puisqu'il Nous est donné maintenant, Vénérables Frères, d'adresser, de ce lieu et pour la première fois, la parole à Votre très illustre Collège, Nous déclarons tout d'abord en Votre présence que rien ne Nous sera plus à cœur dans cette charge de Notre servitude apostolique que de diriger, avec l'aide de la grâce divine, tous Nos soins à conserver saintement le dépôt de la foi catholique, à garder fidèlement les droits et les intérêts de l'Eglise et du Siège apostolique, à veiller enfin au salut de tous, prêt à ne fuir, en toutes circonstances, aucun labeur, à ne refuser aucune épreuve et à ne jamais permettre que Nous s e m b l î o n s faire un plus grand compte de Notre vie que de Nous-même.
En accomplissant ces fonctions de Notre ministère, Nous avons confiance que Votre conseil, que Votre sagesse ne Nous fera pas défaut. Nous souhaitons et Nous demandons ardemment qu'elle ne Nous manque jamais. Nous voulons même que cette parole soit reçue par Vous, non pas seulement comme ayant été dite pour l'accomplissement de Notre devoir, mais que Vous compreniez bien qu'elle est l'expression solennelle de Notre volonté.
Nous avons, en effet, profondement gravé dans l'esprit ce qui est raconté, dans les saintes Ecritures, avoir été fait sur l'ordre de Dieu par Moïse, lequel, effrayé du lourd fardeau q u e lui imposait le gouvernement de tout le peuple, s'adjoignit soixante - dix des anciens d'Israël, afin qu'ils portassent le fardeau avec lui, et que, par leur concours et leur conseil, ils allégeassent sa charge dans la direction du peuple israélite. Ayant devant Nos yeux cet exemple, -Nous qui, quoique indigne, avons été constitué Chef et Recteur de tout le peuple chrétien, Nous ne pouvons faire moins que de requérir de Vous, qui tenez la place des soixante-dix- a n c i e n s d l s r a ë l d a n s l'Eglise de Dieu, assistance pour Nos travaux et soulagement pour Notre esprit.
» Nous savons, en outre, ' c o m m e le d é c l a r e n t l e s p a r o l e s s a c r é e s de l'Ecriture, salutem esse ubi multa consilia sunt ; Nous savons, comme l'enseigne le Concile de Trente, que le gouvernement de l'Eglise universelle s'appuie sur le conseil des cardinaux placés auprès du Pontife romain ; Nous savons enfin, de saint Bernard, que les cardinaux sont appelés collatéraux et conseillers du Souverain Pontife ; aussi, Nous qui, pendant prés de vingt - cinq ans, avons participé à l'honneur de Votre Collège, Nous apportons sur ce siège suprême, non seulement des sentiments pleins d'affection et de dévouement envers Vous, mais aussi la ferme" intention d'avoir comme compagnons et auxiliaires de Nos travaux et de Nos délibérations dans l'expédition des affaires de l'Eglise, ceux que Nous avons eus, autrefois, pour collègues dans Notre dignité.
En attendant, il Nous est très agréable et très opportun de partager avec Vous, Vénérables Frères, le fruit de consolation que Nous avons goûté dans le Seigneur, au sujet d'une œuvre heureusement accomplie à la gloire de Notre religion. Ce qui, en effet, avait été entrepris par Notre p r é d é c e s s e u H P i e IX, de sainte mémoire, dans son zèle insigne pour les intérêts catholiques, et ce qui avait été décidé, sur l'avis de ceux d'entre Vous qui font partie de la Sacrée Congrégation de la Propagande, savoir que, parla rétablissement de la hiérarchie épiscopale dans l'illustre royaume d'Ecosse, cette Eglise fut rappelée à une gloire nouvelle, il Nous a été donné, avec l'aide de Dieu, d'accomplir heureusement cette œuvre et de la conduire à son terme par les Lettres apostoliques que Nous avons ordonné de publier, sous la date du quatrième jour du mois courant ' de cette année.
Assurément, Nous Nous sommes réjoui, Vénérables Frères, de ce qu'il N o u s a é t é d o n n é e n c e l a de satisfaire les vœux très ardents de nos chers fils en Jésus - Christ, le clergé et les fidèles de l'Ecosse, qui nourrissent des sentiments très dévoués envers l'Eglise catholique et le Siège de Pierre, ainsi qu'ils N o u s l ' o n t p r o u v é p a r des témoignages nombreux et très éclatants. Nous a v o n s d o n c l a l e r m e confiance q u e l ' œ u v r e a c c o m p l i e p a r le Siège apostolique sera couronnée d'heureux fruits, et que, par l'intercession des célestes patrons de l'Ecosse, on verra de plus en p l u s c h a q u e j o u r d a n s ce pays les montagnes recevoir la paix pour le peuple, et les collines la justice.
Au reste, Vénérables Frères, Nous n e d o u t o n s n u l l e m e n t q u e, unis à Nous par Vos efforts, Vous travaillerez avec allégresse pour la sauvegarde et l'intégrité de la religion, pour la défense de ce siège apostolique, pour l'accroissement de la gloire divine, persuadés que n o t r e r é c o m p e n s e s e r a c o m m u n e a u ciel si notre labeur a été commun, dans les œuvres qui ont le bien de l'Eglise pour objet.
Suppliez donc par Vos humbles prières le Seigneur riche en miséricorde, en invoquant aussi l a très efficace intercession de sa Mère Immaculée, de saint Joseph, céleste patron de l'Eglise, et des saints apôtres Pierre et Paul, afin que, constamment et plein de bonté, il Nous assiste, qu'il dirige Nos conseils et Nos actes, qu'il dispose heureusement, les temps de Notre ministère, et qu'enfin, domptant les flots, il c o n d u i s e a u p o r t d é s i r é de la tranquillité et de la paix la nef de Pierre qu'il Nous" a d o n n é e à g o u v e r n e r a u m i l i e u d'une mer furieuse.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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